l'autorité du peuple, fut regardée à Rome. On n'y conçut de bonnes
espérances pour le succès de cette guerre, que lorsque le soin en fut
confié au consul L. Métellus.[376] A toutes les autres vertus d'un
excellent général il joignait un parfait désintéressement, qualité la
plus essentielle alors contre un ennemi tel que Jugurtha, qui jusque-là,
pour vaincre, avait moins employé l'épée que l'argent. Il trouva
Métellus invincible de ce côté-là comme de tout autre: il fallut donc
payer de sa personne et de son courage, au défaut de cette ressource qui
commença à lui manquer. Aussi fit-il des efforts extraordinaires; et
tout ce qu'on peut attendre de la bravoure, de l'habileté, de
l'attention d'un grand capitaine, à qui le désespoir fournit de
nouvelles forces et de nouvelles lumières, il l'employa dans cette
campagne, mais toujours sans succès, parce qu'il avait affaire à un
consul à qui il n'échappait aucune faute, et qui ne manquait aucune
occasion de prendre avantage sur son ennemi.
[Note 376: «In Numidiam proficiscitur, magnâ spe civium, quum
propter artes bonas, tùm maximè quòd adversùm divitias invictum animum
gerebat.» [c. 43.]]
La grande peine de Jugurtha fut de se mettre à couvert du côté des
traîtres: Depuis qu'il eut su que Bomilcar, en qui il avait une entière
confiance, avait songé à attenter sur sa vie, il n'eut plus un moment de
repos. Il ne trouvait nulle part de sûreté; le jour, la nuit, le
citoyen, l'étranger, tout lui était suspect, tout le faisait trembler;
il ne prenait le sommeil qu'à la dérobée, changeant même souvent de lit
sans garder les bienséances de son rang: quelquefois, s'éveillant en
sursaut, il prenait des armes et jetait de grands cris, tant la crainte
le troublait et l'agitait comme un forcené.
Marius servait en qualité de lieutenant sous Métellus. Dévoré
d'ambition, il travailla d'abord secrètement à le décrier dans l'esprit
des soldats: et, devenu bientôt l'ennemi déclaré et le calomniateur de
son général, il vint à bout, par ces voies indignes, de le supplanter et
de se faire nommer en sa place pour terminer la guerre contre
Jugurtha.[377] Quelque force d'ame qu'eût d'ailleurs Métellus, il fut
abattu par ce coup imprévu, qui lui arracha des larmes et des discours
peu dignes d'un grand homme comme lui. Il y avait en effet dans le
procédé de Marius une noirceur affreuse, qui montre clairement ce que
c'est que l'ambition, et comment elle est capable d'étouffer dans
quiconque s'y livre tout sentiment d'honneur et de probité. Métellus,
ayant pris soin d'éviter la rencontre d'un successeur dont la seule vue
aurait été pour lui un cruel tourment, arriva à Rome, où il fut reçu
avec un applaudissement général.[Marge: AN. M. 3898 ROM. 642.] L'honneur
du triomphe lui fut accordé, et il prit le surnom de _Numidicus_.
[Note 377: «Quibus rebus supra bonum atque honestum perculsus, neque
lacrymas tenere, neque moderari linguam: vir egregius in aliis artibus,
nimis molliter ægritudinem pati.» [c. 81.]]
J'ai cru devoir réserver pour l'histoire romaine le détail des actions
particulières qui se sont passées en Afrique sous Métellus et sous
Marius, dont Salluste nous a laissé un récit fort circonstancié dans son
admirable histoire de Jugurtha. Je me hâte de venir à la fin de cette
guerre.
Jugurtha, dans la déroute de ses affaires, avait eu recours à Bocchus,
roi des Maures, dont il avait épousé la fille. La Mauritanie est un pays
qui s'étend depuis la Numidie jusque par-delà les bords de la mer qui
répondent à l'Espagne. A peine le nom du peuple romain y était-il connu;
et cette nation, de son côté, était absolument inconnue aussi aux
Romains. Jugurtha fit entendre à son beau-père que, s'il laissait
subjuguer la Numidie, son pays aurait sans doute le même sort, d'autant
plus que les Romains, ennemis déclarés de la royauté, semblaient avoir
juré la ruine de tous les trônes. Il engagea donc Bocchus à entrer en
ligue avec lui contre eux, et il en reçut à différentes reprises des
secours fort considérables.
Cette liaison qui, de part et d'autre, n'était fondée que sur l'intérêt,
n'avait jamais été bien ferme entre eux. Une dernière défaite de
Jugurtha acheva d'en rompre tous les noeuds. Bocchus conçut le noir
dessein de livrer son gendre aux Romains. Dans cette vue, il avait écrit
à Marius de lui envoyer un homme de confiance. Sylla lui parut fort
propre pour cette négociation. C'était un jeune officier d'un rare
mérite, qui servait sous lui en qualité de questeur. Il ne craignit
point de se mettre à la discrétion du barbare, et il y alla. Quand il
fut arrivé, Bocchus, qui, selon le génie de la nation, ne se piquait pas
beaucoup de fidélité, et qui de moment à autre changeait de dessein,
délibère s'il ne le livrerait pas lui-même à Jugurtha. Il demeura
long-temps dans cette incertitude, combattu en lui-même par des pensées
toutes contraires; et le changement subit qu'on voyait sur son visage,
dans son air, dans tout son maintien, marquait assez ce qui se passait
dans son esprit. Enfin, revenant à son premier dessein, il fit ses
conditions avec Sylla, et lui remit entre les mains Jugurtha, qui fut
conduit aussitôt à Marius.
[Marge: Plut. in vit. Marii. [c. 10]] [378]Sylla, dit Plutarque, se
conduisit dans cette occasion en jeune homme avide et altéré de gloire,
dont il commençait tout récemment à goûter la douceur. Au lieu
d'attribuer à son général l'honneur de cet événement, comme son devoir
l'y obligeait, et comme ce doit être une règle inviolable, il s'en
réserva la plus grande partie, et fit faire un anneau qu'il portait
toujours, où il était représenté recevant Jugurtha des mains de Bocchus,
et il affecta dans la suite de s'en servir toujours pour son cachet.
Marius, piqué jusqu'au vif de cette espèce d'insulte, ne la lui pardonna
jamais. Et ce fut là l'origine et la semence de cette haine implacable
qui éclata depuis entre ces deux Romains, et qui coûta tant de sang à la
république.
[Note 378: [Grec: Oia neos philotimos, arti doxês gegeumenos, ouk
êvenke metriôs to eutuchêma.] (PLUT. Præcept. reip. ger. p. 806.)]
[Marge: Plut. ibid. AN. M. 3901 ROM. 645. AV. J. C. 103.] Marius entra
en triomphe dans Rome, faisant voir aux Romains un spectacle qu'ils
avaient de la peine à croire, même en le voyant, Jugurtha captif: cet
ennemi redoutable, pendant la vie duquel on n'avait osé espérer de voir
la fin de cette guerre, tant son courage était mêlé de ruses et de
finesses, et son génie fertile en nouvelles ressources au milieu des
malheurs les plus désespérés. On dit que dans la marche du triomphe il
perdit l'esprit, qu'après la cérémonie il fut mené en prison, et que les
sergents, se hâtant d'avoir sa dépouille, lui déchirèrent toute sa robe,
et lui arrachèrent les deux bouts des oreilles pour avoir les pendants
qu'il y portait. En cet état, il fut jeté tout nu et plein d'effroi dans
une fosse profonde, où il passa six jours entiers à lutter contre la
faim et contre la crainte de la mort, ayant toujours conservé jusqu'au
dernier soupir un désir ardent de la vie: digne fin, ajoute Plutarque,
digne récompense de ses forfaits, s'étant toujours cru tout permis pour
assouvir son ambition, ingratitude, perfidie, noires trahisons, cruautés
sanglantes et barbares.
Juba, roi de Mauritanie, a fait trop d'honneur aux lettres et aux
sciences pour être entièrement omis dans l'histoire de la famille de
Masinissa, dont son père, nommé aussi Juba, était arrière-petit-fils, et
petit-fils de Gulussa. Juba le père se signala dans la guerre, entre
César et Pompée par son attachement inviolable au parti du dernier. Il
se donna la mort après la bataille [Marge: AN. M. 3959 ROM. 703.] de
Thapse, où ses troupes et celles de Scipion furent entièrement défaites.
Juba son fils, encore enfant, fut livré au vainqueur, qui en fit un des
principaux ornements de son triomphe. Il paraît qu'on prit grand soin de
son éducation à Rome, où il acquit des lumières qui dans la suite
l'égalèrent aux plus savants hommes qu'ait jamais eus la Grèce. Il ne
quitta le séjour de cette ville que pour aller prendre possession des
états de son père. Auguste les lui rendit lorsque, par la mort [Marge:
AN. M. 3974 ROM. 719. AV. J. C. 30.] d'Antoine, il se vit le maître
absolu de disposer des provinces de l'empire. Juba, par la douceur de
son règne, gagna le coeur de tous ses sujets. Sensibles à ses bienfaits,
ils le mirent au nombre de leurs dieux. Pausanias [Marge: [Pausan.
Attic. c. 17.]] parle d'une statue que les Athéniens lui avaient érigée.
Il était bien juste qu'une ville de tout temps consacrée aux Muses
donnât des marques publiques de son estime à un roi qui tenait un rang
illustre parmi les savants. Suidas[379] attribue à ce prince plusieurs
ouvrages, dont aujourd'hui il ne nous reste que des fragments. Il avait
écrit[380] de l'histoire d'Arabie, des antiquités d'Assyrie, des
antiquités romaines, de l'histoire des théâtres, de celle de la peinture
et des peintres, de la nature et des propriétés de différents animaux,
de la grammaire, et d'autres matières semblables[381], dont on peut voir
le dénombrement dans la petite dissertation de M. l'abbé Sevin sur la
vie et sur les ouvrages de Juba le jeune, d'où j'ai tiré le peu que j'en
ai dit ici.
[Note 379: In voce [Grec: Iobas].]
[Note 380: Tom. IV des Mémoires de l'Académie des Belles-Lettres, p.
457.]
[Note 381: Il ne faut pas oublier ses Commentaires sur l'Afrique,
tirés principalement des livres carthaginois. (AMM. MARCELL. XII, c.
15.)
Ajoutons, comme un fait important, que ce prince, s'occupant avec ardeur
des progrès de la géographie, avait fait reconnaître par ses vaisseaux
les îles _Fortunées_, actuellement les îles _Canaries_.--L.]
FIN DU TOME PREMIER DE L'HISTOIRE ANCIENNE.
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TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES
DANS LE TOME PREMIER.
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Pages.
Avertissement de l'auteur des observations et
éclaircissements historiques joints à cette édition. V
Éloge de Rollin, par M. Saint-Albin Berville. XIII
Épitre dédicatoire. XXXVII
PRÉFACE.
§ I. Utilité de l'Histoire profane, sur-tout par rapport à
la religion. XLIII
§ II. Observations particulières sur cet ouvrage. LXVI
Avertissements de l'auteur répandus dans l'in-12, en
différents tomes, et réunis ici tous ensemble. LXXVII
Édition des principaux auteurs grecs cités dans l'Hist.
ancienne. XCVII
AVANT-PROPOS.
Origine et progrès de l'établissement des royaumes. 1
LIVRE PREMIER.
HISTOIRE ANCIENNE DES ÉGYPTIENS.
PREMIÈRE PARTIE.
Description de l'Égypte, et de ce qui s'y trouve de plus
remarquable. 7
CHAPITRE PREMIER.
Thébaïde. 9
CHAPITRE II.
Égypte du milieu ou Heptanome. 11
§ I. Obélisques. 13
§ II. Pyramides. 15
§ III. Labyrinthe. 20
§ IV. Lac de Moeris. 21
§ V. Débordement du Nil. 24
1. Sources du Nil. 25
2. Cataractes du Nil. 26
3. Causes du débordement. 28
4. Temps et durée du débordement. 29
5. Mesure du débordement. 31
6. Canaux du Nil. Pompes. P. 33
7. Fécondité causée par le Nil. 35
8. Double spectacle causé par le Nil. 38
9. Canal de communication entre les deux mers par le Nil. 39
CHAPITRE III.
Basse Égypte. 41
SECONDE PARTIE.
Des moeurs et coutumes des Égyptiens. 49
CHAPITRE PREMIER.
De ce qui regarde les rois et le gouvernement. 50
CHAPITRE II.
Des prêtres et de la religion des Égyptiens. 57
§ I. Culte de différentes divinités. 60
§ II. Cérémonies des funérailles. 68
CHAPITRE III.
Des soldats et de la guerre. 72
CHAPITRE IV.
De ce qui regarde les sciences et les arts. 75
CHAPITRE V.
Des laboureurs, des pasteurs, des artisans. 79
CHAPITRE VI.
De la fécondité de l'Égypte. 84
TROISIÈME PARTIE.
Histoire des rois d'Égypte. 92
Rois d'Égypte. 95
LIVRE SECOND.
HISTOIRE DES CARTHAGINOIS.
PREMIÈRE PARTIE.
Caractère, moeurs, religion et gouvernement des
Carthaginois. 141
§ I. Carthage formée sur le modèle de Tyr, dont elle était
une colonie. 141
§ II. Religion des Carthaginois. 143
§ III. Forme du gouvernement de Carthage. 150
Suffètes. 151
Le sénat. 152
Le peuple. 154
Le tribunal des cent. 154
Défauts du gouvernement de Carthage. 156
§ IV. Commerce de Carthage. Première source de ses richesses
et de sa puissance. 159
§ V. Mines d'Espagne. Seconde source des richesses et de la
puissance de Carthage. 161
§ VI. La guerre. 163
§ VII. Les sciences et les arts. 168
§ VIII. Caractère, moeurs, qualités des Carthaginois. 172
SECONDE PARTIE.
Histoire des Carthaginois. 176
CHAPITRE PREMIER.
Fondation de Carthage et ses accroissements jusqu'à la
première guerre punique. 176
Conquêtes des Carthaginois en Afrique. 181
Conquêtes des Carthaginois en Sardaigne, etc. 182
Conquêtes des Carthaginois en Espagne. 183
Conquêtes des Carthaginois en Sicile. 187
CHAPITRE II.
Histoire de Carthage, depuis la première guerre punique
jusqu'à sa destruction. 226
Article I. Première guerre punique. 227
Art. II. Guerre de Libye, ou contre les mercenaires. 254
Art. III. Seconde guerre punique. 269
Causes éloignées et prochaines de la seconde guerre punique. 270
Déclaration de la guerre. 278
Commencement de la seconde guerre punique. 280
Passage du Rhône. 282
Marche qui suivit le passage du Rhône. 284
Passage des Alpes. 288
Entrée dans l'Italie. 293
Combat de cavalerie près du Tésin. 294
Bataille de la Trébie. 298
Bataille de Trasimène. 304
Conduite d'Annibal par rapport à Fabius. 308
État des affaires en Espagne. 314
Bataille de Cannes. 315
Quartier d'hiver passé à Capoue par Annibal. 323
Affaires d'Espagne et de Sardaigne. 327
Mauvais succès d'Annibal. Siéges de Capoue et de Rome. 328
Défaite et mort des deux Scipions en Espagne. 330
Défaite et mort d'Asdrubal. 332
Scipion se rend maître de toute l'Espagne. Il est nommé
consul, et passe en Afrique. Annibal y est rappelé. 336
Entrevue d'Annibal et de Scipion en Afrique suivie du combat. 341
Paix conclue entre les Carthaginois et les Romains. Fin de la
seconde guerre punique. 344
Courte réflexion sur le gouvernement de Carthage au temps de
la seconde guerre punique. 349
Intervalle entre la seconde et la troisième guerre punique. 351
§ I. Suite de l'histoire d'Annibal. 351
Annibal entreprend et vient à bout de réformer à Carthage la
justice et les finances. 352
Retraite et mort d'Annibal. 355
Éloge et caractère d'Annibal. 364
§ II. Différends entre les Carthaginois et Masinissa, roi
de Numidie. 369
Art. IV. Troisième guerre punique. 377
Digression sur les moeurs et le caractère du second Scipion
l'Africain. 407
Histoire de la famille et de la postérité de Masinissa. 416
FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.