CHAPITRE III

Servitudes de l'ouvrier.

L'enfant qui laisse la manufacture et le service de la machine pour

entrer apprenti chez un maître, monte certainement dans l'échelle

industrielle; on exige davantage de ses mains et de son esprit. Sa vie

ne sera pas l'accessoire d'un mouvement sans vie, il agira lui-même,

il sera vraiment ouvrier.

Progrès dans l'intelligence, progrès dans la souffrance. La machine

était réglée, et l'homme ne l'est pas[31]. Elle était impassible,

sans caprice, sans colère, sans brutalité. Elle laissait d'ailleurs

l'enfant libre, à heure fixe; au moins la nuit reposait-il. Mais

ici, l'apprenti du petit fabricant, le jour, la nuit, appartient à

son maître. Son travail n'est borné que par l'exigence des commandes

qui pressent plus ou moins. Il a le travail, et par-dessus, il a

toutes les misères du domestique; outre les caprices du maître, tous

ceux de la famille. Ce qui chagrine, irrite le mari ou la femme,

retombe bien souvent sur son dos. Une faillite arrive, l'apprenti

est battu; le maître revient ivre, l'apprenti est battu; le travail

manque, le travail presse... battu également.

[Note 31: M. Léon Faucher a marqué admirablement ces différences

dans son mémoire sur le _Travail des enfants à Paris_. (_Revue des

Deux Mondes_, 15 nov. 1844.) Voir aussi, sur l'apprentissage dans

l'industrie parcellaire, le tome II de ses _Études sur l'Angleterre_;

l'excellent économiste qui s'est montré là très grand écrivain, nous y

révèle, par delà l'enfer des manufactures, un autre enfer qu'on ne

soupçonnait pas.]

C'est le régime ancien de l'industrie, qui n'était que servage. Dans

le contrat d'apprentissage, le maître devient un père, mais c'est pour

appliquer le mot de Salomon: «N'épargne la verge à ton fils.» Dès le

treizième siècle, nous voyons l'autorité publique intervenir pour

modérer cette paternité.

Et ce n'était pas seulement du maître à l'apprenti qu'il y avait

dureté et violence; dans les métiers où la hiérarchie se compliquait,

les coups tombaient de degrés en degrés, toujours multipliant.

Certaines nomenclatures du compagnonnage témoignent encore de cette

dureté. Le compagnon est _loup_; vexé par le _singe_, qui est le

maître, il donne la chasse au _renard_, à l'aspirant, lequel le rend

avec usure au _lapin_, au pauvre apprenti.

Pour être maltraité, battu, dix ans de suite, il fallait que

l'apprenti payât; et il payait à chaque degré qu'on lui permettait de

franchir dans cette rude initiation. Enfin, quand il avait usé comme

apprenti la corde, comme _vallet_, le bâton, il subissait le jugement

d'une corporation intéressée à ne pas augmenter de nombre, il pouvait

être renvoyé, refusé sans appel.

Les portes aujourd'hui sont ouvertes. L'apprentissage est

moins long, sinon moins dur. Les apprentis ne sont reçus que trop

facilement; le misérable petit gain qu'on en tire (que le maître en

profite, le père, ou le corps du métier) est une tentation continuelle

pour en faire de nouveaux, et multiplier les ouvriers, au delà du

besoin.

L'ouvrier d'autrefois, admis difficilement, peu nombreux, et jouissant

par là d'une sorte de monopole, n'avait nullement les inquiétudes de

celui d'aujourd'hui. Il gagnait beaucoup moins[32], mais rarement il

manquait d'ouvrage. Gai compagnon et leste, il voyageait

beaucoup. Où il trouvait à travailler, il restait. Son bourgeois le

logeait le plus souvent, le nourrissait parfois; sobre nourriture et

légère; le soir, quand il avait mangé son pain sec, il montait au

grenier, à la soupente, et s'endormait content.

[Note 32: Nous avons parlé plus haut (p. 66) du salaire des

ouvriers des manufactures. Si nous voulons étudier le salaire en

général, nous trouverons que cette question tant controversée se

réduit a ceci: _Les salaires ont augmenté_, disent les uns. Et ils ont

raison, parce qu'ils partent de 1789, ou des temps antérieurs.--_Les

salaires n'ont pas augmenté_, disent les autres. Et ils ont raison,

parce qu'ils partent de 1824; depuis ce temps, les ouvriers de

manufactures gagnent moins, et les autres n'ont qu'une augmentation

illusoire; le prix de l'argent ayant changé, celui qui gagne ce qu'il

gagnait alors reçoit dans la réalité un tiers de moins; celui qui

gagnait et qui gagne encore trois francs, ne reçoit guère qu'une

valeur de deux francs; ajoutez que les besoins étant devenus plus

nombreux avec les idées, il souffre de n'avoir pas mille choses qui

alors lui étaient indifférentes.--Les salaires sont très élevés en

France, en comparaison de la Suisse et de l'Allemagne; mais ici les

besoins sont bien plus vivement sentis.--La moyenne des _salaires de

Paris_, que MM. L. Faucher et L. Blanc fixent également a trois francs

cinquante centimes, est suffisante pour le célibataire, très

insuffisante pour l'homme marié qui a des enfants.--Je donne ici la

moyenne générale des salaires que plusieurs auteurs ont essayé de

fixer _pour la France_, depuis Louis XIV; mais je ne sais s'il est

possible d'établir une moyenne pour des éléments si variés:

1698 (Vauban.) 12 sous.

1738 (Saint-Pierre.) 16

1788 (A. Young.) 19

1819 (Chaptal.) 25

1832 (Morogues) 30

1840 (Villermé) 40

Ceci pour l'industrie des villes. Les salaires ont très peu augmenté

pour la campagne.]

Que de changements survenus dans sa condition, en bien, en mal!

amélioration matérielle, condition mobile, inquiète, la sombre

obscurité du sort! Mille éléments nouveaux de souffrances morales.

Le Peuple / Nos Fils · 第 15 / 143 题