[Note 363: Il y a dans Polybe (XXXII, c. 13, § 10) 50 talents; ce

qui doit s'entendre en cet endroit de 50 fois 6000 deniers romains, ou

de 300,000 deniers, valant alors 245,500 francs.--L.]

[Note 364: [Grec: Kategnôkotes tês autôv] [forte Grec: hautôn]

mikrologias]. [POLYB. XXXII, c. 13, 16.]]

Ce fut par le même esprit que, deux ans après, Paul Émile son beau-père

étant mort, il céda à son frère Fabius, qui était moins riche que lui,

la part qu'il avait dans la succession de leur père, laquelle montait à

plus de soixante mille écus[365], afin de corriger ainsi l'inégalité de

biens qui se trouvait entre les deux frères.

Ce même frère ayant dessein de donner un spectacle de gladiateurs après

la mort de son père, pour honorer sa mémoire, comme c'était alors la

coutume, et ne pouvant pas facilement soutenir cette dépense, qui allait

fort loin, Scipion donna quinze mille écus[366] pour en supporter du

moins la moitié.

[Note 365: Dans Polybe, 60 talents ou 360,000 deniers ou 294,000

francs.--L.]

[Note 366: 15 talents ou 73,500 francs.--L.]

Les présents magnifiques, que Scipion avait faits à sa mère Papiria, lui

revenaient de plein droit après sa mort; et ses soeurs, selon l'usage de

ce temps, n'y pouvaient rien prétendre; mais il aurait cru se déshonorer

et rétracter ses dons, s'il les avait repris. Il laissa donc à ses

soeurs tout ce qu'il avait donné à leur mère, ce qui montait à une somme

fort considérable, et il s'attira de nouveaux applaudissements par cette

nouvelle preuve qu'il donna de sa grandeur d'ame et de sa tendre amitié

pour sa famille.

Ces différentes largesses, qui, réunies ensemble, montaient à de

très-grandes sommes, tiraient, ce semble, un nouveau prix de l'âge où il

les faisait, car il était très-jeune, et encore plus des circonstances

du temps où il plaçait ses dons, et des manières gracieuses et

obligeantes dont il savait les assaisonner.

Les faits que je viens de citer sont si éloignés de nos moeurs, qu'il y

aurait lieu de craindre qu'on ne les regardât comme une exagération

outrée d'un historien prévenu en faveur de son héros, si l'on ne savait

que le caractère dominant de Polybe, qui les rapporte, était un grand

amour de la vérité et un extrême éloignement de toute flatterie. Dans

l'endroit même d'où j'ai tiré ce récit, il a cru devoir prendre quelques

précautions par rapport à ce qu'il dit des actions vertueuses et des

rares qualités de Scipion: il fait observer que, ses écrits devant être

lus par les Romains, qui étaient parfaitement instruits de tout ce qui

regarde ce grand homme, il ne manquerait pas d'être démenti par eux s'il

osait avancer quelque chose qui fût contraire à la vérité; affront

auquel il n'est pas vraisemblable qu'un auteur qui a quelque soin de sa

réputation voulût s'exposer gratuitement.

Nous avons déjà remarqué que Scipion n'avait pris aucune part aux

dérèglements et aux débauches qui régnaient alors presque généralement

parmi la jeunesse romaine. Il fut avantageusement dédommagé et

récompensé de cette privation volontaire des plaisirs, par la santé

ferme et vigoureuse qu'elle lui procura pour tout le reste de sa vie,

qui le mit en état de goûter des plaisirs bien plus purs, et de faire

ces grandes actions qui lui acquirent tant de gloire.

Les exercices de la chasse, auxquels il se plaisait extrêmement,

contribuèrent aussi beaucoup à rendre son corps robuste, et capable de

soutenir les plus rudes fatigues. La Macédoine, où il suivit son père,

lui fournit abondamment de quoi satisfaire son inclination, parce que la

chasse, qui y faisait le divertissement ordinaire des rois, ayant été

suspendue depuis quelques années à cause de la guerre, il y trouva une

quantité incroyable de gibier de toute espèce. Paul Émile, attentif à

procurer à son fils d'honnêtes plaisirs, pour le dégoûter et le

détourner de ceux que la raison lui interdisait, lui laissa goûter avec

une pleine liberté celui de la chasse pendant tout le temps que les

troupes romaines demeurèrent dans le pays, depuis la victoire qu'il

avait remportée sur Persée. Le jeune homme employa son loisir à cet

exercice si convenable à son âge et à son inclination, et il n'eut pas

moins de succès dans cette guerre innocente qu'il déclara aux bêtes de

Macédoine, que son père en avait eu dans celle qu'il avait faite contre

les habitants de ce pays.

C'est au retour de ce voyage que Scipion trouva Polybe à Rome, et lia

avec lui cette étroite amitié qui devint si utile à ce jeune Romain, et

qui ne lui a guère moins fait d'honneur dans la postérité que toutes ses

conquêtes. Il paraît que Polybe demeurait et mangeait avec les deux

frères. Un jour que Scipion se trouva seul avec lui, il lui ouvrit son

coeur avec une pleine effusion, et se plaignit, mais d'une manière douce

et tendre[367], de ce que Polybe, dans les conversations qu'on avait à

table, adressait toujours la parole à son frère Fabius et jamais à lui.

«Je sens bien, lui dit-il, que cette indifférence vient de la pensée où

vous êtes, comme tous nos citoyens, que je suis un jeune homme

inappliqué, et qui n'ai rien du goût qui règne aujourd'hui dans Rome,

parce qu'on ne voit pas que je m'attache aux exercices du barreau, et

que je m'applique au talent de la parole. Mais comment le ferais-je? On

me dit perpétuellement que ce n'est point un orateur que l'on attend de

la maison des Scipions, mais un général d'armée. Je vous avoue,

pardonnez-moi la franchise avec laquelle je vous parle, que votre

indifférence pour moi me touche et m'afflige sensiblement.» Polybe,

surpris de ce discours, auquel il ne s'attendait point, le consola du

mieux qu'il put, et l'assura que, s'il adressait ordinairement la parole

à son frère, ce n'était point du tout faute d'estime pour lui, mais

uniquement parce que Fabius était l'aîné, et que d'ailleurs, sachant que

les deux frères pensaient de même, il avait cru que parler à l'un,

c'était parler à l'autre; qu'au reste, il s'offrait de tout son coeur à

son service, et qu'il pouvait disposer absolument de sa personne: que,

par rapport aux sciences, pour lesquelles il lui voyait beaucoup de

goût, il trouverait des secours suffisants dans ce grand nombre de

savants qui venaient tous les jours de Grèce à Rome; mais que, pour le

métier de la guerre, qui était proprement sa profession aussi-bien que

sa passion, il pourrait lui être de quelque utilité. Alors Scipion, lui

prenant les mains et les serrant avec les siennes: «Oh, dit-il, quand

verrai-je cet heureux jour où, libre de tout autre engagement et vivant

avec moi, vous voudrez bien vous appliquer à me former l'esprit et le

coeur! C'est alors que je me croirai digne de mes ancêtres.» Depuis ce

temps-là, Polybe, charmé et attendri de voir dans un jeune homme[368] de

si nobles sentiments, s'attacha particulièrement au jeune Scipion, qui

le respecta toujours dans la suite comme son propre père.

[Note 367: Polybe ajoute ce trait charmant, et en rougissant un peu:

[Grec: kai tô chrômati genomenos enereuthês.] (POLYB. XXXII, c. 9, §

8.)--L.]

[Note 368: Il n'avait pas plus de 18 ans, dit Polybe (XXXII, c. 10,

§ 1).--L.]

La qualité d'historien n'était pas la seule que Scipion estimât dans

Polybe; il faisait bien plus de cas et d'usage de celles de grand

capitaine et de grand politique. Aussi il le consultait en tout, et ne

se conduisait que par ses avis, lors même qu'il fut à la tête des

troupes, concertant en secret avec lui toutes les opérations de la

campagne, tous les mouvements de l'armée, toutes les entreprises contre

l'ennemi, et toutes les [Marge: Pausan. in Arcad. l. 8 [c. 30] pag.

505.] mesures propres à les faire réussir. En un mot, l'opinion

constante était que ce Romain n'avait rien fait de bon dont il n'eût

l'obligation à Polybe, et qu'il ne faisait de fautes que lorsqu'il

agissait sans le consulter.

Je prie le lecteur de me pardonner cette longue digression, qui peut

paraître étrangère à mon sujet puisque je ne traite point de l'histoire

romaine, mais qui m'a paru si propre au dessein que je me propose en

général dans cet ouvrage, de former la jeunesse, que je n'ai pu

m'empêcher de l'insérer ici, quoique je sentisse bien que ce n'était pas

tout-à-fait sa place. En effet, on y voit de quelle importance est la

bonne éducation, et combien il est avantageux aux jeunes gens de se lier

de bonne heure avec des personnes de mérite; car ce furent là les

fondements de cette gloire et de cette réputation qui ont rendu le nom

de Scipion si illustre. Mais sur-tout quel exemple pour notre siècle, où

souvent les plus légers intérêts divisent les frères et les soeurs, et

troublent la paix des familles, que ce généreux désintéressement de

Scipion, à qui les sommes les plus considérables ne coûtaient rien quand

il s'agissait d'obliger ses proches! Ce bel endroit de Polybe m'avait

échappé, parce qu'il ne se trouve point dans l'édition _in-folio_ que

nous en avons. Sa place naturelle était le lieu où, traitant du goût de

la solide gloire, j'ai parlé du mépris et du noble usage que les anciens

faisaient de l'argent. J'ai cru ne pouvoir me dispenser de rendre ici

aux jeunes gens ce que j'avais lieu de me reprocher de leur avoir, en

quelque sorte, alors dérobé.

_Histoire de la famille et de la postérité de Masinissa._

J'ai promis, après que j'aurais achevé ce qui regarde la république de

Carthage, de revenir à la famille et à la postérité de Masinissa. Ce

point d'histoire fait une partie considérable de celle d'Afrique, et,

par cette raison, n'est pas tout-à-fait étranger à mon sujet.

[Marge: App. [Bell. pun.] p. 63. [c. 105.] Val. Max. lib. 5, cap. 2. AN.

M. 3857 ROM. 601.] Depuis que Masinissa, sous le premier Scipion, eut

embrassé le parti des Romains, il était toujours demeuré dans cette

honorable alliance avec un zèle et une fidélité qui ont peu d'exemples.

Se voyant près de mourir, il écrivit au proconsul d'Afrique, sous qui

servait alors le jeune Scipion, pour le prier de vouloir bien le lui

envoyer, ajoutant qu'il mourrait content s'il pouvait expirer entre ses

bras, après l'avoir rendu le dépositaire de ses dernières volontés.

Mais, sentant que sa fin approchait avant qu'il pût avoir cette

consolation, il fit venir sa femme et ses enfants, et leur dit qu'il ne

connaissait dans toute la terre que le seul peuple romain, et parmi ce

peuple, que la seule famille des Scipions; qu'il laissait en mourant un

pouvoir suprême à Scipion Émilien de disposer de ses biens et de

partager son royaume entre ses enfants; qu'il voulait que tout ce qu'il

aurait décidé fût exécuté ponctuellement, comme si lui-même l'avait

arrêté par son testament. Après leur avoir ainsi parlé, il mourut âgé de

plus de quatre-vingt-dix ans.

Ce prince, qui pendant sa jeunesse avait essuyé d'étranges malheurs,

s'étant vu dépouillé de son royaume, obligé de fuir de province en

province, et près mille fois de perdre la vie, soutenu, dit l'historien,

par la protection divine, n'eut plus jusqu'à sa mort qu'une [Marge: App.

p. 63.] suite continuelle de prospérités, qui ne fut interrompue par

aucun accident fâcheux. Non-seulement il recouvra son royaume, mais il y

ajouta celui de Syphax son ennemi; et, maître de tout le pays depuis la

Mauritanie jusqu'à Cyrène, il devint le prince le plus puissant de toute

l'Afrique. Il conserva jusqu'à la fin de sa vie une santé très-robuste,

qu'il dut sans doute et à l'extrême sobriété dont il usa toujours pour

le boire et le manger, et au soin qu'il eut de s'endurcir sans relâche

au travail et à la fatigue. Agé de quatre-vingt-dix ans, il faisait

encore tous les exercices d'un jeune homme, et se tenait à cheval sans

selle; et Polybe fait remarquer [Marge: An seni gerenda sit Resp. pag.

791.] (c'est Plutarque qui nous a conservé cette remarque) que, le

lendemain d'une grande victoire remportée contre les Carthaginois, on

l'avait trouvé devant sa tente faisant son repas d'un morceau de pain

bis.

Il laissa en mourant cinquante-quatre fils, dont trois seulement étaient

d'un mariage légitime; savoir, Micipsa, [Marge: App. p. 63. Val. Max.

lib. 5, cap. 2.] Gulussa et Mastanabal. Scipion partagea le royaume

entre ces trois derniers, et donna aux autres des revenus considérables;

mais bientôt après Micipsa demeura seul possesseur de ces vastes états

par la mort de ses deux frères. Il eut deux fils, Adherbal et Hiempsal;

et il fit élever avec eux dans son palais Jugurtha[369] son neveu, fils

de Mastanabal, et en prit autant de soin que de ses propres enfants. Ce

dernier avait des qualités excellentes, qui lui attirèrent une estime

générale. Bien fait de sa personne, beau de visage, plein d'esprit et de

sens, il ne donna point, comme c'est l'ordinaire des jeunes gens, dans

le luxe et le plaisir. Il s'exerçait avec ceux de son âge à la course, à

lancer le javelot, à monter à cheval; et, supérieur à tous, il savait

pourtant s'en faire aimer. La chasse était son unique plaisir, mais la

chasse contre les lions et d'autres bêtes féroces. Pour achever son

éloge, il excellait en tout, et parlait peu de lui-même: _plurimùm

facere, et minimùm ipse de se loqui_.

[Note 369: Toute l'histoire de Jugurtha est tirée de Salluste.]

Un mérite si éclatant et si généralement approuvé commença à donner de

l'inquiétude à Micipsa. Il se voyait âgé, et ses enfants fort jeunes.

[370]Il savait de quoi l'ambition est capable quand il s'agit d'un

trône; et qu'avec beaucoup moins de talents que n'en avait Jugurtha, il

est aisé de se laisser entraîner à une tentation si délicate, sur-tout

quand elle est aidée de circonstances si favorables. Afin d'éloigner un

compétiteur si dangereux pour ses enfants, il lui donna le commandement

des troupes qu'il envoyait au secours des Romains, occupés alors au

siège de Numance, sous la conduite de Scipion. Il se flattait que

Jugurtha, brave comme il était, pourrait bien s'engager mal à propos

dans quelque action périlleuse, et y laisser la vie; mais il se trompa.

[371]Ce jeune prince à un courage intrépide joignait un grand

sang-froid; et, ce qui est fort rare à cet âge, il était également

éloigné et d'une prévoyance timide et d'une hardiesse téméraire. Il

gagna dans cette campagne l'estime et l'amitié de toute l'armée. Scipion

le renvoya avec des lettres de recommandation pour son oncle, et des

témoignages fort avantageux, après lui avoir donné pourtant de sages

avis sur la conduite qu'il devait tenir; car, habile comme il était à

connaître les hommes, il avait apparemment entrevu dans ce jeune prince

une ambition dont il craignait les suites.

[Note 370: «Terrebat eum natura mortalium avida imperii, et præceps

ad explendum animi cupidinem: prætereà opportunitas suæ liberorumque

ætatis, quæ etiam mediocres viros spe prædæ transversos agit.» SALLUST.

[c. 6.]]

[Note 371: «Ac sanè, quod difficillimum imprimis est, et prælio

strenuus erat, et bonus consilio: quorum alterum ex providentia timorem,

alterum ex audacia temeritatem adferre plerumque solet.» [c. 7.]]

Micipsa, touché de tout le bien qu'on lui mandait de son neveu, changea

de disposition à son égard, et ne songea plus qu'à le gagner à force de

bienfaits. Il l'adopta, et par son testament le fit son héritier comme

ses deux autres enfants. Se voyant près de mourir, il les manda tous

trois ensemble, et les fit approcher de son lit. Là, en présence de

toute la cour, il fit souvenir Jugurtha de tout ce qu'il avait fait en

sa faveur, le conjurant au nom des dieux de défendre et de protéger

toujours ses enfants, qui, de proches qu'ils lui étaient par le sang,

étaient devenus ses frères par son bienfait. [372]Il lui représenta que

ce n'étaient point les armes ni les trésors qui faisaient la force d'un

royaume, mais les amis, qui ne s'acquièrent ni par les armes, ni par

l'or, mais par des services réels, et par une fidélité inviolable. Or

peut-on trouver de meilleurs amis que des frères? et quel fond peut

faire sur des étrangers quiconque devient ennemi de ses proches? Il

exhorta ses enfants à ménager avec grand soin et à respecter Jugurtha,

et à n'avoir d'autre dispute avec lui que pour tâcher de l'atteindre, et

même, s'il se pouvait, de le surpasser en mérite. Il finit en leur

recommandant à tous de demeurer fidèlement attachés au peuple romain, et

de le regarder toujours comme leur bienfaiteur, leur patron, leur

maître. Micipsa mourut peu de jours après.

[Note 372: «Non exercitus, neque thesauri, præsidia regni sunt,

verùm amici: quos neque armis cogere, neque auro parare queas; officio

et fide pariuntur. Quis autem amicior quàm frater fratri? aut quem

alienum fidum invenies, si tuis hostis fueris?» [c. 9.]]

[Marge: AN. M. 3887 ROM. 631.] Jugurtha ne se contraignit pas

long-temps. Il commença par se délivrer d'Hiempsal, qui lui avait parlé

avec beaucoup de liberté, et le fit égorger. Adherbal vit par-là ce

qu'il avait à craindre pour lui-même. [Marge: AN. M. 3888 ROM. 632.] La

Numidie se divise et prend parti entre les deux frères. On lève de part

et d'autre de nombreuses troupes. Adherbal, après avoir perdu la plupart

de ses places, est vaincu dans un combat, et obligé de se réfugier à

Rome. Jugurtha n'en est pas fort effrayé; il savait que presque tout y

était vénal. Il y envoie donc des députés, avec ordre de corrompre à

force de présents les principaux des sénateurs. Dans la première

audience qu'on leur donna, Adherbal exposa le malheureux état où il se

trouvait réduit, les injustices et les violences de Jugurtha, le meurtre

de son frère, la perte de presque toutes ses places, et il insista

principalement sur les derniers ordres que son père, en mourant, lui

avait donnés, de mettre uniquement sa confiance dans le peuple romain,

dont l'amitié serait pour lui et pour son royaume un appui plus ferme et

plus sûr que toutes les troupes et tous les trésors du monde. Son

discours fut long et pathétique. Les députés de Jugurtha répondirent en

peu de mots qu'Hiempsal avait été tué par les Numides à cause de sa

cruauté, qu'Adherbal avait été l'agresseur, et qu'après avoir été vaincu

il venait se plaindre de n'avoir pas fait tout le mal qu'il aurait

souhaité; que leur maître priait le sénat de juger de sa conduite en

Afrique par celle qu'il avait gardée à Numance, et de compter plus sur

ses actions que sur les accusations de ses ennemis. Ils avaient employé

en secret une éloquence plus efficace que celle des paroles; et elle eut

tout son effet. A l'exception d'un petit nombre de sénateurs qui

conservaient encore quelques sentiments d'honneur, et n'étaient pas

vendus à l'injustice, tout le reste pencha du côté de Jugurtha. Il fut

résolu qu'on enverrait sur les lieux des commissaires pour partager

également les provinces entre les deux frères. On peut bien juger que

Jugurtha n'épargna pas l'argent. Le partage fut fait entièrement à son

avantage, en gardant néanmoins quelque apparence d'équité.

Ce premier succès enfla son courage et augmenta sa hardiesse. Il attaque

son frère à force ouverte; et, pendant que celui-ci s'amuse à envoyer

vers les Romains, il enlève plusieurs de ses places, pousse toujours ses

conquêtes, et, après le gain d'une bataille, l'assiége lui-même dans

Cirta, capitale de son royaume. Cependant surviennent des députés de

Rome, avec ordre de déclarer aux deux princes, de la part du sénat et du

peuple, qu'ils aient à mettre bas les armes et à faire cesser toute

hostilité. Jugurtha, après avoir protesté de son profond respect et de

sa parfaite soumission pour les ordres du peuple romain, ajouta qu'il ne

croyait pas que son intention fût de l'empêcher de défendre sa propre

vie contre les embûches de son frère: qu'au reste, il enverrait au plus

tôt à Rome pour informer le sénat de sa conduite. Par cette réponse

vague, il éluda les ordres du sénat, et ne laissa pas même aux députés

la liberté d'aller trouver Adherbal.

Quelque serré qu'il fût dans la place, il trouva le moyen d'écrire à

Rome pour implorer le secours du peuple romain contre un frère qui le

tenait assiégé depuis cinq mois, et qui en voulait à sa vie. Quelques

sénateurs étaient d'avis que, sans perdre de temps, on déclarât la

guerre à Jugurtha; mais son crédit l'emporta encore, et l'on se contenta

d'ordonner une députation composée de sénateurs de grand poids, du

nombre desquels était Émilius Scaurus, homme puissant dans la noblesse,

factieux, et qui cachait de grands vices sous une apparence de probité.

Jugurtha fut d'abord effrayé, mais il sut éluder aussi leur demande, et

les renvoya sans rien conclure. Alors Adherbal, n'ayant plus aucune

ressource, se rendit, à condition qu'il aurait la vie sauve; mais il fut

égorgé sur-le-champ, et un grand nombre de Numides avec lui.

Malgré l'horreur que cette nouvelle excita à Rome, l'argent de Jugurtha

lui fit encore trouver des défenseurs dans le sénat. Mais C. Memmius,

tribun du peuple, homme vif et ennemi de la noblesse, engagea le peuple

à ne pas souffrir qu'un crime si horrible demeurât impuni. La guerre fut

donc déclarée à Jugurtha. [Marge: AN. M. 3894 ROM. 638. AV. J. C. 110.]

Le consul Calpurnius Bestia en fut chargé.[373] Il avait d'excellentes

qualités; mais elles étaient gâtées et rendues inutiles par son avarice.

Scaurus partit avec lui. Ils emportèrent d'abord plusieurs places; mais

l'argent de Jugurtha arrêta ces conquêtes[374]; Scaurus même, qui

jusque-là avait paru fort vif contre ce prince, ne put résister à une

attaque si violente. On fit un traité. Jugurtha parut se rendre au

peuple romain. Trente éléphants, quelques chevaux, et une somme d'argent

fort médiocre, furent remis entre les mains du questeur.

[Note 373: «Multæ bonæque artes animi et corporis erant, quas omnes

avaritia præpediebat.» [c. 28.]]

[Note 374: «Magnitudine pecuniæ a bono honestoque in pravum

abstractus est.»]

L'indignation publique éclata pour-lors à Rome. Le tribun Memmius

échauffa les esprits par ses discours. Il fit nommer Cassius, qui était

préteur, pour aller trouver Jugurtha, et l'engager à venir à Rome sous

la garantie du peuple romain, afin qu'en sa présence on examinât qui

étaient ceux qui avaient reçu de l'argent. Il ne put se dispenser de s'y

rendre. Sa vue ranima la colère du peuple; mais un tribun, corrompu à

force de présents, traîna l'assemblée en longueur, et enfin la dissipa.

Un prince numide, petit-fils de Masinissa, qui se nommait Massiva, et

était pour-lors à Rome, fut conseillé de demander le royaume de

Jugurtha. Celui-ci le sut, et le fit égorger au milieu de Rome. Le

meurtrier fut arrêté, et mis entre les mains de la justice; et Jugurtha

eut ordre de se retirer de l'Italie. Ce fut pour-lors que, sortant de la

ville, et tournant plusieurs fois ses regards de ce côté-là, il dit

"[375]que Rome n'attendait pour se vendre qu'un acheteur, et qu'elle

périrait s'il s'en trouvait un."

[Note 375: «Postquam Romà egressus est, fertur sæpè tacitus eò

respiciens, postremò dixisse, _Urbem venalem et maturè perituram, si

emptorem invenerit_.» [c. 35.]]

La guerre recommence donc de nouveau. Elle réussit fort mal, d'abord par

la nonchalance, et peut-être par la connivence du consul Albinus; puis,

lorsqu'il fut retourné à Rome pour y tenir les assemblées, par

l'ignorance de son frère Aulus, qui, ayant engagé l'armée dans un défilé

d'où elle ne pouvait sortir, se rendit honteusement à l'ennemi, qui fit

passer les Romains sous le joug, et leur fit promettre qu'ils

sortiraient de Numidie dans l'espace de dix jours.

Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1 · 第 36 / 37 段