Servitudes du marchand[39].
[Note 39: Nous parlons ici du commerce individuel, comme il est
généralement en France, non du commerce en commandite qui n'existe
encore que dans quelques grandes villes.]
L'homme de travail, ouvrier, fabricant, regarde généralement le
marchand comme un homme de loisir. Assis dans sa boutique, qu'a-t-il à
faire la matinée que de lire le journal, puis causer tout le jour, le
soir fermer sa caisse? L'ouvrier se promet bien que s'il peut épargner
quelque chose, il se fera marchand.
Le marchand est le tyran du fabricant. Il lui rend toutes les
tracasseries, les vexations de l'acheteur. Or, l'acheteur, dans l'état
de nos moeurs, c'est l'homme qui veut acheter pour rien, c'est le
pauvre qui veut trancher du riche, c'est l'enrichi d'hier qui tire à
grand'peine de sa poche un argent qui vient d'y entrer[40]. Ils
exigent deux choses, la qualité brillante, et le prix le plus
vil; la bonté de l'objet est secondaire. Qui veut mettre le prix à une
bonne montre? Personne. Les riches mêmes ne veulent autre chose qu'une
belle montre à bon marché.
[Note 40: Ce sont de nouvelles classes qui arrivent, comme
l'explique très bien M. Leclaire (_Peinture en bâtiment_). Ils ne
savent nullement le prix réel des objets. Ils veulent du brillant, en
détrempe, n'importe.]
Il faut que le marchand trompe ces gens-là, ou qu'il périsse. Toute sa
vie se compose de deux guerres: guerre de tromperie et de ruse contre
cet acheteur déraisonnable, guerre de vexations et d'exigences contre
le fabricant. Mobile, inquiet, minutieux, il lui rend jour par jour
les plus absurdes caprices de son maître, le public, le tire à droite,
à gauche, change à chaque instant sa direction, l'empêche de suivre
aucune idée, et rend presque impossible, dans plusieurs genres, la
grande invention.
Le point capital pour le marchand, c'est que le fabricant l'aide à
tromper l'acheteur, qu'il entre dans les petites fraudes, qu'il ne
recule pas devant les grandes. J'ai entendu des fabricants gémir des
choses que l'on exigeait d'eux, contre l'honneur; il leur fallait ou
perdre leur état, ou devenir complices des tromperies les plus
audacieuses. Ce n'est plus assez d'altérer les qualités, il leur faut
quelquefois devenir faussaires, prendre les marques des fabriques en
renom.
La répugnance que montraient pour l'industrie les nobles républiques
de l'Antiquité, les fiers barons du Moyen-âge, est peu raisonnable
sans doute, si par industrie l'on entend les fabrications
compliquées qui ont besoin de la science et de l'art, ou bien le
grand négoce qui suppose tant de connaissances, d'informations, de
combinaisons. Mais cette répugnance est vraiment raisonnable, quand
elle s'applique aux habitudes ordinaires du commerce, à la nécessité
misérable où le marchand se trouve de mentir, de frauder et de
falsifier.
Je n'hésite point à affirmer que pour l'homme d'honneur la situation
du travailleur le plus dépendant est libre en comparaison de celle-ci.
Serf du corps, il est libre d'âme. Asservir son âme au contraire et sa
parole, être obligé du matin au soir de masquer sa pensée, c'est le
dernier servage.
Représentez-vous bien cet homme qui a été militaire, qui a conservé
dans tout le reste le sentiment de l'honneur, et qui se résigne à
cela... Il doit souffrir beaucoup.
Ce qu'il y a de singulier, c'est que c'est justement par honneur qu'il
ment tous les jours, pour _faire honneur_ à ses affaires. Le
déshonneur pour lui, ce n'est pas le mensonge, c'est la faillite.
Plutôt que de _faillir_, l'honneur commercial le poussera jusqu'au
point où la fraude équivaut au vol, où la falsification est
l'empoisonnement.
Empoisonnement bénin, à petite dose, je le sais, qui ne tue qu'à la
longue. Quand même on voudrait dire qu'ils ne mêlent aux denrées que
des substances innocentes[41], sans action, inertes, l'homme de
travail qui croit y puiser la réparation de ses forces, et qui
n'y trouve rien, ne peut plus se refaire, il va se ruinant,
s'épuisant, il vit (pour parler ainsi) sur le capital, sur le fonds de
sa vie; elle lui échappera peu à peu.
[Note 41: Il a été constaté _juridiquement_ que beaucoup de ces
substances n'étaient nullement innocentes. Voy. le _Journal de chimie
médicale_, les _Annales d'Hygiène_, et MM. Garnier et Harel,
_Falsifications des substances alimentaires_, 1844.]
Ce que je trouve de coupable, dans ce falsificateur qui vend
l'ivresse, ce n'est pas seulement d'empoisonner le peuple, c'est de
l'avilir. L'homme fatigué du travail entre confiant dans cette
boutique; il l'aime comme sa maison de liberté; eh bien! qu'y
trouve-t-il? la honte. Le mélange spiritueux qu'on lui vend sous le
nom de vin, produit, dès qu'il est bu, l'effet qu'une double et triple
quantité de vin n'eût pas produit; il s'empare du cerveau, trouble
l'esprit, la langue, le mouvement du corps. Ivre et la poche vide, le
marchand le jette à la rue... Qui n'a le coeur percé, en voyant
quelquefois, l'hiver, une pauvre vieille femme, qui a bu du poison
pour se réchauffer, et qu'on livre, en cet état, pour jouet à la
barbarie des enfants?... Le riche passe, et dit: «Voilà le peuple!»
Tout homme qui peut avoir, ou emprunter mille francs, commence
hardiment le commerce. D'ouvrier, il se fait marchand, c'est-à-dire
homme de loisir. Il vivait au cabaret, il ouvre un cabaret. Il
s'établit, non pas loin des anciens: au contraire, au plus près, pour
leur soutirer la pratique; il se flatte de la douce idée qu'il tuera
le voisin. Immédiatement, il a des pratiques en effet, tous ceux qui
doivent à l'autre et qui ne payeront pas. Au bout de quelques mois, ce
nouveau est devenu ancien; d'autres sont venus tout autour.
Il languit, il périt; il a perdu l'argent, mais de plus, ce qui valait
mieux, l'habitude du travail... Grande joie parmi les survivants, qui
peu à peu finissent de même. D'autres viennent, il n'y paraît pas...
Triste et misérable commerce, sans industrie, sans autre idée que
celle de se manger l'un l'autre.
La vente augmente à peine, et les marchands augmentent, multiplient à
vue d'oeil, la concurrence aussi, l'envie, la haine. Ils ne font
rien, ils sont là sur leur porte, les bras croisés, à se regarder de
travers, à voir si la pratique infidèle ne va pas se tromper de
boutique. Ceux de Paris, qui sont quatre-vingt mille, ont eu l'an
dernier _quarante-six mille procès_ au seul tribunal de commerce, sans
parler des autres tribunaux. Chiffre affreux! Que de querelles et de
haines il suppose!...
L'objet spécial de cette haine, celui que le patenté poursuit, fait
saisir quand il peut, c'est le pauvre diable qui roule sa boutique, et
s'arrête un moment, c'est la malheureuse femme qui sur un éventaire
porte la sienne! hélas, et souvent encore un enfant[42]... Qu'elle ne
s'avise pas de s'asseoir, qu'elle marche toujours... sinon elle est
saisie.
[Note 42: Lire la pièce si touchante de Savinien Lapointe.]
Je ne sais pas vraiment si celui qui la fait saisir, ce triste homme
de boutique, est plus heureux pour être assis. Ne point bouger,
attendre, ne pouvoir rien prévoir. Le marchand ne sait presque jamais
d'où lui viendra le gain. Recevant la marchandise de la
seconde, de la troisième main, il ignore quel est en Europe l'état de
son propre commerce, et ne peut deviner si l'an prochain il fera
fortune ou faillite.
Le fabricant, l'ouvrier même, ont deux choses, qui, malgré le travail,
rendent leur destinée meilleure que celle du marchand: 1º _Le
marchand ne crée point_, il n'a pas le bonheur sérieux, digne de
l'homme, de faire naître une chose, de voir avancer sous sa main une
oeuvre qui prend forme, qui devient harmonique, qui, par son
progrès, répond à son créateur, console son ennui et sa peine.
2º Autre désavantage, terrible à mon avis: _Le marchand est obligé de
plaire._ L'ouvrier donne son temps, le fabricant sa marchandise pour
tant d'argent; voilà un contrat simple, et qui n'abaisse pas. Ni l'un
ni l'autre n'a besoin de flatter. Il n'est pas obligé, souvent le
coeur navré et les yeux pleins de larmes, d'être aimable et gai tout
à coup, comme cette dame de comptoir. Le marchand inquiet,
mortellement occupé du billet qui échoit demain, il faut qu'il sourie,
qu'il se prête, par un effort cruel, au babil de la jeune élégante qui
lui fait déplier cent pièces, cause deux heures, et part sans acheter.
Il faut qu'il plaise, et que sa femme plaise. Il a mis dans le
commerce, non seulement son bien, sa personne et sa vie, mais souvent
sa famille[43].
[Note 43: On a parlé de l'ouvrière en soie et du commis qui se
faisait payer sa connivence au vol. On a parlé de l'ouvrière en coton,
je crois, à tort; le fabricant est très peu en rapport avec ses
ouvriers et ouvrières. On a dit enfin que l'usurier de campagne
mettait souvent les délais à un prix immoral. Pourquoi n'a-t-on pas
parlé de la marchande, si exposée, obligée de plaire à l'acheteur, de
causer longuement avec lui, et qui s'en trouve ordinairement si mal?]
L'homme le moins susceptible pour lui-même souffrira, à
chaque heure, de voir sa femme ou sa fille au comptoir. L'étranger
même, le témoin désintéressé, ne voit pas sans peine dans une honnête
famille qui commence un commerce, les habitudes intérieures violemment
troublées, le foyer dans la rue, le saint des saints à l'étalage! La
jeune demoiselle écoute, les yeux baissés, l'impertinent propos d'un
homme indélicat. On y retourne quelques mois après, on la retrouve
hardie.
La femme, au reste, fait bien plus que la fille pour le succès d'une
maison de commerce. Elle cause avec grâce, avec charme... Où est
l'inconvénient, dans une vie si publique, sous les yeux de la
foule?... Elle cause, mais elle écoute... et tout le monde plutôt que
son mari. C'est un esprit chagrin, ce mari, nullement amusant, plein
d'hésitation et de minuties, flottant en politique, en tout, mécontent
du gouvernement, et mécontent des mécontents.
Cette femme s'aperçoit de plus en plus qu'elle fait là un ennuyeux
métier; douze heures par jour à la même place, exposée derrière une
vitre, parmi les marchandises. Elle ne s'y tiendra pas toujours si
immobile; la statue pourra s'animer.
Voilà de grandes souffrances qui commencent pour le mari. Le lieu du
monde le plus cruel pour un jaloux, c'est une boutique... Tous
viennent, tous flattent la dame... L'infortuné ne sait pas
même toujours à qui s'en prendre. Parfois il devient fou, ou se tue,
ou la tue; tel autre s'alite, et meurt... Plus malheureux peut-être
celui qui s'est résigné.
Il s'est trouvé un homme qui est mort ainsi lentement, non pas de
jalousie, mais de douleur et d'humiliation, chaque jour insulté,
outragé dans la personne de sa femme. Je parle de l'infortuné Louvet.
Après avoir échappé aux dangers de la Terreur, rentré à la Convention,
mais sans moyens pour vivre, il établit sa femme libraire au
Palais-Royal: la librairie était à cette époque un commerce brillant,
et le seul. Malheureusement l'ardent Girondin, aussi contraire aux
royalistes qu'aux montagnards, avait mille ennemis. La _Jeunesse
dorée_, celle qui courut si bien le 13 vendémiaire, venait bravement
parader devant la boutique de Louvet, entrait, ricanait, se vengeait
sur une femme. Aux provocations du mari furieux ils ne répondaient que
par des risées. Lui-même leur avait donné des armes, en imprimant,
dans le récit de sa fuite et de ses malheurs, mille détails
passionnés, indiscrets sans doute et imprudents, sur sa Lodoïska. Une
chose devait la protéger, la rendre sacrée pour des hommes de coeur,
son courage, son dévouement; elle avait sauvé son mari... Nos
chevaliers ne sentirent point cela; ils poussèrent froidement la
cruelle plaisanterie, et Louvet en mourut. Sa femme voulait mourir;
ses enfants qu'on lui amena, la condamnèrent à vivre.