Revue de la première partie.--Introduction à la seconde.
En repassant des yeux cette longue échelle sociale, indiquée en si peu
de pages, une foule d'idées, de sentiments pénibles m'obsède, un monde
de tristesse... Tant de douleurs physiques! mais combien plus de
souffrances morales!... Peu me sont inconnues; je sais, je sens, j'ai
eu ma bonne part... Je dois néanmoins écarter et mes sentiments et mes
souvenirs, et suivre dans ce nuage ma petite lumière.
Ma lumière d'abord, qui ne me trompera pas, c'est la France. Le
sentiment français, le dévouement du citoyen à la patrie, est ma
mesure pour juger ces hommes et ces classes; mesure morale, mais
naturelle aussi; en toute chose vivante chaque partie vaut surtout par
son rapport avec l'ensemble.
En nationalité, c'est tout comme en géologie, la chaleur est en bas.
Descendez, vous trouverez qu'elle augmente; aux couches inférieures,
elle brûle.
Les pauvres aiment la France, comme lui ayant obligation,
ayant des devoirs envers elle. Les riches l'aiment comme leur
appartenant, leur étant obligée. Le patriotisme des premiers, c'est le
sentiment du devoir; celui des autres, l'exigence, la prétention d'un
droit.
Le paysan, nous l'avons dit, a épousé la France en légitime mariage;
c'est sa femme, à toujours; il est un avec elle. Pour l'ouvrier, c'est
sa belle maîtresse; il n'a rien, mais il a la France, son noble passé,
sa gloire. Libre d'idées locales, il adore la grande unité. Il faut
qu'il soit bien misérable, asservi par la faim, le travail, lorsque ce
sentiment faiblit en lui; jamais il ne s'éteint.
Le malheureux servage des intérêts augmente encore, si nous montons
aux fabricants, aux marchands. Ils se sentent toujours en péril,
marchent comme sur la corde tendue... La faillite! pour l'éviter
partielle, ils risqueraient plutôt de la faire générale... Ils ont
fait et défait Juillet.
Et pourtant peut-on dire que dans cette grande classe de plusieurs
millions d'âmes, le feu sacré soit éteint, décidément et sans remède?
Non, je croirais plus volontiers que la flamme est chez eux à l'état
latent. La rivalité étrangère, l'Anglais, les empêchera d'en perdre
l'étincelle.
Quel froid, si je monte plus haut! c'est comme dans les Alpes.
J'atteins la région des neiges. La végétation morale disparaît peu à
peu, la fleur de nationalité pâlit. C'est comme un monde saisi en une
nuit d'un froid subit d'égoïsme et de peur... Que je monte
encore un degré, la peur même a cessé, c'est l'égoïsme pur du
calculateur sans patrie; plus d'hommes, mais des chiffres... Vrai
glacier abandonné de la nature[56]... Qu'on me permette de descendre,
le froid est trop grand ici pour moi, je ne respire plus.
[Note 56: Ces glaciers n'ont pas l'impartiale indifférence de ceux
des Alpes, qui n'accumulent les eaux fécondes que pour les verser
indistinctement aux nations. Les Juifs, quoi qu'on dise, ont une
patrie, la Bourse de Londres; ils agissent partout, mais leur racine
est au pays de l'or. Aujourd'hui que la paix armée, cette guerre
immobile qui ronge l'Europe, leur a mis les fonds de tous les États
entre les mains, que peuvent-ils aimer? le pays du _statu quo_,
l'Angleterre. Que peuvent-ils haïr? le pays du mouvement, la France...
Ils ont cru dernièrement l'amortir en achetant une vingtaine d'hommes
que la France renie. Autre faute: par vanité, par un sentiment exagéré
de sécurité, ils ont mis des rois dans leur bande, se sont mêlés à
l'aristocratie, et par là, se sont associés aux hasards politiques.
Voilà ce que leurs pères, les Juifs du Moyen-âge, n'auraient jamais
fait. Quelle décadence dans la sagesse juive!]
Si, comme je le crois, l'amour est la vie même, on vit bien peu
là-haut. Il semble qu'au point de vue du sentiment national, qui fait
qu'un homme étend sa vie de toute la grande vie de la France, plus on
monte vers les classes supérieures, moins on est vivant.
Du moins, en récompense, est-on moins sensible aux souffrances, plus
libre, plus heureux? j'en doute. Je vois par exemple que le grand
manufacturier, tellement supérieur au misérable petit propriétaire
rural, est comme lui, et plus souvent encore que lui, esclave du
banquier. Je vois que le petit marchand qui a mis son épargne aux
hasards du commerce, qui y compromet sa famille (comme j'ai expliqué),
qui sèche d'attente inquiète, d'envie, de concurrence, n'est
pas beaucoup plus heureux que l'ouvrier. Celui-ci, s'il est
célibataire, s'il peut, sur sa journée de quatre francs, épargner
trente sols pour les chômages, est sans comparaison plus gai que
l'homme de boutique, et plus indépendant.
Le riche, dira-t-on, ne souffre que de ses vices.--Cela déjà, c'est
beaucoup; mais il faut ajouter l'ennui, la défaillance morale, le
sentiment d'un homme qui valut mieux, et qui conserve assez de vie
pour sentir qu'elle baisse, pour voir dans les moments lucides qu'il
enfonce dans les misères et les ridicules du petit esprit... Baisser,
ne plus pouvoir faire acte de volonté qui vous relève, quoi de plus
triste? Du Français, tomber au cosmopolite, à l'homme quelconque, et
de l'homme au mollusque!
Qu'ai-je voulu dire, en tout ceci? que le pauvre est heureux? Que
toute destinée est égale? «Qu'il y a compensation?» Dieu me garde de
soutenir une thèse si fausse, si propre à tuer le coeur, à rassurer
l'égoïsme!... Ne vois-je pas, ne sais-je pas d'expérience que la
souffrance physique, loin d'exclure la souffrance morale, s'unit le
plus souvent à elle? terribles soeurs qui s'entendent si bien pour
écraser le pauvre!... Voyez, par exemple, le destin de la femme dans
nos quartiers indigents; elle n'enfante presque que pour la mort, et
trouve dans le besoin matériel une cause infinie de douleurs morales.
Au moral, au physique, cette société a, par-dessus les autres, un
mal qui lui est propre: elle est devenue infiniment sensible. Que
les maux ordinaires à l'homme aient diminué, je le crois, l'histoire
le prouve assez. Ils ont diminué toutefois dans une proportion
finie, et la sensibilité a augmenté infiniment. Pendant que la
pensée agrandie ouvrait une sphère nouvelle à la douleur, le coeur
donnait, par l'amour, par les liens de famille, de nouvelles prises
à la fortune... Chères occasions de souffrir, que personne, à coup
sûr, ne veut sacrifier... Mais combien elles ont rendu la vie plus
inquiète! On ne souffre plus du présent seulement, mais de l'avenir,
du possible. L'âme, tout endolorie d'avance, sent et pressent le mal
qui doit venir, celui parfois qui ne viendra jamais.
Pour comble, cet âge d'extrême sensibilité individuelle est justement
celui où tout se fait par les moyens collectifs qui se prêtent le
moins à ménager l'individu. L'action, en tout genre, se centralise
autour de quelque grande force, et bon gré, mal gré, l'homme entre
dans ce tourbillon. Combien peu il y pèse, ce que deviennent, dans ces
vastes systèmes impersonnels, ses pensées les plus chères, ses
poignantes douleurs, hélas! qui peut le dire?... La machine roule
immense, majestueuse, indifférente, sans savoir seulement que ses
petits rouages, si durement froissés, ce sont des hommes vivants.
Ces roues animées qui fonctionnent sous une même impulsion, se
connaissent-elles au moins les unes les autres? Leur rapport
nécessaire de coopération produit-il un rapport moral?... Nullement.
C'est le mystère étrange de cet âge; le temps où l'on agit le plus
ensemble, est peut-être celui où les coeurs sont le moins
unis. Les moyens collectifs qui mettent en commun la pensée, la font
circuler, la répandent, n'ont jamais été plus grands: jamais
l'isolement plus profond.
Le mystère reste inexplicable, pour qui n'observe pas historiquement
le progrès du système dont il résulte. Ce système, je l'appelle d'un
mot: le _Machinisme_; qu'on me permette d'en rappeler l'origine.
Le Moyen-âge posa une formule d'amour, et il n'aboutit qu'à la haine.
Il consacrait l'inégalité, l'injustice, qui rendait l'amour
impossible. La violente réaction de l'amour et de la nature qu'on
appelle la Renaissance, ne fonda point l'ordre nouveau, et parut un
désordre. Le monde, pour qui l'ordre était un besoin, dit alors: «Eh
bien! n'aimons pas; c'est assez d'une expérience de mille ans.
Cherchons l'ordre et la force dans l'union des forces; nous trouverons
des machines qui les tiendront assemblées sans amour, qui encadreront,
serreront si bien les hommes, cloués, rivés, vissés, que, tout en se
détestant, ils agiront d'ensemble.» Et alors, on refit des machines
administratives, analogues à celles du vieil Empire romain,
bureaucratie à la Colbert, armées à la Louvois. Ces machines avaient
l'avantage d'employer l'homme comme force régulière, la vie, moins ses
caprices, ses inégalités.
Toutefois, ce sont encore des hommes, ils en gardent quelque chose. La
merveille du Machinisme, ce serait de se passer d'hommes. Cherchons
des forces qui, une fois mues par nous, puissent agir sans
nous, comme les roues de l'horlogerie.
Mues par nous? c'est encore de l'homme, c'est un défaut. Que la nature
fournisse, non seulement les éléments de la machine, mais le moteur...
C'est alors qu'on créa ces ouvriers de fer qui, de cent mille bras,
cent mille dents, peignent, tissent, filent, ouvrent de toute façon;
la force, ils la prennent, comme Antée, au sein de leur mère, la
nature, aux éléments, à l'eau qui tombe, ou qui, captive, distendue en
vapeur, les anime, les soulève, de son puissant soupir.
Machines politiques pour rendre nos actes sociaux uniformément
automatiques, nous dispenser de patriotisme; machines industrielles
qui, créées une fois, multiplient à l'infini des produits monotones,
et qui, par l'art d'un jour, nous dispensent d'être artistes tous les
jours... Cela, c'est déjà bien, l'homme ne paraît plus beaucoup. Le
Machinisme néanmoins veut davantage; l'homme n'est pas encore mécanisé
assez profondément.
Il garde la réflexion solitaire, la méditation philosophique, la
pensée pure du Vrai. Là, on ne peut l'atteindre, à moins qu'une
scolastique d'emprunt ne le tire de lui-même pour l'engager dans ses
formules. Une fois qu'il aura mis le pied dans cette roue qui tourne à
vide, la Machine à penser, engrenée dans la machine politique, roulera
triomphante et s'appellera _philosophie d'État_.
La fantaisie reste encore libre, la vaine poésie, qui aime et crée à
son caprice... Inutile mouvement! fâcheuse déperdition de
forces!... Les objets que la fantaisie va suivant au hasard sont-ils
donc si nombreux qu'on ne puisse, en les classant bien, frapper pour
chaque classe un moule, où nous n'aurons plus qu'à couler, au besoin
du jour, tel roman ou tel drame, toute oeuvre qu'on commandera? Plus
d'hommes alors dans le travail littéraire, plus de passion, plus de
caprice... L'économie anglaise rêvait, comme idéal industriel, une
seule machine, un seul homme pour la remonter. Combien le triomphe est
plus beau, pour le Machinisme, d'avoir mécanisé le monde ailé de la
fantaisie!
Résumons cette histoire:
L'État, moins la patrie; l'industrie et la littérature, moins l'art;
la philosophie, moins l'examen; l'humanité, moins l'homme.
Comment s'étonner si le monde souffre, ne respire plus sous cette
machine pneumatique; il a trouvé moyen de se passer de ce qui est son
âme, sa vie: je parle de l'amour.
Trompé par le Moyen-âge, qui promit l'union et ne tint pas parole, il
a renoncé et cherché, dans son découragement, des arts pour n'aimer
pas.
Les machines (je n'excepte pas les plus belles, industrielles,
administratives) ont donné, à l'homme, parmi tant d'avantages[57],
une malheureuse faculté, celle d'unir les forces sans avoir besoin
d'unir les coeurs, de coopérer sans aimer, d'agir et vivre ensemble
sans se connaître; la puissance morale d'association a perdu tout ce
que gagnait la concentration mécanique.
[Note 57: Je ne songe nullement à contester ces avantages (Voy.
plus haut, p. 54). Qui voudrait revenir aux temps d'impuissance, où
l'homme n'avait point de machines?]
Isolement sauvage dans la coopération même, contact ingrat, sans
volonté, sans chaleur, qu'on ne ressent qu'à la dureté des
frottements. Le résultat n'est pas l'indifférence, comme on croirait,
mais l'antipathie et la haine, non la simple négation de la société,
mais son contraire, la société travaillant activement à devenir
insociable.
J'ai sous les yeux, j'ai dans le coeur, la grande revue de nos
misères qu'on a faite avec moi. Eh bien! j'affirmerais sous serment
qu'entre toutes ces misères, très réelles, que je n'atténue pas, la
pire encore, c'est la misère d'esprit. J'entends par là l'ignorance
incroyable où nous vivons, les uns à l'égard des autres, les hommes
pratiques aussi bien que les spéculatifs. Et de cette ignorance, la
cause principale, c'est que nous ne croyons pas avoir besoin de nous
connaître; mille moyens mécaniques d'agir sans l'âme nous dispensent
de savoir ce que c'est que l'homme, de le voir autrement que comme
force, comme chiffre... Chiffre nous-mêmes et chose abstraite,
débarrassés de l'action vitale par le secours du Machinisme, nous nous
sentons chaque jour baisser et tourner à zéro.
J'ai observé cent fois la parfaite ignorance où chaque classe vit à
l'égard des autres, ne voyant pas, et ne voulant pas voir.
Nous, par exemple, les esprits cultivés, que de peine nous
avons à reconnaître ce qu'il y a de bon dans le peuple! Nous lui
imputons mille choses qui tiennent, presque fatalement, à sa
situation: un habit vieux ou sale, un excès après l'abstinence, un mot
grossier, de rudes mains, que sais-je?... Et que deviendrions-nous,
s'ils les avaient moins rudes?... Nous nous arrêtons à des choses
extérieures, à des misères de forme, et nous ne voyons pas le bon
coeur, le grand coeur qui est souvent dessous.
Eux, d'autre part, ils ne soupçonnent pas qu'une âme énergique puisse
se trouver dans un corps faible. Ils se moquent de la vie de
cul-de-jatte que mène le savant. C'est un fainéant, à leur sens. Ils
n'ont aucune idée des puissances de la réflexion, de la méditation, de
la force de calcul décuplée par la science. Toute supériorité qui
n'est point gagnée à la guerre, leur semble mal gagnée. Que de fois
j'ai entrevu en souriant que la Légion d'honneur leur semblait mal
placée sur un homme chétif, de pâle et triste mine...
Oui, il y a malentendu. Ils méconnaissent les puissances de l'étude,
de la réflexion persévérante, qui font les inventeurs. Nous
méconnaissons l'instinct, l'inspiration, l'énergie qui font les héros.
C'est là, soyez-en sûrs, le plus grand mal du monde. Nous nous
haïssons, nous nous méprisons, c'est-à-dire nous nous ignorons.
Les remèdes partiels qu'on pourra appliquer, sont bons, sans doute,
mais le remède essentiel est un remède général. Il faudrait guérir
l'âme.
Le pauvre suppose qu'en liant le riche par telle loi tout est
fini, que le monde ira bien. Le riche croit qu'en ramenant le pauvre à
telle forme religieuse, morte depuis deux siècles, il raffermit la
société... Beaux topiques! Ils imaginent apparemment que ces formules,
politiques ou religieuses, ont une certaine force cabalistique pour
lier le monde, comme si leur puissance n'était pas dans l'accord
qu'elles trouvent ou ne trouvent pas dans le coeur!
Le mal est dans le coeur. Que le remède soit aussi dans le coeur!
Laissez là vos vieilles recettes. Il faut que le coeur s'ouvre, et
les bras... Eh! ce sont vos frères, après tout. L'avez vous oublié?...
Je ne dis pas que telle ou telle forme d'association ne puisse être
excellente. Mais il s'agit bien moins d'abord de formes que de fonds.
Les formes les plus ingénieuses ne vous serviront guère si vous êtes
insociables.
Entre les hommes d'étude, de réflexion, et les hommes d'instinct, qui
fera le premier pas? Nous, les hommes d'étude. L'obstacle (répugnance?
paresse? indifférence?) est frivole de notre côté. Du leur, l'obstacle
est vraiment grave, c'est la fatalité d'ignorance, c'est la souffrance
qui ferme et sèche le coeur.
Le peuple réfléchit, sans doute, et souvent plus que nous. Néanmoins,
ce qui le caractérise, ce sont les puissances instinctives, qui
touchent également à la pensée et à l'activité. L'homme du peuple,
c'est surtout l'homme d'instinct et d'action.
Le divorce du monde est principalement l'absurde opposition
qui s'est faite aujourd'hui, dans l'âge machiniste, entre l'instinct
et la réflexion; c'est le mépris de celle-ci pour les facultés
instinctives, dont elle croit pouvoir se passer.
Donc, il faut que j'explique ce que c'est que l'instinct,
l'inspiration, que je pose leur droit. Suivez-moi, je vous prie, dans
cette recherche. C'est la condition de mon sujet. La cité politique ne
se connaîtra en soi, dans ses maux et dans ses remèdes, que quand
elle se sera vue au miroir de la cité morale.