carthaginois, fut de voir Capoue assiégée par les Romains. Pour ne point
perdre son crédit parmi ses alliés, en négligeant de soutenir ceux qui y
tenaient le premier rang, il vola au secours de cette ville, en fit
approcher ses troupes, [Marge: AN. M. 3794 ROM. 538.] attaqua les
Romains, leur donna plusieurs combats pour leur faire lever le siége.
Enfin, voyant que toutes ses tentatives étaient inutiles, pour faire une
puissante diversion il marcha brusquement vers Rome. Il ne désespérait
pas que, s'il pouvait, dans la première surprise, s'emparer de quelque
quartier de la ville, le danger où serait la capitale n'obligeât les
généraux romains de lever le siège de Capoue pour accourir avec toutes
leurs troupes au secours de leur patrie: du moins il se flattait que,
si, pour continuer le siége, ils partageaient leurs forces, leur
affaiblissement pourrait faire naître aux assiégés ou à lui quelque
occasion de les battre. Rome fut étonnée, mais non déconcertée. Sur ce
que l'un des sénateurs proposa de rappeler toutes les armées au secours
de Rome, Fabius[303] remontra qu'il serait honteux de se laisser
effrayer et de changer de dessein aux moindres mouvements d'Annibal. On
se contenta de faire revenir, avec une partie de l'armée, l'un des deux
commandants qui étaient au siége: ce fut Q. Fulvius, proconsul. Annibal,
après avoir fait quelques ravages, rangea son armée en bataille devant
la ville, et les consuls en firent autant. Chacun se disposait à bien
faire son devoir dans un combat dont Rome devait être le prix,
lorsqu'une tempête violente obligea les deux partis de se retirer. Ils
ne furent pas plutôt rentrés dans leur camp, que le temps devint calme
et serein. La même chose arriva plusieurs fois de suite; en sorte
qu'Annibal, croyant qu'il y avait dans cet événement quelque chose de
surnaturel[304], dit, au rapport de Tite-Live, que tantôt la fortune, et
tantôt la volonté lui manquait pour se rendre maître de Rome.
[Note 303: «Flagitiosum esse terreri ac circumagi ad omnes Annibalis
comminationes.» (LIV. lib. 26, n. 8.)]
[Note 304: «Audita vox Annibalis fertur, Potiundæ sibi urbis Romæ,
modò mentem non dari, modò fortunam.» (LIV. lib. 26, n. 11.)]
Mais ce qui le surprit étrangement et l'effraya le plus, c'est qu'il
apprit que, pendant qu'il était campé à une des portes de Rome, les
Romains avaient fait sortir par une autre des recrues pour l'armée
d'Espagne, et que le champ dans lequel il s'était campé avait été vendu
dans le même temps, sans que cette circonstance eût rien diminué de son
prix. Un mépris si marqué le piqua vivement: il fit mettre aussi à
l'encan les boutiques d'orfèvres qui étaient autour de la place publique
à Rome. Après cette bravade, il se retira, et pilla en passant le riche
temple de la déesse Féronie.
Capoue, ainsi abandonnée à elle-même, ne tint pas long-temps. Après que
ceux de ses sénateurs qui avaient eu le plus de part à la révolte, et
qui, par cette raison, n'attendaient aucun quartier de la part des
Romains, se furent donné à eux-mêmes la mort d'une manière tout-à-fait
tragique, la ville se rendit à discrétion[305]. Le succès de ce siége,
qui fut décisif par les suites heureuses qu'il eut, et qui rendit
pleinement aux Romains la supériorité sur les Carthaginois, montra en
même temps combien la puissance romaine était formidable quand elle
entreprenait de punir des alliés infidèles, et combien peu il fallait
compter sur Annibal pour la défense de ceux qu'il avait reçus sous sa
protection.
[Note 305: «Confessio expressa hosti, quanta vis in Romanis ad
expetendas poenas ab infidelibus sociis, et quàm nihil in Annibale
auxilii ad receptos in fidem tuendos esset.» (LIV. lib. 26, n. 16.)]
_Défaite et mort des deux Scipions en Espagne._
[Marge: Liv. lib 23, n. 32-39. AN. M. 3793 ROM. 537.] La face des
affaires était bien changée en Espagne. Les Carthaginois y avaient trois
armées: l'une était commandée par Asdrubal, fils de Giscon; l'autre par
Asdrubal, fils d'Amilcar; la troisième, sous la conduite de Magon,
s'était jointe au premier Asdrubal. Les deux Scipions, Cnéus et Publius,
crurent devoir diviser leurs troupes pour attaquer les ennemis
séparément; et c'est ce qui fut la cause de leur perte. Ils convinrent
que Cnéus, avec un petit nombre de Romains et trente mille Celtibériens,
irait contre Asdrubal, fils d'Amilcar, pendant que Publius, avec le
reste des troupes, composées de Romains et d'alliés d'Italie, marcherait
contre les deux autres généraux.
Publius fut accablé le premier. Aux deux chefs qu'il avait en tête
s'était joint Masinissa, fier des victoires qu'il venait de remporter
contre Syphax, et il devait bientôt être suivi par Indibilis, prince
puissant en Espagne. On en vint aux mains. Les Romains, attaqués en même
temps de tous côtés, se défendirent courageusement, tant qu'ils eurent
leur général à leur tête: mais, lorsqu'il eut été tué, le peu qui avait
échappé au carnage prit la fuite.
Les trois armées victorieuses partirent aussitôt pour aller contre
Cnéus, et pour terminer la guerre par sa défaite. Il était déjà plus
qu'à demi vaincu par la désertion de ses alliés, qui avaient tous
abandonné son parti[306], et qui laissèrent aux chefs romains cette
importante instruction, de ne souffrir jamais que dans leur armée le
nombre de leurs propres troupes fût inférieur à celui des troupes
étrangères. Il eut quelque pressentiment de la mort et de la défaite de
son frère en voyant les ennemis arriver en si grand nombre. Il ne lui
survécut pas long-temps, et fut tué dans le combat. Ces deux grands
hommes furent également pleurés par leurs citoyens et par leurs alliés,
et les Espagnes les regrettèrent à cause de leur justice et de leur
modération.
[Note 306: «Id quidem cavendum semper romanis ducibus erit,
exemplaque hæc verè pro documentis habenda: ne ità externis credant
auxiliis, ut non plus sui roboris suarumque propriè virium in castris
habeant.» (LIV. n. 33.)]
La perte de ces vastes pays paraissait inévitable pour les Romains; mais
la valeur d'un simple officier, nommé _L. Marcius_, chevalier romain,
les leur conserva. Bientôt après on y envoya le jeune Scipion, qui
vengea bien la mort de son père et de son oncle, et y rétablit
entièrement les affaires des Romains.
_Défaite et mort d'Asdrubal._
[Marge: Polyb. l. 11, p. 622-625. Liv. lib. 27, n. 35-39-51. AN. M. 3798
ROM. 542.] Un échec inopiné acheva de ruiner en Italie toutes les
mesures et toutes les espérances d'Annibal. Les consuls de cette année,
la onzième de la seconde guerre punique (car je passe beaucoup
d'événements pour abréger), étaient C. Claudius Néron et M. Livius.
Celui-ci avait pour département la Gaule cisalpine, où il devait
s'opposer à Asdrubal, qu'on disait être près de passer les Alpes:
l'autre commandait dans le pays des Brutiens et dans la Lucanie,
c'est-à-dire dans l'extrémité opposée de l'Italie, et là il tenait tête
à Annibal.
Le passage des Alpes ne coûta presque point de peine à Asdrubal, parce
qu'il trouva le chemin frayé par son frère, et tous les peuples disposés
à le recevoir. Quelque temps après il dépêcha des courriers vers
Annibal: ils furent arrêtés. Néron apprit par les lettres dont ils
étaient chargés qu'Asdrubal devait se joindre à son frère dans l'Ombrie:
il jugea que, dans une conjoncture aussi importante qu'était celle-là,
d'où dépendait le salut de l'état, il était permis de se mettre
au-dessus[307] des règles ordinaires pour le service et le bien même de
la république; et il crut devoir faire un coup hardi et imprévu, capable
de jeter la terreur dans l'esprit des ennemis, en se hâtant d'aller
joindre son collègue pour attaquer brusquement Asdrubal avec leurs
forces réunies. Ce dessein, à bien examiner toutes les circonstances, ne
doit pas être facilement taxé d'imprudence: c'était sauver l'état que
d'empêcher la jonction des deux frères. On ne hasardait pas beaucoup, en
supposant même qu'Annibal dût être informé de l'absence du consul. Sur
son armée de quarante-deux mille hommes, il n'en avait pris que sept
mille pour son détachement, qui étaient à là vérité l'élite des troupes,
mais qui n'en faisaient qu'une très-petite partie; le reste était
demeuré dans le camp bien fortifié et bien retranché: était-il à
craindre qu'Annibal attaquât et forçât un bon camp défendu par
trente-cinq mille hommes?
[Note 307: Il était défendu à un général de sortir de la province
qui lui était assignée, et de passer dans celle d'un autre.]
Néron partit sans avertir ses soldats de son dessein. Lorsqu'il eut fait
assez de chemin pour le leur découvrir sans danger, il leur dit qu'il
les menait à une victoire certaine: que dans la guerre tout dépendait de
la renommée: que le bruit seul de leur arrivée déconcerterait les
Carthaginois: qu'au reste ils auraient tout l'honneur de cette action.
Ils marchèrent avec une diligence extraordinaire. La jonction se fit de
nuit et sans multiplier les camps, pour mieux tromper l'ennemi. Les
troupes nouvellement arrivées se joignirent à celles de Livius. L'armée
du préteur Porcius était campée tout près de celle du consul. Dès le
matin du lendemain on tint conseil. Livius était d'avis de donner
quelques jours de repos aux troupes; Néron le pria de ne point rendre
téméraire par le délai une entreprise que la promptitude seule pouvait
faire réussir, et de profiter de l'erreur de leurs ennemis, tant absents
que présents: on donna donc le signal pour la bataille. Asdrubal,
s'étant avancé aux premiers rangs, reconnut à plusieurs marques qu'il
était arrivé de nouvelles troupes, et il ne douta point que ce ne
fussent celles de l'autre consul: d'où il conjectura qu'il fallait que
son frère eût reçu quelque perte considérable, et craignit fort d'être
venu trop tard à son secours.
Après ces réflexions il fit sonner la retraite. Son armée se mit en
marche avec assez de désordre. La nuit survint; et, ses guides l'ayant
abandonné, il ne sut quelle route tenir. Il suivait au hasard les bords
du fleuve Métaure, et il se mettait en devoir de le passer, lorsqu'il
fut joint par les trois armées ennemies: il jugea, dans cette extrémité,
qu'il lui était impossible d'éviter le combat, et il fit tout ce qu'on
pouvait attendre de la présence d'esprit et du courage d'un grand
capitaine. Il prit tout d'un coup un poste avantageux, et rangea ses
troupes dans un terrain étroit, qui lui donnait lieu de placer sa
gauche, composée des troupes les plus faibles, de manière qu'elle ne
pouvait être ni attaquée de front, ni prise en flanc, et de donner à son
corps de bataille et à sa droite plus de profondeur que de front. Après
cette disposition faite à la hâte, il se mit au centre, et marcha le
premier pour attaquer la gauche des ennemis, bien convaincu qu'il
s'agissait de tout, et qu'il fallait ou vaincre, ou mourir. L'action
dura long-temps, et on combattit de part et d'autre avec beaucoup
d'opiniâtreté. Asdrubal sur-tout mit dans cette journée le comble à la
gloire qu'il s'était déjà acquise par un grand nombre de belles actions.
Il mena ses soldats épouvantés et tremblants au combat, contre un ennemi
qui les surpassait en nombre et en confiance; il les anima par ses
paroles, il les soutint par son exemple, il employa les prières et les
menaces pour ramener les fuyards, jusqu'à ce qu'enfin, voyant que la
victoire se déclarait pour les Romains, et ne pouvant survivre à tant de
milliers d'hommes qui avaient quitté leur patrie pour le suivre, il se
jeta au milieu d'une cohorte romaine, où il périt en digne fils
d'Amilcar, et en digne frère d'Annibal.
Ce combat fut pour les Carthaginois le plus sanglant de toute cette
guerre; et, soit par la mort du chef, soit par le carnage qui fut fait
des troupes carthaginoises, il servit comme de représailles pour la
journée de Cannes. Il fut tué du côté des Carthaginois cinquante-cinq
mille hommes[308], et il y en eut six mille de pris. Les Romains
perdirent huit mille hommes. Ils étaient si las de tuer, que, quelqu'un
étant venu avertir Livius qu'il était aisé de tailler en pièces un gros
d'ennemis qui s'enfuyait «Il est bon, dit-il, qu'il en reste
quelques-uns pour porter aux Carthaginois la nouvelle de leur défaite.»
[Note 308: La perte, selon Polybe, fut beaucoup moindre, et ne monta
qu'à dix mille hommes.
= Il ajoute que la perte des Romains fut de 2000 hommes (XI, c. 3,
§3).--L.]
Néron se mit en marche dès la nuit même qui suivit le combat. Par-tout
où il passait, les cris de joie et les applaudissements prirent la place
de l'inquiétude et de la frayeur qu'il y avait laissées en venant. Il
arriva à son camp le sixième jour. La tête d'Asdrubal jetée dans le camp
des Carthaginois apprit à leur chef le funeste sort de son frère.
Annibal reconnut à ce cruel coup la fortune de Carthage. «C'en est fait,
dit-il[309], je ne lui enverrai plus de superbes courriers. En perdant
Asdrubal, je perds toute mon espérance et tout mon bonheur.» Il se
retira ensuite dans l'extrémité du pays des Brutiens, où il ramassa
toutes ses troupes, qui eurent beaucoup de peine à y subsister, parce
qu'il ne ne recevait aucun convoi de Carthage.
[Note 309: Horace le fait parler ainsi dans la belle ode où il
décrit cette défaite:
Carthagini jam non ego nuncios
Mittam superbos. Occidit, occidit
Spes omnis et fortuna nostri
Nominis, Asdrubale interempto.
(HOR. lib. 4. Od. 4.) [V. 69.]]
_Scipion se rend maître de toute l'Espagne. Il est nommé consul, et
passe en Afrique. Annibal y est rappelé._
[Marge: Polyb. l. 11, p. 650; et l. 14, p. 677-687; et l. 15, p.
689-694. Liv. lib. 28, n. 1-4, 16, 38, 40-46; l. 29, n. 24-36; l. 30, n.
20-28. AN. M. 3799 ROM. 543.] Le sort des armes ne fut pas plus heureux
pour les Carthaginois en Espagne. La sage vivacité du jeune Scipion y
avait rétabli entièrement les affaires des Romains, comme la courageuse
lenteur de Fabius l'avait fait auparavant en Italie. Les trois chefs des
Carthaginois, qui y commandaient de nombreuses armées, savoir Asdrubal,
fils de Giscon, Hannon et Magon, ayant été défaits en plusieurs
rencontres par les troupes romaines, Scipion enfin se rendit maître de
l'Espagne, et la soumit tout entière aux Romains. Ce fut pour-lors que
Masinissa, prince très-puissant en Afrique, se rangea de leur côté:
Syphax, au contraire, embrassa le parti des Carthaginois.
[Marge: AN. M. 3800 ROM. 544.] Scipion, étant retourné à Rome, y fut
nommé consul; il avait pour-lors trente ans. On lui donna pour collègue
P. Licinius Crassus. Le département du premier fut la Sicile, avec
permission de passer en Afrique, s'il le jugeait à propos: il partit le
plus promptement qu'il put pour sa province. L'autre devait commander
dans le pays où Annibal s'était retiré.
La prise de Carthagène, où Scipion avait fait paraître toute la
prudence, tout le courage, toute l'habileté qu'on peut attendre des plus
grands capitaines, et la conquête de l'Espagne entière, étaient plus que
suffisantes pour immortaliser son nom: mais il ne les avait regardées
que comme des degrés et des préparatifs qui devaient le conduire à une
plus grande entreprise; c'était la conquête de l'Afrique. Il y passa en
effet, et y établit le théâtre de la guerre.
Le ravage des terres, le siège d'Utique, une des plus fortes places de
l'Afrique, la défaite entière des deux armées de Syphax et d'Asdrubal,
dont Scipion brûla le camp, et ensuite la prise de Syphax même, qui
était la plus puissante ressource des Carthaginois, tout cela les
obligea à songer enfin à la paix. Ils députèrent pour cet effet trente
des principaux sénateurs, choisis dans cette compagnie qui était si
puissante à Carthage, et qu'on nommait le _conseil des cent_. Dès qu'ils
furent admis dans la tente du général romain, ils se prosternèrent tous
par terre (c'était la coutume du pays), lui parlèrent avec beaucoup de
soumission, rejetant la cause de tous leurs malheurs sur Annibal, et
promirent de la part du sénat une aveugle obéissance à tout ce
qu'ordonnerait le peuple romain. Scipion leur répondit que, quoiqu'il
fût venu dans l'Afrique pour vaincre et non pour faire la paix, il la
leur accorderait cependant, à condition qu'ils rendraient aux Romains
leurs prisonniers et leurs transfuges; qu'ils feraient sortir leurs
armées de l'Italie et des Gaules; qu'ils n'entreraient plus en Espagne;
qu'ils se retireraient de toutes les îles qui sont entre l'Italie et
l'Afrique; qu'ils livreraient aux vainqueurs tous leurs vaisseaux,
excepté vingt; qu'ils donneraient cinq cent mille boisseaux[310] de
froment, et trois cent mille boisseaux d'orge; et qu'ils paieraient la
somme de cinq mille talents[311], c'est-à-dire quinze millions. Que, si
ces conditions les accommodaient, ils pourraient envoyer des
ambassadeurs au sénat. Ils feignirent d'y donner les mains; mais en
effet ils ne cherchaient qu'à gagner du temps jusqu'au retour d'Annibal.
On accorda une trêve aux Carthaginois, qui firent partir sur-le-champ
leurs députés pour Rome, et qui envoyèrent en même temps vers Annibal
pour lui ordonner de revenir en Afrique.
[Note 310: Boisseaux romains, c. à. d. _modius_. Le modius vaut le
quinzième de notre setier (v. mes _Considérations sur les Monnaies_, p.
118): il s'agit donc ici de 33,333 setiers (52,000 hectolitres) de
froment; et de 20,000 setiers (31,200 hectolitres) d'orge.--L.]
[Note 311: Environ 27,500,000 francs: selon d'autres, dit Tite-Live,
on leur imposa 5,000 livres d'argent, et non 5,000 talents. La somme est
bien différente car la livre romaine était la 80e partie du talent: il
ne s'agirait donc que de 331,250 francs. Cette somme paraît trop
faible.--L.]
[Marge: AN. M. 3802 ROM. 546.] Il était pour lors retiré dans les
extrémités de l'Italie, comme nous l'avons déjà dit. C'est là que lui
furent portés les ordres de Carthage, qu'il ne put entendre sans pousser
des soupirs, et sans presque verser des larmes, frémissant de colère de
se voir ainsi forcé d'abandonner sa proie. Jamais exilé ne témoigna plus
de regret en quittant son pays natal, qu'Annibal en sortant d'une terre
ennemie. Il tourna souvent les yeux vers les côtes de l'Italie, accusant
les dieux et les hommes de son malheur, en prononçant contre lui-même,
dit Tite-Live[312], mille exécrations de ce qu'au sortir de la bataille
de Cannes, il n'avait pas conduit à Rome ses soldats encore tout fumants
du sang des Romains.
[Note 312: Tite-Live suppose toujours que ce délai était une faute
essentielle pour Annibal, dont lui-même se repentit dans la suite.]
A Rome, le sénat, fort mécontent des mauvaises excuses qu'employaient
les députés de Carthage pour justifier leur république, et de l'offre
absurde qu'ils faisaient en son nom de s'en tenir au traité de Lutatius,
crut devoir renvoyer la décision du tout à Scipion, qui, étant sur les
lieux, pouvait mieux juger de ce que demandait le bien de l'état.
Vers ce même temps, le préteur Octavius, passant de Sicile en Afrique
avec deux cents vaisseaux de charge, fut attaqué près de Carthage par
une furieuse tempête qui dissipa toute sa flotte. Le peuple de la ville,
ne pouvant se résoudre à laisser échapper de ses mains une si riche
proie, demande à grands cris qu'on fasse sortir la flotte carthaginoise
pour s'en emparer. Le sénat, après une faible résistance, y consent.
Asdrubal, étant sorti du port, se saisit de la plupart des vaisseaux
romains, et les amena à Carthage, malgré la trêve qui subsistait encore.
Scipion envoya des députés au sénat de Carthage pour en faire ses
plaintes: on y eut peu d'égard. L'approche d'Annibal leur avait rendu le
courage, et leur avait fait concevoir de grandes espérances; il s'en
fallut peu même que le peuple ne maltraitât les députés. Ils demandèrent
une escorte pour s'en retourner en sûreté; elle leur fut accordée, et
deux vaisseaux de la république les accompagnèrent. Mais les magistrats,
qui ne voulaient point de paix, et qui étaient déterminés à recommencer
la guerre, firent dire sous main à Asdrubal, qui était avec sa flotte
près d'Utique, de faire attaquer la galère romaine lorsqu'elle serait
arrivée au fleuve Bagrada, tout près du camp des Romains, où l'escorte
avait ordre de les laisser. Il le fit, et détacha contre les
ambassadeurs deux galères. Ils se sauvèrent pourtant, non sans peine ni
sans danger.
Ce fut un nouveau sujet de guerre entre les deux peuples, plus animés,
ou plutôt plus acharnés que jamais l'un contre l'autre: les Romains, par
le désir de venger une si noire perfidie; les Carthaginois, par la
persuasion où ils étaient qu'il n'y avait plus de paix à attendre pour
eux.
Dans ce temps-là même, Lélius et Fulvius, chargés des pleins pouvoirs
que le sénat et le peuple romain envoyaient à Scipion, arrivent au camp,
et avec eux les députés carthaginois. Carthage ayant non-seulement rompu
la trêve, mais violé le droit des gens dans la personne des ambassadeurs
romains, il était naturel d'user de représailles contre les députés
carthaginois. Mais Scipion[313], considérant plus ce que demandait la
générosité romaine que ce que méritait la perfidie carthaginoise, pour
ne point s'éloigner des principes de sa nation ni de son propre
caractère, renvoya les députés sans leur faire aucun mal. Une modération
si étonnante dans de telles conjonctures effraya et fit rougir Carthage
même, et donna à Annibal une nouvelle estime pour un chef qui n'opposait
à la mauvaise foi de ses ennemis qu'une droiture et une noblesse d'ame
encore plus dignes d'admiration que toutes ses vertus guerrières.
[Note 313: [Grec: Eskopeito par' autô syllogizomenos, ouch outô ti
deon pathein Karchêdonious, ôs ti deon ên praxai Rômaious.] (POLYB. lib.
15, p. 693.)
«Dixit Scipio se nihil nec institutis populi romani nec suis moribus
indignum in iis facturum.» (LIV. lib. 30, n. 25.)]
Cependant Annibal, pressé par ses citoyens, avançait dans le pays. Il
arriva à Zama, qui est à cinq journées de Carthage, et il y fit camper
ses troupes: il envoya de là des espions pour observer la contenance des
Romains. Scipion, les ayant surpris, loin de les punir, les fit promener
par tout son camp; et, après leur en avoir fait remarquer soigneusement
toute la disposition, il les renvoya à Annibal. Celui-ci sentait bien
d'où partait une si noble assurance; après tout ce qui lui était arrivé,
il ne comptait plus sur le retour de sa fortune. Pendant que tout, le
monde l'exhortait à donner la bataille, il était le seul qui songeât à
la paix; il espérait la faire à des conditions plus raisonnables, se
trouvant à la tête d'une armée, et le sort des armes pouvant encore
paraître incertain. Il envoya donc demander une entrevue à Scipion: on
convint du temps et du lieu.
_Entrevue d'Annibal et de Scipion en Afrique, suivie du combat._
[Marge: Polyb. l. 15, p. 694-703. Liv. lib. 30, p. 29-35. AN. M. 3803
ROM. 547.] Ces deux capitaines, non-seulement les plus illustres de leur
temps, mais dignes d'être mis en parallèle avec ce qu'il y avait jamais
eu de plus grands princes et de plus fameux généraux, s'étant rendus au
lieu marqué, demeurèrent quelque temps en silence, comme étonnés à la
vue l'un de l'autre, et comme saisis d'une mutuelle admiration. Enfin
Annibal prit le premier la parole, et, après avoir loué Scipion d'une
manière fine et délicate, il lui fit une vive peinture des désordres de
la guerre, et des maux qu'elle avait causés tant aux victorieux qu'aux
vaincus: il l'exhorta à ne pas se laisser éblouir par l'éclat de ses
victoires. Il lui représenta que, quelque heureux qu'il eût été
jusque-là, il devait appréhender l'inconstance de la fortune; que, sans
en chercher bien loin des exemples, il en était lui-même, qui lui
parlait, une preuve éclatante; que Scipion était alors ce qu'Annibal
avait été à Trasimène et à Cannes; qu'il profitât de l'occasion mieux
qu'il n'avait fait lui-même, en faisant la paix dans un temps où il
était maître des conditions. Il finit en déclarant que les Carthaginois
voulaient bien céder aux Romains la Sicile, la Sardaigne, l'Espagne, et
toutes les îles qui sont entre l'Afrique et l'Italie; qu'il fallait bien
se résoudre, puisque les dieux en ordonnaient ainsi, à se renfermer dans
les bords de l'Afrique, tandis qu'ils verraient les Romains faire
respecter leurs lois jusque dans les régions les plus éloignées.
Scipion répondit en moins de paroles, mais avec non moins de dignité. Il
reprocha aux Carthaginois la perfidie avec laquelle ils venaient de
piller quelques galères romaines avant que la trêve fût expirée: il
rejeta sur eux seuls et sur leur injustice tous les maux qu'avaient
entraînés les deux guerres. Après avoir remercié Annibal des conseils
qu'il lui donnait sur l'incertitude des événements humains, il finit en
l'avertissant de se préparer au combat, s'il n'aimait mieux accepter les
conditions qu'il avait déjà proposées, auxquelles néanmoins on en
ajouterait encore quelques-unes pour punir les Carthaginois d'avoir
rompu la trêve.