pour se battre tout de bon, et ils trouvèrent l'ennemi bien disposé.
Cette bataille devait décider du sort des deux partis; elle fut longue
et opiniâtre, les troupes de côté et d'autre faisant des efforts
extraordinaires, celles-là pour sauver leur patrie réduite aux abois,
celles-ci pour achever leur victoire. Dans le combat, les brigantins des
Carthaginois, se coulant par-dessous le bord des grands vaisseaux des
Romains, leur rompaient tantôt la poupe, tantôt le gouvernail, et tantôt
les rames; et, s'ils se trouvaient pressés, ils se retiraient avec une
promptitude merveilleuse pour revenir incontinent à la charge. Enfin,
les deux armées ayant combattu avec égal avantage jusqu'au soleil
couchant, les Carthaginois jugèrent à propos de se retirer, non qu'ils
se comptassent vaincus, mais pour recommencer le lendemain. Une partie
de leurs vaisseaux, ne pouvant entrer assez promptement dans le port,
parce que l'entrée en était trop étroite, se retira, devant une terrasse
fort spacieuse qu'on avait faite contre les murailles pour y descendre
les marchandises, sur le bord de laquelle on avait élevé un petit
rempart durant cette guerre, de peur que les ennemis ne s'en saisissent.
Là le combat recommença encore plus vivement que jamais, et dura bien
avant dans la nuit: les Carthaginois y souffrirent beaucoup, et ce qui
leur resta de vaisseaux se réfugia dans la ville. Le matin étant venu,
Scipion attaqua la terrasse; et, s'en étant rendu maître avec beaucoup
de peine, il s'y logea, s'y fortifia, et y fit faire une muraille de
brique du côté de la ville, fort proche des murs, et de pareille
hauteur. Quand elle fut achevée, il y fit monter quatre mille hommes,
avec ordre de lancer sans cesse des traits et des dards sur les ennemis,
qui en étaient fort incommodés, à cause que, les deux murs étant d'une
hauteur égale, ils ne jetaient presque aucun trait inutilement. Ainsi
fut terminée cette campagne.
[Marge: Pag. 78.] Pendant les quartiers d'hiver, Scipion s'appliqua à se
débarrasser des troupes de dehors, qui incommodaient fort ses convois,
et facilitaient ceux qu'on envoyait aux assiégés. Pour cela il attaqua
une place voisine, nommée _Néphéris_, qui leur servait de retraite. Dans
une dernière action, il périt du côté des ennemis plus de soixante-dix
mille hommes, tant soldats que paysans ramassés; et la place fut
emportée avec beaucoup de peine, après vingt-deux jours de siége. Cette
prise fut suivie de la reddition de presque toutes les places d'Afrique,
et contribua beaucoup à la prise même de Carthage, où depuis ce temps-là
il n'était presque plus possible de faire entrer des vivres.
[Marge: App. p. 79. AN. M. 3859. ROM. 603.] Au commencement du
printemps, Scipion attaqua en même temps le port appelé _Cothon_ et la
citadelle. S'étant rendu maître de la muraille qui environnait ce port,
il se jeta dans la grande place de la ville, qui en était proche, d'où
l'on montait à la citadelle par trois rues en pente, bordées de côté et
d'autre d'un grand nombre de maisons, du haut desquelles on lançait une
grêle de dards sur les Romains, qui furent contraints, avant que de
passer outre, de forcer les premières maisons, et de s'y poster, pour
pouvoir de là chasser ceux qui combattaient des maisons voisines. Le
combat au haut et au bas des maisons dura pendant six jours, et le
carnage fut horrible. Pour nettoyer les rues et en faciliter le passage
aux troupes, on tirait avec des crocs les corps des habitants qu'on
avait tués ou précipités du haut des maisons, et on les jetait dans des
fosses, la plupart encore vivants et palpitants. Dans ce travail, qui
dura six jours et six nuits, les soldats étaient relevés de temps en
temps par d'autres tout frais, sans quoi ils auraient succombé à la
fatigue: il n'y eut que Scipion qui pendant tout ce temps-là ne dormit
point, donnant partout les ordres, et s'accordant à peine le temps de
prendre quelque nourriture.
[Marge: Pag. 81.] Il y avait tout lieu de croire que ce siége durerait
encore long-temps et coûterait beaucoup de sang. Mais le septième jour
on vit paraître des hommes en habits de suppliants, qui demandaient pour
toute composition qu'il plût aux Romains de donner la vie à tous ceux
qui voudraient sortir de la citadelle: ce qui leur fut accordé, à la
réserve seulement des transfuges. Il sortit cinquante mille tant hommes
que femmes, qu'on fit passer vers les champs avec bonne garde. Les
transfuges, qui étaient environ neuf cents, voyant qu'il n'y avait point
de quartier à espérer pour eux, se retranchèrent dans le temple
d'Esculape avec Asdrubal, sa femme et ses deux enfants, où, quoiqu'ils
fussent en petit nombre, ils pouvaient se défendre long-temps, parce que
le lieu était fort élevé, assis sur des rochers, et qu'on y montait par
soixante degrés: mais enfin, pressés de la faim, des veilles et de la
crainte, et voyant leur perte prochaine, l'impatience les saisit, et,
abandonnant le bas du temple, ils se retirèrent au dernier étage,
résolus de ne le quitter qu'avec la vie.
Cependant Asdrubal, songeant à sauver la sienne, descendit secrètement
vers Scipion, portant en main une branche d'olivier, et se jeta à ses
pieds. Scipion le fit voir aussitôt aux transfuges, qui, transportés de
fureur et de rage, vomirent contre lui mille injures, et mirent le feu
au temple. Pendant qu'on l'allumait, on dit que la femme d'Asdrubal se
para le mieux qu'elle put, et, se mettant à la vue de Scipion avec ses
deux enfants, lui parla à haute voix en cette sorte: «Je ne fais point
d'imprécations contre toi, ô Romain, car tu ne fais qu'user des droits
de la guerre; mais puissent les dieux de Carthage, et toi de concert
avec eux, punir comme il le mérite ce perfide qui a trahi sa patrie, ses
dieux, sa femme et ses enfants!» Puis, adressant la parole à Asdrubal:
«Scélérat, dit-elle, perfide, le plus lâche de tous les hommes, ce feu
va nous ensevelir moi et mes enfants; pour toi, indigne capitaine de
Carthage, va orner le triomphe de ton vainqueur, et subir à la vue de
Rome la peine que tu mérites.» Après ces reproches elle égorgea ses
enfants, les jeta dans le feu, puis s'y précipita elle-même: tous les
transfuges en firent autant.
[Marge: App. p. 82.] Pour Scipion, voyant cette ville, qui avait été si
florissante pendant sept cents ans, comparable aux plus grands empires
par l'étendue de sa domination sur mer et sur terre, par ses armées
nombreuses, par ses flottes, par ses éléphants, par ses richesses;
supérieure même aux autres nations par le courage et la grandeur d'ame;
qui, toute dépouillée qu'elle était d'armes et de vaisseaux, lui avait
fait soutenir pendant trois années entières toutes les misères d'un long
siége: voyant, dis-je, alors cette ville absolument ruinée, on dit qu'il
ne put refuser des larmes à la malheureuse destinée de Carthage. Il
considérait que les villes, les peuples, les empires, sont sujets aux
révolutions aussi-bien que les hommes en particulier; que la même
disgrâce était arrivée à Troie, jadis si puissante, et depuis aux
Assyriens, aux Mèdes, aux Perses, dont la domination s'étendait si loin;
et tout récemment encore aux Macédoniens, dont l'empire avait jeté un si
grand éclat. Plein de ces lugubres pensées, il prononça deux vers
d'Homère, dont le sens est:[351] _Il viendra un temps où la ville sacrée
de Troie et le belliqueux Priam et son peuple périront_; désignant par
ces vers le sort futur de Rome, comme il l'avoua à Polybe, qui lui en
demanda l'explication.
S'il avait été éclairé des lumières de la vérité, il [Marge: Eccl. 10,
8.] aurait su ce que nous apprend l'écriture: «qu'un royaume est
transféré d'un peuple à un autre à cause des injustices, des violences,
des outrages qui s'y commettent, et de la mauvaise foi qui y règne en
différentes manières.» Carthage est détruite parce que l'avarice, la
perfidie, la cruauté, y étaient montées à leur comble. Rome aura le même
sort, lorsque son luxe, son ambition, son orgueil, ses injustes
usurpations, palliées sous le faux dehors de vertu et de justice, auront
forcé le souverain maître et distributeur des empires à donner par sa
chute une grande leçon à l'univers.
[Note 351:
[Grec: Essetai êmar otan pot' olôlê Ilios irê,
Kai Priamos, kai laos eummeliô Priamoio.]
_Iliad_, lib. VI [v. 448].]
[Marge: App. p. 83. AN. M. 3859. CARTH. 701. ROM. 603. AV. J.C. 145.]
Carthage ayant été prise de la sorte, Scipion en abandonna le pillage
aux soldats pendant quelques jours, à la réserve de l'or, de l'argent,
des statues, et des autres offrandes qui se trouveraient dans les
temples. Ensuite il leur distribua plusieurs récompenses militaires,
aussi-bien qu'aux officiers, parmi lesquels deux s'étaient sur-tout
distingués, Tib. Gracchus, et C. Fannius, qui les premiers avaient
escaladé le mur. Il fit parer des dépouilles des ennemis un navire fort
léger, et l'envoya à Rome porter la nouvelle de la victoire.
[Marge: App. p. 83.] En même temps, il fit savoir aux habitants de la
Sicile qu'ils eussent chacun à venir reconnaître et reprendre les
tableaux et les statues que les Carthaginois leur avaient enlevés dans
les guerres précédentes; et, en rendant à ceux d'Agrigente[352] le
fameux taureau de Phalaris, il leur dit que ce taureau, qui était en
même temps un monument de la cruauté de leurs anciens rois et de la
bonté de leurs nouveaux maîtres, devait leur apprendre s'il leur serait
plus avantageux d'être sous le joug des Siciliens que sous le
gouvernement du peuple romain.
[Note 352: «Quem taurum Scipio quum redderet Agrigentinis, dixisse
dicitur, æquum esse illos cogitare utrùm esset Siculis utilius, suisne
servire, an populo romano obtemperare, quum idem monumentum et domesticæ
crudelitatis, et nostræ mansuetudinis haberent.» (CIC. VERR. 6, p. 73.)]
Ayant mis en vente une partie des dépouilles qu'on avait trouvées à
Carthage, il fit de sévères défenses à ses gens de rien prendre, ni même
de rien acheter de ces dépouilles, tant il était attentif à écarter de
sa personne et de sa maison jusqu'au plus léger soupçon d'intérêt.
[Marge: App. p. 83.] Quand la nouvelle de la prise de Carthage fut
arrivée à Rome, on s'y livra sans mesure au sentiment de la joie la plus
vive, comme si ce n'eût été que de ce moment que le repos public fût
assuré. On repassait dans son esprit tous les maux qu'on avait soufferts
de la part des Carthaginois en Sicile, en Espagne, et même en Italie
pendant seize ans consécutifs, durant lesquels Annibal avait saccagé
quatre cents villes, fait périr en diverses rencontres trois cent mille
hommes, et réduit Rome même à la dernière extrémité. Dans le souvenir de
ces maux, on se demandait l'un à l'autre s'il était donc bien vrai que
Carthage fût ruinée. Tous les ordres témoignèrent à l'envi leur
reconnaissance envers les dieux, et la ville, pendant plusieurs jours,
ne fut occupée que de sacrifices solennels, de prières publiques, de
jeux et de spectacles.
[Marge: App. p. 84.] Après qu'on eut satisfait aux devoirs de la
religion, le sénat envoya dix commissaires en Afrique pour en régler
l'état et le sort à l'avenir, conjointement avec Scipion. Le premier de
leurs soins fut de faire démolir tout ce qui restait de Carthage.
Rome[353], déjà maîtresse du monde presque entier, ne crut pas pouvoir
être en sûreté tandis que le nom de Carthage subsisterait: tant une
haine invétérée, et nourrie par de longues et de cruelles guerres, dure
au-delà même du temps où l'on a à craindre, et ne cesse de subsister que
lorsque l'objet qui l'excite a cessé d'être. Défenses furent faites au
nom du peuple romain d'y habiter désormais, avec d'horribles
imprécations contre ceux qui, au préjudice de cet interdit,
entreprendraient d'y rebâtir quelque chose, et principalement le lieu
nommé _Byrsa_, et la place appelée _Mégare_[354]. Au reste on n'en
défendait l'entrée à personne, Scipion[355] n'étant pas fâché qu'on vît
les tristes débris d'une ville qui avait osé disputer de l'empire avec
Rome. Ils arrêtèrent encore que les villes qui, dans cette guerre,
avaient tenu le parti des ennemis seraient toutes rasées, et donnèrent
leur territoire aux alliés du peuple romain; et ils gratifièrent en
particulier ceux d'Utique de tout le pays qui est entre Carthage et
Hippone. Ils rendirent tout le reste tributaire, et en firent une
province de l'empire romain où l'on enverrait tous les ans un préteur.
[Note 353: «Neque se Roma, jam terrarum orbe superato, securam
speravit fore, si nomen usquàm maneret Carthaginis, adeò odium
certaminibus ortum ultra metum durat, et ne in victis quidem deponitur,
neque ante invisum esse desinit, quàm esse desiit.» (VELL. PATERC. lib.
1, c. 12.)]
[Note 354: Il semble que par le mot _Megara_ on entendait la _cité_
proprement dite, _le lieu où étaient les maisons_, selon le sens qu'a ce
mot en phénicien. (BOCHART. _de Phoenic. colon_, cap. 24.)--L.]
[Note 355: «Ut ipse locus eorum, qui cum hac urbe de imperio
certârunt, vestigia calamitatis ostenderet.» (CIC. _Agrar._ 2, n. 50.)]
[Marge: App. p. 84.] Quand tout fut réglé, Scipion retourna à Rome, où
il entra en triomphe. On n'en avait jamais vu de si éclatant; car ce
n'étaient que statues, que raretés, que pièces curieuses et d'un prix
inestimable, que les Carthaginois, pendant le cours d'un grand nombre
d'années, avaient apportées en Afrique, sans compter l'argent qui fut
porté dans le trésor public, et qui montait à de très-grandes sommes.
[Marge: App. p. 85. Plut. in vit. Gracch. p. 839.] Quelques précautions
qu'on eût prises pour empêcher que jamais on ne pût songer à rétablir
Carthage, moins de trente ans après, et du vivant même de Scipion, l'un
des Gracques, pour faire sa cour au peuple, entreprit de la repeupler,
et y conduisit une colonie composée de six mille citoyens. Le sénat,
ayant appris que plusieurs signes funestes avaient répandu la terreur
parmi les ouvriers lorsqu'on désignait l'enceinte et qu'on jetait les
fondements de la nouvelle ville, voulut en surseoir l'exécution; mais le
tribun, peu délicat sur la religion et peu scrupuleux, pressa l'ouvrage
malgré tous ces présages sinistres, et le finit en peu de jours. Ce fut
là la première colonie romaine envoyée hors de l'Italie.
On n'y bâtit apparemment que des espèces de cabanes, puisque,
[356]lorsque Marius dans sa fuite en Afrique s'y retira, il est dit
qu'il menait une vie pauvre sur les ruines et les débris de Carthage, se
consolant par la vue d'un spectacle si étonnant, et pouvant aussi, en
quelque sorte, par son état, servir de consolation à cette ville
infortunée.
[Note 356: «Marius cursum in Africam direxit, inopemque vitam in
tugurio ruinarum carthaginensium toleravit: quum Marius aspiciens
Carthaginem, illa intuens Marium, alter alteri possent esse solatio.»
(VELL. PATERC. lib. 2, cap. 19.)]
[Marge: App. p. 85.]
Appien rapporte que Jules César, après la mort de Pompée, étant passé en
Afrique, vit en songe une grande armée qui l'appelait en versant des
larmes; et que, touché de ce songe, il écrivit dans ses tablettes le
dessein qu'il avait formé à cette occasion de rétablir Carthage et
Corinthe: mais qu'ayant été tué bientôt après par les conjurés, César
Auguste, son fils adoptif, qui trouva ce mémoire parmi ses papiers, fit
rétablir la ville de Carthage près du lieu où était l'ancienne, pour ne
pas encourir les exécrations qu'on avait fulminées, lorsqu'elle fut
démolie, contre quiconque oserait la rebâtir.
Je ne sais pas sur quoi est fondé ce que rapporte Appien; mais nous
voyons dans Strabon que Carthage [Marge: App. l. 17, pag. 833.] fut
rétablie en même temps que Corinthe par César[357], à qui il donne le
nom de dieu, par où, un peu auparavant, [Marge: App. p. 83.] il avait
clairement désigné Jules César[358]; et Plutarque, [Marge: Pag. 733.]
dans sa vie, lui attribue en termes formels l'établissement de ces deux
colonies, et remarque que ce qu'il y a de singulier sur ces deux villes,
c'est que, comme il leur était arrivé auparavant d'être prises et
détruites toutes deux en même temps, il leur arriva aussi à toutes deux
d'être en même temps rebâties et repeuplées. Quoi qu'il en soit, Strabon
assure que de son temps Carthage était aussi peuplée qu'aucune autre
ville d'Afrique; et elle fut toujours, sous les empereurs suivants, la
capitale de toute l'Afrique. Elle a encore subsisté avec éclat pendant
environ sept cents ans; mais elle a été enfin entièrement détruite par
les Sarrasins, au commencement du septième siècle, sans que dans le pays
même on en connaisse le nom ni les vestiges.
[Note 357: Outre l'autorité de Strabon qui est formelle, et celle de
Plutarque qui ne l'est pas moins, on peut citer le témoignage de Dion
Cassius (lib. XLIII, § 50) pour prouver la réalité du rétablissement de
Carthage par Jules César. Ce qui paraît avoir trompé Appien, c'est qu'en
effet Auguste y envoya également une colonie en 725 de Rome, au
témoignage de Dion Cassius (lib. LII, § 43), confirmé d'ailleurs par les
médailles de ce prince. (HARDUIN. _Num. urb. illustr._ p. 117.).--L.]
[Note 358: Strabon, par les mots [Grec: Theos Kaisar], ne peut en
effet désigner que Jules César.--L.]
_Digression sur les moeurs et le caractère du second Scipion
l'Africain._
Scipion, le destructeur de Carthage, était propre fils du fameux Paul
Émile qui vainquit Persée, dernier roi de Macédoine, et par conséquent
petit-fils de cet autre Paul Émile qui fut tué à la bataille de Cannes.
Il fut adopté par le fils du grand Scipion l'Africain, et nommé _Scipio
Æmilianus_; ce qui, selon la loi des adoptions, réunissait les noms des
deux familles. Il en soutint également l'honneur par toutes les grandes
qualités qui peuvent illustrer la robe et l'épée. Pendant tout le cours
de sa vie, dit un historien, on ne vit rien en lui que de louable:
actions, discours, sentiments[359]. Il se distingua particulièrement
(éloge bien rare maintenant dans les gens de guerre!) par un goût exquis
pour les belles-lettres et pour toutes sortes de sciences, et par
l'estime singulière qu'il faisait des personnes lettrées et savantes.
Tout le monde sait qu'on lui attribuait les comédies de Térence, ouvrage
le plus achevé que Rome ait jamais produit pour l'élégance et la
finesse[360]. On dit à sa louange que personne ne savait mieux que lui
entremêler le repos et l'action, ni mettre à profit avec plus de
délicatesse et de goût les vides que lui laissaient les affaires.
Partagé entre les armes et les livres, entre les travaux militaires du
camp et les occupations paisibles du cabinet, ou il exerçait son corps
par les fatigues de la guerre, ou il cultivait son esprit par l'étude
des sciences. Il montra par là que rien n'est plus capable de faire
honneur à un homme de qualité, dans quelque profession qu'il se trouve,
que les belles connaissances. Cicéron[361] dit de lui qu'il avait
toujours entre les mains les ouvrages de Xénophon, si pleins
d'instructions solides, soit pour la guerre, soit pour la politique.
[Note 359: «P. Scipio Æmilianus, vir avitis P. Africani paternisque
L. Pauli virtutibus simillimus, omnibus belli ac togæ dotibus,
ingeniique ac studiorum eminentissimus seculi sui, qui nihil in vita
nisi laudandum aut fecit, aut dixit, ac sensit.» (VELL. PATERC. lib. 1,
cap. 12.)]
[Note 360: «Neque enim quisquam hoc Scipione elegantiùs intervalla
negotiorum otio dispunxit; semperque aut belli aut pacis serviit
artibus, semper inter arma ac studia versatus, aut corpus periculis, aut
animum disciplinis exercuit.» (Ibid. cap. 13.)]
[Note 361: «Africanus semper socraticum Xenophontem in manibus
habebat.» (TUSC. _Quæst._ lib. 2, n. 62.)]
[Marge: Plut. invit. Æmil. Paul.] Ce goût exquis pour les belles-lettres
et pour les sciences était le fruit de l'excellente éducation que Paul
Émile avait donnée à ses enfants. Il les avait fait instruire par les
plus habiles maîtres en tout genre, n'épargnant pour cela aucune
dépense, quoiqu'il n'eût qu'un bien très-médiocre; et il assistait à
tous leurs exercices autant que les affaires publiques le lui
permettaient, voulant par là devenir lui-même leur premier maître.
[Marge: Excerpt. e Polyb. p. 147-163.] L'union intime de notre Scipion
avec Polybe acheva de perfectionner en lui les rares qualités qu'un
heureux naturel et une excellente éducation y faisaient déjà admirer.
Polybe, avec un grand nombre d'Achéens qui étaient devenus suspects aux
Romains pendant la guerre de Persée, était retenu à Rome, où son mérite
le fit bientôt connaître et rechercher par les personnes de la ville les
plus distinguées. Scipion, âgé à peine de dix-huit ans, se livra tout
entier à lui, et regarda comme le plus grand bonheur de sa vie de
pouvoir être formé par un tel maître, dont il préférait l'entretien à
tous les vains amusements qui ont ordinairement tant d'attrait pour les
jeunes gens.
Polybe commença par lui inspirer une aversion extrême pour ces plaisirs
également dangereux et honteux auxquels s'abandonnait la jeunesse
romaine, déjà presque généralement déréglée et corrompue par le luxe et
la licence que les richesses et les nouvelles conquêtes avaient
introduits à Rome. Scipion, pendant les cinq premières années qu'il fut
à une si excellente école, sut bien profiter des leçons qu'il y
recevait; et, se mettant au-dessus des railleries et du mauvais exemple
des jeunes gens de son âge, il fut regardé dès-lors dans toute la ville
comme un modèle de retenue et de sagesse.
De là il fut aisé de le faire passer à la générosité, au noble
désintéressement, au bel usage des richesses, vertus si nécessaires aux
personnes d'une grande naissance, et que Scipion porta à un suprême
degré, comme on le peut voir par quelques faits que Polybe en rapporte,
qui sont bien dignes d'admiration.
[Marge: Polyb. 32, c. xii, seq.] [362]Émilie, femme du premier Scipion
l'Africain, et mère de celui qui avait adopté le Scipion dont parle ici
Polybe, avait laissé à ce dernier, en mourant, une riche succession.
Cette dame, outre les diamants, les pierreries, et les autres bijoux qui
composent la parure des personnes de son rang, avait une grande quantité
de vases d'or et d'argent destinés pour les sacrifices, un train
magnifique, des chars, des équipages, un nombre considérable d'esclaves
de l'un et de l'autre sexe; le tout proportionné à l'opulence de la
maison où elle était entrée. Quand elle fut morte, Scipion abandonna
tout ce riche appareil à sa mère Papiria, qui, ayant été répudiée, il y
avait déjà quelque temps, par Paul Émile, et n'ayant pas de quoi
soutenir la splendeur de sa naissance, menait une vie obscure, et ne
paraissait plus dans les assemblées ni dans les cérémonies publiques.
Quand on l'y vit reparaître avec cet éclat, une si magnifique libéralité
fit beaucoup d'honneur à Scipion, surtout parmi les dames, qui ne s'en
turent pas, et dans une ville où, dit Polybe, on ne se dépouillait pas
volontiers de son bien.
[Note 362: Elle était soeur de Paul Émile, père du second Scipion
l'Africain.]
Il ne se fit pas moins admirer dans une autre occasion. Il était obligé,
en conséquence de la succession qui lui était échue par la mort de sa
grand'mère, de payer, en trois termes différents, aux deux filles de
Scipion son grand-père adoptif, la moitié de leur dot, qui montait à
cinquante mille écus[363]. A l'échéance du premier terme, Scipion fit
remettre entre les mains du banquier la somme entière. Tibérius Gracchus
et Scipion Nasica, qui avaient épousé ces deux soeurs, croyant que
Scipion s'était trompé, allèrent le trouver, et lui représentèrent que
les lois lui laissaient l'espace de trois ans pour fournir cette somme
en trois différents paiements. Le jeune Scipion répondit qu'il
n'ignorait pas la disposition des lois, qu'on en pouvait suivre la
rigueur avec des étrangers, mais qu'avec des proches et des amis il
convenait d'en user avec plus de simplicité et de noblesse; et il les
pria d'agréer que la somme entière leur fût payée. Ils s'en retournèrent
pleins d'admiration pour la générosité de leur parent, et[364] se
reprochant à eux-mêmes la bassesse de leurs sentiments par rapport à
l'intérêt, quoiqu'ils fussent les premiers de la ville et les plus
estimés. Cette libéralité leur paraissait d'autant plus admirable, dit
Polybe, qu'à Rome, loin de vouloir payer cinquante mille écus avant
l'échéance du terme, personne n'aurait voulu en payer mille avant le
jour préfix.