[Marge: Liv. lib. 34, n. 60.] Le premier conseil qu'Annibal lui donna

pour-lors, et qu'il ne cessa de lui donner dans la suite, fut de porter

la guerre dans l'Italie, qui ne pouvait être vaincue que dans l'Italie

même. Il demandait cent vaisseaux, avec onze ou douze mille hommes de

débarquement, et s'offrait de commander la flotte, de passer en Afrique

pour engager les Carthaginois à entrer dans cette guerre, et d'aller

ensuite faire une descente en Italie pendant que le roi demeurerait en

Grèce avec son armée, se tenant toujours prêt à passer en Italie

lorsqu'il en serait temps. C'était l'unique parti qu'il y eût à prendre,

et le roi d'abord goûta fort cet avis.

[Marge: _Ibid._ n. 61.] Annibal crut devoir prévenir et préparer les

amis qu'il avait à Carthage pour les mieux faire entrer dans ses

desseins. Outre que des lettres sont peu sûres, elles ne peuvent

s'expliquer suffisamment, ni entrer dans un assez grand détail. Il

envoie donc un homme de confiance, et lui donne ses instructions. A

peine est-il arrivé à Carthage, qu'on se doute du sujet qui l'y amène.

On l'épie, on le fait suivre, et enfin on donne des ordres pour

l'arrêter; mais il les prévient, et se sauve de nuit, après avoir fait

afficher en plusieurs endroits des placards où il déclarait nettement le

sujet de son voyage. Le sénat, sur-le-champ, donna avis aux Romains de

ce qui s'était passé.

[Marge: Liv. lib. 35, n. 14.] Villius, l'un des députés qui avaient été

envoyés [Marge: Polyb. l. 3, p. 166 et 167. AN. M. 3813 ROM. 557.] en

Asie pour s'informer sur les lieux de l'état des affaires, et pour

découvrir, s'ils pouvaient, quels étaient les desseins d'Antiochus,

rencontra Annibal à Ephèse. Il eut avec lui plusieurs entretiens, lui

rendit plusieurs visites, et affecta de lui témoigner par-tout une

considération particulière. Sa principale vue était de diminuer son

crédit auprès du roi en le lui rendant suspect: et en effet il y

réussit.

[Marge: Liv. lib. 35, n. 14. Plut. in vit. Flamin. etc.] Il y a quelques

auteurs qui assurent que Scipion était de cette ambassade, et qui

rapportent même l'entretien qu'il eut avec Annibal. Ils disent que, le

Romain lui ayant demandé qui il croyait avoir été le plus grand de tous

les capitaines, il répondit que c'était Alexandre-le-Grand, parce

qu'avec une poignée de Macédoniens il avait défait des armées

innombrables, et porté ses conquêtes dans des pays si éloignés, qu'à

peine paraissait-il possible d'y aller même en voyageant. Interrogé

ensuite à qui il donnait le second rang, il dit que c'était à Pyrrhus;

que ce prince avait été le premier qui avait, enseigné à camper

avantageusement; que personne n'avait jamais mieux su choisir ses postes

ni ranger, ses troupes; qu'il avait eu une dextérité merveilleuse pour

se concilier l'amitié des peuples, jusque-là que ceux d'Italie auraient

mieux aimé l'avoir pour maître, tout étranger qu'il était, que les

Romains, établis depuis si long-temps dans le pays. Scipion continuant à

l'interroger pour savoir qui il mettait le troisième, il ne fit point de

difficulté de se donner cette place à lui-même. Scipion ne put

s'empêcher de rire: «Et que feriez-vous donc, lui dit-il, si vous

m'aviez vaincu? Je me mettrais, reprit Annibal, au-dessus d'Alexandre,

de Pyrrhus, et de tous les généraux qui ont jamais été.»

Scipion ne fut pas insensible à une flatterie si délicate et si fine, à

laquelle il ne s'attendait pas, et qui, le mettant hors de pair,

semblait insinuer que nul capitaine ne méritait d'entrer en parallèle

avec lui. [Marge: Plut. in Pyrrho, pag. 687.] La réponse dans Plutarque

est moins spirituelle et moins vraisemblable. Annibal met au premier

rang Pyrrhus, au second Scipion, et ne se donne à lui-même que la

troisième place.

[Marge: Liv. lib. 35, n. 19.] Annibal, s'étant aperçu du refroidissement

d'Antiochus pour lui, depuis les entretiens qu'il avait eus avec

Villius, ou avec Scipion, dissimula quelque temps, et ferma les yeux;

mais enfin il jugea plus à propos d'avoir un éclaircissement avec le

roi, et de s'expliquer nettement avec lui. «Ma haine contre les Romains,

lui dit-il, est connue de tout le monde. Je m'y suis engagé par serment

dès ma plus tendre enfance. C'est cette haine qui a armé mes mains

contre eux pendant trente-six ans. C'est elle qui, pendant la paix, m'a

fait chasser de ma patrie, et qui m'a obligé de venir chercher un asyle

dans vos états. Toujours conduit et animé par cette haine, si je vois

ici mes espérances frustrées, j'irai par toute la terre chercher et

susciter des ennemis aux Romains. Je les hais, et je les haïrai toujours

mortellement: ils me haïssent de même. Tant que vous serez déterminé à

leur faire la guerre, vous pouvez mettre Annibal au nombre de vos

meilleurs amis. Si d'autres raisons vous font penser à la paix, je vous

le déclare une fois pour toutes, cherchez d'autres conseils que les

miens.» Un tel discours, qui partait du coeur, et dont la sincérité se

faisait sentir, toucha le roi, et parut dissiper tous ses soupçons. Il

résolut de lui donner le commandement d'une partie de sa flotte.

[Marge: Liv. lib. 35, n. 32 et 43.] Mais quels ravages ne fait point la

flatterie dans la cour et dans l'esprit des princes! On représenta à

celui-ci qu'il n'était pas de sa prudence de se fier à Annibal; que

c'était un exilé et un Carthaginois, à qui sa fortune ou son génie

pouvaient suggérer dans un même jour mille projets différents; que

d'ailleurs cette réputation même qu'il avait acquise dans la guerre, et

qui faisait comme son apanage, était trop grande pour un simple

lieutenant; que le roi devait être seul chef, seul général; qu'il devait

seul attirer sur lui les yeux et l'attention; au lieu que, si Annibal

était employé, cet étranger aurait seul la gloire de tous les heureux

succès. [322]Il n'y a point, dit Tite-Live, d'esprits plus susceptibles

de jalousie que ceux qui n'ont point un mérite égal à leur naissance et

à leur rang; parce qu'alors tout mérite leur devient odieux, par cette

raison seule qu'il leur est étranger. Cela parut bien clairement dans

cette occasion. On avait su prendre Antiochus par son faible. Un

sentiment de basse jalousie, qui est la marque et le défaut des petits

esprits, étouffa en lui toute autre pensée et toute autre réflexion. Il

ne fit plus aucun cas ni aucun usage d'Annibal. Le succès vengea bien

celui-ci, et montra quel malheur c'est pour un prince d'ouvrir son coeur

à l'envie, et ses oreilles aux discours empoisonnés des flatteurs.

[Note 322: «Nulla ingenia tam prona ad invidiam sunt, quàm eorum qui

genus ac fortunam suam animis non æquant: quia virtutem et bonum alienum

oderunt.» Il semble qu'on pourrait lire, _ut bonum alienum_.]

[Marge: Liv. lib. 36, n. 7.] Dans un conseil qui se tint quelque temps

après, où Annibal avait été appelé pour la forme, lorsque son rang de

parler fut venu, il s'appliqua sur-tout à prouver qu'il fallait, à

quelque prix que ce fût, engager dans l'alliance d'Antiochus Philippe et

la Macédoine, ce qui n'était pas si difficile qu'on se l'imaginait.

«Pour la manière de faire la guerre, dit-il, je m'en tiens toujours à

mon premier sentiment; et, si l'on m'avait cru d'abord, on entendrait

dire maintenant que la Toscane et la Ligurie sont en feu, et, ce qui

fait la terreur des Romains, qu'Annibal est en Italie. Quand je ne

serais pas fort habile pour le reste, j'ai dû certainement apprendre par

mes bons et mes mauvais succès comment il leur faut faire la guerre. Je

ne puis que vous donner mes conseils et vous offrir mes services.

Puissent les dieux faire réussir le parti que vous prendrez, quel qu'il

soit!» On applaudit à Annibal, mais on n'exécuta rien de ce qu'il avait

proposé.

[Marge: Liv. lib. 36. n. 41.] Antiochus, trompé et endormi par ses

flatteurs, demeurait tranquille à Éphèse après avoir été chassé de la

Grèce par les Romains, ne pouvant s'imaginer que ceux-ci songeassent à

le venir attaquer dans son propre pays. Annibal, qui pour-lors était

rentré en faveur, lui répétait sans cesse qu'au premier jour il verrait

la guerre en Asie et l'ennemi à ses portes; qu'il fallait qu'il se

résolût ou à renoncer à son empire, ou à tenir tête à un peuple qui

voulait se rendre maître de toute la terre. Ces discours réveillèrent un

peu le roi de son assoupissement. Il fit quelques légers efforts; mais,

comme dans sa conduite il n'y avait rien de suivi, après plusieurs

pertes considérables, la guerre se termina par une paix honteuse, dont

une des conditions fut qu'il livrerait Annibal aux Romains. Celui-ci ne

lui en laissa pas le temps, et se retira d'abord dans l'île de Crète

pour y délibérer sur le parti qu'il aurait à prendre.

[Marge: Corn. Nep. in Annib., c. 9 et 10. Justin. l. 32, cap. 4.] Les

richesses qu'il avait emportées avec lui, et dont on eut quelque

connaissance dans l'île, pensèrent l'y faire périr. Les ruses ne

manquaient pas à Annibal. Il en fit usage ici pour sauver ses trésors et

pour se sauver lui-même. Il remplit plusieurs vases de plomb fondu,

couvrant seulement la surface d'or et d'argent, et il les mit en dépôt

dans le temple de Diane en présence des Crétois, à la bonne foi desquels

il confiait toutes ses richesses. On fit bonne garde depuis ce temps-là

autour du temple, et on laissa une entière liberté à Annibal, de qui

l'on croyait tenir les trésors. [Marge: AN. M. 3820 ROM. 564.] Il les

avait cachés dans des statues d'airain creuses qu'il portait toujours

avec lui. Ayant trouvé un moment favorable, il partit, et alla chercher

un asyle chez Prusias, roi de Bithynie.

[Marge: Corn. Nep. ibid. cap. 10 et 11. Justin. l. 33, cap. 4.] Il

paraît qu'il fit quelque séjour dans la cour de ce prince, qui entra

bientôt en guerre contre Eumène, roi de Pergame, ami déclaré des

Romains. Annibal fit remporter aux troupes de Prusias plusieurs

victoires, tant sur terre que sur mer.

[Marge: Justin. l. 32, cap. 4. Corn. Nep. in vit. Annib.] Il employa un

stratagème assez extraordinaire dans un combat naval. La flotte des

ennemis étant plus nombreuse que la sienne, il appela à son secours la

ruse. Il fit enfermer dans des pots de terre toutes sortes de serpents,

et donna ordre de jeter ces pots dans les vaisseaux des ennemis. Son

principal dessein était de faire périr Eumène. Il fallait s'assurer du

vaisseau qu'il montait. Annibal le découvrit en dépêchant une chaloupe

sous prétexte de lui porter une lettre. Après cela il commanda aux

officiers de ses vaisseaux de s'attacher principalement à celui

d'Eumène. Ils le firent, et ils l'auraient pris, s'il ne s'était retiré

à force de voiles. Les autres vaisseaux de Pergame se battirent

vigoureusement jusqu'à ce qu'on y eut jeté les pots de terre. D'abord

ils n'avaient fait qu'en rire, surpris qu'on employât contre eux de

telles armes; mais, quand ils se virent environnés des serpents qui

sortaient de ces pots cassés, la frayeur les saisit, ils se retirèrent

en désordre, et cédèrent la victoire à l'ennemi.

[Marge: Liv. lib. 39 n. 51. AN. M. 3822 ROM. 566.] Des services si

importants semblaient assurer pour toujours à Annibal un asyle chez ce

roi. Mais les Romains ne l'y laissèrent pas en repos, et députèrent

Quintius Flaminius[323] vers ce roi, pour se plaindre de ce qu'il lui

donnait une retraite. Il ne fut pas difficile à Annibal de deviner le

sujet de cette ambassade, et il n'attendit pas qu'on le livrât à ses

ennemis. D'abord il essaya de se sauver par la fuite; mais il s'aperçut

que les sept issues cachées qu'il avait fait faire à son palais étaient

occupées par les soldats de Prusias, qui voulait faire sa cour aux

Romains, en trahissant son hôte. Il se fit donc apporter le poison qu'il

gardait depuis longtemps pour s'en servir dans l'occasion, et le tenant

entre ses mains: «Délivrons, dit-il, le peuple romain d'une inquiétude

qui le tourmente depuis long-temps, puisqu'il n'a pas la patience

d'attendre la mort d'un vieillard. La victoire que remporte Flaminius

sur un homme désarmé et trahi ne lui fera pas beaucoup d'honneur. Ce

jour seul fait voir combien les Romains ont dégénéré. Leurs pères

avertirent Pyrrhus de se garder d'un traître qui voulait l'empoisonner,

et cela dans le temps que ce prince leur faisait la guerre dans le coeur

de l'Italie: et ceux-ci ont envoyé un homme consulaire pour engager

Prusias à faire mourir par un crime abominable son ami et son hôte.»

Après avoir fait des imprécations contre Prusias, et invoqué contre lui

les dieux protecteurs et vengeurs des droits sacrés de l'hospitalité, il

avala le poison, et mourut âgé de soixante-dix ans.

[Note 323: Son vrai nom est _Flamininus_; ce point sera discuté dans

les notes sur l'Histoire Romaine.--L.]

Cette année fut célèbre par la mort de trois grands hommes, Annibal,

Philopémen et Scipion, qui eurent cela de commun, qu'ils terminèrent

tous trois leur vie hors de leur patrie, par un genre de mort qui

répondait peu à la gloire de leurs actions. Les deux premiers périrent

par le poison, Annibal ayant été trahi par son hôte, et Philopémen fait

prisonnier dans un combat par les Messéniens, et ensuite jeté dans un

cachot, où on le força de prendre du poison. Pour Scipion, il se

condamna lui-même à un exil volontaire, pour éviter une accusation

injuste qu'on lui intentait à Rome; et il y mourut dans une sorte

d'obscurité.

_Éloge et caractère d'Annibal._

Ce serait ici le lieu de représenter les excellentes qualités d'Annibal,

qui a fait tant d'honneur à Carthage; [Marge: 2e vol. de la man.

d'étud.] mais, comme j'ai tâché ailleurs d'en marquer le caractère et

d'en donner une juste idée en le comparant avec Scipion, je ne crois pas

devoir beaucoup m'étendre sur son éloge.

Les personnes destinées à la profession des armes ne peuvent trop

étudier ce grand homme, que les connaisseurs regardent comme le

capitaine le plus accompli presque en tout genre, qui ait jamais été.

Dans l'espace de dix-sept ans que dura la guerre, on ne lui reproche que

deux fautes[324]: la première, de n'avoir pas, aussitôt après la

bataille de Cannes, mené ses troupes victorieuses vers Rome pour en

former le siége; la seconde, d'avoir laissé amollir leur courage dans

les quartiers d'hiver qu'il leur fit prendre à Capoue: fautes qui

montrent seulement que, les grands hommes ne le sont pas en tout:

[Marge: Quintil.] _summi enim sunt, homines tamen_; et qui peut-être

même peuvent être excusées en partie.

[Note 324: Ici Rollin contredit ce qu'il avait avancé plus haut (p.

121) pour justifier Annibal de ces deux prétendues fautes.--L.]

Mais, pour ce peu de fautes, que d'éminentes qualités dans Annibal!

quelle étendue de vues et de desseins, même dès sa plus tendre jeunesse!

quelle grandeur d'ame! quelle intrépidité! quelle présence d'esprit dans

le feu même de l'action, pour savoir profiter de tout! quelle dextérité

à manier les esprits, en sorte que parmi tant de nations différentes,

qui manquaient souvent de vivres et d'argent, il n'y eut jamais aucune

sédition dans son camp, ni contre lui, ni contre aucun de ses généraux!

quelle équité, quelle modération dut-il faire paraître à l'égard des

nouveaux alliés, pour être venu à bout de les tenir inviolablement

attachés à son service, quoiqu'il fût obligé de leur faire porter

presque tout le poids de la guerre par les séjours de son armée, et par

les contributions qu'il en tirait! Enfin quelle fécondité de ressources

pour soutenir si long-temps la guerre dans un pays éloigné, malgré une

puissante faction domestique, qui lui refusait tout et le traversait en

tout! On peut dire que, pendant le cours d'une si longue guerre, Annibal

parut seul le soutien de l'état, et l'ame de tout l'empire des

Carthaginois, qui ne purent jamais croire qu'ils étaient vaincus,

jusqu'à ce qu'Annibal leur eût avoué lui-même qu'il l'était.

Ce ne serait pas bien connaître Annibal, que de ne le considérer qu'à la

tête des armées. Ce que l'histoire nous apprend des intelligences

secrètes qu'il entretenait avec Philippe, roi de Macédoine; des sages

conseils qu'il donna à Antiochus, roi de Syrie; de la double réforme

qu'il mit à Carthage dans l'administration des finances et dans celle de

la justice, montre qu'il était un grand homme d'état en toutes manières.

Son génie supérieur et universel lui faisait embrasser toutes les

parties du gouvernement, et ses talents naturels le rendaient capable

d'en remplir avec gloire toutes les fonctions. Il était aussi grand

politique que grand guerrier, aussi propre aux emplois civils qu'aux

militaires; en un mot, il réunissait les différents mérites de toutes

les professions, de l'épée, de la robe, et des finances.

Il n'était pas même sans érudition[325]; et, tout occupé qu'il fut des

travaux militaires et d'une infinité de guerres, qu'il eut à soutenir,

il trouva des moments pour cultiver les lettres. Plusieurs reparties

spirituelles d'Annibal, que l'histoire nous a conservées, marquent qu'il

avait un fonds d'esprit excellent; et il le perfectionna par la

meilleure éducation qu'on pouvait recevoir dans ce temps, et dans une

république telle qu'était celle de Carthage. Il parlait passablement le

grec, et avait même écrit quelques livres en cette langue. Il avait eu

pour maître un Lacédémonien nommé _Sosile_, qui l'accompagna toujours

dans ses expéditions guerrières, aussi-bien que Philénius, autre

Lacédémonien[326]: ils travaillaient tous deux à l'histoire de ce grand

capitaine.

[Note 325: «Atque hic tantus vir, tantisque bellis districtus,

nonnihil temporis tribuit litteris, etc.» (CORN. NEP. _in vit. Annib._

cap. 13.)]

[Note 326: _Philænius_, dans Cornélius Népos et Cicéron (_Divin._ I,

c. 49); _Philinus_, dans Polybe et Diodore. Il était d'Agrigente

(DIODOR. SIC. XXIII, _eclog._ VIII) et non de Lacédémone, comme le dit

Rollin; trompé peut-être par ces mots de Cornélius Népos,... _Philænius

et Sosilus Lacedæmonius_, où il aura lu, par mégarde, _Lacedæmonii_ (_in

Annib._ c. 13, § 3). Le jugement de Polybe n'est pas très-favorable à ce

Philinus (III, c. 14).--L.]

Pour ce qui regarde la religion et les moeurs, il n'était point

tout-à-fait tel que Tite-Live nous le [Marge: Lib. 21, n. 4.]

représente, d'une cruauté inhumaine, d'une perfidie plus que

carthaginoise; sans respect pour la vérité, pour la probité, pour la

sainteté du serment; sans crainte des dieux, sans religion. _Inhumana

crudelitas, perfidia plus quàm punica: nihil veri, nihil sancti, nullus

deûm metus, nullum jusjurandum, nulla religio[327]._ [Marge: Excerpt. è

Polyb. p. 33.] Polybe dit qu'il rejeta avec horreur une proposition

cruelle qu'on lui fit avant son entrée en Italie, qui était de manger de

la chair humaine, parce que les vivres lui manquaient. [Marge: Excerpt.

è Diod. p. 282. Liv. lib. 15, n. 17.] Quelques années après, loin de

sévir, comme on l'y exhortait, contre le cadavre de Sempronius Gracchus,

que Magon lui avait envoyé, il lui fit rendre les derniers honneurs à la

vue de toute son armée. [Marge: Lib. 32. c. 4.] Nous l'avons vu en

plusieurs occasions marquer un grand respect pour les dieux, et Justin,

qui écrivait d'après un auteur[328] bien digne de foi, remarque qu'il

fit toujours paraître beaucoup de sagesse et de modération parmi le

grand nombre de femmes qu'il fit prisonnières pendant le cours d'une si

longue guerre; en sorte qu'on n'aurait pas cru qu'il fût né en Afrique,

où l'incontinence était le vice du pays et de la nation: _pudicitiamque

eum tantam inter tot captivas habuisse, ut in Africâ natum quivis

negaret_.

[Note 327: La passion perce dans tout ce que Tite-Live a écrit

d'Annibal et des Carthaginois.--L.]

[Note 328: Trogue Pompée.]

Son désintéressement, au milieu de tant d'occasions de s'enrichir par

les dépouilles des villes qu'il prenait et des peuples qu'il domptait,

nous marque qu'il savait le véritable usage qu'un général doit faire des

richesses, qui est de gagner le coeur des soldats, et de s'attacher les

alliés en faisant à propos des largesses, et n'épargnant point les

récompenses: qualité bien importante pour un commandant, et qui n'est

pas commune. Annibal ne se servait de l'argent que pour acheter les

succès, bien persuadé qu'un homme qui est à la tête des affaires trouve

tout le reste dans la gloire de réussir.

[329]Il mena toujours une vie dure et sobre, même en temps de paix, et

au milieu de Carthage, lorsqu'il y occupait la première dignité, où

l'histoire remarque qu'il ne mangeait jamais couché sur un lit, comme

c'était la coutume, et qu'il ne buvait que fort peu de vin. Une vie si

réglée et si uniforme est un grand exemple pour nos guerriers, qui

mettent souvent parmi les privilèges de la guerre, et parmi les devoirs

des officiers, de faire bonne chère et de vivre dans les délices.

[Note 329: «Cibi potionisque desiderio naturali, non voluptate,

modus finitus.» (LIV. lib. 21, n. 4.)

«Constat Annibalem, nec tùm quum romano tonantem bello Italia

contremuit, nec quum reversus Carthaginem summum imperium tenuit, aut

cubantem coenasse, aut plus quàm sextario vini induisisse.» (JUSTIN.

lib. 32, cap. 4.)]

Je ne prétends pas cependant justifier pleinement Annibal de tous les

reproches qu'on lui a faits. Au milieu de ces grandes qualités que nous

avons rapportées, on ne peut dissimuler qu'il lui restait quelque chose

du caractère et des vices de sa nation, et qu'il y a dans sa vie des

actions et des circonstances qu'il serait difficile d'excuser. Polybe

remarque qu'il était [Marge: Excerpt. è Polyb. p. 34 et 37.] accusé

d'avarice à Carthage, et de cruauté à Rome: il ajoute en même temps que

les sentiments étaient partagés sur son sujet; et il ne serait pas

étonnant que les ennemis qu'il s'était faits dans l'une et dans l'autre

de ces villes eussent répandu des bruits contraires à sa réputation. En

supposant même que les faits qu'on lui impute fussent vrais, Polybe est

porté à croire qu'ils venaient moins de son naturel et de son fonds que

de la difficulté des temps et des affaires pendant une longue et pénible

guerre, et de la complaisance qu'il était forcé d'avoir pour des

officiers-généraux, qui étaient absolument nécessaires à l'exécution de

ses entreprises, et qu'il ne pouvait pas toujours contenir, non plus que

les soldats qui servaient sous eux.

§ II. _Différends entre les Carthaginois et Masinissa, roi de Numidie._

Entre les conditions de la paix accordée aux Carthaginois, il y en avait

une qui portait qu'ils rendraient à Masinissa toutes les terres et les

villes qui lui avaient appartenu avant la guerre; et d'ailleurs Scipion,

pour récompenser le zèle et la fidélité qu'il avait fait paraître à

l'égard du peuple romain, avait ajouté à son domaine tout ce qui était

de celui de Syphax. Ce présent fut dans la suite une source de disputes

et de divisions entre les Carthaginois et les Numides.

Ces deux princes, Syphax et Masinissa, régnaient tous deux en Numidie,

mais sur différents peuples. Ceux qui obéissaient au premier

s'appelaient _Massæsyli_, et avaient pour capitale Cirta; les autres se

nommaient _Massyli_; les uns et les autres sont plus connus sous le nom

de _Numides_, qui leur est commun. [Marge: Æneid. lib. 4, v. 41. [V. pl.

haut, p. 296.]] Leur principale force était la cavalerie. Ils se

tenaient à cru sur les chevaux; plusieurs même les conduisaient sans

bride, d'où vient que Virgile les appelle _Numidæ infreni_.

[Marge: Liv. lib. 24, n. 48 et 49.] Au commencement de la seconde guerre

punique, Syphax s'était rangé du côté des Romains. Gala, père de

Masinissa, pour prévenir les progrès d'un voisin si puissant, crut

devoir embrasser le parti des Carthaginois, et envoya contre lui une

armée nombreuse sous la conduite de son fils, âgé seulement alors de

dix-sept ans. Syphax, vaincu dans une bataille où l'on dit qu'il y eut

trente mille hommes de tués, se sauva en Mauritanie; mais dans la suite

les choses changèrent bien de face.

Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1 · 第 32 / 37 段