CHAPITRE PREMIER

Servitudes du paysan.

Si nous voulons connaître la pensée intime, la passion du paysan de

France, cela est fort aisé. Promenons-nous le dimanche dans la

campagne, suivons-le. Le voilà qui s'en va là-bas devant nous. Il est

deux heures; sa femme est à vêpres; il est endimanché; je réponds

qu'il va voir sa maîtresse.

Quelle maîtresse? Sa terre.

Je ne dis pas qu'il y aille tout droit. Non, il est libre ce jour-là,

il est maître d'y aller ou de n'y pas aller. N'y va-t-il pas assez

tous les jours de la semaine?... Aussi il se détourne, il va ailleurs,

il a affaire ailleurs... Et pourtant, il y va.

Il est vrai qu'il passait bien près; c'était une occasion. Il la

regarde, mais apparemment il n'y entrera pas; qu'y ferait-il?... Et

pourtant il y entre.

Du moins, il est probable qu'il n'y travaillera pas; il est

endimanché; il a blouse et chemise blanches.--Rien n'empêche cependant

d'ôter quelque mauvaise herbe, de rejeter cette pierre. Il y a bien

encore cette souche qui gêne, mais il n'a pas sa pioche, ce sera pour

demain.

Alors, il croise ses bras et s'arrête, regarde, sérieux, soucieux. Il

regarde longtemps, très longtemps, et semble s'oublier. À la fin, s'il

se croit observé, s'il aperçoit un passant, il s'éloigne à pas lents.

À trente pas encore, il s'arrête, se retourne, et jette sur sa terre

un dernier regard, regard profond et sombre; mais pour qui sait bien

voir, il est tout passionné, ce regard, tout de coeur, plein de

dévotion.

Si ce n'est là l'amour, à quel signe donc le reconnaîtrez-vous en ce

monde? C'est lui, n'en riez point... La terre le veut ainsi, pour

produire; autrement, elle ne donnerait rien, cette pauvre terre de

France, sans bestiaux presque et sans engrais. Elle rapporte, parce

qu'elle est aimée.

* * * * *

La terre de France appartient à quinze ou vingt millions de paysans

qui la cultivent; la terre d'Angleterre, à une aristocratie de

trente-deux mille personnes qui la font cultiver[7].

[Note 7: Et sur ces trente-deux mille, douze mille sont des

corporations de main-morte.--Si l'on oppose à ceci qu'en Angleterre

près de trois millions de personnes participent à la propriété

foncière, c'est que ce nom outre les terres, désigne les maisons, et

les petits terrains, cours, jardins d'agrément, qui sont joints aux

maisons, surtout dans les localités industrielles.]

Les Anglais, n'ayant pas les mêmes racines dans le sol,

émigrent où il y a profit. Ils disent _le pays_; nous disons _la

patrie_[8]. Chez nous, l'homme et la terre se tiennent, et ils ne se

quitteront pas; il y a entre eux légitime mariage, à la vie, à la

mort. Le Français a épousé la France.

[Note 8: Nos Anglais de France disent le _pays_ pour éviter de

dire la patrie. Voy. une page spirituelle et chaleureuse de M. Génin,

_Des Variations du langage français_, p. 417.]

La France est une terre d'équité. Elle a généralement, en cas douteux,

adjugé la terre à celui qui travaillait la terre[9]. L'Angleterre au

contraire a prononcé pour le seigneur, chassé le paysan; elle n'est

plus cultivée que par des ouvriers.

[Note 9: C'est un des caractères spiritualistes de notre

Révolution. L'homme et le travail de l'homme lui ont paru d'un prix

inestimable et qu'on ne pouvait mettre en balance avec celui du fonds;

l'homme a emporté la terre. Et en Angleterre la terre a emporté

l'homme. Dans les pays même qui ne sont nullement féodaux, mais

organisés sur le principe du clan celtique, les légistes anglais ont

appliqué la loi féodale dans la plus extrême rigueur, décidant que le

seigneur n'était pas seulement suzerain, mais propriétaire. Ainsi

Mme la duchesse de Sutherland s'est fait adjuger un comté d'Écosse

plus grand que le département du Haut-Rhin, et en a chassé (de 1811 à

1820) trois mille familles, qui l'occupaient depuis qu'il y a une

Écosse. La duchesse leur a fait donner une indemnité légère, que

beaucoup n'ont pas acceptée. Lire le récit de cette belle opération,

que nous devons à l'agent de la duchesse: James Loch, _Compte rendu

des bonifications faites au domaine du marquis de Stafford_, in-8º,

1820. M. de Sismondi en donne l'analyse dans ses _Études d'économie

politique_, 1837.]

Grave différence morale! Que la propriété soit grande ou soit petite,

elle relève le coeur. Tel qui ne se serait point respecté pour

lui-même, se respecte et s'estime pour sa propriété. Ce sentiment

ajoute au juste orgueil que donne à ce peuple son incomparable

tradition militaire. Prenez au hasard dans cette foule un

petit journalier qui possède un vingtième d'arpent, vous n'y trouverez

point les sentiments du journalier, du mercenaire; c'est un

propriétaire, un soldat (il l'a été, et le serait demain); son père

fut de la _grande armée_.

La petite propriété n'est pas nouvelle en France. On se figure à tort

qu'elle a été constituée dernièrement, dans une seule crise, qu'elle

est un accident de la Révolution. Erreur. La Révolution trouva ce

mouvement très avancé, et elle-même en sortait. En 1785, un excellent

observateur, Arthur Young, s'étonne et s'effraie de voir ici la terre

_tellement divisée_. En 1738, l'abbé de Saint-Pierre remarque qu'en

France «_les journaliers ont presque tous un jardin ou quelque morceau

de vigne ou de terre_[10].» En 1697, Boisguilbert déplore la nécessité

où les petits propriétaires se sont trouvés sous Louis XIV de vendre

une grande partie des biens acquis aux seizième et dix-septième

siècles.

[Note 10: _Saint-Pierre_, t. X. p. 251 (Rotterdam). L'autorité de

cet auteur peu grave, est grave ici, parce qu'il écrivait sur les

renseignements qu'il avait demandés à plusieurs intendants.]

Cette grande histoire, si peu connue, offre ce caractère singulier:

aux temps les plus mauvais, aux moments de pauvreté universelle où le

riche même est pauvre et vend par force, alors le pauvre se trouve en

état d'acheter; nul acquéreur ne se présentant, le paysan en guenilles

arrive avec sa pièce d'or, et il acquiert un bout de terre.

Mystère étrange; il faut que cet homme ait un trésor caché...

Et il en a un, en effet: le travail persistant, la sobriété et le

jeûne. Dieu semble avoir donné pour patrimoine à cette indestructible

race le don de travailler, de combattre, au besoin, sans manger, de

vivre d'espérance, de gaieté courageuse.

Ces moments de désastre où le paysan a pu acquérir la terre à bon

marché, ont toujours été suivis d'un élan subit de fécondité qu'on ne

s'expliquait pas. Vers 1500, par exemple, quand la France épuisée par

Louis XI semble achever sa ruine en Italie, la noblesse qui part est

obligée de vendre; la terre, passant à de nouvelles mains, refleurit

tout à coup; on travaille, on bâtit. Ce beau moment (dans le style de

l'histoire monarchique) s'est appelé _le bon Louis XII_.

Il dure peu malheureusement. La terre est à peine remise en bon état,

le fisc fond dessus; les guerres de religion arrivent qui semblent

raser tout jusqu'au sol[11], misères horribles, famines atroces où les

mères mangeaient leurs enfants!... Qui croirait que le pays se relève

de là? Eh bien, la guerre finit à peine, de ce champ ravagé, de cette

chaumière encore noire et brûlée, sort l'épargne du paysan. Il achète;

en dix ans la France a changé de face; en vingt ou trente tous les

biens ont doublé, triplé de valeur. Ce moment, encore baptisé d'un nom

royal, s'appelle _le bon Henri IV_ et le grand Richelieu.

[Note 11: Voir Froumenteau: _Le secret des finances de France_

(1581), _Preuves_, surtout p. 397-398.]

Beau mouvement! quel coeur d'homme n'y prendrait part! Et

pourquoi donc faut-il qu'il s'arrête toujours, et que tant d'efforts,

à peine récompensés, soient presque perdus?... Ces mots: _le pauvre

épargne, le paysan achète_, ces simples mots qu'on dit si vite,

sait-on bien tout ce qu'ils contiennent de travaux et de sacrifices,

de mortelles privations? La sueur vient au front, quand on observe

dans le détail les accidents divers, les succès et les chutes de cette

lutte obstinée; quand on voit l'invincible effort dont cet homme

misérable a saisi, lâché, repris la terre de France... Comme le pauvre

naufragé qui touche le rivage, s'y attache, mais toujours le flot

l'emporte en mer; il s'y reprend encore, et s'y déchire, et il n'en

serre pas moins le roc de ses mains sanglantes.

Le mouvement, je suis obligé de le dire, se ralentit, ou s'arrêta,

vers 1650. Les nobles qui avaient vendu, trouvèrent moyen de racheter

à vil prix. Au moment où nos ministres italiens, un Mazarin, un Emeri,

doublaient les taxes, les nobles qui remplissaient la cour, obtinrent

aisément d'être exemptés, de sorte que le fardeau doublé tomba

d'aplomb sur les épaules des faibles et des pauvres qui furent bien

obligés de vendre ou donner cette terre à peine acquise, et de

redevenir des mercenaires, fermiers, métayers, journaliers. Par quels

incroyables efforts purent-ils, à travers les guerres et les

banqueroutes du grand roi, du régent, garder ou reprendre les terres

que nous avons vues plus haut se trouver dans leurs mains au

dix-huitième siècle, c'est ce qu'on ne peut s'expliquer.

Je prie et je supplie ceux qui nous font des lois ou les

appliquent, de lire le détail de la funeste réaction de Mazarin et de

Louis XIV dans les pages pleines d'indignation et de douleur où l'a

consignée un grand citoyen, Pesant de Boisguilbert[12]. Puisse cette

histoire les avertir, dans un moment où diverses influences

travaillent à l'envi pour arrêter l'oeuvre capitale de la France:

l'acquisition de la terre par le travailleur.

[Note 12: Grand citoyen, éloquent écrivain, esprit positif, qu'il

ne faut pas confondre avec les utopistes de l'époque. On lui a

attribué à tort l'idée de la _Dîme royale_.--Quoi de plus hardi que le

commencement de son _Factum_, et en même temps, quoi de plus

douloureux? C'est le profond soupir de l'agonie de la France.

Boisguilbert le publia en mars 1707, lorsque Vauban venait d'être

condamné en février pour un livre bien moins hardi. Comment cet homme

héroïque n'a-t-il pas encore une statue à Rouen, qui le reçut en

triomphe au retour de son exil?... (Réimprimé récemment dans la

_Collection des économistes_.)]

Nos magistrats spécialement ont besoin de s'éclairer là-dessus,

d'armer leur conscience; la ruse les assiège. Les grands

propriétaires, tirés de leur apathie naturelle par les gens de loi, se

sont jetés dernièrement dans mille procès injustes. Il s'est créé

contre les communes, contre les petits propriétaires, une spécialité

d'avocats antiquaires qui travaillent tous ensemble à fausser

l'histoire pour tromper la justice. Ils savent que rarement les juges

auront le temps d'examiner ces oeuvres de mensonge. Ils savent que

ceux qu'ils attaquent n'ont presque jamais de titres en règle. Les

communes surtout les ont mal conservés, ou n'en ont jamais eu;

pourquoi? Justement parce que leur droit est souvent très antique, et

d'une époque où l'on se fiait à la tradition.

Dans tous les pays de frontière spécialement[13], les droits

des pauvres gens sont d'autant plus sacrés que personne sans eux

n'aurait habité des marches si dangereuses; la terre eût été déserte,

il n'y eût eu ni peuple ni culture. Et voilà qu'aujourd'hui, à une

époque de paix et de sécurité, vous venez disputer la terre à ceux

sans lesquels la terre n'existerait pas! Vous demandez leurs titres;

ils sont enfouis; ce sont les os de leurs aïeux qui ont gardé votre

frontière, et qui en occupent encore la ligne sacrée.

[Note 13: Ajoutez qu'au Moyen-âge, dans la division de tant de

provinces, de seigneuries, de fiefs, qui forment comme autant d'États,

_la frontière est partout_. Dans des temps même plus récents, la

frontière anglaise était au centre de la France, en Poitou jusqu'au

treizième siècle, en Limousin jusqu'au quatorzième siècle, etc.]

Il est plus d'un pays en France où le cultivateur a sur la terre un

droit qui certes est le premier de tous, celui de l'avoir faite. Je

parle sans figure. Voyez ces rocs brûlés, ces arides sommets du Midi;

là, je vous prie, où serait la terre sans l'homme? La propriété y est

toute dans le propriétaire. Elle est dans le bras infatigable qui

brise le caillou tout le jour, et mêle cette poussière d'un peu

d'humus. Elle est dans la forte échine du vigneron qui, du bas de la

côte, remonte toujours son champ qui s'écoule toujours. Elle est dans

la docilité, dans l'ardeur patiente de la femme et de l'enfant qui

tirent à la charrue avec un âne... Chose pénible à voir... Et la

nature y compatit elle-même. Entre le roc et le roc, s'accroche la

petite vigne. Le châtaignier, sans terre, se tient en serrant le pur

caillou de ses racines, sobre et courageux végétal; il semble

vivre de l'air, et, comme son maître, produit tout en jeûnant[14].

[Note 14: Je sentis tout cela lorsque au mois de mai 1814, allant

de Nîmes au Puy, je traversais l'Ardèche, cette contrée si âpre où

l'homme a créé tout. La nature l'avait faite affreuse; grâce à lui, la

voilà charmante; charmante en mai, et même alors toujours un peu

sévère, mais d'un charme moral d'autant plus touchant. Là on ne dira

pas que le seigneur a donné la terre au vilain: il n'y avait pas de

terre. Aussi, combien mon coeur était blessé de voir encore, sur les

hauteurs, ces affreux donjons noirs qui ont levé tribut si longtemps

sur un peuple si pauvre, si méritant, qui ne doit rien qu'à lui. Mes

monuments à moi, ceux qui me reposaient les yeux, c'étaient dans la

vallée les humbles maisons de pierre sèche, de cailloux entassés, où

vit le paysan. Ces maisons sont font sérieuses, tristes même avec leur

petit jardin mal arrosé, indigent et maigret; mais les arcades qui les

portent, l'escalier à grandes marches, le perron spacieux sous les

arcades, leur donnent beaucoup de style. Justement, c'était la grande

récolte; à ce beau moment de l'année, on travaillait la soie, le

pauvre pays semblait riche; chaque maison, sous la sombre arcade,

montrait une jeune dévideuse, qui, tout en piétinant sur la pédale du

dévidoir, souriait de ses jolies dents blanches et filait de l'or.]

Oui, l'homme fait la terre; on peut le dire, même des pays moins

pauvres. Ne l'oublions jamais, si nous voulons comprendre combien il

l'aime et de quelle passion. Songeons que, des siècles durant, les

générations ont mis là la sueur des vivants, les os des morts, leur

épargne, leur nourriture... Cette terre, où l'homme a si longtemps

déposé le meilleur de l'homme, son suc et sa substance, son effort, sa

vertu, il sent bien que c'est une terre humaine, et il l'aime comme

une personne.

Il l'aime; pour l'acquérir, il consent à tout, même à ne plus la voir;

il émigre, il s'éloigne, s'il le faut, soutenu de cette pensée et de

ce souvenir. À quoi supposez-vous que rêve, à votre porte, assis sur

une borne, le commissionnaire savoyard? il rêve au petit champ de

seigle, au maigre pâturage qu'au retour il achètera dans sa

montagne. Il faut dix ans! n'importe[15]... L'Alsacien, pour avoir de

la terre dans sept ans, vend sa vie, va mourir en Afrique[16]. Pour

avoir quelques pieds de vigne, la femme de Bourgogne ôte son sein de

la bouche de son enfant, met à la place un enfant étranger, sèvre le

sien, trop jeune: «Tu vivras, dit le père, ou tu mourras, mon fils;

mais si tu vis, tu auras de la terre!»

[Note 15: Léon Faucher, _La colonie des Savoyards à Paris_.

(_Revue des Deux Mondes_, nov. 1837, IV, 343.)]

[Note 16: Voir plus bas, p. 48, note 2.]

N'est-ce pas là une chose bien dure à dire, et presque impie?...

Songeons-y bien avant de décider. «Tu auras de la terre», cela veut

dire: «Tu ne seras point un mercenaire qu'on prend et qu'on renvoie

demain; tu ne seras point serf pour ta nourriture quotidienne, tu

seras libre!...» Libre! grande parole, qui contient en effet toute

dignité humaine: nulle vertu sans la liberté.

Les poètes ont souvent parlé des attractions de l'eau, de ces

dangereuses fascinations qui attiraient le pêcheur imprudent. Plus

dangereuse, s'il se peut, est l'attraction de la terre. Grande ou

petite, elle a cela d'étrange, et qui attire, qu'elle est toujours

incomplète; elle demande toujours _qu'on l'arrondisse_. Il y manque

très peu, ce quartier seulement, ou moins encore, ce coin... Voilà la

tentation: s'arrondir, acheter, emprunter. «Amasse, si tu peux,

n'emprunte pas», dit la raison. Mais cela est trop long, la passion

dit: «Emprunte!»--Le propriétaire, homme timide, ne se soucie

pas de prêter; quoique le paysan lui montre une terre bien nette et

qui jusque-là ne doit rien, il a peur que du sol ne surgissent (car

nos lois sont telles) une femme, un pupille, dont les droits

supérieurs emportent toute la valeur du gage. Donc, il n'ose

prêter.--Qui prêtera? l'usurier du lieu, ou l'homme de loi qui a tous

les papiers du paysan, qui connaît ses affaires mieux que lui, qui ne

sait ne rien risquer, et qui voudra bien, d'amitié, lui prêter? non,

lui faire prêter, à sept, à huit, à dix!

Prendra-t-il cet argent funeste? Rarement sa femme en est d'avis. Son

grand-père, s'il le consultait, ne le lui conseillerait pas. Ses

aïeux, nos vieux paysans de France, à coup sûr, ne l'auraient pas

fait. Race humble et patiente, ils ne comptaient jamais que sur leur

épargne personnelle, sur un sou qu'ils ôtaient à leur nourriture, sur

la petite pièce que parfois ils sauvaient, au retour du marché, et qui

la même nuit allait (comme on en trouve encore) dormir avec ses

soeurs au fond d'un pot, enterré dans la cave.

Celui d'aujourd'hui n'est plus cet homme-là; il a le coeur plus

haut, il a été soldat. Les grandes choses qu'il a faites en ce siècle

l'ont habitué à croire sans difficulté l'impossible. Cette acquisition

de terre, pour lui, c'est un combat; il y va comme à la charge, il ne

reculera pas. C'est sa bataille d'Austerlitz; il la gagnera, il y aura

du mal, il le sait, il en a vu bien d'autres _sous l'Ancien_.

S'il a combattu d'un grand coeur, quand il n'y avait à gagner que

des balles, croyez-vous qu'il y aille mollement ici, dans ce

combat contre la terre? Suivez-le: avant jour, vous trouverez votre

homme au travail, lui, les siens, sa femme qui vient d'accoucher, qui

se traîne sur la terre humide. À midi, lorsque les rocs se fendent,

lorsque le planteur fait reposer son nègre, le nègre volontaire ne se

repose pas... Voyez sa nourriture, et comparez-la à celle de

l'ouvrier; celui-ci a mieux tous les jours que le paysan le dimanche.

Cet homme héroïque a cru, par la grandeur de sa volonté, pouvoir tout,

jusqu'à supprimer le temps. Mais ici ce n'est pas comme en guerre; le

temps ne se supprime pas; il pèse, la lutte dure et se prolonge entre

l'usure que le temps accumule, et la force de l'homme qui baisse. La

terre lui rapporte deux, l'usure demande huit, c'est-à-dire que

l'usure combat contre lui comme quatre hommes contre un. Chaque année

d'intérêt enlève quatre années de travail.

Étonnez-vous maintenant si ce Français, ce rieur, ce chanteur

d'autrefois, ne rit plus aujourd'hui! Étonnez-vous, si, le rencontrant

sur cette terre qui le dévore, vous le trouvez si sombre... Vous

passez, vous le saluez cordialement; il ne veut pas vous voir, il

enfonce son chapeau. Ne lui demandez pas le chemin; il pourrait bien,

s'il vous répond, vous faire tourner le dos au lieu où vous allez.

Ainsi le paysan s'isole, s'aigrit de plus en plus. Il a le coeur

trop serré pour l'ouvrir à aucun sentiment de bienveillance. Il hait

le riche, il hait son voisin, et le monde. Seul, dans cette misérable

propriété, comme dans une île déserte, il devient un sauvage.

Son insociabilité, née du sentiment de sa misère, la rend

irrémédiable; elle l'empêche de s'entendre avec ceux qui devraient

être ses aides et amis naturels[17], les autres paysans; il mourrait

plutôt que de faire un pas vers eux. D'autre part, l'habitant des

villes n'a garde d'approcher de cet homme farouche; il en a presque

peur: «Le paysan est méchant, haineux, il est capable de tout... Il

n'y a pas de sûreté à être son voisin...» Ainsi, de plus en plus les

gens aisés s'éloignent, ils passent quelque temps à la campagne, mais

ils n'y habitent pas d'une manière fixe; leur domicile est à la ville.

Ils laissent le champ libre au banquier de village, à l'homme de loi,

confesseur occulte de tous et qui gagne sur tous. «Je ne veux plus

avoir affaire à ces gens-là, dit le propriétaire; le notaire arrangera

tout, je m'en rapporte à lui; il comptera avec moi, et donnera,

divisera, comme il voudra, le fermage.» Le notaire, dans plusieurs

endroits, devient ainsi le seul fermier, l'unique intermédiaire entre

le propriétaire riche et le laboureur. Grand malheur pour le paysan.

Pour échapper au servage du propriétaire qui, généralement, savait

attendre, et se laissait payer très longtemps de paroles, il a pris

pour maître l'homme de loi, l'homme d'argent, qui ne connaît que

l'échéance.

[Note 17: Je parlerai plus loin de l'association. Quant aux

avantages et inconvénients économiques de la petite propriété, qui

sont étrangers à mon sujet, voy. Gasparin, Passy, Dureau-Delamalle,

etc.]

La malveillance du propriétaire ne manque guère d'être

justifiée près de lui par les pieux personnages que reçoit sa femme.

Le matérialisme du paysan est le texte ordinaire de leurs

lamentations: «Âge impie, disent-ils, race matérielle! ces gens-là

n'aiment que la terre! c'est toute leur religion! ils n'adorent que le

fumier de leur champ!...» Malheureux pharisiens, si cette terre

n'était que de la terre, ils ne l'achèteraient pas à ces prix

insensés, elle n'entraînerait pas pour eux ces égarements, ces

illusions. Vous, hommes de l'esprit et point matériels, on ne vous y

prendrait pas; vous calculez, à un franc près, ce que ce champ donne

en blé ou en vin. Et lui, le paysan, il y ajoute un prix infini

d'imagination; c'est lui qui donne ici trop à l'esprit, lui qui est le

poète... Dans cette terre sale, infime, obscure, il voit distinctement

reluire l'or de la liberté. La liberté, pour qui connaît les vices

obligés de l'esclave, c'est _la vertu possible_. Une famille qui, de

mercenaire devient propriétaire, se respecte, s'élève dans son estime,

et la voilà changée; elle récolte de sa terre une moisson de vertus.

La sobriété du père, l'économie de la mère, le travail courageux du

fils, la chasteté de la fille, tous ces fruits de la liberté, sont-ce

là, je vous prie, des biens matériels, sont-ce des trésors que l'on

peut payer trop cher[18]?

[Note 18: Le paysan n'est pas quitte. Voici venir, après le

prêtre, l'artiste pour le calomnier, l'artiste néo-catholique, cette

race impuissante de pleureurs du Moyen-âge, qui ne sait autre chose

que pleurer et copier... Pleurer les pierres, car pour les hommes,

qu'ils meurent de faim s'ils veulent. Comme si le mérite de ces

pierres n'était pas de rappeler l'homme et d'en porter l'empreinte. Le

paysan, pour ce monde-là, n'est qu'un démolisseur. Tout vieux mur

qu'il abat, toute pierre qu'a remuée la charrue, était une

incomparable ruine.]

Hommes du passé, qui vous dites les hommes de la foi, si vous

l'êtes vraiment, reconnaissez que ce fut une foi celle qui, de nos

jours, par le bras de ce peuple, défendit la liberté du monde contre

le monde même. Ne parlez pas toujours, je vous prie, de chevalerie. Ce

fut une chevalerie, et la plus fière, celle de nos paysans-soldats...

On dit que la Révolution a supprimé la noblesse; mais c'est tout le

contraire, elle a fait trente-quatre millions de nobles... Un émigré

opposait la gloire de ses ancêtres; un paysan, qui avait gagné des

batailles, répondit: «Je suis un ancêtre!»

Ce peuple est noble, après ces grandes choses; l'Europe est restée

roturière. Mais cette noblesse, il faut que nous la défendions

sérieusement: elle est en péril. Le paysan, devenant le serf de

l'usurier, ne serait pas misérable seulement, il baisserait de

coeur. Un triste débiteur, inquiet, tremblant, qui a peur de

rencontrer son créancier et qui se cache, croyez-vous que cet homme-là

garde beaucoup de courage? Que serait-ce d'une race élevée ainsi, sous

la terreur des juifs, et dont les émotions seraient celles de la

contrainte, de la saisie, de l'expropriation?

Il faut que les lois changent; il faut que le droit subisse cette

haute nécessité politique et morale.

Si vous étiez des Allemands, des Italiens, je vous dirais:

«Consultez les légistes: vous n'avez rien à observer que les règles

de l'équité civile.»--Mais vous êtes la France; vous n'êtes pas une

nation seulement, vous êtes un principe, un grand principe

politique. Il faut le défendre à tout prix. Comme principe, il vous

faut vivre. Vivez pour le salut du monde!

Au second rang par l'industrie, vous êtes au premier dans l'Europe par

cette vaste et profonde légion de paysans-propriétaires-soldats, la

plus forte base qu'aucune nation ait eue depuis l'Empire romain. C'est

par là que la France est formidable au monde, et secourable aussi;

c'est là, ce qu'il regarde avec crainte et espoir. Qu'est-ce en effet?

l'armée de l'avenir, au jour où viendront les Barbares.

Une chose rassure nos ennemis; c'est que cette grande France muette

qui est dessous, est depuis longtemps dominée par une petite France,

bruyante et remuante. Nul gouvernement, depuis la Révolution, ne s'est

préoccupé de l'intérêt agricole. L'industrie, soeur cadette de

l'agriculture, a fait oublier son aînée. La Restauration favorisa la

propriété, mais la grande propriété. Napoléon même, si cher au paysan

et qui le comprit bien, commença par supprimer l'impôt du revenu qui

atteignait le capitaliste et soulageait la terre; il effaça les lois

hypothécaires que la Révolution avait faites pour rapprocher l'argent

du laboureur.

Aujourd'hui, le capitaliste et l'industriel gouvernent seuls.

L'agriculture, qui compte pour moitié et plus dans nos recettes,

n'obtient dans nos dépenses qu'un cent-huitième! La théorie ne la

traite guère mieux que l'administration; elle s'inquiète surtout de

l'industrie et des industriels. Plusieurs de nos économistes

disent le _travailleur_ pour dire l'_ouvrier_, oubliant seulement

vingt-quatre millions de travailleurs agricoles.

Et cependant le paysan n'est pas seulement la partie la plus nombreuse

de la nation, c'est la plus forte, la plus saine, et, en balançant

bien le physique et le moral, au total la meilleure[19]. Dans

l'affaiblissement des croyances qui le soutinrent jadis, abandonné à

lui-même, entre la foi ancienne qu'il n'a plus et la lumière moderne

qu'on ne lui donne pas, il garde pour soutien le sentiment national,

la grande tradition militaire, quelque chose de l'honneur du soldat.

Il est intéressé, âpre en affaires sans doute; qui peut y trouver à

dire, quand on sait ce qu'il souffre?... Tel qu'il est, quoi qu'on

puisse lui reprocher parfois, comparez-le, je vous en prie, dans la

vie habituelle, à vos marchands qui mentent tout le jour, à la tourbe

des manufactures.

[Note 19: La population urbaine qui ne fait qu'un cinquième de la

nation fournit les deux cinquièmes des accusés.]

Homme de la terre, et vivant tout en elle, il semble fait à son image.

Comme elle, il est avide; la terre ne dit jamais: Assez. Il est

obstiné, autant qu'elle est ferme et persistante; il est patient, à

son exemple, et, non moins qu'elle, indestructible; tout passe, et

lui, il reste... Appelez-vous cela des défauts? Eh! s'il ne les avait

pas, depuis longtemps vous n'auriez plus de France.

Voulez-vous juger nos paysans? Regardez-les, au retour du service

militaire! vous voyez ces soldats terribles, les premiers du

monde, qui, revenant à peine d'Afrique, de la guerre des lions, se

mettent doucement à travailler, entre leur soeur et leur mère,

reprennent la vie paternelle d'épargne et de jeûne, ne font plus de

guerre qu'à eux-mêmes. Vous les voyez, sans plainte, sans violence,

chercher par les moyens les plus honorables l'accomplissement de

l'oeuvre sainte qui fait la force de la France: je veux dire le

mariage de l'homme et de la terre.

La France tout entière, si elle avait le vrai sentiment de sa mission,

aiderait à ceux qui continuent cette oeuvre. Par quelle fatalité

faut-il qu'elle s'arrête aujourd'hui dans leurs mains[20]!... Si la

situation présente continuait, le paysan, loin d'acquérir, vendrait,

comme il fit au milieu du dix-septième siècle, et redeviendrait

mercenaire. Deux cents ans de perdus!... Ce ne serait pas là la chute

d'une classe d'hommes, mais celle de la patrie.

[Note 20: Elle s'arrête, ou même recule. M. Hipp. Passy assure

(_Mém. Acad. polit._, II, 301) que de 1815 à 1835, le nombre des

propriétaires, comparé a celui du reste de la population, _a diminué_

de 2-1/2 pour 100 ou _d'un quarantième_.--Il part du recensement de

1815. Mais ce recensement est-il exact? est-il plus sérieux que celui

de 1826, que les tableaux du mouvement de la population au temps de

l'Empire, etc.? Voy. Villermé, _Journal des Économistes_, nº 42, mai

1845.]

Ils paient plus d'un demi-milliard à l'État chaque année! un milliard

à l'usure! Est-ce tout? Non, la charge indirecte est peut-être aussi

forte, celle que l'industrie impose au paysan par ses douanes, qui,

repoussant les produits étrangers, empêchent aussi nos denrées de

sortir.

Ces hommes si laborieux sont les plus mal nourris. Point de

viande; nos éleveurs (qui sont au fond des industriels) empêchent

l'agriculteur d'en manger[21], _dans l'intérêt de l'agriculture_. Le

dernier ouvrier mange du pain blanc; mais celui qui fait venir le blé,

ne le mange que noir. Ils font le vin, et la ville le boit. Que

dis-je! le monde entier boit la joie à la coupe de la France, excepté

le vigneron français[22].

[Note 21: Et qui lui vendent à si haut prix son unique vache et

ses boeufs de labour.--Les éleveurs disent: Point d'agriculteurs

sans engrais, ni d'engrais sans bestiaux.--Ils ont raison, mais contre

eux-mêmes. Ne changeant rien et n'améliorant rien (sauf pour la

production de luxe et les succès de gloriole), maintenant les prix

élevés pour les qualités inférieures, ils empêchent tous les pays

pauvres d'acheter les petits bestiaux qui leur conviennent, d'obtenir

les engrais qui leur sont nécessaires; l'homme et la terre, ne pouvant

réparer leurs forces, languissent d'épuisement.]

[Note 22: On se rappelle le calcul de Paul-Louis Courier, qui

trouvait qu'au total l'arpent de vigne rapportait 150 francs au

vigneron et 1,300 francs au fisc. Cela est exagéré. Mais, en

récompense, il faut ajouter que cet arpent est aujourd'hui bien plus

endetté qu'en 1820.--Point de métier plus pénible cependant ni qui

mérite mieux son salaire. Traversez la Bourgogne au printemps ou à

l'automne; vous faites quarante lieues à travers un pays deux fois par

an remué, bouleversé, déplanté, replanté d'échalas. Quel travail!...

Et pour qu'à Bercy, à Rouen, ce produit qui a tant coûté, soit

falsifié et déshonoré; un art infâme calomnie la nature et la bonne

liqueur; le vin est aussi maltraité que le vigneron.]

L'industrie de nos villes a obtenu récemment un soulagement

considérable, dont le poids retombe sur la terre, au moment où la

petite industrie des campagnes, l'humble travail de la fileuse, est

tué par la machine à lin.

Le paysan, perdant ainsi, une à une, ses industries, aujourd'hui le

lin, demain la soie peut-être, a grand'peine à garder la terre; elle

lui échappe, et elle emporte avec elle tout ce qu'il y a mis

d'années laborieuses, d'épargne, de sacrifices. C'est de sa vie

elle-même qu'il est exproprié. S'il reste quelque chose, les

spéculateurs l'en débarrassent; il écoute, avec la crédulité du

malheur, toutes les fables qu'ils débitent; Alger produit le sucre

et le café; tout homme en Amérique gagne dix francs par jour; il

faut passer la mer; qu'importe? L'Alsacien croit, sur leur parole,

que l'Océan n'est guère plus large que le Rhin[23].

[Note 23: C'est ce qu'un Alsacien disait en propres termes à un de

mes amis (septembre 1845).--Nos Alsaciens qui émigrent ainsi, vendent

le peu qu'ils ont au départ; le juif est là à point pour acheter. Les

Allemands tâchent d'emporter leurs meubles; ils voyagent en chariots,

comme les Barbares qui émigrèrent dans l'Empire romain. Je me rappelle

qu'en Souabe, dans un jour très chaud, très poudreux, je rencontrai un

de ces chariots d'émigrants, plein de coffres, de meubles, d'effets

entassés. Derrière, un tout petit chariot, attaché au grand, traînait

un enfant de deux ans, d'aimable et douce figure. Il allait ainsi

pleurant, sous la garde d'une petite soeur qui marchait auprès, sans

pouvoir l'apaiser. Quelques femmes reprochant aux parents de laisser

leur enfant derrière, le père fit descendre sa femme pour le

reprendre. Ces gens me paraissaient tous deux abattus, presque

insensibles, morts d'avance de misère? ou de regrets? Pourraient-ils

arriver jamais? cela n'était guère probable. Et l'enfant? sa frêle

voiture durerait-elle dans ce long voyage? Je n'osais me le

demander... Un seul membre de la famille me paraissait vivant, et me

promettait de durer; c'était un garçon de quatorze ans, qui, à ce

moment même, enrayait pour une descente. Ce garçon à cheveux noirs,

d'un sérieux passionné, semblait plein de force morale, d'ardeur: du

moins, je le jugeai ainsi. Il se sentait déjà comme le chef de la

famille, sa providence et chargé de sa sûreté. La vraie mère était la

soeur, elle en remplissait le rôle. Le petit, pleurant dans son

berceau, avait son rôle aussi et ce n'était pas le moins important: il

était l'unité de la famille, le lien du frère et de la soeur, leur

nourrisson commun; en son petit chariot d'osier, il emportait le foyer

et la patrie; là devait toujours, s'il durait, jusque dans un monde

inconnu, se retrouver la Souabe... Ah! que de choses ils auront, ces

enfants, à faire et à souffrir! En regardant l'aîné, sa belle tête

sérieuse, je le bénis de coeur, et le douai, autant qu'il était

possible en moi.]

Avant d'en venir là, avant de quitter la France, toute ressource sera

employée. Le fils se vendra[24]. La fille se fera domestique. Le

jeune enfant entrera dans la manufacture voisine. La femme se

placera comme nourrice dans la maison du bourgeois[25], ou prendra

chez elle l'enfant du petit marchand, de l'ouvrier même.

[Note 24: On méprise trop ces remplaçants. M. Vivien qui, comme

membre d'une commission de la Chambre, a fait une enquête à ce sujet,

m'a fait l'honneur de me dire que leurs motifs étaient souvent très

louables, venir en aide à la famille, acquérir une petite propriété,

etc.]

[Note 25: Aucun peintre de moeurs, romancier, socialiste, que je

sache, n'a daigné nous parler de la nourrice. Il y a pourtant là une

triste histoire qu'on ne connaît pas assez. On ne sait pas combien ces

pauvres femmes sont exploitées et malmenées, d'abord par les voitures

qui les transportent (souvent à peine accouchées), et ensuite par les

bureaux qui les reçoivent. Prises comme nourrices _sur lieu_, il faut

qu'elles renvoient leur enfant, qui souvent en meurt. Elles n'ont

aucun traité avec la famille qui les loue, et peuvent être renvoyées

au premier caprice de la mère, de la garde, du médecin; si le

changement d'air et de vie leur tarit le lait, elles sont renvoyées

sans indemnité. Si elles restent, elles prennent ici les habitudes de

l'aisance et souffrent infiniment quand il leur faut rentrer dans leur

vie pauvre; plusieurs se font domestiques pour ne plus quitter la

ville, elles ne rejoignent plus leur mari, et la famille est rompue.]

L'ouvrier, pour peu qu'il gagne bien sa vie, est l'objet de l'envie du

paysan. Lui qui appelle bourgeois le fabricant, il est un bourgeois

pour l'homme de campagne. Celui-ci le voit le dimanche se promener

vêtu comme un Monsieur. Attaché à la terre, il croit qu'un homme qui

porte avec lui son métier, qui travaille sans s'inquiéter des saisons,

de la gelée ni de la grêle, est libre comme l'oiseau. Il ignore et ne

veut point voir les servitudes de l'homme d'industrie. Il en juge

d'après le jeune ouvrier voyageur qu'il rencontre sur les routes,

faisant son tour de France, qui gagne à chaque halte pour le séjour et

le voyage, puis, reprenant sa longue canne de compagnonnage et le

petit paquet, s'achemine vers une autre ville en chantant ses

chansons.

Le Peuple / Nos Fils · 第 13 / 143 题