dans le dessein de décider du sort de Carthage par une action générale.
Chacun des généraux exhorta donc ses troupes à combattre vaillamment.
Annibal faisait le dénombrement des victoires qu'il avait remportées sur
les Romains, des chefs qu'il avait tués, des armées qu'il avait taillées
en pièces. Scipion représentait aux siens la conquête des Espagnes, les
succès qu'il avait eus en Afrique, et l'aveu que les ennemis faisaient
de leur faiblesse en venant demander la paix;[314] et il disait tout
cela d'un air et d'un ton de vainqueur. Jamais motifs ne furent plus
puissants pour porter des troupes à bien combattre. Ce jour allait
mettre le comble à la gloire de l'un ou de l'autre des chefs, et décider
qui de Rome ou de Carthage donnerait la loi aux nations.
[Note 314: «Celsus hæc corpore, vultuque ita læto, ut vicisse jam
crederes, dicebat.» (LIV. lib. 30, n. 32.)]
Je n'entreprends point de décrire l'ordre de la bataille ni la valeur
des deux armées. Il est aisé d'imaginer que deux capitaines si
expérimentés n'oublièrent rien de ce qui pouvait contribuer à la
victoire. Les Carthaginois, après un combat fort opiniâtre, furent enfin
obligés de prendre la fuite, laissant vingt mille des leurs sur le champ
de bataille; et les Romains firent un pareil nombre de prisonniers.
Annibal se sauva pendant le tumulte; et, étant entré dans Carthage, il
avoua qu'il était vaincu sans ressource, et que la ville n'avait plus
d'autre parti à prendre que de demander la paix, à quelques conditions
que ce fût. Scipion lui donna de grands éloges, principalement sur son
habileté à prendre les avantages, à disposer son armée, à donner ses
ordres dans le combat; et il assura qu'Annibal s'était surpassé lui-même
dans cette journée, quoique le succès n'eût pas répondu à son courage ni
à sa prudence.
Pour lui, il sut bien profiter de sa victoire et de la consternation des
ennemis. Il ordonna à un de ses lieutenants de mener son armée de terre
à Carthage, pendant que lui-même allait y conduire la flotte.
Il n'en était pas éloigné, lorsqu'il rencontra un vaisseau couvert de
banderoles et de branches d'olivier, qui portait dix ambassadeurs,
choisis d'entre les plus considérables de la ville, et chargés d'aller
implorer sa clémence. Il les renvoya sans réponse, avec ordre de le
venir trouver à Tunis, où il devait s'arrêter. Les députés de Carthage
vinrent au nombre de trente trouver Scipion au lieu marqué, et lui
demandèrent la paix en des termes très-soumis. Il assembla son conseil:
la plupart étaient assez d'avis qu'il prît et rasât Carthage, et qu'il
en traitât les habitants avec la dernière sévérité; mais la vue du temps
que durerait le siége d'une ville si bien fortifiée, et la crainte
qu'avait Scipion qu'on ne lui envoyât un successeur pendant qu'il serait
occupé à ce siége, le firent pencher vers la douceur.
_Paix conclue entre les Carthaginois et les Romains. Fin de la seconde
guerre punique._
[Marge: Polyb. l. 15, p. 704-707. Liv. lib. 30, n. 36-44.] Les
conditions de paix qu'il leur dicta furent, que les Carthaginois
vivraient libres en conservant leurs lois, aussi-bien que les villes et
les terres qu'ils possédaient en Afrique avant cette guerre; qu'ils
rendraient aux Romains tous les transfuges, les esclaves et les
prisonniers qu'ils avaient à eux; qu'ils leur livreraient tous leurs
vaisseaux, à l'exception de dix à trois rangs de rames; qu'ils
livreraient aussi tous les éléphants qu'ils avaient alors, et qu'ils
n'en dresseraient plus dorénavant pour la guerre; que toute guerre hors
de l'Afrique leur serait absolument interdite, et que, dans l'Afrique
même, ils ne pourraient la faire sans la permission du peuple romain;
qu'ils restitueraient à Masinissa tout ce qu'ils avaient pris sur lui ou
sur ses ancêtres; qu'ils fourniraient des vivres et paieraient la solde
aux troupes auxiliaires des Romains, jusqu'à ce que leurs députés
fussent de retour de Rome; qu'ils paieraient aux Romains dix mille
talents euboïques[315] d'argent, en cinquante paiements d'année en
année; qu'ils donneraient cent ôtages[316] au choix de Scipion. Pour
leur donner le temps d'envoyer à Rome, il convint de leur accorder une
trêve, à condition qu'ils rendraient les vaisseaux qu'ils avaient pris à
l'occasion de la première, sans quoi ils ne devaient espérer ni trêve ni
paix.
[Note 315: Dix mille talents attiques feraient trente millions. Dix
mille talents euboïques font un peu plus de vingt-huit millions
trente-trois mille livres; parce que, selon Budée, le talent euboïque ne
vaut que cinquante-six mines, et quelque chose de plus; au lieu que le
talent attique vaut soixante mines.
= 10,000 talents euboïques valent 55,000,000 francs. Le cinquantième,
que les Carthaginois s'engageaient à payer annuellement, est de
1,100,000 francs.--L.]
[Note 316: Ils ne devaient pas avoir moins de 14 ans, ni plus de 30:
on trouve une circonstance analogue dans le traité des Romains avec les
Étoliens. (POLYB. XXII, 15, 10.)--L.]
Quand les députés furent de retour à Carthage, ils exposèrent au sénat
les conditions que Scipion leur avait dictées. Alors Giscon, qui les
trouvait insupportables, se leva, et fit un discours pour détourner ses
citoyens d'une paix si honteuse. Annibal, indigné qu'on écoutât
tranquillement un tel harangueur, prit Giscon par le bras, et le jeta en
bas de son siége. Une démarche si violente, et bien éloignée du goût
d'une ville libre comme était Carthage, excita un murmure universel.
Annibal en fut troublé, et sur-le-champ s'excusa. «Sorti de cette ville
à l'âge de neuf ans, leur dit-il, et n'y étant revenu qu'après
trente-six ans d'absence, j'ai eu tout le temps de m'instruire dans
l'art militaire, et je me flatte d'y avoir assez bien réussi. Pour vos
lois et vos coutumes, on ne doit pas être surpris que je les ignore; et
c'est de vous que je veux les apprendre.» Il s'étendit ensuite sur la
nécessité indispensable où ils étaient de faire la paix. Il ajouta qu'on
devait remercier les dieux de ce que les Romains voulaient bien
l'accorder, même à ces conditions; et il leur montra de quelle
importance il était de se réunir dans le sénat, et de ne point donner
lieu, par le partage des sentiments, à porter devant le peuple une
affaire de cette nature. Tout le monde revint à son avis, et la paix fut
acceptée. Le sénat satisfit Scipion sur les vaisseaux qu'il avait
redemandés; et, après avoir obtenu de lui une trêve de trois mois, il
fit partir des ambassadeurs pour Rome.
Quand ils y furent arrivés, le sénat leur donna audience; ils étaient
tous recommandables par leur âge et leur dignité. Asdrubal, surnommé
_Hoedus_, toujours ennemi d'Annibal et de sa faction, parla le premier;
et, après avoir excusé autant qu'il put le peuple de Carthage, en
rejetant la rupture du traité sur l'ambition de quelques particuliers,
il ajouta, que si les Carthaginois eussent voulu suivre ses conseils et
ceux d'Hannon, ils auraient donné aux Romains la paix qu'ils étaient
obligés de leur demander. «Mais, ajouta-t-il, il est bien rare que la
prospérité et la modération se rencontrent ensemble, et qu'il soit donné
aux hommes d'être en même temps heureux et sages. Le peuple romain est
invincible, parce qu'il ne se laisse point aveugler par la bonne
fortune; et il faudrait s'étonner s'il agissait autrement: car la
prospérité ne transporte de joie et n'éblouit que ceux pour qui elle est
nouvelle; au lieu que les Romains sont si accoutumés à vaincre, qu'ils
ne sont presque plus sensibles au plaisir que cause la victoire, et
qu'on peut dire, à leur honneur, qu'ils ont en un sens plus augmenté
leur empire en traitant les vaincus avec bonté qu'en remportant des
victoires[317].» Les autres députés parlèrent d'un ton plus plaintif, en
représentant le triste état où Carthage allait être réduite, après
s'être vue au comble de la grandeur et de la puissance.
[Note 317: «Rarò simul hominibus bonam fortunam bonamque mentem
dari. Populum romanum eo invictum esse, quòd in secundis rebus sapere et
consulere menunerit. Et herculè mirandum fuisse, si aliter facerent. Ex
insolentiâ, quibus nova bona fortuna sit, impotentes lætiliæ insanire:
populo romano usitata ac propè obsoleta ex victoria gaudia esse; ac plus
penè parcendo victis, quàm vincendo, imperium auxisse.» (LIV. lib. 30,
n. 42.)]
Le sénat et le peuple, qui étaient également portés à la paix, donnèrent
un plein pouvoir à Scipion pour en traiter, le laissèrent maître des
conditions, et lui permirent de ramener son armée après la conclusion du
traité.
Les ambassadeurs demandèrent la permission d'entrer dans la ville, et de
racheter quelques-uns de leurs prisonniers. Il s'en trouva environ deux
cents qu'ils souhaitaient recouvrer: le sénat les envoya à Scipion pour
les rendre sans rançon, en cas que la paix se conclût. Les Carthaginois,
après le retour de leurs ambassadeurs, firent la paix avec Scipion aux
conditions qu'il leur avait imposées. Ils lui remirent plus de cinq
cents vaisseaux, qu'il fit brûler à la vue de Carthage: spectacle bien
triste pour les habitants de cette malheureuse ville! Il fit trancher la
tête aux alliés du nom latin, et pendre[318] les citoyens romains, qui
lui furent rendus comme transfuges.
[Note 318: _Mettre en croix._--L.]
Quand on procéda au premier paiement de la taxe imposée par le traité,
comme les fonds de l'état étaient épuisés par les dépenses d'une si
longue guerre, la difficulté de ramasser cette somme causa une grande
tristesse dans le sénat, et plusieurs ne purent retenir leurs larmes: on
dit qu'Annibal alors se mit à rire. Asdrubal Hoedus lui faisant de vifs
reproches de ce qu'il insultait ainsi à l'affliction publique, dont il
était la cause: «Si l'on pouvait, dit-il, pénétrer dans le fond de mon
coeur et en démêler les dispositions comme on voit ce qui se passe sur
mon visage, on reconnaîtrait bientôt que ce ris qu'on me reproche n'est
pas un ris de joie, mais l'effet du trouble et du transport que me
causent les maux publics; et ce ris, après tout, est-il plus hors de
saison que ces larmes que je vous vois répandre? C'était lorsqu'on nous
a ôté nos armes, qu'on a brûlé nos vaisseaux, qu'on nous a interdit
toute guerre contre les étrangers; c'était alors qu'il fallait pleurer,
car voilà le coup et la plaie mortelle qui nous a abattus: mais nous ne
sentons les maux publics qu'autant qu'ils nous intéressent
personnellement; et ce qu'ils ont pour nous de plus affligeant et de
plus douloureux, est la perte de notre argent. C'est pourquoi, lorsqu'on
enlevait à Carthage vaincue ses dépouilles, lorsqu'on la laissait sans
armes et sans défense au milieu de tant de peuples d'Afrique puissants
et armés, personne de vous n'a poussé un soupir; et maintenant, parce
qu'il faut contribuer par tête à la taxe publique, vous vous désolez
comme si tout était perdu. Ah! que j'ai lieu de craindre que ce qui vous
arrache aujourd'hui tant de larmes ne vous paraisse bientôt le moindre
de vos malheurs!»
Scipion, après que tout fut terminé, s'embarqua pour repasser en Italie.
Il arriva à Rome à travers une multitude infinie de peuples que la
curiosité attirait sur son passage. On lui décerna le triomphe le plus
magnifique [Marge: AN. M. 3804 CARTH. 646. ROM. 548. AV. J.-C. 200.]
qu'on eût encore vu, et on lui donna le surnom d'_Africain_, honneur
inouï jusque-là, personne avant lui n'ayant pris le nom d'une nation
vaincue. Ainsi fut terminée la seconde guerre punique, après avoir duré
dix-sept ans.
_Courte réflexion sur le gouvernement de Carthage au temps de la seconde
guerre punique._
[Marge: Lib. 6, p. 493, 494.] Je finirai ce qui regarde la seconde
guerre punique par une réflexion de Polybe, qui peut beaucoup servir à
faire connaître la différence des deux républiques dont nous parlons. Au
commencement de la seconde guerre punique, et du temps d'Annibal, on
peut dire en quelque sorte que Carthage était sur le retour: sa
jeunesse, sa fleur, sa vigueur, étaient déjà flétries: elle avait
commencé à déchoir de sa première élévation; et elle penchait vers sa
ruine; au lieu que Rome alors était, [Marge: Liv. lib. 24, n. 8 et 9.]
pour ainsi dire, dans la force et la vigueur de l'âge, et s'avançait à
grands pas vers la conquête de l'univers. La raison que Polybe rend de
la décadence de l'une et de l'accroissement de l'autre est tirée de la
différente manière dont étaient gouvernées ces deux républiques dans le
temps dont nous parlons. Chez les Carthaginois, le peuple s'était emparé
de la principale autorité dans les affaires publiques; on n'écoutait
plus les avis des vieillards et des magistrats; tout se conduisait par
cabales et par intrigues. Sans parler de ce que la faction contraire à
Annibal fit contre lui pendant tout le temps de son commandement, le
seul fait des vaisseaux romains pillés pendant un temps de trève,
perfidie à laquelle le peuple força le sénat de prendre part et de
prêter son nom, est une preuve bien claire de ce que dit ici Polybe. Au
contraire, à Rome c'était le temps où le sénat, c'est-à-dire cette
compagnie composée d'hommes si sages, avait plus de crédit que jamais,
et où les anciens étaient écoutés et respectés comme des oracles. On
sait combien le peuple romain était jaloux de son autorité, sur-tout
dans ce qui regarde l'élection [Marge: Liv. lib. 24, n. 8 et 9.] des
magistrats. Une centurie, composée des jeunes, à qui il était échu par
le sort de donner la première son suffrage, qui entraînait ordinairement
celui de toutes les autres, avait nommé deux consuls: sur la simple
remontrance de Fabius[319], qui représenta au peuple que, dans un temps
de tempête et d'orage comme était celui où l'on se trouvait pour lors,
on ne pouvait choisir de trop habiles pilotes pour conduire le vaisseau
de la république, la centurie retourna aux suffrages, et nomma d'autres
consuls. De cette différence de gouvernement, Polybe conclut qu'il était
nécessaire qu'un peuple conduit par la prudence des anciens l'emportât
sur un état gouverné par les avis téméraires de la multitude. Rome en
effet, guidée par les sages conseils du sénat, eut enfin le dessus dans
le gros de la guerre, quoi qu'en détail elle eût eu du désavantage dans
plusieurs combats; et elle établit sa puissance et sa grandeur sur les
ruines de sa rivale.
[Note 319: «Quilibet nautarum rectorumque tranquillo mari gubernare
potest: ubi sæva orta tempestas est, ac turbato mari rapitur vento
navis, tum viro et gubernatore opus est. Non tranquillo navigamus, sed
jam aliquot procellis submersi penè sumus. Itaque quis ad gubernacula
sedeat, summâ curâ providendum ac præcavendum nobis est.»]
_Intervalle entre la seconde et la troisième guerre punique._
Cet intervalle, quoique assez considérable pour la durée, puisqu'il est
de plus de cinquante ans, l'est fort peu par rapport aux événements qui
regardent Carthage. On peut les réduire à deux chefs, dont l'un concerne
la personne d'Annibal, l'autre regarde quelques différents particuliers
entre les Carthaginois et Masinissa, roi des Numides. Nous les
traiterons séparément, mais sans leur donner beaucoup d'étendue.
§ I. _Suite de l'histoire d'Annibal._
Lorsque la seconde guerre punique fut terminée par le traité de paix
conclu avec Scipion, Annibal avait quarante-cinq ans, comme il le dit
lui-même en plein sénat. Ce qui nous reste à dire de ce grand homme
comprend un espace de vingt-cinq ans.
_Annibal entreprend et vient à bout de réformer à Carthage la justice et
les finances._
Depuis la conclusion de la paix, Annibal fut fort considéré à Carthage,
du moins dans le commencement, et il y exerça les premiers emplois de la
république avec honneur et avec éclat. Il fut chargé du commandement
[Marge: Corn. Nep. in Annib. c. 7.] des troupes dans quelques guerres
que les Carthaginois eurent à soutenir en Afrique; mais les Romains, à
qui le nom seul d'Annibal faisait ombrage, ne pouvant voir
tranquillement qu'on lui laissât encore les armes à la main, en firent
des plaintes, et il fut rappelé à Carthage.
A son retour, on le nomma préteur. Il paraît que cette charge était
très-considérable, et donnait beaucoup d'autorité. Carthage va donc être
pour lui un nouveau théâtre, où il fera paraître des vertus et des
qualités d'un genre tout différent de celles qui nous l'ont fait admirer
jusqu'ici et qui achèveront de nous donner de ce grand homme une juste
et parfaite idée.
Tout occupé du désir de rétablir les affaires de sa patrie désolée, il
comprit que les deux plus puissants moyens pour faire fleurir un état,
sont une grande exactitude à rendre la justice à tous les sujets, et une
grande fidélité dans le maniement des finances: l'une, en maintenant
l'égalité entre les citoyens, et en les faisant jouir d'une liberté
tranquille sous la protection des lois qui mettent en sûreté leurs
biens, leur honneur et leur vie, lie plus étroitement les particuliers
entre eux, et les attache plus fortement à l'état, à qui ils doivent la
conservation de ce qu'ils ont de plus cher et de plus précieux; l'autre,
en ménageant avec fidélité les fonds publics, fournit ponctuellement à
toutes les dépenses de l'état, tient en réserve des ressources toujours
prêtes pour ses besoins imprévus, et épargne aux peuples l'imposition de
nouvelles charges, que la dissipation rend nécessaires, et qui
contribuent le plus à indisposer les esprits contre le gouvernement.
Annibal vit avec douleur le désordre qui régnait également dans
l'administration de la justice et dans le maniement des finances. Quand
on l'eut nommé préteur, comme son amour pour l'ordre lui faisait
regarder avec peine tout ce qui s'en écartait, et le portait à tout
tenter pour le rétablir, il eut le courage d'entreprendre la réforme de
ce double abus, qui en entraînait une infinité d'autres; sans craindre
l'animosité de l'ancienne faction qui lui était opposée, ni les
nouvelles inimitiés que son zèle pour la république ne manquerait pas de
lui attirer.
[Marge: Liv. lib. 33, n. 46] L'ordre des juges exerçait impunément les
concussions les plus criantes. C'étaient autant de petits tyrans, qui
disposaient à leur gré des biens et de la vie des citoyens, sans qu'il
fût possible de se mettre à l'abri de leurs violences, parce que leurs
charges étaient à vie, et qu'ils se soutenaient mutuellement. Annibal,
en qualité de préteur, manda chez lui un officier de cette compagnie,
qui abusait apparemment de son pouvoir: Tite-Live dit qu'il était
questeur. Cet officier, qui était de la faction opposée à Annibal, et
qui avait déjà tout l'orgueil et toute la fierté des juges, dans l'ordre
desquels il devait passer en sortant de la questure, refusa insolemment
d'obéir. Annibal n'était pas d'un caractère à souffrir tranquillement
une telle injure. Il le fit saisir par un licteur, et le traduisit
devant le peuple. Là, non content de s'en prendre à cet officier
particulier, il accusa l'ordre entier des juges, dont l'orgueil
insupportable et tyrannique n'était arrêté ni par la crainte des lois,
ni par le respect des magistrats; et, comme il s'aperçut qu'on
l'écoutait favorablement, et que les plus faibles d'entre le peuple
témoignaient ne pouvoir plus souffrir l'insolente fierté de ces juges,
qui semblait en vouloir à leur liberté, il proposa et fit passer une loi
qui ordonnait qu'on choisirait tous les ans de nouveaux juges sans
qu'aucun pût être continué au-delà de ce terme. Autant que par cette loi
il gagna l'amitié du peuple, autant s'attira-t-il la haine du plus grand
nombre des puissants et des nobles.
[Marge: Liv. lib. 33 n. 46 et 47.] Il entreprit une autre réforme qui ne
lui fit pas moins d'ennemis ni moins d'honneur. Les deniers publics, ou
étaient dissipés par la négligence de ceux qui les maniaient, ou
devenaient la proie et le butin des principaux de la ville et des
magistrats; en sorte que, ne se trouvant plus d'argent pour fournir
chaque année au paiement du tribut que l'on devait aux Romains, on était
près d'imposer une taxe sur les particuliers. Annibal, entrant dans un
fort grand détail, se fit rendre un compte exact des revenus de la
république, de l'usage que l'on en faisait, des charges et des dépenses
ordinaires de l'état; et, ayant reconnu par cet examen qu'une grande
partie des fonds publics était détournée par la mauvaise foi des gens
d'affaires, il déclara et promit en pleine assemblée du peuple que, sans
imposer de nouvelles taxes aux particuliers, la république serait
désormais en état de payer le tribut aux Romains: et il accomplit sa
promesse.[320] Les fermiers-généraux, dont il avait dévoilé au peuple
les vols et les rapines, accoutumés jusque-là à s'engraisser des deniers
publics, jetèrent alors les hauts cris, comme si c'eût été leur ravir
leur bien, et non arracher de leurs mains avares celui qu'ils avaient
volé à l'état.
[Note 320: «Tum verò isti, quos paverat per aliquot annos publions
peculatus, velut bonis ereptis, non furto eorum manibus extorto, infensi
et irati Romanos in Annibalem instigabant.» (LIV.)]
_Retraite et mort d'Annibal._
[Marge: Liv. lib. 33, n. 45-46.] Cette double réforme fit beaucoup crier
contre Annibal. Ses ennemis ne cessaient d'écrire à Rome, aux premiers
de la ville et à leurs amis, qu'il avait de secrètes intelligences avec
Antiochus, roi de Syrie; qu'il recevait souvent des courriers, et que ce
prince lui avait envoyé sous main des députés pour prendre avec lui de
justes mesures sur la guerre qu'il méditait; que, comme il y a des
animaux si féroces, qu'ils ne s'apprivoisent jamais, ainsi cet homme,
d'un esprit inquiet et implacable, ne pouvait souffrir le repos, et que
tôt ou tard il éclaterait. Ces discours étaient écoutés à Rome; et ce
qui s'était passé dans la guerre précédente, dont il avait été presque
seul l'auteur et le promoteur, y donnait une grande vraisemblance.
Scipion s'opposa toujours fortement aux violentes résolutions qu'on
voulait prendre sur ce sujet, en représentant qu'il n'était point de la
dignité du peuple romain de prêter son nom à la haine et aux accusations
des ennemis d'Annibal, d'appuyer de son autorité leurs injustes
passions, et de s'acharner à le poursuivre jusque dans le sein de sa
patrie, comme si c'eût été trop peu pour les Romains de l'avoir vaincu
dans la guerre les armes à la main.
Malgré de si sages remontrances, le sénat nomma trois commissaires, et
les chargea de porter leurs plaintes à Carthage, et de demander qu'on
leur livrât Annibal. Quand ils y furent arrivés, quoiqu'ils couvrissent
leur voyage d'un autre prétexte, Annibal sentit bien que c'était à lui
seul qu'on en voulait. Il se sauva vers le soir sur un vaisseau qu'il
avait fait préparer secrètement, déplorant le sort de sa patrie encore
plus que le sien: _sæpius patriæ quàm suorum[321] eventus miseratus_.
C'était la huitième année depuis la conclusion de la paix. La première
ville où il aborda fut Tyr. Il y fut reçu comme dans une seconde patrie,
et on lui rendit tous les honneurs dus à un homme de sa réputation.
[Marge: AN. M. 3809 ROM. 556.] Après s'y être arrêté quelques jours, il
partit pour Antioche, d'où le roi venait de sortir: il alla le trouver à
Éphèse. L'arrivée d'un capitaine de ce mérite lui fit grand plaisir, et
ne contribua pas peu à le déterminer à la guerre contre les Romains; car
jusque-là il avait toujours paru incertain et flottant sur le parti
qu'il devait prendre. [Marge: Cic. lib. 2, de Orat. n. 75 et 76.] C'est
dans cette ville qu'un philosophe, qui passait pour le plus beau
discoureur de l'Asie, eut l'imprudence de parler fort long-temps en
présence d'Annibal sur les devoirs d'un général d'armée, et sur les
règles de l'art militaire. Tout l'auditoire fut charmé de son éloquence.
Comme on demanda au Carthaginois ce qu'il en pensait: «J'ai bien vu des
vieillards, dit-il, qui manquaient de sens et de jugement; mais je n'en
ai point vu de moins sensé et de moins judicieux que celui-ci.»
[Note 321: Il paraît qu'il faut lire _suos_.]
Les Carthaginois, qui craignaient avec raison de s'attirer les armes
romaines, ne manquèrent pas de faire savoir à Rome qu'Annibal s'était
retiré près d'Antiochus. Ce fut un grand sujet d'inquiétude pour les
Romains; et ce pouvait être une grande ressource pour ce roi, s'il en
eût su profiter.