[Marge: Liv. lib. 29, n. 29-34.] Masinissa, ayant perdu son père, se

trouva plusieurs fois réduit à la dernière extrémité, chassé de son

royaume par un usurpateur, poursuivi vivement par Syphax, près à chaque

moment de tomber entre les mains de ses ennemis, sans troupes, sans

argent, sans ressources. Il était alors allié des Romains et ami de

Scipion, avec qui il avait eu une entrevue en Espagne. Ses malheurs ne

lui laissèrent pas le moyen d'amener de grands secours à ce général.

Quand Lélius arriva en Afrique, Masinissa alla le joindre avec une

petite troupe de cavaliers, et depuis ce temps-là il demeura toujours

inviolablement attaché au parti des Romains. Syphax, au contraire, ayant

épousé la fameuse Sophonisbe, [Marge: Liv. lib. 29, n. 23.] fille

d'Asdrubal, passa dans celui des Carthaginois.

[Marge: Lib. 30, n. 11 et 12.] Le sort des deux princes changea encore

une fois, mais sans retour. Syphax perd une grande bataille, et tombe

vivant entre les mains de l'ennemi. Masinissa, vainqueur, attaque Cirta,

capitale de son royaume, et s'en rend maître; mais il y trouve un danger

plus grand que dans le combat, Sophonisbe, aux attraits et aux caresses

de laquelle il ne peut résister. Pour la mettre en sûreté, il l'épouse;

mais il est bientôt obligé, pour présent nuptial, de lui envoyer du

poison, n'imaginant point d'autre voie de lui tenir sa parole et de la

soustraire au pouvoir des Romains[330].

[Note 330: On trouve beaucoup plus de détails sur ces événements,

dans l'histoire romaine de Rollin.--L.]

[Marge: Lib. 30, n. 44.] C'était une faute considérable en elle-même, et

qui d'ailleurs ne pouvait pas manquer de déplaire extrêmement à une

nation fort jalouse de son autorité. Ce jeune prince la répara

avantageusement par les services signalés qu'il rendit depuis à Scipion.

Nous avons dit qu'après la défaite et la prise de Syphax il fut mis en

possession du royaume de ce prince, et que les Carthaginois furent

obligés de lui restituer tout ce qui lui appartenait. C'est ce qui donna

lieu aux contestations dont il nous reste à parler.

[Marge: Liv. lib. 34, n. 62.] Un territoire situé vers le bord de la

mer, près de la petite Syrte, en fut le sujet: c'était un pays

très-fertile et très-riche; la preuve en est, que la seule ville de

Leptis, qui y était située, payait chaque jour aux Carthaginois pour

tribut un talent[331], c'est-à-dire mille écus. Masinissa s'était emparé

d'une partie de ce territoire. De part et d'autre on envoya des députés

à Rome, qui plaidèrent chacun leur cause dans le sénat. On jugea à

propos d'envoyer sur les lieux Scipion l'Africain et deux autres

commissaires pour examiner l'affaire; ils revinrent sans avoir prononcé

de jugement, et laissèrent tout en suspens. Peut-être agirent-ils ainsi

par ordre du sénat; et c'était secrètement favoriser Masinissa, qui

était en possession du territoire.

[Note 331: C'est par an 1,980,000 francs.--L.]

[Marge: Liv. lib. 40, n. 17. AN. M. 3823 ROM. 567.] Dix ans après, de

nouveaux commissaires, nommés pour examiner la même affaire, en usèrent

comme les premiers, et ne décidèrent rien.

[Marge: Liv. lib. 42, n. 23 et 24. AN. M. 3833 ROM. 577.] Après un

pareil espace de temps, les Carthaginois portèrent encore leurs plaintes

devant le sénat, mais avec beaucoup plus de force qu'auparavant. Ils

représentèrent qu'outre les terres dont il s'était agi d'abord,

Masinissa, dans les deux années précédentes, avait usurpé sur eux plus

de soixante-dix places ou châteaux; qu'ils avaient les mains liées par

l'article du dernier traité, qui leur défendait de faire la guerre à

aucun des alliés du peuple romain; qu'ils ne pouvaient plus soutenir la

fierté, l'avarice, la cruauté de ce prince; qu'ils étaient envoyés pour

demander au peuple romain qu'il lui plût d'ordonner de trois choses

l'une: ou que l'affaire serait examinée et jugée dans le sénat; ou qu'il

leur serait permis de repousser la force par la force, et de se défendre

par la voie des armes; ou que, si la faveur l'emportait sur la justice,

il plût au peuple romain de marquer une fois pour toutes ce qu'il

voulait qui fût donné à Masinissa des terres qui appartenaient aux

Carthaginois; qu'au moins ils sauraient désormais à quoi s'en tenir, et

que le peuple romain garderait quelque mesure à leur égard, au lieu que

ce prince ne mettrait d'autres bornes à ses prétentions que son

insatiable avidité. Les députés finirent par demander que si, depuis la

conclusion de la paix, les Romains avaient quelque faute à leur

reprocher, ils la punissent par eux-mêmes plutôt que de les abandonner à

la discrétion d'un prince qui leur rendait et la liberté et la vie

insupportables. Après ce discours, pénétrés de douleur, et versant des

larmes en abondance, ils se prosternèrent par terre; spectacle qui

toucha de compassion tous les assistants, et rendit Masinissa

extrêmement odieux. On demanda à Gulussa son fils, qui était présent, ce

qu'il avait à répliquer. Il répondit que le roi son père ne lui avait

donné aucune instruction, ne sachant pas qu'on dût l'accuser; qu'il

priait les Romains de faire réflexion que ce qui lui attirait la haine

de Carthage, était l'inviolable fidélité qu'il avait toujours gardée à

leur égard. Le sénat, après les avoir entendus, répondit qu'il était

disposé à rendre à chacun d'eux la justice qui leur était due; que

Gulussa eût à partir sur-le-champ pour avertir Masinissa d'envoyer au

plus tôt des députés avec ceux de Carthage; que les Romains feraient

pour lui tout ce qui dépendrait d'eux, mais sans faire tort aux autres;

qu'il était juste de s'en tenir aux anciennes bornes, et que l'intention

du peuple romain n'était pas que pendant la paix on enlevât par violence

aux Carthaginois les terres et les villes qui leur avaient été laissées

par le traité. On les renvoya ainsi de part et d'autre, après leur avoir

fait les présents ordinaires.

[Marge: Polyb. Pag. 951.] Tout cela n'était que des paroles. Il est

visible qu'à Rome on ne se mettait point du tout en peine de satisfaire

les Carthaginois ni de leur rendre justice, et qu'on y traînait exprès

cette affaire en longueur, pour laisser à Masinissa le temps de

s'affermir dans ses usurpations et d'affaiblir ses ennemis.

[Marge: App. de bel. pun. p. 37. AN M. 3848 ROM. 592.] On ordonna une

nouvelle députation pour aller sur les lieux faire de nouvelles

enquêtes. Caton était du nombre des commissaires. Quand ils furent

arrivés, ils demandèrent aux parties si elles voulaient s'en rapporter à

leur arbitrage. Masinissa y consentit volontiers. Les Carthaginois

répondirent qu'ils avaient une règle fixe à laquelle ils s'en tenaient,

qui était le traité conclu par Scipion, et demandèrent à être jugés en

rigueur: on ne put donc rien décider. Les députés visitèrent tout le

pays, qu'ils trouvèrent en fort bon état, sur-tout la ville de Carthage;

et ils furent étonnés de la voir, si peu de temps après le malheur qui

lui était arrivé, rétablie au point de grandeur et de puissance où elle

était. A leur retour, ils ne manquèrent pas d'en rendre compte au sénat,

déclarant que Rome ne serait jamais en sûreté tant que Carthage

subsisterait; et depuis ce temps-là, sur quelque affaire qu'on délibérât

dans le sénat, Caton ajoutait dans son avis, _et je conclus de plus

qu'il faut détruire Carthage_; sans que ce grave sénateur se mît en

peine de prouver que les seuls ombrages de la puissance d'un voisin

soient des titres suffisants pour détruire une ville contre la foi des

traités. Scipion Nasica pensait, au contraire, que la ruine de cette

ville entraînerait celle de la république, parce que Rome, n'ayant plus

de rivale à craindre, quitterait ses anciennes moeurs, et

s'abandonnerait absolument au luxe et aux délices, qui sont la peste

certaine des états les plus florissants.

[Marge: App. de bel. pun. p. 38.] Cependant la division se mit dans

Carthage. La faction populaire, étant devenue supérieure à celle des

grands et des sénateurs, exila quarante citoyens, et fit prêter serment

au peuple que jamais il ne souffrirait qu'on parlât de rappeler les

exilés. Ceux-ci se retirèrent chez Masinissa, qui envoya à Carthage deux

de ses fils, Gulussa et Micipsa, pour solliciter leur rétablissement. On

leur ferma les portes de la ville; et l'un d'eux même fut vivement

poursuivi par Amilcar, l'un des généraux de la république. Nouveau sujet

de guerre: on lève une armée de part et d'autre. La bataille se donne.

Scipion le jeune, qui depuis ruina Carthage, en fut spectateur. Il était

venu vers Masinissa de la part de Lucullus, qui faisait la guerre en

Espagne, et sous qui il servait, pour lui demander des éléphants.

Pendant tout le combat il se tint sur le haut d'une colline qui était

tout près du lieu où il se donnait. Il fut étonné de voir Masinissa, âgé

pour lors de plus de quatre-vingts ans, monté à cru sur un cheval, selon

la coutume du pays, donner partout des ordres comme un jeune officier,

et soutenir les fatigues les plus dures. Le combat fut très-opiniâtre,

et dura depuis le matin jusqu'à la nuit: mais enfin les Carthaginois

plièrent. Scipion disait dans la suite qu'il avait assisté à bien des

batailles, mais que nulle ne lui avait fait tant de plaisir que

celle-ci, où, tranquille et de sang-froid, il avait vu plus de cent

mille hommes en venir ensemble aux mains, et se disputer long-temps la

victoire. Et, comme il était fort versé dans la lecture d'Homère, il

ajoutait que jusqu'à son temps il n'avait été donné qu'à Jupiter et à

Neptune de jouir d'un pareil spectacle, lorsque l'un du haut du mont

Ida, l'autre du haut de la Samothrace, avaient eu le plaisir de voir

[Marge: [Hom. Iliad. XIII, V. 12.]] un combat entre les Grecs et les

Troyens. Je ne sais si la vue de cent mille hommes qui s'entre-coupent

la gorge cause une joie bien pure, ni si cette joie peut subsister avec

le sentiment d'humanité qui nous est naturel.

[Marge: App. de bell. pun. p. 40.] Les Carthaginois, après le combat,

prièrent Scipion de vouloir bien terminer leurs disputes avec Masinissa.

Il écouta les deux parties. Les premiers consentaient à céder le

territoire d'Emporium[332], qui avait fait le premier sujet du procès; à

payer actuellement à Masinissa deux cents talents d'argent, et à y en

ajouter dans la suite huit cents[333], en différents termes dont on

conviendrait: mais, comme Masinissa demandait le rétablissement des

exilés, les Carthaginois n'ayant point voulu écouter cette proposition,

on se sépara sans rien conclure. Scipion, après avoir fait ses

compliments et ses remercîments à Masinissa, partit avec les éléphants

qu'il y était venu chercher.

[Note 332: D'après la manière dont Rollin s'exprime ici, il

semblerait qu'_Emporium_ était une ville. On appelait _Emporium_ ou

plutôt _Emporia_ ([Grec: Ta Emporia]) une région d'Afrique, située le

long de la petite Syrte, et d'une extrême fertilité, dont _Leptis_ était

la ville la plus considérable. (V. POLYB. I, c. 82, III, c. 23; LIV.

XXXIV, c. 62, XXIX, c. 25; APPIAN. _Bell. Pun._ c. 72.) V. plus haut ce

qui a été dit de _Leptis_, p. 371, 372.--L.]

[Note 333: C'est-à-dire 1,100,000 francs, et 4,400,000 francs.--L.]

[Marge: App. de bell. pun. p. 40.] Le roi, depuis le combat, tenait le

camp des ennemis enfermé sur une colline, où il ne pouvait leur arriver

ni vivres ni troupes. Sur ces entrefaites arrivent des députés de Rome.

Ils avaient ordre, en cas que Masinissa eût eu du dessous, de terminer

l'affaire; autrement, de ne rien décider, et de donner de bonnes

espérances au roi: et c'est ce dernier parti qu'ils suivirent. Cependant

la famine augmentait tous les jours dans le camp des ennemis; et, pour

surcroît de malheur, la peste s'y joignit et fit un horrible ravage.

Réduits à la dernière extrémité, ils se rendirent, avec promesse de

livrer à Masinissa les transfuges, de lui payer cinq mille talents

d'argent[334] dans l'espace de cinquante années, et de rétablir les

exilés malgré le serment qu'ils avaient fait au contraire. Les soldats

furent tous passés sous le joug, et renvoyés chacun avec un habit

seulement. Gulussa, pour se venger du mauvais traitement que nous avons

dit auparavant qu'il avait reçu, envoya contre eux un corps de

cavalerie, dont ils ne purent ni éviter l'attaque, ni soutenir le choc,

dans l'état de faiblesse où ils étaient. Ainsi de cinquante-huit mille

hommes il en retourna fort peu à Carthage.

[Note 334: C'est-à-dire 27,500,000 francs.--L.]

TROISIÈME GUERRE PUNIQUE.

[Marge: AN. M. 3855 CARTH. 697. ROM. 599. AV. J.C. 149.] La troisième

guerre punique, moins considérable que les deux premières par le nombre

et la grandeur des combats, et par la durée, qui ne fut guère que de

quatre ans, le fut beaucoup plus par le succès et l'événement,

puisqu'elle se termina par la ruine et la destruction de Carthage.

[Marge: App. p. 41, 42.] Cette ville sentit bien, depuis sa dernière

défaite, ce qu'elle avait à craindre des Romains, en qui elle avait

toujours remarqué beaucoup de mauvaise volonté toutes les fois qu'elle

s'était adressée à eux dans ses démêlés avec Masinissa. Pour en prévenir

l'effet, les Carthaginois déclarèrent, par un décret du sénat, Asdrubal

et Carthalon, qui avaient été, l'un général de l'armée, l'autre[335]

commandant des troupes auxiliaires, coupables de crime d'état, comme

étant les auteurs de la guerre contre le roi de Numidie; puis ils

députèrent à Rome pour savoir ce qu'on pensait et ce qu'on souhaitait

d'eux. On leur répondit froidement que c'était au sénat et au peuple de

Carthage à voir quelle satisfaction ils devaient aux Romains.

[Note 335: Les troupes étrangères avaient chacune des chefs de leur

nation, qui, tous ensemble, étaient commandés par un officier

carthaginois qu'Appien appelle [Grec: boêtharchos.]]

N'ayant pu tirer d'autre réponse ni d'autre éclaircissement par une

seconde députation, ils entrèrent dans une grande inquiétude; et, saisis

d'une vive crainte par le souvenir des maux passés, ils croyaient déjà

voir l'ennemi à leurs portes, et se représentaient toutes les suites

funestes d'un long siége et d'une ville prise d'assaut.

[Marge: Plut. in vit. Cat. p. 352.] Cependant à Rome on délibérait dans

le sénat sur le parti que devait prendre la république; et les disputes

entre Caton l'ancien et Scipion Nasica, qui pensaient tout différemment

sur ce sujet, se renouvelèrent. Le premier, à son retour d'Afrique,

avait déjà représenté vivement qu'il avait trouvé Carthage, non dans

l'état où les Romains la croyaient, épuisée d'hommes et de biens,

affaiblie et humiliée; mais au contraire remplie d'une florissante

jeunesse, d'une quantité immense d'or et d'argent, d'un prodigieux amas

de toutes sortes d'armes, et d'un riche appareil de guerre; et si fière

et si pleine de confiance dans tous ces grands préparatifs, qu'il n'y

avait rien de si haut à quoi elle ne portât son ambition et ses

espérances. On dit même qu'après avoir tenu ce discours il jeta au

milieu du sénat des figues d'Afrique qu'il avait dans le pan de sa robe;

et que, comme les [Marge: Plin. lib. 15, cap. 18.] sénateurs en

admiraient la beauté et la grosseur, il leur dit: _Sachez qu'il n'y a

que trois jours que ces fruits ont été cueillis. Telle est la distance

qui nous sépare de l'ennemi_.

[Marge: Plut. in vit. Caton. p. 352] Caton et Nasica avaient tous deux

leurs raisons pour opiner comme ils faisaient. Nasica, voyant que le

peuple était d'une insolence qui lui faisait commettre toutes sortes

d'excès; qu'enflé d'orgueil par ses prospérités, il ne pouvait plus être

retenu par le sénat même, et que sa puissance était parvenue à un point,

qu'il était en état d'entraîner par force la ville dans tous les partis

qu'il voudrait embrasser; Nasica, dis-je, dans cette vue, voulait lui

laisser la crainte de Carthage comme un frein, pour modérer et réprimer

son audace; car il pensait que les Carthaginois étaient trop faibles

pour subjuguer les Romains, et qu'ils étaient aussi trop forts pour en

être méprisés. Caton, de son côté, trouvait que, par rapport à un peuple

devenu fier et insolent par ses victoires, et qu'une licence sans bornes

précipitait dans toutes sortes d'égarements, il n'y avait rien de plus

dangereux que de lui laisser pour rivale et pour ennemie une ville

jusque-là toujours puissante, mais devenue par ses malheurs mêmes plus

sage et plus précautionnée que jamais, et de ne pas lui ôter entièrement

toute crainte du dehors lorsqu'il avait au-dedans tous les moyens de se

porter aux derniers excès.

Mettant à part pour un moment les lois de l'équité, je laisse au lecteur

à décider qui de ces deux grands hommes pensait plus juste selon les

règles d'une politique éclairée, et par rapport aux véritables intérêts

de l'état. Ce qui est certain, c'est que tous les[336] historiens ont

remarqué que, depuis la destruction de Carthage, le changement de

conduite et de gouvernement fut sensible à Rome; que ce ne fut plus

timidement et comme à la dérobée que le vice s'y glissa, mais qu'il leva

la tête, et saisit avec une rapidité étonnante tous les ordres de la

république, et qu'on se livra sans réserve, et sans plus garder de

mesures, au luxe et aux délices, qui ne manquèrent pas, comme cela est

inévitable, d'entraîner la ruine de l'état. «[337]Le premier Scipion,

dit Paterculus en parlant des Romains, avait jeté les fondements de leur

grandeur future; le dernier, par ses conquêtes, ouvrit la porte à toutes

sortes de dérèglements et de dissolutions. Depuis que Carthage, qui

tenait Rome en haleine en lui disputant l'empire, eut été entièrement

détruite, la décadence des moeurs n'alla plus lentement, ni par degrés,

mais fut prompte et précipitée.»

[Note 336: «Ubi Carthago, et æmula imperii romani, ab stirpe

interiit.... fortuna sævire ac miscere omnia coepit.» (SALLUST. _in

bell. Catil._) [c. 10.]]

[Note 337: «Potentiæ Romanorum prior Scipio viam aperuerat; luxuriæ

posterior aperuit. Quippè remoto Carthaginis metu, sublatàque imperii

æmulà; non gradu, sed præcipiti cursu a virtute descitum, ad vitia

transcursum.» (VELL. PATERC. lib. 2, cap. 1.)]

[Marge: App. p. 42.] Quoi qu'il en soit, il fut résolu dans le sénat

qu'on déclarerait la guerre aux Carthaginois: et les raisons ou les

prétextes qu'on en apporta furent que, contre la teneur du traité, ils

avaient conservé des vaisseaux, conduit une armée hors de leurs terres

contre un prince allié de Rome, dont ils avaient maltraité le fils dans

le temps même qu'il avait avec lui un ambassadeur romain.

«Ante Carthaginem deletam, populus et senatus romanus placide modestèque

inter se rempublicam tractabant... metus hostilis in bonis artibus

civitatem retinebat; sed ubi formido illa mentibus decessit, ilicet ea,

quæ secundæ res amant, lascivia atque superbia incessère.» (Id. _in

bell. Jugurth._) [c. 41.]

[Marge: App. bell. pun. pag. 42. AN. M. 3856 ROM. 600.] Un événement,

que le hasard fit tomber heureusement dans le temps qu'on délibérait sur

l'affaire de Carthage, contribua sans doute beaucoup à faire prendre

cette résolution. Ce fut l'arrivée des députés d'Utique, qui venaient se

mettre, eux, leurs biens, leurs terres et leur ville, entre les mains

des Romains. Rien ne pouvait arriver plus à propos. Utique était la

seconde place d'Afrique, fort riche et fort opulente, qui avait un port

également spacieux et commode, qui n'était éloignée de Carthage que de

soixante stades[338], et qui pouvait servir de place d'armes pour

l'attaquer. On n'hésita plus pour-lors, et la guerre fut déclarée dans

les formes. On pressa les deux consuls de partir le plus promptement

qu'il serait possible: c'étaient M. Manilius et L. Marcius Censorinus.

Ils reçurent du sénat un ordre secret de ne terminer la guerre que par

la destruction de Carthage. Ils partirent aussitôt, et s'arrêtèrent à

Lilybée en Sicile. La flotte était considérable; elle portait

quatre-vingt mille hommes d'infanterie, et environ quatre mille de

cavalerie.

[Note 338: Trois lieues. = Deux lieues.--L.]

[Marge: Polyb. excerpt. légat. pag. 972.] Carthage ne savait point

encore ce qui avait été résolu à Rome. La réponse que les députés en

avaient rapportée n'avait servi qu'à y augmenter le trouble et

l'inquiétude. C'était aux Carthaginois, leur avait-on dit, à voir par où

ils pouvaient satisfaire les Romains. Il ne savaient quel parti prendre.

Enfin ils envoient encore de nouveaux députés, mais avec plein pouvoir

de faire tout ce qu'ils jugeront à propos, et même (à quoi ils n'avaient

jamais pu se résoudre dans les guerres précédentes) de déclarer que les

Carthaginois s'abandonnaient, eux et tout ce qui leur appartenait, à la

discrétion des Romains. C'était, selon la force de cette formule, _se

suaque eorum arbitrio permittere_, les rendre maîtres absolus de leur

sort, et se reconnaître pour leurs vassaux. Ils n'attendaient point

cependant un grand succès de cette démarche, quelque humiliante qu'elle

fût pour eux, parce que ceux d'Utique, les ayant prévenus, leur avaient

enlevé le mérite d'une prompte et volontaire soumission.

En arrivant à Rome, les députés apprirent que la guerre était déclarée,

et que l'armée était partie. Rome avait dépêché un courrier à Carthage,

qui y porta le décret du sénat, et déclara en même temps que la flotte

était en mer. Ils n'eurent donc pas à délibérer, et se remirent, eux et

tout ce qui leur appartenait, entre les mains des Romains. En

conséquence de cette démarche, il leur fut répondu que, parce qu'enfin

ils avaient pris le bon parti, le sénat leur accordait la liberté,

l'usage de leurs lois, toutes leurs terres, et tous les autres biens que

possédaient, soit les particuliers, soit la république, à condition que,

dans l'espace de trente jours, ils enverraient en ôtage à Lilybée trois

cents des jeunes gens les plus qualifiés de la ville, et qu'ils feraient

ce que leur ordonneraient les consuls. Ce dernier mot les jeta dans une

étrange inquiétude: mais le trouble où ils étaient ne leur permit pas de

rien répliquer, ni de demander aucune explication; et ç'aurait été bien

inutilement. Ils partirent donc pour Carthage, et y rendirent compte de

leur députation.

[Marge: Polyb. excerp. legat. pag. 972.] Tous les articles du traité

étaient affligeants: mais le silence gardé sur les villes, dont il

n'était point fait mention dans le dénombrement, de ce que Rome voulait

bien leur laisser, les inquiéta extrêmement. Cependant il ne leur

restait autre chose à faire que d'obéir: après les pertes anciennes et

récentes qu'ils avaient faites, ils n'étaient pas en état de tenir tête

à un tel ennemi, eux qui n'avaient pu résister à Masinissa; troupes,

vivres, vaisseaux, alliés, tout leur manquait, l'espérance et le courage

encore plus que tout le reste.

Ils ne crurent pas devoir attendre l'expiration du terme de trente jours

qui leur avait été accordé: mais, pour tâcher de fléchir l'ennemi par la

promptitude de leur obéissance, quoique pourtant ils n'osassent pas s'en

flatter, ils firent partir sur-le-champ les ôtages; c'était l'élite et

toute l'espérance des plus nobles familles de Carthage. Jamais spectacle

ne fut plus touchant: on n'entendait que cris, on ne voyait que pleurs.

Tout retentissait de gémissements et de lamentations; sur-tout les mères

éplorées, toutes baignées de larmes, s'arrachaient les cheveux, se

frappaient la poitrine, et, comme forcenées par la douleur et le

désespoir, jetaient des hurlements capables de toucher les coeurs les

plus durs. Ce fut encore tout autre chose dans le moment fatal de la

séparation, lorsque, après les avoir conduits jusqu'au bord du vaisseau,

elles leur faisaient les derniers adieux, ne comptant plus les revoir

jamais, les baignaient de leurs larmes, ne se lassaient point de les

embrasser, les tenaient étroitement serrés entre leurs bras sans pouvoir

consentir à leur départ, en sorte qu'il fallut les leur arracher par

force, ce qui était plus dur pour elles que si on leur eût arraché leurs

propres entrailles. Quand ils furent arrivés en Sicile, on fit passer

les ôtages à Rome; et les consuls dirent aux députés que, quand il

seraient à Utique, ils leur feraient savoir les ordres de la république.

Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1 · 第 33 / 37 段