pour-lors, et qu'il ne cessa de lui donner dans la suite, fut de porter
la guerre dans l'Italie, qui ne pouvait être vaincue que dans l'Italie
même. Il demandait cent vaisseaux, avec onze ou douze mille hommes de
débarquement, et s'offrait de commander la flotte, de passer en Afrique
pour engager les Carthaginois à entrer dans cette guerre, et d'aller
ensuite faire une descente en Italie pendant que le roi demeurerait en
Grèce avec son armée, se tenant toujours prêt à passer en Italie
lorsqu'il en serait temps. C'était l'unique parti qu'il y eût à prendre,
et le roi d'abord goûta fort cet avis.
[Marge: _Ibid._ n. 61.] Annibal crut devoir prévenir et préparer les
amis qu'il avait à Carthage pour les mieux faire entrer dans ses
desseins. Outre que des lettres sont peu sûres, elles ne peuvent
s'expliquer suffisamment, ni entrer dans un assez grand détail. Il
envoie donc un homme de confiance, et lui donne ses instructions. A
peine est-il arrivé à Carthage, qu'on se doute du sujet qui l'y amène.
On l'épie, on le fait suivre, et enfin on donne des ordres pour
l'arrêter; mais il les prévient, et se sauve de nuit, après avoir fait
afficher en plusieurs endroits des placards où il déclarait nettement le
sujet de son voyage. Le sénat, sur-le-champ, donna avis aux Romains de
ce qui s'était passé.
[Marge: Liv. lib. 35, n. 14.] Villius, l'un des députés qui avaient été
envoyés [Marge: Polyb. l. 3, p. 166 et 167. AN. M. 3813 ROM. 557.] en
Asie pour s'informer sur les lieux de l'état des affaires, et pour
découvrir, s'ils pouvaient, quels étaient les desseins d'Antiochus,
rencontra Annibal à Ephèse. Il eut avec lui plusieurs entretiens, lui
rendit plusieurs visites, et affecta de lui témoigner par-tout une
considération particulière. Sa principale vue était de diminuer son
crédit auprès du roi en le lui rendant suspect: et en effet il y
réussit.
[Marge: Liv. lib. 35, n. 14. Plut. in vit. Flamin. etc.] Il y a quelques
auteurs qui assurent que Scipion était de cette ambassade, et qui
rapportent même l'entretien qu'il eut avec Annibal. Ils disent que, le
Romain lui ayant demandé qui il croyait avoir été le plus grand de tous
les capitaines, il répondit que c'était Alexandre-le-Grand, parce
qu'avec une poignée de Macédoniens il avait défait des armées
innombrables, et porté ses conquêtes dans des pays si éloignés, qu'à
peine paraissait-il possible d'y aller même en voyageant. Interrogé
ensuite à qui il donnait le second rang, il dit que c'était à Pyrrhus;
que ce prince avait été le premier qui avait, enseigné à camper
avantageusement; que personne n'avait jamais mieux su choisir ses postes
ni ranger, ses troupes; qu'il avait eu une dextérité merveilleuse pour
se concilier l'amitié des peuples, jusque-là que ceux d'Italie auraient
mieux aimé l'avoir pour maître, tout étranger qu'il était, que les
Romains, établis depuis si long-temps dans le pays. Scipion continuant à
l'interroger pour savoir qui il mettait le troisième, il ne fit point de
difficulté de se donner cette place à lui-même. Scipion ne put
s'empêcher de rire: «Et que feriez-vous donc, lui dit-il, si vous
m'aviez vaincu? Je me mettrais, reprit Annibal, au-dessus d'Alexandre,
de Pyrrhus, et de tous les généraux qui ont jamais été.»
Scipion ne fut pas insensible à une flatterie si délicate et si fine, à
laquelle il ne s'attendait pas, et qui, le mettant hors de pair,
semblait insinuer que nul capitaine ne méritait d'entrer en parallèle
avec lui. [Marge: Plut. in Pyrrho, pag. 687.] La réponse dans Plutarque
est moins spirituelle et moins vraisemblable. Annibal met au premier
rang Pyrrhus, au second Scipion, et ne se donne à lui-même que la
troisième place.
[Marge: Liv. lib. 35, n. 19.] Annibal, s'étant aperçu du refroidissement
d'Antiochus pour lui, depuis les entretiens qu'il avait eus avec
Villius, ou avec Scipion, dissimula quelque temps, et ferma les yeux;
mais enfin il jugea plus à propos d'avoir un éclaircissement avec le
roi, et de s'expliquer nettement avec lui. «Ma haine contre les Romains,
lui dit-il, est connue de tout le monde. Je m'y suis engagé par serment
dès ma plus tendre enfance. C'est cette haine qui a armé mes mains
contre eux pendant trente-six ans. C'est elle qui, pendant la paix, m'a
fait chasser de ma patrie, et qui m'a obligé de venir chercher un asyle
dans vos états. Toujours conduit et animé par cette haine, si je vois
ici mes espérances frustrées, j'irai par toute la terre chercher et
susciter des ennemis aux Romains. Je les hais, et je les haïrai toujours
mortellement: ils me haïssent de même. Tant que vous serez déterminé à
leur faire la guerre, vous pouvez mettre Annibal au nombre de vos
meilleurs amis. Si d'autres raisons vous font penser à la paix, je vous
le déclare une fois pour toutes, cherchez d'autres conseils que les
miens.» Un tel discours, qui partait du coeur, et dont la sincérité se
faisait sentir, toucha le roi, et parut dissiper tous ses soupçons. Il
résolut de lui donner le commandement d'une partie de sa flotte.
[Marge: Liv. lib. 35, n. 32 et 43.] Mais quels ravages ne fait point la
flatterie dans la cour et dans l'esprit des princes! On représenta à
celui-ci qu'il n'était pas de sa prudence de se fier à Annibal; que
c'était un exilé et un Carthaginois, à qui sa fortune ou son génie
pouvaient suggérer dans un même jour mille projets différents; que
d'ailleurs cette réputation même qu'il avait acquise dans la guerre, et
qui faisait comme son apanage, était trop grande pour un simple
lieutenant; que le roi devait être seul chef, seul général; qu'il devait
seul attirer sur lui les yeux et l'attention; au lieu que, si Annibal
était employé, cet étranger aurait seul la gloire de tous les heureux
succès. [322]Il n'y a point, dit Tite-Live, d'esprits plus susceptibles
de jalousie que ceux qui n'ont point un mérite égal à leur naissance et
à leur rang; parce qu'alors tout mérite leur devient odieux, par cette
raison seule qu'il leur est étranger. Cela parut bien clairement dans
cette occasion. On avait su prendre Antiochus par son faible. Un
sentiment de basse jalousie, qui est la marque et le défaut des petits
esprits, étouffa en lui toute autre pensée et toute autre réflexion. Il
ne fit plus aucun cas ni aucun usage d'Annibal. Le succès vengea bien
celui-ci, et montra quel malheur c'est pour un prince d'ouvrir son coeur
à l'envie, et ses oreilles aux discours empoisonnés des flatteurs.
[Note 322: «Nulla ingenia tam prona ad invidiam sunt, quàm eorum qui
genus ac fortunam suam animis non æquant: quia virtutem et bonum alienum
oderunt.» Il semble qu'on pourrait lire, _ut bonum alienum_.]
[Marge: Liv. lib. 36, n. 7.] Dans un conseil qui se tint quelque temps
après, où Annibal avait été appelé pour la forme, lorsque son rang de
parler fut venu, il s'appliqua sur-tout à prouver qu'il fallait, à
quelque prix que ce fût, engager dans l'alliance d'Antiochus Philippe et
la Macédoine, ce qui n'était pas si difficile qu'on se l'imaginait.
«Pour la manière de faire la guerre, dit-il, je m'en tiens toujours à
mon premier sentiment; et, si l'on m'avait cru d'abord, on entendrait
dire maintenant que la Toscane et la Ligurie sont en feu, et, ce qui
fait la terreur des Romains, qu'Annibal est en Italie. Quand je ne
serais pas fort habile pour le reste, j'ai dû certainement apprendre par
mes bons et mes mauvais succès comment il leur faut faire la guerre. Je
ne puis que vous donner mes conseils et vous offrir mes services.
Puissent les dieux faire réussir le parti que vous prendrez, quel qu'il
soit!» On applaudit à Annibal, mais on n'exécuta rien de ce qu'il avait
proposé.
[Marge: Liv. lib. 36. n. 41.] Antiochus, trompé et endormi par ses
flatteurs, demeurait tranquille à Éphèse après avoir été chassé de la
Grèce par les Romains, ne pouvant s'imaginer que ceux-ci songeassent à
le venir attaquer dans son propre pays. Annibal, qui pour-lors était
rentré en faveur, lui répétait sans cesse qu'au premier jour il verrait
la guerre en Asie et l'ennemi à ses portes; qu'il fallait qu'il se
résolût ou à renoncer à son empire, ou à tenir tête à un peuple qui
voulait se rendre maître de toute la terre. Ces discours réveillèrent un
peu le roi de son assoupissement. Il fit quelques légers efforts; mais,
comme dans sa conduite il n'y avait rien de suivi, après plusieurs
pertes considérables, la guerre se termina par une paix honteuse, dont
une des conditions fut qu'il livrerait Annibal aux Romains. Celui-ci ne
lui en laissa pas le temps, et se retira d'abord dans l'île de Crète
pour y délibérer sur le parti qu'il aurait à prendre.
[Marge: Corn. Nep. in Annib., c. 9 et 10. Justin. l. 32, cap. 4.] Les
richesses qu'il avait emportées avec lui, et dont on eut quelque
connaissance dans l'île, pensèrent l'y faire périr. Les ruses ne
manquaient pas à Annibal. Il en fit usage ici pour sauver ses trésors et
pour se sauver lui-même. Il remplit plusieurs vases de plomb fondu,
couvrant seulement la surface d'or et d'argent, et il les mit en dépôt
dans le temple de Diane en présence des Crétois, à la bonne foi desquels
il confiait toutes ses richesses. On fit bonne garde depuis ce temps-là
autour du temple, et on laissa une entière liberté à Annibal, de qui
l'on croyait tenir les trésors. [Marge: AN. M. 3820 ROM. 564.] Il les
avait cachés dans des statues d'airain creuses qu'il portait toujours
avec lui. Ayant trouvé un moment favorable, il partit, et alla chercher
un asyle chez Prusias, roi de Bithynie.
[Marge: Corn. Nep. ibid. cap. 10 et 11. Justin. l. 33, cap. 4.] Il
paraît qu'il fit quelque séjour dans la cour de ce prince, qui entra
bientôt en guerre contre Eumène, roi de Pergame, ami déclaré des
Romains. Annibal fit remporter aux troupes de Prusias plusieurs
victoires, tant sur terre que sur mer.
[Marge: Justin. l. 32, cap. 4. Corn. Nep. in vit. Annib.] Il employa un
stratagème assez extraordinaire dans un combat naval. La flotte des
ennemis étant plus nombreuse que la sienne, il appela à son secours la
ruse. Il fit enfermer dans des pots de terre toutes sortes de serpents,
et donna ordre de jeter ces pots dans les vaisseaux des ennemis. Son
principal dessein était de faire périr Eumène. Il fallait s'assurer du
vaisseau qu'il montait. Annibal le découvrit en dépêchant une chaloupe
sous prétexte de lui porter une lettre. Après cela il commanda aux
officiers de ses vaisseaux de s'attacher principalement à celui
d'Eumène. Ils le firent, et ils l'auraient pris, s'il ne s'était retiré
à force de voiles. Les autres vaisseaux de Pergame se battirent
vigoureusement jusqu'à ce qu'on y eut jeté les pots de terre. D'abord
ils n'avaient fait qu'en rire, surpris qu'on employât contre eux de
telles armes; mais, quand ils se virent environnés des serpents qui
sortaient de ces pots cassés, la frayeur les saisit, ils se retirèrent
en désordre, et cédèrent la victoire à l'ennemi.
[Marge: Liv. lib. 39 n. 51. AN. M. 3822 ROM. 566.] Des services si
importants semblaient assurer pour toujours à Annibal un asyle chez ce
roi. Mais les Romains ne l'y laissèrent pas en repos, et députèrent
Quintius Flaminius[323] vers ce roi, pour se plaindre de ce qu'il lui
donnait une retraite. Il ne fut pas difficile à Annibal de deviner le
sujet de cette ambassade, et il n'attendit pas qu'on le livrât à ses
ennemis. D'abord il essaya de se sauver par la fuite; mais il s'aperçut
que les sept issues cachées qu'il avait fait faire à son palais étaient
occupées par les soldats de Prusias, qui voulait faire sa cour aux
Romains, en trahissant son hôte. Il se fit donc apporter le poison qu'il
gardait depuis longtemps pour s'en servir dans l'occasion, et le tenant
entre ses mains: «Délivrons, dit-il, le peuple romain d'une inquiétude
qui le tourmente depuis long-temps, puisqu'il n'a pas la patience
d'attendre la mort d'un vieillard. La victoire que remporte Flaminius
sur un homme désarmé et trahi ne lui fera pas beaucoup d'honneur. Ce
jour seul fait voir combien les Romains ont dégénéré. Leurs pères
avertirent Pyrrhus de se garder d'un traître qui voulait l'empoisonner,
et cela dans le temps que ce prince leur faisait la guerre dans le coeur
de l'Italie: et ceux-ci ont envoyé un homme consulaire pour engager
Prusias à faire mourir par un crime abominable son ami et son hôte.»
Après avoir fait des imprécations contre Prusias, et invoqué contre lui
les dieux protecteurs et vengeurs des droits sacrés de l'hospitalité, il
avala le poison, et mourut âgé de soixante-dix ans.
[Note 323: Son vrai nom est _Flamininus_; ce point sera discuté dans
les notes sur l'Histoire Romaine.--L.]
Cette année fut célèbre par la mort de trois grands hommes, Annibal,
Philopémen et Scipion, qui eurent cela de commun, qu'ils terminèrent
tous trois leur vie hors de leur patrie, par un genre de mort qui
répondait peu à la gloire de leurs actions. Les deux premiers périrent
par le poison, Annibal ayant été trahi par son hôte, et Philopémen fait
prisonnier dans un combat par les Messéniens, et ensuite jeté dans un
cachot, où on le força de prendre du poison. Pour Scipion, il se
condamna lui-même à un exil volontaire, pour éviter une accusation
injuste qu'on lui intentait à Rome; et il y mourut dans une sorte
d'obscurité.
_Éloge et caractère d'Annibal._
Ce serait ici le lieu de représenter les excellentes qualités d'Annibal,
qui a fait tant d'honneur à Carthage; [Marge: 2e vol. de la man.
d'étud.] mais, comme j'ai tâché ailleurs d'en marquer le caractère et
d'en donner une juste idée en le comparant avec Scipion, je ne crois pas
devoir beaucoup m'étendre sur son éloge.
Les personnes destinées à la profession des armes ne peuvent trop
étudier ce grand homme, que les connaisseurs regardent comme le
capitaine le plus accompli presque en tout genre, qui ait jamais été.
Dans l'espace de dix-sept ans que dura la guerre, on ne lui reproche que
deux fautes[324]: la première, de n'avoir pas, aussitôt après la
bataille de Cannes, mené ses troupes victorieuses vers Rome pour en
former le siége; la seconde, d'avoir laissé amollir leur courage dans
les quartiers d'hiver qu'il leur fit prendre à Capoue: fautes qui
montrent seulement que, les grands hommes ne le sont pas en tout:
[Marge: Quintil.] _summi enim sunt, homines tamen_; et qui peut-être
même peuvent être excusées en partie.
[Note 324: Ici Rollin contredit ce qu'il avait avancé plus haut (p.
121) pour justifier Annibal de ces deux prétendues fautes.--L.]
Mais, pour ce peu de fautes, que d'éminentes qualités dans Annibal!
quelle étendue de vues et de desseins, même dès sa plus tendre jeunesse!
quelle grandeur d'ame! quelle intrépidité! quelle présence d'esprit dans
le feu même de l'action, pour savoir profiter de tout! quelle dextérité
à manier les esprits, en sorte que parmi tant de nations différentes,
qui manquaient souvent de vivres et d'argent, il n'y eut jamais aucune
sédition dans son camp, ni contre lui, ni contre aucun de ses généraux!
quelle équité, quelle modération dut-il faire paraître à l'égard des
nouveaux alliés, pour être venu à bout de les tenir inviolablement
attachés à son service, quoiqu'il fût obligé de leur faire porter
presque tout le poids de la guerre par les séjours de son armée, et par
les contributions qu'il en tirait! Enfin quelle fécondité de ressources
pour soutenir si long-temps la guerre dans un pays éloigné, malgré une
puissante faction domestique, qui lui refusait tout et le traversait en
tout! On peut dire que, pendant le cours d'une si longue guerre, Annibal
parut seul le soutien de l'état, et l'ame de tout l'empire des
Carthaginois, qui ne purent jamais croire qu'ils étaient vaincus,
jusqu'à ce qu'Annibal leur eût avoué lui-même qu'il l'était.
Ce ne serait pas bien connaître Annibal, que de ne le considérer qu'à la
tête des armées. Ce que l'histoire nous apprend des intelligences
secrètes qu'il entretenait avec Philippe, roi de Macédoine; des sages
conseils qu'il donna à Antiochus, roi de Syrie; de la double réforme
qu'il mit à Carthage dans l'administration des finances et dans celle de
la justice, montre qu'il était un grand homme d'état en toutes manières.
Son génie supérieur et universel lui faisait embrasser toutes les
parties du gouvernement, et ses talents naturels le rendaient capable
d'en remplir avec gloire toutes les fonctions. Il était aussi grand
politique que grand guerrier, aussi propre aux emplois civils qu'aux
militaires; en un mot, il réunissait les différents mérites de toutes
les professions, de l'épée, de la robe, et des finances.
Il n'était pas même sans érudition[325]; et, tout occupé qu'il fut des
travaux militaires et d'une infinité de guerres, qu'il eut à soutenir,
il trouva des moments pour cultiver les lettres. Plusieurs reparties
spirituelles d'Annibal, que l'histoire nous a conservées, marquent qu'il
avait un fonds d'esprit excellent; et il le perfectionna par la
meilleure éducation qu'on pouvait recevoir dans ce temps, et dans une
république telle qu'était celle de Carthage. Il parlait passablement le
grec, et avait même écrit quelques livres en cette langue. Il avait eu
pour maître un Lacédémonien nommé _Sosile_, qui l'accompagna toujours
dans ses expéditions guerrières, aussi-bien que Philénius, autre
Lacédémonien[326]: ils travaillaient tous deux à l'histoire de ce grand
capitaine.
[Note 325: «Atque hic tantus vir, tantisque bellis districtus,
nonnihil temporis tribuit litteris, etc.» (CORN. NEP. _in vit. Annib._
cap. 13.)]
[Note 326: _Philænius_, dans Cornélius Népos et Cicéron (_Divin._ I,
c. 49); _Philinus_, dans Polybe et Diodore. Il était d'Agrigente
(DIODOR. SIC. XXIII, _eclog._ VIII) et non de Lacédémone, comme le dit
Rollin; trompé peut-être par ces mots de Cornélius Népos,... _Philænius
et Sosilus Lacedæmonius_, où il aura lu, par mégarde, _Lacedæmonii_ (_in
Annib._ c. 13, § 3). Le jugement de Polybe n'est pas très-favorable à ce
Philinus (III, c. 14).--L.]
Pour ce qui regarde la religion et les moeurs, il n'était point
tout-à-fait tel que Tite-Live nous le [Marge: Lib. 21, n. 4.]
représente, d'une cruauté inhumaine, d'une perfidie plus que
carthaginoise; sans respect pour la vérité, pour la probité, pour la
sainteté du serment; sans crainte des dieux, sans religion. _Inhumana
crudelitas, perfidia plus quàm punica: nihil veri, nihil sancti, nullus
deûm metus, nullum jusjurandum, nulla religio[327]._ [Marge: Excerpt. è
Polyb. p. 33.] Polybe dit qu'il rejeta avec horreur une proposition
cruelle qu'on lui fit avant son entrée en Italie, qui était de manger de
la chair humaine, parce que les vivres lui manquaient. [Marge: Excerpt.
è Diod. p. 282. Liv. lib. 15, n. 17.] Quelques années après, loin de
sévir, comme on l'y exhortait, contre le cadavre de Sempronius Gracchus,
que Magon lui avait envoyé, il lui fit rendre les derniers honneurs à la
vue de toute son armée. [Marge: Lib. 32. c. 4.] Nous l'avons vu en
plusieurs occasions marquer un grand respect pour les dieux, et Justin,
qui écrivait d'après un auteur[328] bien digne de foi, remarque qu'il
fit toujours paraître beaucoup de sagesse et de modération parmi le
grand nombre de femmes qu'il fit prisonnières pendant le cours d'une si
longue guerre; en sorte qu'on n'aurait pas cru qu'il fût né en Afrique,
où l'incontinence était le vice du pays et de la nation: _pudicitiamque
eum tantam inter tot captivas habuisse, ut in Africâ natum quivis
negaret_.
[Note 327: La passion perce dans tout ce que Tite-Live a écrit
d'Annibal et des Carthaginois.--L.]
[Note 328: Trogue Pompée.]
Son désintéressement, au milieu de tant d'occasions de s'enrichir par
les dépouilles des villes qu'il prenait et des peuples qu'il domptait,
nous marque qu'il savait le véritable usage qu'un général doit faire des
richesses, qui est de gagner le coeur des soldats, et de s'attacher les
alliés en faisant à propos des largesses, et n'épargnant point les
récompenses: qualité bien importante pour un commandant, et qui n'est
pas commune. Annibal ne se servait de l'argent que pour acheter les
succès, bien persuadé qu'un homme qui est à la tête des affaires trouve
tout le reste dans la gloire de réussir.
[329]Il mena toujours une vie dure et sobre, même en temps de paix, et
au milieu de Carthage, lorsqu'il y occupait la première dignité, où
l'histoire remarque qu'il ne mangeait jamais couché sur un lit, comme
c'était la coutume, et qu'il ne buvait que fort peu de vin. Une vie si
réglée et si uniforme est un grand exemple pour nos guerriers, qui
mettent souvent parmi les privilèges de la guerre, et parmi les devoirs
des officiers, de faire bonne chère et de vivre dans les délices.
[Note 329: «Cibi potionisque desiderio naturali, non voluptate,
modus finitus.» (LIV. lib. 21, n. 4.)
«Constat Annibalem, nec tùm quum romano tonantem bello Italia
contremuit, nec quum reversus Carthaginem summum imperium tenuit, aut
cubantem coenasse, aut plus quàm sextario vini induisisse.» (JUSTIN.
lib. 32, cap. 4.)]
Je ne prétends pas cependant justifier pleinement Annibal de tous les
reproches qu'on lui a faits. Au milieu de ces grandes qualités que nous
avons rapportées, on ne peut dissimuler qu'il lui restait quelque chose
du caractère et des vices de sa nation, et qu'il y a dans sa vie des
actions et des circonstances qu'il serait difficile d'excuser. Polybe
remarque qu'il était [Marge: Excerpt. è Polyb. p. 34 et 37.] accusé
d'avarice à Carthage, et de cruauté à Rome: il ajoute en même temps que
les sentiments étaient partagés sur son sujet; et il ne serait pas
étonnant que les ennemis qu'il s'était faits dans l'une et dans l'autre
de ces villes eussent répandu des bruits contraires à sa réputation. En
supposant même que les faits qu'on lui impute fussent vrais, Polybe est
porté à croire qu'ils venaient moins de son naturel et de son fonds que
de la difficulté des temps et des affaires pendant une longue et pénible
guerre, et de la complaisance qu'il était forcé d'avoir pour des
officiers-généraux, qui étaient absolument nécessaires à l'exécution de
ses entreprises, et qu'il ne pouvait pas toujours contenir, non plus que
les soldats qui servaient sous eux.
§ II. _Différends entre les Carthaginois et Masinissa, roi de Numidie._
Entre les conditions de la paix accordée aux Carthaginois, il y en avait
une qui portait qu'ils rendraient à Masinissa toutes les terres et les
villes qui lui avaient appartenu avant la guerre; et d'ailleurs Scipion,
pour récompenser le zèle et la fidélité qu'il avait fait paraître à
l'égard du peuple romain, avait ajouté à son domaine tout ce qui était
de celui de Syphax. Ce présent fut dans la suite une source de disputes
et de divisions entre les Carthaginois et les Numides.
Ces deux princes, Syphax et Masinissa, régnaient tous deux en Numidie,
mais sur différents peuples. Ceux qui obéissaient au premier
s'appelaient _Massæsyli_, et avaient pour capitale Cirta; les autres se
nommaient _Massyli_; les uns et les autres sont plus connus sous le nom
de _Numides_, qui leur est commun. [Marge: Æneid. lib. 4, v. 41. [V. pl.
haut, p. 296.]] Leur principale force était la cavalerie. Ils se
tenaient à cru sur les chevaux; plusieurs même les conduisaient sans
bride, d'où vient que Virgile les appelle _Numidæ infreni_.
[Marge: Liv. lib. 24, n. 48 et 49.] Au commencement de la seconde guerre
punique, Syphax s'était rangé du côté des Romains. Gala, père de
Masinissa, pour prévenir les progrès d'un voisin si puissant, crut
devoir embrasser le parti des Carthaginois, et envoya contre lui une
armée nombreuse sous la conduite de son fils, âgé seulement alors de
dix-sept ans. Syphax, vaincu dans une bataille où l'on dit qu'il y eut
trente mille hommes de tués, se sauva en Mauritanie; mais dans la suite
les choses changèrent bien de face.