[Marge: Polyb. pag. 975. App. pag. 44-46.] Dans de pareilles

conjonctures il n'y a rien de plus cruel qu'une affreuse incertitude,

qui, sans rien montrer en détail, laisse envisager tous les maux. Dès

qu'on sut que la flotte était arrivée à Utique, les députés se rendirent

au camp des Romains, marquant qu'ils venaient au nom de l'état pour

recevoir leurs ordres, auxquels on était prêt à obéir en tout. Le

consul, après avoir loué leur bonne disposition et leur obéissance, leur

ordonna de lui livrer sans fraude et sans délai généralement toutes

leurs armes. Ils y consentirent; mais ils le prièrent de faire réflexion

à quel état il les réduisait, dans un temps où Asdrubal, qui n'était

devenu leur ennemi qu'à cause de leur parfaite soumission aux ordres des

Romains, était presque à leurs portes avec une armée de vingt mille

hommes: on leur répondit que Rome y pourvoirait.

[Marge: App. p. 46.] Cet ordre fut exécuté sur-le-champ. On vit arriver

dans le camp une longue file de chariots chargés de tous les préparatifs

de guerre qui étaient dans Carthage: deux cent mille armures complètes,

un nombre infini de traits et de javelots, deux mille machines propres à

lancer des pierres et des dards. Suivaient les députés de Carthage,

accompagnés de ce que le sénat avait de plus respectables vieillards, et

la religion de prêtres plus vénérables, pour tâcher d'exciter à la

compassion les Romains dans ce moment critique où l'on allait prononcer

leur sentence et décider en dernier lieu de leur sort. Le consul

Censorinus, car ce fut toujours lui qui porta la parole, se leva un

moment à leur arrivée avec quelques témoignages de bonté et de douceur;

puis, reprenant tout-à-coup un air grave et sévère: «Je ne puis pas,

leur dit-il, ne point louer votre promptitude à exécuter les ordres du

sénat. Il m'ordonne de vous déclarer que sa dernière volonté est que

vous sortiez de Carthage, qu'il a résolu de détruire, et que vous

transportiez votre demeure dans quel endroit il vous plaira de votre

domaine, pourvu que ce soit à quatre-vingts stades[339] de la mer!»

[Note 339: Quatre lieues. = 2 lieues 2/3.--L.]

[Marge: App. pag. 46-53.] Quand le consul eut prononcé cet arrêt

foudroyant, ce ne fut qu'un cri lamentable parmi les Carthaginois.

Frappés comme d'un coup de tonnerre qui les étourdit sur-le-champ, ils

ne savaient ni où ils étaient, ni ce qu'ils faisaient. Ils se roulaient

dans la poussière, déchirant leurs habits, et ne s'expliquant que par

des gémissements et des sanglots entrecoupés. Puis, revenus un peu à

eux, ils tendaient leurs mains suppliantes, tantôt vers les dieux,

tantôt vers les Romains, et imploraient leur miséricorde et leur justice

pour un peuple qui allait être réduit au désespoir. Mais, comme tout

était sourd à leurs prières, ils les convertirent bientôt en reproches

et en imprécations, les faisant ressouvenir qu'il y avait des dieux

vengeurs aussi-bien que témoins des crimes et de la perfidie. Les

Romains ne purent refuser des larmes à un spectacle si touchant; mais

leur parti était pris: les députés ne purent même obtenir qu'on sursît

l'exécution de l'ordre jusqu'à ce qu'ils se fussent encore présentés au

sénat pour tâcher d'en obtenir la révocation. Il fallut partir, et

porter la réponse à Carthage.

[Marge: App. pag. 53-54.] On les y attendait avec une impatience et un

tremblement qui ne se peuvent exprimer. Ils eurent bien de la peine à

percer la foule qui s'empressait autour d'eux pour savoir la réponse,

qu'il n'était que trop aisé de lire sur leurs visages. Quand ils furent

arrivés dans le sénat, et qu'ils eurent exposé l'ordre cruel qu'ils

avaient reçu, un cri général apprit au peuple quel était son sort; et

dès ce moment ce ne fut plus dans toute la ville que hurlements, que

désespoir, que rage et que fureur.

Qu'il me soit permis de m'arrêter ici un moment pour faire quelque

attention sur la conduite des Romains. Je ne puis assez regretter que le

fragment de Polybe où cette députation est rapportée finisse précisément

dans l'endroit le plus intéressant de cette histoire; et j'estimerais

beaucoup plus une courte réflexion d'un auteur si judicieux, que les

longues harangues qu'Appien met dans la bouche des députés et dans celle

du consul. Or, je ne puis croire que Polybe, plein de bon sens, de

raison et d'équité comme il était, eût pu approuver, dans l'occasion

dont il s'agit, le procédé des Romains[340]. On n'y reconnaît point, ce

me semble, leur ancien caractère; cette grandeur d'ame, cette noblesse,

cette droiture; cet éloignement déclaré des petites ruses, des

déguisements, des fourberies, qui ne sont point, comme il est dit

quelque part, du génie romain: _minime romanis artibus_. Pourquoi ne

point attaquer les Carthaginois à force ouverte? Pourquoi leur déclarer

nettement par un traité, qui est une chose sacrée, qu'on leur accorde la

liberté et l'usage de leurs lois, en sous-entendant des conditions qui

en sont la ruine entière? Pourquoi cacher, sous la honteuse réticence du

mot de _ville_, dans ce traité, le perfide dessein de détruire Carthage;

comme si, à l'ombre de cette équivoque, ils le pouvaient faire avec

justice? Pourquoi enfin ne leur faire la dernière déclaration qu'après

avoir tiré d'eux, à différentes reprises, leurs ôtages et leurs armes,

c'est-à-dire après les avoir mis absolument hors d'état de leur rien

refuser? N'est-il pas visible que Carthage, après tant de pertes, tant

de défaites, tout affaiblie et épuisée qu'elle est, fait encore trembler

les Romains, et qu'ils ne croient pas la pouvoir dompter par la voie des

armes? Il est bien dangereux d'être assez puissant pour commettre

impunément l'injustice, et pour en espérer même de grands avantages.

L'expérience de tous les empires nous apprend qu'on ne manque guère de

la commettre quand on la croit utile.

[Note 340: Rollin me paraît s'exprimer ici avec trop de réserve: il

n'a pas dépeint sous des couleurs assez noires l'infame conduite des

Romains.--L.]

[Marge: Polyb. l. 13, p. 671, 672.] L'éloge magnifique que Polybe fait

des Achéens est bien éloigné de ce que nous voyons ici. Ces peuples,

dit-il, loin d'employer des ruses et des tromperies à l'égard de leurs

alliés pour augmenter leur puissance, ne croyaient pas même qu'il leur

fût permis d'en user contre leurs ennemis, et ne comptaient pour solide

et glorieuse victoire que celle qui se remporte les armes à la main par

le courage et la bravoure. Il avoue, dans le même endroit, qu'il ne

reste plus chez les Romains que de légères traces de l'ancienne

générosité de leurs pères; et il se croit obligé, dit-il, de faire cette

remarque contre un principe devenu fort commun de son temps parmi ceux

qui étaient chargés du gouvernement, qui croyaient que la bonne foi

n'est point compatible avec la bonne politique, et qu'il est impossible

de réussir dans l'administration des affaires publiques, soit en guerre,

soit en paix, sans employer quelquefois la fraude et la tromperie.

[Marge: App. p. 55. Strab. l. 17, pag. 833.] Je reviens à mon sujet. Les

consuls ne se hâtèrent pas de marcher contre Carthage, ne s'imaginant

pas qu'ils eussent rien à craindre d'une ville désarmée. On y profita de

ce délai pour se mettre en état de défense; car il fut résolu d'un

commun accord de ne point abandonner la ville. On nomma pour général,

au-dehors, Asdrubal, qui était à la tête de vingt mille hommes, vers qui

l'on députa pour le prier d'oublier en faveur de la patrie l'injustice

qu'on lui avait faite par la crainte des Romains: on donna le

commandement des troupes, dans la ville, à un autre Asdrubal, petit-fils

de Masinissa: puis on fabriqua des armes avec une promptitude

incroyable. Les temples, les palais, les places publiques, furent

changés en autant d'ateliers: hommes et femmes y travaillaient jour et

nuit. On faisait chaque jour cent quarante boucliers, trois cents épées,

cinq cents piques ou javelots, mille traits, et un grand nombre de

machines propres à les lancer; et, parce qu'on manquait de matières pour

faire les cordes, les femmes coupèrent leurs cheveux, et en fournirent

abondamment.

[Marge: App. p. 55.] Masinissa était mécontent de ce qu'après qu'il

avait extrêmement affaibli les forces des Carthaginois, les Romains

venaient profiter de sa victoire, sans même qu'ils lui eussent fait part

en aucune sorte de leur dessein; ce qui causa entre eux quelque

refroidissement.

[Marge: Pag. 55-58.] Cependant les consuls s'avancent vers la ville pour

en former le siége. Ils ne s'étaient attendus à rien moins qu'à y

trouver une vigoureuse résistance; et la hardiesse incroyable des

assiégés les jeta dans un grand étonnement. Ce n'étaient que sorties

fréquentes et vives pour repousser les assiégeants, pour brûler les

machines, pour harceler les fourrageurs. Censorinus attaquait la ville

d'un côté, et Manilius de l'autre. Scipion, surnommé depuis

l'_Africain_, servait alors en qualité de tribun, et se distinguait

parmi tous les officiers autant par sa prudence que par sa bravoure. Le

consul sous qui il commandait fit plusieurs fautes pour n'avoir pas

voulu suivre ses avis. Ce jeune officier tira les troupes de plusieurs

mauvais pas où l'imprudence des chefs les avait engagées. Un célèbre

Phaméas, chef de la cavalerie ennemie, qui harcelait sans cesse et

incommodait beaucoup les fourrageurs, n'osait paraître en campagne quand

le tour de Scipion était venu pour les soutenir; tant il savait contenir

ses troupes dans l'ordre, et se poster avantageusement. Une si grande et

si générale réputation lui attira de l'envie; mais, comme il se

conduisait en tout avec beaucoup de modestie et de retenue, elle se

changea bientôt en admiration; de sorte que, quand le sénat envoya des

députés dans le camp pour s'informer de l'état du siége, toute l'armée

se réunit pour lui rendre un témoignage favorable, soldats, officiers,

généraux même, et ce ne fut qu'une voix pour relever le mérite du jeune

Scipion: tant il est important d'amortir, pour parler ainsi, l'éclat

d'une gloire naissante par des manières douces et modestes, et de ne pas

irriter la jalousie par des airs de hauteur et de suffisance, dont

l'effet naturel est de réveiller dans les autres l'amour-propre, et de

rendre la vertu même odieuse.

[Marge: App. p. 63. AN. M. 3857 ROM. 601.] Dans le même temps Masinissa,

se voyant près de mourir, pria Scipion de vouloir bien venir lui rendre

une visite, afin qu'il pût lui mettre en main un plein pouvoir de

disposer comme il le jugerait à propos de son royaume et de ses biens en

faveur des enfants qu'il laissait. Il le trouva mort en arrivant. Ce

prince leur avait commandé en mourant de s'en rapporter pour toutes

choses à ce que réglerait Scipion, qu'il leur laissait pour père et pour

tuteur. Je diffère à parler ailleurs avec plus d'étendue de la famille

et de la postérité de Masinissa, pour ne point interrompre trop

long-temps l'histoire de Carthage.

[Marge: Pag. 65.] L'estime que Phaméas avait conçue pour Scipion

l'engagea à quitter le parti des Carthaginois pour embrasser celui des

Romains. Il vint se rendre à lui avec plus de deux mille cavaliers, et

il fut dans la suite d'un grand secours aux assiégeants.

[Marge: Pag. 66.] Calpurnius Pison, consul, et L. Mancinus son

lieutenant, arrivèrent en Afrique au commencement du printemps. La

campagne se passa sans qu'ils fissent rien de considérable; ils eurent

même du dessous en plusieurs occasions, et ils ne poussèrent que

lentement le siége de Carthage. Les assiégés, au contraire, avaient

repris courage; leurs troupes augmentaient considérablement; ils

faisaient tous les jours de nouveaux alliés. Ils envoyèrent jusque dans

la Macédoine vers le faux Philippe[341], qui se faisait passer pour le

fils de Persée, et qui faisait pour lors la guerre aux Romains,

l'exhortant de la presser vivement, et lui promettant de lui fournir de

l'argent et des vaisseaux.

[Note 341: Andriscus.]

[Marge: App. p. 68.] Ces nouvelles causèrent de l'inquiétude à Rome. On

commença à craindre le succès d'une guerre qui devenait de jour en jour

plus douteuse et plus importante qu'on ne se l'était d'abord imaginé.

Autant qu'on était mécontent de la lenteur des généraux, et qu'on

parlait mal d'eux, autant chacun s'empressait à dire du bien du jeune

Scipion, et à vanter ses rares vertus. Il était venu à Rome pour

demander l'édilité. Dès qu'il parut dans l'assemblée, son nom, son

visage, sa réputation, la croyance commune que les dieux le destinaient

pour terminer la troisième guerre punique, comme le premier Scipion, son

grand-père adoptif, avait terminé la seconde, tout cela frappa

extrêmement le peuple; et, quoique la chose fût contre les lois, et que

par cette raison les anciens s'y opposassent, au lieu de l'édilité qu'il

demandait, le peuple lui donna le consulat, laissant [Marge: AN. M. 3858

ROM. 602.] dormir les lois pour cette année, et voulut qu'il eût

l'Afrique pour département, sans tirer les provinces au sort comme

c'était la coutume, et comme Drusus son collègue demandait qu'on le fît.

[Marge: App. p. 69.] Dès que Scipion eut achevé ses recrues, il partit

pour la Sicile, et arriva bientôt après à Utique. Ce fut fort à propos

pour Mancinus, lieutenant de Pison, qui s'était engagé témérairement

dans un poste où les ennemis le tenaient enfermé, et où ils allaient le

tailler en pièces le matin même, si le nouveau consul, qui apprit en

arrivant le danger où il était, n'eût fait remonter de nuit ses troupes

dans ses vaisseaux, et n'eût volé à son secours.

[Marge: Pag. 70.] Le premier soin de Scipion, à son arrivée, fut de

rétablir parmi les troupes la discipline, qu'il y trouva entièrement

ruinée: nul ordre, nulle subordination, nulle obéissance; on ne songeait

qu'à piller, qu'à faire bonne chère, et qu'à se divertir. Il chassa du

camp toutes les bouches inutiles, régla la qualité des viandes que les

vivandiers pourraient apporter, et n'en voulut point d'autres que de

simples et de militaires, écartant avec soin tout ce qui sentait le luxe

et les délices.

Quand il eut bien établi cette réforme, qui ne lui coûta pas beaucoup de

temps ni de peine, parce qu'il donnait l'exemple aux autres, il compta

pour lors avoir des soldats, et songea sérieusement à pousser le siége.

Ayant fait prendre à ses troupes des haches, des leviers et des

échelles, il les conduisit de nuit, en grand silence, vers une partie de

la ville appelée _Mégare_; et, ayant fait jeter tout d'un coup de grands

cris, il l'attaqua fort vivement. Les ennemis, qui ne s'attendaient pas

à être attaqués de nuit, furent d'abord fort effrayés; mais ils se

défendirent avec beaucoup de courage, et Scipion ne put point escalader

les murs. Mais, ayant aperçu une tour qu'on avait abandonnée, qui était

hors de la ville, fort près des murs, il y envoya un nombre de soldats

hardis et déterminés, qui, par le moyen des pontons, passèrent de la

tour sur les murs, entrèrent dans Mégare, et en brisèrent les portes.

Scipion y entra dans le moment, chassa de ce poste les ennemis, qui,

troublés par cette attaque imprévue, et croyant que toute la ville avait

été prise, s'enfuirent dans la citadelle, et y furent suivis par ces

troupes mêmes qui campaient hors de la ville, qui abandonnèrent leur

camp aux Romains, et crurent devoir aussi se mettre en sûreté.

Avant que de passer outre, je dois donner ici quelque idée de la

situation et de la grandeur de Carthage, [Marge: App. p. 56 et 57.

Strab. l. 17, pag. 832.] qui contenait, au commencement de la guerre

contre les Romains, sept cent mille habitants. Elle était située dans le

fond d'un golfe, environnée de mer en forme d'une presqu'île, dont le

col, c'est-à-dire l'isthme qui la joignait au continent, était large

d'une lieue et un quart (vingt-cinq stades)[342]. La presqu'île avait de

circuit dix-huit lieues (trois cent soixante stades). Du côté de

l'occident il en sortait une longue pointe de terre, large à peu près de

douze toises (un demi stade[343]), qui, s'avançant dans la mer, la

séparait d'avec le marais, et était fermée de tous côtés de rochers et

d'une simple muraille[344]. Du côté du midi et du continent, où était la

citadelle, appelée _Byrsa_, la ville était close d'une triple muraille

haute de trente coudées[345], sans les parapets et les tours qui la

flanquaient tout à l'entour par égales distances, éloignées l'une de

l'autre de quatre-vingts toises. Chaque tour avait quatre étages: les

murailles n'en avaient que deux; elles étaient voûtées, et dans le bas

il y avait des étables pour mettre trois cents éléphants, avec les

choses nécessaires pour leur subsistance, et des écuries au-dessus pour

quatre mille chevaux, et les greniers pour leur nourriture. Il s'y

trouvait aussi de quoi y loger vingt mille fantassins et quatre mille

cavaliers. Enfin tout cet appareil de guerre était renfermé dans les

seules murailles[346]. Il n'y avait qu'un seul endroit de la ville dont

les murs fussent faibles et bas; c'était un angle négligé, qui

commençait à la pointe de terre dont nous avons parlé, et continuait

jusqu'aux ports, qui étaient du côté du couchant. Il y en avait deux qui

se communiquaient l'un à l'autre, mais qui n'avaient qu'une seule

entrée, large de soixante-dix pieds[347], et fermée avec des chaînes. Le

premier était pour les marchands, où l'on trouvait plusieurs et diverses

demeures pour les matelots; l'autre était le port intérieur pour les

navires de guerre, au milieu duquel on voyait une île, nommée

_Cothon_[348], bordée, aussi-bien que le port, de grands quais, mais où

il y avait des loges séparées pour mettre à couvert deux cent vingt

navires, et des magasins au-dessus, où l'on gardait tout ce qui est

nécessaire à l'armement et à l'équipement des vaisseaux. L'entrée de

chacune de ces loges, destinées à retirer les vaisseaux, était ornée de

deux colonnes de marbre d'ouvrage ionique: de sorte que tant le port que

l'île représentaient des deux côtés deux magnifiques galeries. Dans

cette île était le palais de l'amiral; et, comme elle était vis-à-vis de

l'entrée du port, il pouvait de là découvrir tout ce qui se passait dans

la mer, sans que de la mer on pût rien voir de ce qui se faisait dans

l'intérieur du port. Les marchands de même n'avaient aucune vue sur les

vaisseaux de guerre, les deux ports étant séparés par une double

muraille; et il y avait dans chacun une porte particulière pour entrer

dans la ville, sans passer par l'autre port. On peut donc distinguer

trois parties dans [Marge: Boch. in Phal. p. 512.] Carthage: le port,

qui était double, appelé quelquefois _Cothon_, à cause de la petite île

de ce nom; la citadelle, appelée _Byrsa_; la ville proprement dite, où

demeuraient les habitants, qui environnait la citadelle, et était nommée

_Mégara_.

[Note 342: 25 stades, selon Appien (_Bell. pun._ § 95) et Polybe (I,

c. 73, § 5); mais Strabon dit 60 stades (XVII, p. 832). Au lieu de 360

stades, mesure que cet auteur donne à la circonférence de la presqu'île,

Tite-Live ne lui donne que 23 milles, qui font 184 stades (TIT.-LIV.

_Épit. lib._ LI), ou la moitié environ: comme les mesures de Strabon

sont ici le double environ de celles des autres auteurs, il est

vraisemblable que cette différence provient de ce qu'elles sont

exprimées dans un stade dont le module était de moitié plus court.

D'après cette hypothèse, prenant les mesures de Tite-Live, de Polybe et

d'Appien pour base, on trouve que Carthage avait 6 lieues 4/10 de tour;

et que la largeur de l'isthme était de 5/6 de lieue.--L.]

[Note 343: Un demi-stade équivaut à 92 mètres ou 47 toises; et non

pas à _douze_ toises.--L.]

[Note 344: Le texte que Rollin avait sous les yeux est altéré; il y

existe une lacune que M. Schweighæuser a très-bien remplie: [Grec:

tainia stenê kai epimêkês, êmistadiou malista to platos, epi dusmas

echôrei, mesê limnês te kai tês Thalassês....... haplô teichei

perikrêmna onta] (_Bell. pun._ § 95). Cet habile éditeur propose de

lire: [Grec: kai periteteichisto tês poleôs ta men pros Thalassês haplô

teichei perikrêmna onta], c. à. d. «la partie qui regarde la mer était

entourée d'un mur simple, parce que des escarpements la bordaient de

toutes parts.»--L.]

[Note 345: C. à. d. 13 mètres 83 centim.--L.]

[Note 346: Le texte dit à 2 plèthres de distance les unes des

autres, ou un tiers de stade, c'est 61 mètr. 7, ou un peu plus de 32

toises.--L.]

[Note 347: 21 mètr. 56.--L.]

[Note 348: J'ai dressé un plan de ce port _Cothon_, pour la

traduction de Strabon (T. V, p. 473). J'y renvoie.--L.]

[Marge: App. p. 72.] Asdrubal[349], au point du jour, voyant la honteuse

déroute de ses troupes, pour se venger des Romains, et en même temps

pour ôter aux habitants toute espérance d'accommodement et de pardon,

fit avancer sur le mur tout ce qu'il avait de prisonniers romains, en

sorte qu'ils fussent à portée d'être vus de toute l'armée. Là, il n'y

eut point de supplices qu'il ne leur fît souffrir: on leur crevait les

yeux; on leur coupait le nez, les oreilles, les doigts; on leur

arrachait toute la peau de dessus le corps avec des peignes de fer; et,

après les avoir ainsi tourmentés, on les précipitait du haut des murs en

bas. Un traitement si cruel fit horreur aux Carthaginois; mais il ne les

épargnait pas eux-mêmes, et il fit égorger plusieurs des sénateurs qui

osèrent s'opposer à sa tyrannie.

[Note 349: C'est celui qui commandait hors de la ville, et qui,

ayant fait périr un autre Asdrubal, petit-fils de Masinissa, s'était

fait donner le commandement dans la ville même.--L.]

[Marge: Pag. 73.] Scipion, se voyant maître absolu de l'isthme, brûla le

camp que les ennemis avaient abandonné, et en construisit un nouveau

pour ses troupes. Il était de forme carrée, environné de grands et de

profonds retranchements armés de bonnes palissades. Du côté des

Carthaginois il éleva un mur haut de douze pieds, flanqué, d'espace en

espace, de tours et de redoutes; et sur la tour qui était au milieu s'en

élevait une autre de bois fort haute, d'où l'on découvrait tout ce qui

se passait dans la ville. Ce mur occupait toute la largeur de l'isthme,

c'est-à-dire vingt-cinq stades[350]. Les ennemis, qui étaient à portée

du trait, firent tous leurs efforts pour empêcher cet ouvrage; mais,

comme toute l'armée y travaillait sans relâche jour et nuit, il fut

achevé en vingt-quatre jours. Scipion en tira un double avantage:

premièrement, parce que ses troupes étaient logées plus sûrement et plus

commodément; en second lieu, parce qu'il coupa par ce moyen les vivres

aux assiégés, à qui l'on n'en pouvait plus porter que par mer, ce qui

souffrait de très-grandes difficultés, tant à cause que la mer de ce

côté-là est souvent orageuse, que par la garde exacte que faisait la

flotte romaine. Et ce fut là une des principales causes de la famine qui

se fit bientôt sentir dans la ville. D'ailleurs Asdrubal ne distribuait

le blé qui lui arrivait qu'aux trente mille hommes de troupes qui

servaient sous lui, se mettant peu en peine du reste de la multitude.

[Note 350: Une lieue et un quart. = Voyez la note, p. 393.--L.]

[Marge: App. p. 74.] Pour leur couper encore davantage les vivres,

Scipion entreprit de fermer l'entrée du port par une levée qui

commençait à cette langue de terre dont nous avons parlé, laquelle était

assez près du port. L'entreprise d'abord parut folle aux assiégés, et

ils insultaient aux travailleurs; mais, quand ils virent que l'ouvrage

avançait extraordinairement chaque jour, ils commencèrent véritablement

à craindre, et songèrent à prendre des mesures pour le rendre inutile:

femmes et enfants, tout le monde se mit à travailler; mais avec un tel

secret, que Scipion ne put jamais rien apprendre par les prisonniers de

guerre, qui rapportaient seulement qu'on entendait beaucoup de bruit

dans le port, mais sans qu'on sût pourquoi. Enfin, tout étant prêt, les

Carthaginois ouvrirent tout d'un coup une nouvelle entrée d'un autre

côté du port, et parurent en mer [Marge: [Strab. XVII, p. 833.]] avec

une flotte assez nombreuse, qu'ils venaient tout récemment de construire

des vieux matériaux qui se trouvèrent dans les magasins. On convient

que, s'ils avaient été sur-le-champ attaquer la flotte romaine, ils s'en

seraient infailliblement rendus maîtres, parce que, comme on ne

s'attendait à rien de tel, et que tout le monde était occupé ailleurs,

ils l'auraient trouvée sans rameurs, sans soldats, sans officiers; mais,

dit l'historien, il était arrêté que Carthage serait détruite: ils se

contentèrent donc de faire comme une insulte et une bravade aux Romains,

et rentrèrent dans le port.

Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1 · 第 34 / 37 段