CHAPITRE II

Servitudes de l'ouvrier dépendant des machines.

«Que la ville est brillante! que la campagne est triste et pauvre!»

Voilà ce que vous entendez dire aux paysans qui viennent voir la ville

aux jours de fête. Ils ne savent pas que si la campagne est _pauvre_,

la ville, avec tout son éclat, est peut-être plus _misérable_.[26] Peu

de gens au reste font cette distinction.

[Note 26: Distinction posée fort nettement dans l'ouvrage de

l'estimable (et regrettable!) M. Buret: _De la misère_, etc., 1840. Il

a peut-être dans cet ouvrage accueilli trop facilement les

exagérations des enquêtes anglaises.]

Regardez, le dimanche, aux barrières ces deux foules qui vont en sens

inverse, l'ouvrier vers la campagne, le paysan vers la ville. Entre

ces deux mouvements qui semblent analogues, la différence est grande.

Celui du paysan n'est pas une simple promenade: il admire tout à la

ville, il désire tout, il y restera, s'il le peut.

Qu'il y regarde. La campagne, une fois quittée, on n'y

retourne guère. Ceux qui viennent comme domestiques et qui partagent

la plupart des jouissances des maîtres, ne se soucient nullement de

revenir à leur vie d'abstinence. Ceux qui se font ouvriers des

manufactures voudraient retourner aux champs qu'ils ne le pourraient;

ils sont en peu de temps énervés, incapables de supporter les rudes

travaux, les variations rapides du chaud, du froid: le grand air les

tuerait.

Si la ville est tellement absorbante, il ne faut pas trop l'en

accuser, ce semble; elle repousse le paysan autant qu'il est en elle,

par des octrois terribles, par l'énorme cherté du prix des vivres.

Assiégée par ces foules, elle essaie ainsi de chasser l'assaillant.

Mais rien ne le rebute; nulle condition n'est assez dure. Il entrera

comme on voudra, domestique, ouvrier, simple aide des machines et

machine lui-même. On se rappelle ces anciennes populations italiques

qui, dans leur frénétique désir d'entrer dans Rome, se vendaient comme

esclaves, pour y devenir plus tard affranchis, citoyens.

Le paysan ne se laisse pas effrayer par les plaintes de l'ouvrier, par

les peintures terribles qu'on lui fait de sa situation. Il ne comprend

pas, lui qui gagne un franc ou deux, qu'avec des salaires de trois,

quatre ou cinq francs, on puisse être misérable. «Mais les variations

du travail? les chômages?» Qu'importe? Il économisait sur ses faibles

journées, combien plus aisément sur un si gros salaire il épargnera

pour le mauvais temps!

Même en mettant le gain à part, la vie est plus douce à la

ville. On y travaille généralement à couvert; cela seul, d'avoir un

toit sur la tête, semble une grande amélioration. Sans parler de la

chaleur, le froid dans nos climats est une souffrance, pour ceux même

qui y semblent le plus habitués. J'ai passé pour ma part bien des

hivers sans feu, sans être moins sensible au froid. Quand la gelée

cessait, j'éprouvais un bonheur auquel peu de jouissances sont

comparables. Au printemps, c'était un ravissement. Ces changements de

saisons, si indifférents pour les riches, font le fonds de la vie du

pauvre, ses vrais événements.

Le paysan gagne encore, en entrant à la ville, sous le rapport de la

nourriture; elle est, sinon plus saine, au moins plus savoureuse. Il

n'est pas rare, dans les premiers mois du séjour, de le voir

engraisser. En récompense, son teint change, et ce n'est pas en bien.

C'est qu'il a perdu, dans sa transplantation, une chose très vitale,

et même nutritive, qui seule explique comment les travailleurs de la

campagne restent forts avec des aliments très peu réparateurs; cette

chose, c'est l'air libre, l'air pur, rafraîchi sans cesse, renouvelé

des parfums végétaux. L'air des villes est-il aussi malsain qu'on le

dit, je ne le crois pas; mais il l'est à coup sûr dans les misérables

logis où s'entassent la nuit un si grand nombre de pauvres ouvriers,

entre les filles et les voleurs.

Le paysan n'a pas compté cela. Il n'a pas compté davantage qu'en

gagnant plus d'argent à la ville, il perdait son trésor,--la

sobriété, l'épargne, l'avarice, s'il faut trancher le mot. Il

est facile d'épargner, loin des tentations de dépense, lorsqu'un seul

plaisir se présente, celui d'épargner. Mais combien est-ce difficile,

quelle force faut-il, quelle domination de soi-même, pour tenir

l'argent captif et la poche scellée, quand tout sollicite à l'ouvrir!

Ajoutez que la Caisse d'Épargne, qui garde un argent invisible, ne

donne nullement les émotions du trésor que le paysan enterre et

déterre avec tant de plaisir, de mystère et de peur; encore moins, y

a-t-il là le charme d'une jolie pièce de terre qu'on voit toujours,

qu'on remue toujours, qu'on veut toujours étendre.

Certes, l'ouvrier a besoin d'une grande vertu pour épargner. S'il est

facile, bon enfant et se laisse aller aux camarades, mille dépenses

variables emportent tout, le cabaret, le café et le reste. S'il est

sérieux, honnête, il se marie dans quelque bon moment, où l'ouvrage va

bien; la femme gagne peu, puis rien, quand elle a des enfants;

l'homme, à l'aise quand il était garçon, ne sait comment faire face à

cette dépense, fixe, accablante, qui revient tous les jours.

Il y avait jadis, outre les droits d'entrée, une autre barrière qui

repoussait le paysan des villes et l'empêchait de se faire ouvrier;

cette barrière était la difficulté d'entrer dans un métier, la

longueur de l'apprentissage, l'esprit d'exclusion des confréries et

corporations. Les familles industrielles prenaient peu d'apprentis, le

plus souvent leurs enfants qu'elles échangeaient entre elles.

Aujourd'hui de nouveaux métiers se sont créés, qui ne demandent guère

d'apprentissage et reçoivent un homme quelconque. Le véritable

ouvrier, dans ces métiers, c'est la machine; l'homme n'a pas besoin de

beaucoup de force, ni d'adresse; il est là seulement pour surveiller,

aider cet ouvrier de fer.

Cette malheureuse population asservie aux machines comprend quatre

cent mille âmes, ou un peu plus[27]. C'est environ la quinzième partie

de nos ouvriers. Tout ce qui ne sait rien faire, vient s'offrir aux

manufactures pour servir les machines. Plus il en vient, plus le

salaire baisse, plus ils sont misérables. D'autre part, la

marchandise, fabriquée ainsi à vil prix, descend à la portée des

pauvres, en sorte que la misère de l'ouvrier-machine diminue quelque

peu la misère des ouvriers et paysans, qui très probablement sont

soixante-dix fois plus nombreux.

[Note 27: Ceux qui étendent ce chiffre y comprennent des ouvriers

occupés, il est vrai, dans les manufactures qui emploient des

machines, mais nullement asservis aux machines. Ceux-ci sont et seront

toujours une exception.--L'extension du _machinisme_ (pour désigner ce

système d'un mot) est-elle à craindre? La machine doit-elle tout

envahir? La France deviendra-t-elle sous ce rapport une Angleterre?--À

ces questions graves, je réponds sans hésiter: Non. Il ne faut pas

juger de l'extension de ce système par l'époque de la grande guerre

européenne où il a été surexcité par des primes monstrueuses que le

commerce ordinaire n'offre point. Éminemment propre à abaisser le prix

des objets qui doivent descendre dans toutes les classes, il a répondu

à un besoin immense, celui des classes inférieures, qui, dans un

moment d'ascension rapide, ont voulu tout d'abord avoir le

confortable, le brillant même, mais en se contentant d'un brillant

médiocre, souvent vulgaire, et, comme on dit, _de fabrique_. Quoique,

par un effort admirable, la manufacture se soit élevée à des produits

très beaux qu'on ne pouvait attendre, ces produits fabriqués en gros

et par des moyens uniformes, sont irrémédiablement marqués d'un

caractère monotone. Le progrès du goût rend sensible cette monotonie,

et la fait parfois trouver ennuyeuse. Telle oeuvre irrégulière des

arts non mécaniques charme l'oeil et l'esprit plus que ces

irréprochables chefs-d'oeuvre industriels qui rappellent tristement

par l'absence de vie le métal qui fut leur père, et leur mère, la

vapeur.

Ajoutez que chaque homme maintenant ne veut plus être _telle classe_,

mais _tel homme_: il veut être lui-même; par suite, il doit souvent

faire moins de cas des produits fabriqués _par classes_, sans

individualité qui réponde à la sienne. Le monde avance dans cette

route; chacun veut, tout en comprenant mieux le général, caractériser

son _individualité_. Il est très vraisemblable que, toute chose égale

d'ailleurs, on préférera aux fabrications uniformes des machines les

produits variés sans cesse qui portent l'empreinte de la personnalité

humaine, qui pour aller à l'homme, et changer comme il change, partent

de l'homme immédiatement.--Là est le véritable avenir de la France

industrielle, bien plus que dans la fabrication mécanique où elle

reste inférieure.--Au reste, les deux systèmes se prêtent un mutuel

appui. Plus les premiers besoins seront satisfaits à bas prix par les

machines, plus le goût s'élèvera au-dessus des produits du machinisme,

et recherchera les produits d'un art tout personnel.]

C'est ce que nous avons vu en 1842. La filature était aux abois.

Elle étouffait; les magasins crevaient, nul écoulement. Le fabricant

terrifié n'osait ni travailler, ni chômer avec ces dévorantes

machines; l'usure ne chôme pas; il faisait des demi-journées, et il

encombrait l'encombrement. Les prix baissaient, en vain; nouvelles

baisses, jusqu'à ce que le coton fût tombé à six sols... Là, il y

eut une chose inattendue. Ce mot, _six sols_, fut un réveil. Des

millions d'acheteurs, de pauvres gens qui n'achetaient jamais, se

mirent en mouvement. On vit alors quel immense et puissant

consommateur est le peuple, quand il s'en mêle. Les magasins furent

vidés d'un coup. Les machines se remirent à travailler avec furie;

les cheminées fumèrent... Ce fut une révolution en France, peu

remarquée, mais grande révolution: dans la propreté, embellissement

subit dans le ménage pauvre; linge de corps, linge de lit, de table,

de fenêtres; des classes entières en eurent, qui n'en avaient pas eu

depuis l'origine du monde.

On le comprend assez, sans autre exemple: la machine, qui

semble une force tout aristocratique par la centralisation de capitaux

qu'elle suppose, n'en est pas moins, par le bon marché et la

vulgarisation de ses produits, un très puissant agent du progrès

démocratique; elle met à la portée des plus pauvres une foule d'objets

d'utilité, de luxe même et d'art, dont ils ne pouvaient approcher. La

laine, grâce à Dieu, a descendu partout au peuple, et le réchauffe. La

soie commence à le parer. Mais la grande et capitale révolution a été

l'indienne. Il a fallu l'effort combiné de la science et de l'art pour

forcer un tissu rebelle, ingrat, le coton, à subir chaque jour tant de

transformations brillantes, puis transformé ainsi, le répandre

partout, le mettre à la portée des pauvres. Toute femme portait jadis

une robe bleue ou noire qu'elle gardait dix ans sans la laver, de peur

qu'elle ne s'en allât en lambeaux. Aujourd'hui, son mari, pauvre

ouvrier, au prix d'une journée de travail, la couvre d'un vêtement de

fleurs. Tout ce peuple de femmes qui présente sur nos promenades une

éblouissante iris de mille couleurs, naguère était en deuil.

Ces changements qu'on croit futiles, ont une portée immense. Ce ne

sont pas là de simples améliorations matérielles, c'est un progrès du

peuple dans l'extérieur et l'apparence, sur lesquels les hommes se

jugent entre eux; c'est, pour ainsi parler, l'_égalité visible_. Il

s'élève par là à des idées nouvelles qu'autrement il n'atteignait pas;

la mode et le goût sont pour lui une initiation dans l'art. Ajoutez,

chose plus grave encore, que l'habit impose à celui même qui

le porte; il veut en être digne, et s'efforce d'y répondre par sa

tenue morale.

Il ne faut pas moins, en vérité, que ce progrès de tous, l'avantage

évident des masses, pour nous faire accepter la dure condition dont il

faut l'acheter, celle d'avoir, au milieu d'un peuple d'hommes, un

misérable petit peuple d'hommes-machines qui vivent à moitié, qui

produisent des choses merveilleuses, et qui ne se reproduisent pas

eux-mêmes, qui n'engendrent que pour la mort, et ne se perpétuent

qu'en absorbant sans cesse d'autres populations qui se perdent là pour

toujours.

Avoir, dans les machines, créé des créateurs, de puissants ouvriers

qui poursuivent invariablement l'oeuvre qui leur fut imposée une

fois, certes, c'est une grande tentation d'orgueil. Mais à côté,

quelle humiliation de voir, en face de la machine, l'homme tombé si

bas!... La tête tourne, et le coeur se serre, quand, pour la

première fois, on parcourt ces maisons fées où le fer et le cuivre

éblouissants, polis, semblent aller d'eux-mêmes, ont l'air de penser,

de vouloir, tandis que l'homme faible et pâle est l'humble serviteur

de ces géants d'acier. «Regardez, me disait un manufacturier, cette

ingénieuse et puissante machine qui prend d'affreux chiffons et, les

faisant passer, sans se tromper jamais, par les transformations les

plus compliquées, les rend en tissus aussi beaux que les plus belles

soies de Vérone!» J'admirais tristement; il m'était impossible de ne

pas voir en même temps ces pitoyables visages d'hommes, ces

jeunes filles fanées, ces enfants tortus ou bouffis.

Beaucoup de gens sensibles, pour ne pas trop souffrir de leur

compassion, la font taire, en disant bien vite que cette population

n'a une si triste apparence que parce qu'elle est mauvaise, gâtée,

foncièrement corrompue. Ils la jugent ordinairement sur le moment où

elle est le plus choquante à voir, sur l'aspect qu'elle présente à la

sortie de la manufacture, lorsque la cloche la jette tout à coup dans

la rue. Cette sortie est toujours bruyante. Les hommes parlent

très-haut, vous diriez qu'ils disputent; les filles s'appellent d'une

voix criarde ou enrouée; les enfants se battent et jettent des

pierres, ils s'agitent avec violence. Ce spectacle n'est pas beau à

voir; le passant se détourne; la dame a peur, elle croit qu'une émeute

commence, et prend une autre rue.

Il ne faut pas se détourner. Il faut entrer dans la manufacture quand

elle est au travail, et l'on comprend que ce silence, cette captivité

pendant de longues heures, commandent, à la sortie, pour le

rétablissement de l'équilibre vital, le bruit, les cris, le mouvement.

Cela est vrai surtout pour les grands ateliers de filage et tissage,

véritable enfer de l'ennui. _Toujours, toujours, toujours_, c'est le

mot invariable que tonne à votre oreille le roulement automatique dont

tremblent les planchers. Jamais l'on ne s'y habitue. Au bout de vingt

ans, comme au premier jour, l'ennui, l'étourdissement sont les mêmes,

et l'affadissement. Le coeur bat-il dans cette foule? Bien

peu, son action est comme suspendue; il semble, pendant ces longues

heures, qu'un autre coeur, commun à tous, ait pris la place, coeur

métallique, indifférent, impitoyable, et que ce grand bruit

assourdissant dans sa régularité n'en soit que le battement.

Le travail solitaire du tisserand était bien moins pénible. Pourquoi?

C'est qu'il pouvait rêver. La machine ne comporte aucune rêverie,

nulle distraction. Vous voudriez un moment ralentir le mouvement, sauf

à le presser plus tard, vous ne le pourriez pas. L'infatigable chariot

aux cent broches est à peine repoussé, qu'il revient à vous. Le

tisserand à la main tisse vite ou lentement selon qu'il respire

lentement ou vite; il agit comme il vit; le métier se conforme à

l'homme. Là, au contraire, il faut bien que l'homme se conforme au

métier, que l'être de sang et de chair où la vie varie selon les

heures, subisse l'invariabilité de cet être d'acier.

Il arrive dans les travaux manuels qui suivent notre impulsion, que

notre pensée intime s'identifie le travail, le met à son degré, et que

l'instrument inerte à qui l'on donne le mouvement, loin d'être un

obstacle au mouvement spirituel, en devient l'aide et le compagnon.

Les tisserands mystiques du Moyen-âge furent célèbres sous le nom de

_lollards_, parce qu'en effet, tout en travaillant, ils _lollaient_,

chantaient à voix basse, ou du moins en esprit, quelque chant de

nourrice. Le rythme de la navette, lancée et ramenée à temps égaux,

s'associait au rythme du coeur; le soir, il se trouvait souvent

qu'avec la toile s'était tissue, aux mêmes nombres, un hymne,

une complainte.

Aussi quel changement pour celui qui est forcé de quitter le travail

domestique pour entrer à la manufacture! Quitter son pauvre _chez

soi_, les meubles vermoulus de la famille, tant de vieilles choses

aimées, cela est dur, plus dur encore de renoncer à la libre

possession de son âme. Ces vastes ateliers tout blancs, tout neufs,

inondés de lumière, blessent l'oeil accoutumé aux ombres d'un logis

obscur. Là, nulle obscurité où la pensée se plonge, nul angle sombre

où l'imagination puisse suspendre son rêve; point d'illusion possible,

sous un tel jour, qui sans cesse avertit durement de la réalité. Ne

nous étonnons pas si nos tisserands de Rouen[28], nos tisserands

français de Londres, ont résisté à cette nécessité, de tout leur

courage, de leur stoïque patience, aimant mieux jeûner et mourir, mais

mourir au foyer. On les a vus longtemps lutter du faible bras de

l'homme, d'un bras amaigri par la faim, contre la fécondité brillante,

impitoyable, de ces terribles Briarées de l'industrie qui, jour et

nuit, poussés par la vapeur, travaillent de mille bras à la fois; à

chaque perfectionnement de la machine, son rival infortuné ajoutait à

son travail, diminuait de sa nourriture. Notre colonie des tisserands

de Londres s'est éteinte ainsi peu à peu. Pauvres gens, si honnêtes,

d'une vie si résignée et si innocente, pour qui l'indigence et

la faim ne furent jamais une tentation! Dans leur misérable

Spitalfield, ils cultivaient les fleurs avec intelligence; Londres

aimait à les visiter.

[Note 28: Le testament des tisserands de Rouen est le remarquable

petit livre qu'écrivit l'un d'eux. (Noiret, _Mémoires d'un ouvrier

rouennais_, 1836.) Il déclare qu'ils ne font plus d'apprentis.]

J'ai parlé tout à l'heure des tisserands de Flandre au Moyen-âge, des

Lollards, Béghards, comme on les appelait. L'Église, qui souvent les

persécuta comme hérétiques, ne reprocha jamais à ces rêveurs qu'une

seule chose: l'_amour_; l'amour exalté et subtil pour l'invisible

amant, pour Dieu; parfois aussi l'amour vulgaire, sous les formes

qu'il prend dans les centres populeux de l'industrie, vulgaire et

néanmoins mystique, enseignant pour doctrine une communauté plus que

fraternelle qui devait mettre un paradis sensuel ici-bas.

Cette tendance à la sensualité est la même chez ceux d'aujourd'hui,

qui d'ailleurs n'ont pas, pour s'élever au-dessus, la rêverie

poétique. Un puritain anglais, qui de nos jours a fait un tableau

délicieux du bonheur dont jouit l'ouvrier des manufactures, avoue que

_la chair s'y échauffe fort_ et s'y révolte. Cela ne vient pas

seulement du rapprochement des sexes, de la température, etc. Il y a

une cause morale. C'est justement parce que la manufacture est un

monde de fer, où l'homme ne sent partout que la dureté et le froid du

métal, qu'il se rapproche d'autant plus de la femme, dans ses moments

de liberté. L'atelier mécanique, c'est le règne de la nécessité, de la

fatalité. Tout ce qui y entre de vivant, c'est la sévérité du

contre-maître; on y punit souvent, on n'y récompense jamais.

L'homme se sent là si peu homme, que dès qu'il en sort, il doit

chercher avidement la plus vive exaltation des facultés humaines,

celle qui concentre le sentiment d'une immense liberté dans le court

moment d'un beau rêve. Cette exaltation, c'est l'ivresse, surtout

celle de l'amour.

Malheureusement, l'ennui, la monotonie à laquelle ces captifs

éprouvent le besoin d'échapper, les rendent, dans ce que leur vie a de

libre, incapables de fixité, amis du changement. L'amour changeant

toujours d'objet, n'est plus l'amour, ce n'est plus que débauche. Le

remède est pire que le mal; énervés par l'asservissement du travail,

ils le sont encore plus par l'abus de la liberté.

Faiblesse physique, impuissance morale. Le sentiment de l'impuissance

est une des grandes misères de cette condition. Cet homme, si faible

devant la machine et qui la suit dans tous ses mouvements, il dépend

du maître de la manufacture, et dépend plus encore de mille causes

inconnues qui d'un moment à l'autre peuvent faire manquer l'ouvrage et

lui ôter son pain. Les anciens tisserands, qui pourtant n'étaient pas,

comme ceux-ci, les serfs de la machine, avouaient humblement cette

impuissance, l'enseignaient, c'était leur théologie: «Dieu peut tout,

l'homme rien.» Le vrai nom de cette classe, c'est le premier que

l'Italie leur donne au Moyen-âge: _Humiliati_[29].

[Note 29: J'ai plusieurs fois, dans mes cours et mes livres

(surtout au tome V de l'_Histoire de France_) esquissé l'histoire de

l'industrie. Pour la comprendre cependant, il faudrait remonter plus

haut, ne pas l'envisager d'abord, comme on fait, dans ces grandes et

puissantes corporations qui dominent la cité même. Il faudrait prendre

d'abord le travailleur dans son humble origine, méprisé comme il fut à

son principe, lorsque le primitif habitant de la ville, propriétaire

de la banlieue, le marchand même qui y avait halle, cloche et justice,

s'accordaient pour mépriser l'ouvrier, l'_ongle bleu_, comme ils

l'appelaient, lorsque le bourgeois le recevait a peine hors la ville à

l'ombre des murs, entre deux enceintes (pfahlburg), lorsqu'il était

défendu de lui faire justice s'il ne pouvait payer impôt, lorsqu'on

lui fixait avec un arbitraire bizarre le prix auquel il pouvait

vendre, tant aux riches, tant aux pauvres, etc.]

Les nôtres ne se résignent pas si aisément. Sortis de races

militaires, ils font sans cesse effort pour se relever, ils voudraient

rester hommes. Ils cherchent, autant qu'ils peuvent, une fausse

énergie dans le vin. En faut-il beaucoup pour être ivre? Observez au

cabaret même, si vous pouvez surmonter ce dégoût: vous verrez qu'un

homme en état ordinaire, buvant du vin non frelaté, boirait bien

davantage sans inconvénient. Mais pour celui qui ne boit pas de vin

tous les jours, qui sort énervé, affadi par l'atmosphère de l'atelier,

qui ne boit, sous le nom de vin, qu'un misérable mélange alcoolique,

l'ivresse est infaillible.

Extrême dépendance physique, réclamations de la vie instinctive qui

tournent encore en dépendance, impuissance morale et vide de l'esprit,

voilà les causes de leurs vices. Ne la cherchez pas tant, comme on

fait aujourd'hui, dans les causes extérieures, par exemple, dans

l'inconvénient que présente la réunion d'une foule en un même lieu:

comme si la nature humaine était si mauvaise que pour se gâter tout à

fait, il suffit de se réunir. Voilà nos philanthropes, sur

cette belle idée, qui travaillent à isoler les hommes, à les murer,

s'ils peuvent; ils ne croient pouvoir préserver ou guérir l'homme

moral qu'en lui bâtissant des sépulcres.

Cette foule n'est pas mauvaise en soi. Ses désordres dérivent en

grande partie de sa condition, de son assujettissement à l'ordre

mécanique qui, pour les corps vivants, est lui-même un désordre, une

mort, et qui par cela provoque, dans les rares moments de liberté, de

violents retours à la vie. Si quelque chose ressemble à la fatalité,

c'est bien ceci. Comme elle pèse durement, presque invinciblement,

cette fatalité, sur l'enfant et la femme! Celle-ci qu'on plaint moins,

est peut-être encore plus à plaindre; elle a double servage; esclave

du travail, elle gagne si peu de ses mains qu'il faut que la

malheureuse gagne aussi de sa jeunesse, du plaisir qu'elle donne.

Vieille, que devient-elle?... La nature a porté une loi sur la femme,

que la vie lui fût impossible, à moins d'être appuyée sur l'homme.

Dans la violence du grand duel entre l'Angleterre et la France,

lorsque les manufacturiers anglais vinrent dire à M. Pitt que les

salaires élevés de l'ouvrier les mettaient hors d'état de payer

l'impôt, il dit un mot terrible: «Prenez les enfants.» Ce mot-là

pèse lourdement sur l'Angleterre, comme une malédiction. Depuis ce

temps, la race y baisse; ce peuple, jadis athlétique, s'énerve et

s'affaiblit; qu'est devenue cette fleur de teint et de fraîcheur qui

faisait tant admirer la jeunesse anglaise?... fanée, flétrie... On

a cru M. Pitt, _on a pris les enfants_.

Profitons de cette leçon. Il s'agit de l'avenir; la loi doit être ici

plus prévoyante que le père; l'enfant doit trouver, au défaut de sa

mère, une mère dans la patrie. Elle lui ouvrira l'école comme asile,

comme repos, comme protection contre l'atelier.

Le vide de l'esprit, nous l'avons dit, l'absence de tout intérêt

intellectuel est une des causes principales de l'abaissement de

l'ouvrier des manufactures. Un travail qui ne demande ni force ni

adresse, qui ne sollicite jamais la pensée! Rien, rien, et toujours

rien!... Nulle force morale ne tiendrait à cela! L'école doit donner

au jeune esprit qu'un tel travail ne relèvera pas, quelque idée haute

et généreuse qui lui revienne dans ces grandes journées vides, le

soutienne dans l'ennui des longues heures.

Dans le présent état des choses, les écoles, organisées pour l'ennui,

ne font guère qu'ajouter la fatigue à la fatigue. Celles du soir sont,

pour la plupart, une dérision. Imaginez ces pauvres petits qui, partis

avant jour, reviennent las et mouillés, à une lieue, deux lieues de

Mulhouse; qui, la lanterne à la main, glissent, trébuchent le soir par

les sentiers boueux de Déville, appelez-les alors pour commencer

l'étude et entrer à l'école!

Quelles que soient les misères du paysan, il y a, en les comparant à

celles dont nous nous occupons ici, une terrible différence, qui

n'influe pas accidentellement sur l'individu, mais profondément,

généralement, sur la race même. On peut la dire d'un mot: à

la campagne, l'enfant est heureux.

Presque nu, sans sabots, avec un morceau de pain noir, il garde une

vache ou des oies, il vit à l'air, il joue. Les travaux agricoles

auxquels on l'associe peu à peu, ne font que le fortifier. Les

précieuses années pendant lesquelles l'homme fait son corps, sa force,

pour toujours, se passent ainsi pour lui dans une grande liberté, dans

la douceur de la famille. Va maintenant, te voilà fort, quoi que tu

souffres ou fasses, tu peux tenir tête à la vie!

Le paysan sera plus tard misérable, dépendant peut-être; mais il a,

tout d'abord, gagné douze ans, quinze ans de liberté. Cela seul met

pour lui une différence immense dans la balance du bonheur.

L'ouvrier des manufactures porte toute la vie un poids très lourd, le

poids d'une enfance qui l'a affaibli de bonne heure, bien souvent

corrompu. Il est inférieur au paysan pour la force physique, inférieur

pour la régularité des moeurs. Et avec tout cela, il a une chose qui

réclame pour lui: il est plus sociable et plus doux. Les plus

misérables d'entre eux, dans leurs plus extrêmes besoins, se sont

abstenus de tout acte de violence; ils ont attendu, mourant de faim,

et se sont résignés.

L'auteur de la meilleure enquête de ce temps[30], ferme et

froid observateur qu'on ne soupçonnera de nul entraînement, porte en

faveur de cette classe d'hommes, dont il ne dissimule aucunement les

vices, ce grave témoignage: «Je n'ai trouvé chez nos ouvriers qu'une

vertu qu'ils possédassent à un plus haut degré que les classes

sociales plus heureuses: c'est une _disposition naturelle à aider, à

secourir les autres_ dans toute espèce de besoins.»

[Note 30: Villermé, _Tableau de l'état physique et moral des

ouvriers_ des manufactures de coton, etc. (1840). On les a vus, en

nov. 1839, dans un chômage qui obligeait le manufacturier à ne garder

que les plus anciens ouvriers, demander à partager entre tous le

travail et le salaire, pour que personne ne fût renvoyé, t. II, p. 71.

Voir aussi I, 89, 366-369, et II, 89, 113.--Beaucoup d'entre eux, à

qui l'on reproche le concubinage, se marieraient, s'ils avaient

l'argent et les papiers nécessaires, I, 54, et II, 283 (cf. Frégier,

II, 160.)--À l'assertion de ceux qui prétendent que les ouvriers des

manufactures gagneraient assez s'ils faisaient un bon usage de leurs

salaires, opposons l'observation judicieuse de M. Villermé (II, 14).

Pour qu'ils gagnent assez, il faut, selon lui, quatre choses: Qu'ils

se portent toujours bien, qu'ils soient employés toujours, que chaque

ménage n'ait que deux enfants au plus, enfin qu'ils n'aient aucun

vice... Voilà quatre conditions qui se trouveront rarement.]

Je ne sais s'ils n'ont que cette supériorité, mais combien elle est

grande!... Qu'ils soient les moins heureux et les plus charitables!

qu'ils se préservent de l'endurcissement si naturel à la misère! que

dans cette servitude extérieure ils gardent un coeur libre de haine,

_qu'ils aiment davantage_!... Ah! c'est là une belle gloire, et qui

sans doute met l'homme, qu'on croirait dégradé, bien haut, au

jugement de Dieu!

Le Peuple / Nos Fils · 第 14 / 143 题