[Marge: Polyb. l. 3, p. 255-268. Liv. lib. 22, n. 34-54. AN. M. 3789

ROM. 533.] Au printemps suivant on élut à Rome pour consuls C. Térentius

Varron et L. Émilius Paulus. On fit dans cette campagne (c'était la

troisième de la seconde guerre punique) ce qui ne s'était jamais

pratiqué jusqu'alors, qui fut de composer l'armée de huit légions,

chacune de cinq mille hommes, sans les alliés; car, comme nous l'avons

déjà dit, les Romains ne levaient jamais que quatre légions, dont

chacune était environ de quatre mille hommes et de trois cents[290]

chevaux: ce n'était que dans les conjonctures les plus importantes

qu'ils y mettaient cinq mille des uns et quatre cents des autres. Pour

les troupes des alliés, leur infanterie était égale à celle des légions,

mais il y avait trois fois plus de cavalerie. On donnait ordinairement à

chaque consul la moitié des troupes des alliés, et deux légions, pour

agir séparément; et il était rare que l'on se servît de toutes ces

forces en même temps pour la même expédition. Ici les Romains emploient

non-seulement quatre, mais huit légions; tant l'affaire leur paraît

importante. Le sénat voulut même que les deux consuls de l'année

précédente, Servilius et Atilius, servissent dans l'armée en qualité de

proconsuls; mais le dernier ne le put faire à cause de son grand âge.

[Note 290: Polybe ne met que deux cents chevaux dans chaque légion;

mais Juste-Lipse croit que c'est ou une erreur de l'historien, ou une

faute du copiste.]

Varron, en partant de Rome, avait déclaré hautement que, dès le premier

jour qu'il rencontrerait l'ennemi, il donnerait le combat, et

terminerait la guerre, ajoutant qu'elle ne finirait point tant qu'on

mettrait des Fabius à la tête des armées. Un avantage assez considérable

qu'il remporta sur les Carthaginois, dont près de dix-sept cents

demeurèrent sur la place, augmenta encore sa fierté et sa hardiesse.

Annibal regarda cette perte comme un véritable gain pour lui, persuadé

qu'elle servirait d'appât pour amorcer la témérité du consul, et pour

l'engager dans une action: il en avait un besoin extrême. On sut depuis

qu'il était réduit à une telle disette de vivres, qu'il ne lui était pas

possible de subsister encore dix jours. Les Espagnols songeaient déjà à

l'abandonner. C'en était fait de lui et de son armée, si sa bonne

fortune ne lui eût envoyé Varron.

Les armées, après plusieurs mouvements, se trouvèrent en présence près

de Cannes, petite ville située dans l'Apulie, sur le fleuve Aufide.

Comme Annibal était campé dans une plaine fort unie et toute découverte,

et que sa cavalerie était de beaucoup supérieure à celle des Romains,

Émilius ne jugea pas à propos d'engager le combat dans cet endroit: il

voulait qu'on attirât l'ennemi dans un terrain où l'infanterie pût avoir

le plus de part à l'action. Son collègue, général sans expérience, fut

d'un avis contraire; et c'est le grand inconvénient d'un commandement

partagé par deux généraux, entre lesquels la jalousie, ou l'antipathie

d'humeur, ou la diversité de vues, ne manquent guère de mettre la

division.

Les troupes, de part et d'autre, s'étaient contentées pendant quelque

temps de faire de légères escarmouches. Enfin, un jour que Varron

commandait, car le commandement roulait de jour à autre entre les deux

consuls, tout se prépara au combat des deux côtés. Émilius n'avait point

été consulté; mais, quoiqu'il désapprouvât extrêmement la conduite de

son collègue, comme il ne pouvait l'empêcher, il le seconda du mieux

qu'il lui fut possible.

Annibal, après avoir fait convenir ses troupes que, quand on leur aurait

donné le choix d'un terrain propre pour combattre, supérieures comme

elles étaient en cavalerie, elles n'en pouvaient pas choisir de plus

favorable: «Rendez donc grâces aux dieux, leur dit-il, d'avoir amené ici

les ennemis pour vous en faire triompher; et sachez-moi gré aussi

d'avoir réduit les Romains à la nécessité de combattre. Après trois

grandes victoires consécutives, que faut-il pour vous inspirer de la

confiance, que le souvenir de vos propres exploits? Les combats

précédents vous ont rendus maîtres du plat pays: par celui-ci, vous le

deviendrez de toutes les villes, et, j'ose le dire, de toutes les

richesses et de la puissance des Romains. Il n'est plus question de

parler, il faut agir. J'espère de la protection des dieux que vous

verrez dans peu l'effet de mes promesses.»

Les deux armées étaient bien inégales en nombre. Il y avait dans celle

des Romains, en comptant les alliés, quatre-vingt mille hommes de pied,

et un peu plus de six mille chevaux; et dans celle des Carthaginois

quarante mille hommes de pied, tous fort aguerris, et dix mille chevaux.

Émilius commandait à la droite des Romains, Varron à la gauche;

Servilius, l'un des deux consuls de l'année précédente, était au centre.

Annibal, qui savait profiter de tout, s'était posté de manière que le

vent vulturne, qui se lève dans un certain temps réglé, devait souffler

directement contre le visage des Romains pendant le combat, et les

couvrir de poussière; et, ayant appuyé sa gauche sur la rivière d'Aufide

et distribué sa cavalerie sur les ailes, il forma son corps de bataille,

en plaçant l'infanterie espagnole et gauloise au centre, et l'infanterie

africaine, pesamment armée, moitié à leur droite et moitié à leur

gauche, sur une même ligne avec la cavalerie. Après cette disposition,

il se mit à la tête de ce corps d'infanterie espagnole et gauloise, et,

l'ayant tiré de la ligne, il marcha en avant pour commencer le combat,

en arrondissant son front à mesure qu'il approchait de l'ennemi, et en

allongeant ses flancs en espèce de demi-cercle, afin de ne point laisser

d'intervalle entre son corps et le reste de la ligne composée de

l'infanterie pesante, qui ne s'était point ébranlée.

On en vint bientôt aux mains; et les légions romaines qui étaient aux

deux ailes, voyant leur centre vivement attaqué, s'avancèrent pour

prendre l'ennemi en flanc. Le corps d'Annibal, après une vigoureuse

résistance, se voyant pressé de toutes parts, céda au nombre, et se

retira par l'intervalle qu'il avait laissé dans le centre de la ligne.

Les Romains l'y ayant suivi pêle-mêle avec chaleur, les deux ailes de

l'infanterie africaine, qui était fraîche, bien armée et en bon ordre,

s'étant tout d'un coup, par une demi-conversion, tournées vers ce vide

dans lequel les Romains, déjà fatigués, s'étaient jetés en désordre et

en confusion, les chargèrent des deux côtés avec vigueur, sans leur

donner le temps de se reconnaître ni leur laisser de terrain pour se

former. Cependant les deux ailes de la cavalerie venaient de battre

celles des Romains, qui leur étaient fort inférieures; et, n'ayant

laissé à la poursuite des escadrons rompus et défaits que ce qu'il

fallait pour en empêcher le ralliement, elles vinrent fondre

par-derrière sur l'infanterie romaine, qui, étant en même temps

enveloppée de toutes parts par la cavalerie et l'infanterie des ennemis,

fut toute taillée en pièces, après avoir fait des prodiges de valeur.

Émilius, qui avait été couvert de blessures dans le combat, fut tué

ensuite par un gros d'ennemis qui ne le reconnurent point, et avec lui

deux questeurs, vingt-un tribuns militaires, plusieurs hommes

consulaires ou qui avaient été préteurs, Servilius, consul de l'année

précédente, et Minucius, qui avait été maître de la cavalerie sous

Fabius, et quatre-vingts sénateurs. Il demeura sur la place plus de

soixante-dix mille hommes[291]; et les Carthaginois, acharnés contre

l'ennemi, ne cessèrent de tuer, jusqu'à ce qu'Annibal, dans la plus

grande ardeur du carnage, se fut écrié plusieurs fois: _Arrête, soldat;

épargne le vaincu_[292]. Dix mille hommes, qui avaient été laissés à la

garde du camp, se rendirent prisonniers de guerre après la bataille. Le

consul Varron se retira à Venouse, accompagné seulement de soixante-dix

cavaliers; et quatre mille hommes[293] environ se sauvèrent dans les

villes voisines. Du côté d'Annibal, la victoire fut complète; et il la

dut principalement, aussi-bien que les précédentes, à la supériorité de

sa cavalerie.

[Note 291: Tite-Live diminue beaucoup le nombre des morts, qu'il ne

fait monter qu'à quarante-trois mille environ; mais Polybe est plus

digne de foi.]

[Note 292: «Duo maximi exercitus cæsi ad hostium satietatem, donec

Annibal diceret militi suo: Parce ferro.» (FLOR. lib. 1, cap. 6.)]

[Note 293: Le texte de Polybe porte 3000.--L.]

Il y perdit quatre mille Gaulois, quinze cents tant Espagnols

qu'Africains, et deux cents chevaux.

Maharbal, l'un des généraux carthaginois, voulait que, sans perdre de

temps, l'on marchât droit à Rome, promettant à Annibal de le faire

souper, à cinq jours de là, dans le Capitale. Et sur ce que celui-ci

répliqua qu'il fallait prendre du temps pour délibérer sur cette

proposition[294], «Je vois bien, dit Maharbal, que les dieux n'ont pas

donné au même homme tous les talents à-la-fois. Vous savez vaincre,

Annibal; mais vous ne savez pas profiter de la victoire.»

[Note 294: «Tum Maharbal: Non omnia nimirum eidem dii dedêre.

Vincere scis, Annibal; victoriâ uti nescis.» (LIV. lib. 22, n. 51.)]

On prétend que ce délai sauva Rome et l'empire. Plusieurs, et Tite-Live

entre autres, le reprochent à Annibal comme une faute capitale.

Quelques-uns sont plus réservés, et ne peuvent se résoudre à condamner,

sans des preuves bien claires, un si grand capitaine, qui, dans tout le

reste, n'a jamais manqué ni de prudence pour prendre le bon parti, ni de

vivacité et de promptitude pour exécuter. Ils sont encore retenus par

l'autorité, ou du moins par le silence de Polybe, qui, en parlant des

grandes suites qu'eut cette mémorable journée, convient que, parmi les

Carthaginois, on conçut de grandes espérances d'emporter Rome d'emblée;

mais, pour lui, il ne s'explique point sur ce qu'il eût fallu faire à

l'égard d'une ville fort peuplée, extrêmement aguerrie, bien fortifiée,

et défendue par une garnison de deux légions; et il ne laisse nulle part

entrevoir qu'un tel projet fût praticable, ni qu'Annibal eût tort de ne

l'avoir point tenté.

En effet, en examinant les choses de plus près, on ne voit pas que les

règles communes de la guerre permissent de l'entreprendre. Il est

constant que toute l'infanterie d'Annibal avant la bataille ne montait

qu'à quarante mille hommes; qu'étant diminuée de six mille hommes qui

avaient été tués dans l'action, et d'un plus grand nombre sans doute qui

avait été blessé et mis hors de combat, il ne lui restait que vingt-six

ou vingt-sept mille hommes de pied en état d'agir, et que ce nombre ne

pouvait suffire pour faire la circonvallation d'une ville aussi étendue

que Rome, et coupée par une rivière, ni pour l'attaquer dans les formes,

n'ayant ni machines, ni munitions, ni aucune des choses nécessaires pour

un siége. Par la même raison, Annibal, [Marge: Liv. lib. 22, n. 9. Liv.

lib. 23, n. 18.] après le succès de Trasimène, tout victorieux qu'il

était, avait attaqué inutilement Spolette: et, un peu après la bataille

de Cannes, il avait été contraint de lever le siége d'une petite ville

sans nom et sans force. On ne peut disconvenir que, si, dans l'occasion

dont il s'agit, il avait échoué, comme il devait s'y attendre, il aurait

ruiné sans ressource toutes ses affaires[295]. Mais il faudrait être du

métier, et peut-être du temps même de l'action, pour juger sainement de

ce fait. C'est un ancien procès sur lequel il ne sied bien qu'aux

connaisseurs de prononcer.

[Note 295: Ces réflexions, pleines de justesse, rappellent le

jugement de Montesquieu, qui justifie également Annibal des reproches

qu'on avait faits à sa conduite. (_Grand. et décad. des Romains_, ch.

IV.)--L.]

[Marge: Liv. 23, n. 11-14.] Annibal, aussitôt après la bataille de

Cannes, avait dépêché son frère Magon pour porter à Carthage la nouvelle

de sa victoire, et pour demander du secours afin de terminer la guerre.

Lorsque Magon fut arrivé, il fit en plein sénat un discours magnifique

sur les exploits de son frère et sur les grands avantages qu'il avait

remportés contre les Romains; et, pour faire juger de la grandeur de la

victoire par quelque chose de sensible, en parlant en quelque sorte aux

yeux, il fit répandre au milieu du sénat un boisseau d'anneaux d'or

qu'on avait tirés des doigts des nobles romains qui avaient été tués à

la bataille de Cannes. Il termina sa harangue par demander de l'argent,

des vivres et de nouvelles troupes. Tous les assistants ressentirent une

joie extraordinaire; et Imilcon, partisan d'Annibal, croyant que c'était

là une belle occasion d'insulter Hannon, chef de la faction contraire,

lui demanda s'il était encore mécontent de la guerre qu'on avait

entreprise contre les Romains, et s'il croyait qu'on leur dût livrer

Annibal. Hannon, sans s'émouvoir, lui répondit qu'il était toujours dans

les mêmes sentiments, et que les victoires dont on parlait, supposé

qu'elles fussent véritables, ne lui pouvaient donner de joie qu'autant

qu'on s'en servirait pour faire une paix avantageuse: puis il entreprit

de prouver que ces grands exploits que l'on faisait sonner si haut

n'étaient que chimériques et imaginaires. «J'ai taillé en pièces,

disait-il, en reprenant le discours de Magon, les armées romaines:

envoyez-moi des soldats. Que demanderiez-vous autre chose si vous aviez

été vaincu? Je me suis deux fois rendu maître du camp ennemi, plein

apparemment de toutes sortes de provisions: envoyez-moi des vivres et de

l'argent. Tiendriez-vous un autre langage, si vous-même aviez perdu

votre camp?» Ensuite il demanda à Magon si quelqu'un des peuples latins

s'était venu rendre à Annibal, si les Romains lui avaient fait quelques

propositions de paix. Magon ayant été forcé d'avouer qu'il n'en était

rien: «Nous avons donc, reprit Hannon, la guerre dans l'Italie aussi

forte que jamais.» Sa conclusion fut qu'il ne fallait leur envoyer ni

hommes ni argent. Comme la faction d'Annibal était la plus puissante, on

n'eut aucun égard aux remontrances d'Hannon, qui furent regardées comme

l'effet de sa jalousie et de sa prévention: il fut ordonné qu'on ferait

incessamment des levées d'hommes et d'argent pour envoyer à Annibal les

secours qu'il demandait. Magon partit sur-le-champ pour lever en Espagne

vingt-quatre mille hommes d'infanterie et quatre mille chevaux; mais ce

secours fut arrêté dans la suite, et envoyé d'un autre côté: tant la

faction contraire était appliquée à traverser les desseins d'un général

qu'elle ne pouvait souffrir[296]. Pendant qu'à Rome on remerciait un

consul qui avait fui de n'avoir pas désespéré de la république, à

Carthage on savait presque mauvais gré à Annibal de la victoire qu'il

venait de remporter. Hannon ne lui pouvait pardonner les avantages d'une

guerre entreprise contre son avis. Plus jaloux de l'honneur de ses

sentiments que du bien de l'état, plus ennemi du général des

Carthaginois que des Romains, il n'oubliait rien pour empêcher les

succès qu'on pouvait avoir, ou pour ruiner ceux qu'on avait eus.

[Note 296: De Saint-Évremond.]

_Quartier d'hiver passé à Capoue par Annibal._

[Marge: Liv. lib. 23, n. 4 et 18.] La journée de Cannes soumit à Annibal

les plus puissants peuples d'Italie, attira dans son parti ceux de la

grande Grèce avec la ville de Tarente, et détacha des Romains leurs plus

anciens alliés, entre lesquels Capoue tenait le premier rang. C'était

une ville que la bonté de son terroir, sa situation avantageuse et la

longue paix dont elle jouissait, avaient rendue fort riche et fort

puissante. Le luxe et les délices, qui sont une suite ordinaire de

l'opulence, avaient corrompu l'esprit de tous ses citoyens, déjà portés

par leur inclination naturelle au plaisir et à la débauche.

[297]Annibal choisit cette ville pour y passer son quartier d'hiver. Ce

fut là que cette armée, qui avait essuyé les plus grands travaux et

bravé les périls les plus affreux sans y succomber, fut vaincue par

l'abondance et les délices, dans lesquelles elle se plongea avec

d'autant plus d'avidité, qu'elle n'y était point accoutumée. Leurs

courages s'amollirent si fort pendant ce séjour, que, s'ils se

soutinrent encore quelque temps, ce fut plutôt par l'éclat de leurs

victoires passées que par leurs forces présentes. Quand Annibal tira ses

soldats de cette ville, on eût dit que c'étaient d'autres hommes, tout

différents de ce qu'ils avaient été jusque-là. Accoutumés à demeurer

dans des maisons commodes, à vivre dans l'abondance et dans l'oisiveté,

ils ne pouvaient plus souffrir la faim, la soif, les longues marches,

les veilles, ni les autres travaux de la guerre: outre qu'ils ne

savaient plus ce que c'était que d'obéir aux officiers, ni de garder

aucune discipline.

[Note 297: «Ibi partem majorem hiemis exercitum in tectis habuit,

adversùs omnia humana mala, sæpè ae diù durantem, bonis inexpertum atque

insuetum. Itaque quos nulla mali vicerat vis, perdidêre nimia bona ac

voluptates immodicæ: et eò impensiùs, quô avidiùs ex insolentiâ in eas

se merserant.» (LIV. lib. 23, n. 18.)]

Je ne fais ici que copier Tite-Live. Si on l'en croit, le séjour de

Capoue est, dans la vie d'Annibal, une grande tache, et il prétend que

ce général fit en cela une faute incomparablement plus grande que quand,

après le gain de la bataille, il manqua d'aller à Rome[298]; car ce

délai, dit Tite-Live, pouvait paraître avoir seulement différé sa

victoire, au lieu que cette dernière faute le mit absolument hors d'état

de vaincre. En un mot, comme Marcellus sut bien le dire dans la

suite[299], ce que Cannes avait été aux Romains, Capoue le fut aux

Carthaginois et à leur général. Là se perdit leur vertu guerrière et

leur attachement à la discipline; là disparut et leur gloire passée, et

l'espérance presque sûre que leur montrait l'avenir. En effet, depuis ce

jour, les affaires d'Annibal allèrent toujours en décadence, la fortune

se rangea du côté de la prudence, et la victoire sembla s'être

réconciliée avec les Romains.

[Note 298: «Illa enim cunctatio distulisse modò victoriam videri

potuit, hic error vires ademisse ad vincendum.» (LIV. lib. 23, n. 18.)]

[Note 299: «Capuam Annibali Cannas fuisse. Ibi virtutem bellicam,

ibi militarem disciplinam, ibi præteriti temporis famam, ibi spem futuri

extinctam.» (LIV. lib. 23, n. 45.)]

Je ne sais si tout ce que dit ici Tite-Live des suites funestes

qu'eurent les quartiers d'hiver passés par l'armée carthaginoise dans

cette ville délicieuse est bien juste et bien fondé. Quand on examine

avec soin toutes les circonstances de cette histoire, on a de la peine à

se persuader qu'il faille attribuer le peu de progrès qu'eurent les

armes d'Annibal dans la suite au séjour de Capoue: c'en est bien une

cause, mais la moins considérable; et la bravoure avec laquelle ses

troupes battirent depuis ce temps-là des consuls et des préteurs,

prirent des villes à la vue des Romains, maintinrent leurs conquêtes et

restèrent encore quatorze ans en Italie sans en pouvoir être chassées,

tout cela porte assez à croire que Tite-Live exagère les pernicieux

effets des délices de Capoue.

[Marge: Liv. lib. 23, n. 23.] La véritable cause de la chute des

affaires d'Annibal, c'est le défaut de recrues et de secours de la part

de sa patrie. Après l'exposé de Magon, le sénat de Carthage avait jugé

nécessaire, pour pousser les conquêtes d'Italie, d'y envoyer d'Afrique

un renfort considérable de cavalerie numide, quarante éléphants, mille

talents[300], qui font trois millions, et d'acheter en Espagne vingt

mille hommes de pied et quatre mille chevaux pour en [Marge: _Ibid._ n.

32.] renforcer leurs armées d'Espagne et d'Italie; néanmoins Magon n'en

put obtenir que douze mille fantassins, avec deux mille cinq cents

chevaux; et même, quand il fut près de partir pour l'Italie avec cette

troupe, si fort au-dessous de celle qu'on lui avait promise, il fut

contre-mandé pour passer en Espagne. Annibal, après de si grandes

promesses, ne reçut donc ni infanterie, ni cavalerie, ni éléphants, ni

argent, et il fut absolument abandonné à ses ressources personnelles:

son armée se trouvait réduite à vingt-six mille hommes de pied et à neuf

mille chevaux. Comment, avec une armée si affaiblie, pouvoir occuper

dans un pays étranger tous les postes nécessaires, contenir les nouveaux

alliés, maintenir les conquêtes, en faire de nouvelles, et tenir la

campagne avec avantage contre deux armées des Romains qui se

renouvelaient tous les ans? Voilà la véritable cause de la décadence des

affaires d'Annibal et de la ruine de celles de Carthage. Si nous avions

l'endroit où Polybe avait parlé sur cette matière, nous verrions sans

doute qu'il avait plus insisté sur cette cause que sur les délices de

Capoue.

[Note 300: 5,500,000 francs.--L.]

_Affaires d'Espagne et de Sardaigne._

[Marge: Liv. lib. 23, n. 26-30 et n. 32-40, 41. AN. M. 3790 ROM. 534.]

Les deux Scipions avaient toujours le commandement de l'Espagne, et y

faisaient d'assez grands progrès, lorsque Asdrubal, qui seul paraissait

capable de leur résister, reçut ordre de Carthage de passer en Italie au

secours de son frère. Avant que de quitter la province, il écrivit au

sénat pour lui faire connaître la nécessité qu'il y avait d'envoyer en

sa place un général qui pût tenir tête aux Romains. On y envoya Imilcon

avec une armée, et Asdrubal se mit en chemin avec la sienne pour aller

joindre son frère. La première nouvelle de son départ avait rangé la

plus grande partie des Espagnols sous le pouvoir des Scipions. Ces deux

généraux, animés par un si grand succès, se mirent en devoir de lui

fermer la sortie de la province. Ils considéraient le danger auquel

seraient exposés les Romains, si, ayant déjà bien de la peine à résister

au seul Annibal, les deux frères venaient à leur tomber sur les bras

avec deux puissantes armées: ils le poursuivirent donc dans sa marche,

et l'obligèrent, malgré lui, à combattre. Asdrubal fut vaincu; et, loin

de pouvoir passer dans l'Italie, il ne se vit pas même en état de

demeurer en sûreté dans l'Espagne.

Les Carthaginois ne réussirent pas mieux dans la Sardaigne. Prétendant

profiter de quelques révoltes qu'ils y avaient excitées, il y perdirent

douze mille hommes dans une bataille contre les Romains, qui firent

encore un grand nombre de prisonniers, parmi lesquels furent Asdrubal,

surnommé _Calvus_; Hannon et Magon[301], distingués par leur naissance

et par leurs emplois militaires.

[Note 301: Ce n'était pas le frère d'Annibal.]

_Mauvais succès d'Annibal. Siéges de Capoue et de Rome[302]._

[Note 302: Rollin passe sous silence plusieurs faits qu'il raconte

avec détail dans une autre partie de son histoire ancienne, et dans

l'histoire Romaine (livre quinzième).--L.]

[Marge: AN. M. 3791 ROM. 535. Liv. lib. 23, n. 41-46; lib. 25, n. 22;

lib. 26, n. 5-16.] Depuis le séjour d'Annibal à Capoue, les affaires des

Carthaginois en Italie ne se soutinrent plus avec le même éclat. M.

Marcellus, d'abord comme préteur, ensuite comme consul, eut beaucoup de

part à ce changement. Il harcelait Annibal en toute occasion, il lui

enlevait des quartiers, il lui faisait lever des siéges; il le battit

même en plusieurs rencontres, en sorte qu'il fut appelé _l'épée de

Rome_, comme Fabius en avait été nommé _le bouclier_.

Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1 · 第 29 / 37 段