ROM. 533.] Au printemps suivant on élut à Rome pour consuls C. Térentius
Varron et L. Émilius Paulus. On fit dans cette campagne (c'était la
troisième de la seconde guerre punique) ce qui ne s'était jamais
pratiqué jusqu'alors, qui fut de composer l'armée de huit légions,
chacune de cinq mille hommes, sans les alliés; car, comme nous l'avons
déjà dit, les Romains ne levaient jamais que quatre légions, dont
chacune était environ de quatre mille hommes et de trois cents[290]
chevaux: ce n'était que dans les conjonctures les plus importantes
qu'ils y mettaient cinq mille des uns et quatre cents des autres. Pour
les troupes des alliés, leur infanterie était égale à celle des légions,
mais il y avait trois fois plus de cavalerie. On donnait ordinairement à
chaque consul la moitié des troupes des alliés, et deux légions, pour
agir séparément; et il était rare que l'on se servît de toutes ces
forces en même temps pour la même expédition. Ici les Romains emploient
non-seulement quatre, mais huit légions; tant l'affaire leur paraît
importante. Le sénat voulut même que les deux consuls de l'année
précédente, Servilius et Atilius, servissent dans l'armée en qualité de
proconsuls; mais le dernier ne le put faire à cause de son grand âge.
[Note 290: Polybe ne met que deux cents chevaux dans chaque légion;
mais Juste-Lipse croit que c'est ou une erreur de l'historien, ou une
faute du copiste.]
Varron, en partant de Rome, avait déclaré hautement que, dès le premier
jour qu'il rencontrerait l'ennemi, il donnerait le combat, et
terminerait la guerre, ajoutant qu'elle ne finirait point tant qu'on
mettrait des Fabius à la tête des armées. Un avantage assez considérable
qu'il remporta sur les Carthaginois, dont près de dix-sept cents
demeurèrent sur la place, augmenta encore sa fierté et sa hardiesse.
Annibal regarda cette perte comme un véritable gain pour lui, persuadé
qu'elle servirait d'appât pour amorcer la témérité du consul, et pour
l'engager dans une action: il en avait un besoin extrême. On sut depuis
qu'il était réduit à une telle disette de vivres, qu'il ne lui était pas
possible de subsister encore dix jours. Les Espagnols songeaient déjà à
l'abandonner. C'en était fait de lui et de son armée, si sa bonne
fortune ne lui eût envoyé Varron.
Les armées, après plusieurs mouvements, se trouvèrent en présence près
de Cannes, petite ville située dans l'Apulie, sur le fleuve Aufide.
Comme Annibal était campé dans une plaine fort unie et toute découverte,
et que sa cavalerie était de beaucoup supérieure à celle des Romains,
Émilius ne jugea pas à propos d'engager le combat dans cet endroit: il
voulait qu'on attirât l'ennemi dans un terrain où l'infanterie pût avoir
le plus de part à l'action. Son collègue, général sans expérience, fut
d'un avis contraire; et c'est le grand inconvénient d'un commandement
partagé par deux généraux, entre lesquels la jalousie, ou l'antipathie
d'humeur, ou la diversité de vues, ne manquent guère de mettre la
division.
Les troupes, de part et d'autre, s'étaient contentées pendant quelque
temps de faire de légères escarmouches. Enfin, un jour que Varron
commandait, car le commandement roulait de jour à autre entre les deux
consuls, tout se prépara au combat des deux côtés. Émilius n'avait point
été consulté; mais, quoiqu'il désapprouvât extrêmement la conduite de
son collègue, comme il ne pouvait l'empêcher, il le seconda du mieux
qu'il lui fut possible.
Annibal, après avoir fait convenir ses troupes que, quand on leur aurait
donné le choix d'un terrain propre pour combattre, supérieures comme
elles étaient en cavalerie, elles n'en pouvaient pas choisir de plus
favorable: «Rendez donc grâces aux dieux, leur dit-il, d'avoir amené ici
les ennemis pour vous en faire triompher; et sachez-moi gré aussi
d'avoir réduit les Romains à la nécessité de combattre. Après trois
grandes victoires consécutives, que faut-il pour vous inspirer de la
confiance, que le souvenir de vos propres exploits? Les combats
précédents vous ont rendus maîtres du plat pays: par celui-ci, vous le
deviendrez de toutes les villes, et, j'ose le dire, de toutes les
richesses et de la puissance des Romains. Il n'est plus question de
parler, il faut agir. J'espère de la protection des dieux que vous
verrez dans peu l'effet de mes promesses.»
Les deux armées étaient bien inégales en nombre. Il y avait dans celle
des Romains, en comptant les alliés, quatre-vingt mille hommes de pied,
et un peu plus de six mille chevaux; et dans celle des Carthaginois
quarante mille hommes de pied, tous fort aguerris, et dix mille chevaux.
Émilius commandait à la droite des Romains, Varron à la gauche;
Servilius, l'un des deux consuls de l'année précédente, était au centre.
Annibal, qui savait profiter de tout, s'était posté de manière que le
vent vulturne, qui se lève dans un certain temps réglé, devait souffler
directement contre le visage des Romains pendant le combat, et les
couvrir de poussière; et, ayant appuyé sa gauche sur la rivière d'Aufide
et distribué sa cavalerie sur les ailes, il forma son corps de bataille,
en plaçant l'infanterie espagnole et gauloise au centre, et l'infanterie
africaine, pesamment armée, moitié à leur droite et moitié à leur
gauche, sur une même ligne avec la cavalerie. Après cette disposition,
il se mit à la tête de ce corps d'infanterie espagnole et gauloise, et,
l'ayant tiré de la ligne, il marcha en avant pour commencer le combat,
en arrondissant son front à mesure qu'il approchait de l'ennemi, et en
allongeant ses flancs en espèce de demi-cercle, afin de ne point laisser
d'intervalle entre son corps et le reste de la ligne composée de
l'infanterie pesante, qui ne s'était point ébranlée.
On en vint bientôt aux mains; et les légions romaines qui étaient aux
deux ailes, voyant leur centre vivement attaqué, s'avancèrent pour
prendre l'ennemi en flanc. Le corps d'Annibal, après une vigoureuse
résistance, se voyant pressé de toutes parts, céda au nombre, et se
retira par l'intervalle qu'il avait laissé dans le centre de la ligne.
Les Romains l'y ayant suivi pêle-mêle avec chaleur, les deux ailes de
l'infanterie africaine, qui était fraîche, bien armée et en bon ordre,
s'étant tout d'un coup, par une demi-conversion, tournées vers ce vide
dans lequel les Romains, déjà fatigués, s'étaient jetés en désordre et
en confusion, les chargèrent des deux côtés avec vigueur, sans leur
donner le temps de se reconnaître ni leur laisser de terrain pour se
former. Cependant les deux ailes de la cavalerie venaient de battre
celles des Romains, qui leur étaient fort inférieures; et, n'ayant
laissé à la poursuite des escadrons rompus et défaits que ce qu'il
fallait pour en empêcher le ralliement, elles vinrent fondre
par-derrière sur l'infanterie romaine, qui, étant en même temps
enveloppée de toutes parts par la cavalerie et l'infanterie des ennemis,
fut toute taillée en pièces, après avoir fait des prodiges de valeur.
Émilius, qui avait été couvert de blessures dans le combat, fut tué
ensuite par un gros d'ennemis qui ne le reconnurent point, et avec lui
deux questeurs, vingt-un tribuns militaires, plusieurs hommes
consulaires ou qui avaient été préteurs, Servilius, consul de l'année
précédente, et Minucius, qui avait été maître de la cavalerie sous
Fabius, et quatre-vingts sénateurs. Il demeura sur la place plus de
soixante-dix mille hommes[291]; et les Carthaginois, acharnés contre
l'ennemi, ne cessèrent de tuer, jusqu'à ce qu'Annibal, dans la plus
grande ardeur du carnage, se fut écrié plusieurs fois: _Arrête, soldat;
épargne le vaincu_[292]. Dix mille hommes, qui avaient été laissés à la
garde du camp, se rendirent prisonniers de guerre après la bataille. Le
consul Varron se retira à Venouse, accompagné seulement de soixante-dix
cavaliers; et quatre mille hommes[293] environ se sauvèrent dans les
villes voisines. Du côté d'Annibal, la victoire fut complète; et il la
dut principalement, aussi-bien que les précédentes, à la supériorité de
sa cavalerie.
[Note 291: Tite-Live diminue beaucoup le nombre des morts, qu'il ne
fait monter qu'à quarante-trois mille environ; mais Polybe est plus
digne de foi.]
[Note 292: «Duo maximi exercitus cæsi ad hostium satietatem, donec
Annibal diceret militi suo: Parce ferro.» (FLOR. lib. 1, cap. 6.)]
[Note 293: Le texte de Polybe porte 3000.--L.]
Il y perdit quatre mille Gaulois, quinze cents tant Espagnols
qu'Africains, et deux cents chevaux.
Maharbal, l'un des généraux carthaginois, voulait que, sans perdre de
temps, l'on marchât droit à Rome, promettant à Annibal de le faire
souper, à cinq jours de là, dans le Capitale. Et sur ce que celui-ci
répliqua qu'il fallait prendre du temps pour délibérer sur cette
proposition[294], «Je vois bien, dit Maharbal, que les dieux n'ont pas
donné au même homme tous les talents à-la-fois. Vous savez vaincre,
Annibal; mais vous ne savez pas profiter de la victoire.»
[Note 294: «Tum Maharbal: Non omnia nimirum eidem dii dedêre.
Vincere scis, Annibal; victoriâ uti nescis.» (LIV. lib. 22, n. 51.)]
On prétend que ce délai sauva Rome et l'empire. Plusieurs, et Tite-Live
entre autres, le reprochent à Annibal comme une faute capitale.
Quelques-uns sont plus réservés, et ne peuvent se résoudre à condamner,
sans des preuves bien claires, un si grand capitaine, qui, dans tout le
reste, n'a jamais manqué ni de prudence pour prendre le bon parti, ni de
vivacité et de promptitude pour exécuter. Ils sont encore retenus par
l'autorité, ou du moins par le silence de Polybe, qui, en parlant des
grandes suites qu'eut cette mémorable journée, convient que, parmi les
Carthaginois, on conçut de grandes espérances d'emporter Rome d'emblée;
mais, pour lui, il ne s'explique point sur ce qu'il eût fallu faire à
l'égard d'une ville fort peuplée, extrêmement aguerrie, bien fortifiée,
et défendue par une garnison de deux légions; et il ne laisse nulle part
entrevoir qu'un tel projet fût praticable, ni qu'Annibal eût tort de ne
l'avoir point tenté.
En effet, en examinant les choses de plus près, on ne voit pas que les
règles communes de la guerre permissent de l'entreprendre. Il est
constant que toute l'infanterie d'Annibal avant la bataille ne montait
qu'à quarante mille hommes; qu'étant diminuée de six mille hommes qui
avaient été tués dans l'action, et d'un plus grand nombre sans doute qui
avait été blessé et mis hors de combat, il ne lui restait que vingt-six
ou vingt-sept mille hommes de pied en état d'agir, et que ce nombre ne
pouvait suffire pour faire la circonvallation d'une ville aussi étendue
que Rome, et coupée par une rivière, ni pour l'attaquer dans les formes,
n'ayant ni machines, ni munitions, ni aucune des choses nécessaires pour
un siége. Par la même raison, Annibal, [Marge: Liv. lib. 22, n. 9. Liv.
lib. 23, n. 18.] après le succès de Trasimène, tout victorieux qu'il
était, avait attaqué inutilement Spolette: et, un peu après la bataille
de Cannes, il avait été contraint de lever le siége d'une petite ville
sans nom et sans force. On ne peut disconvenir que, si, dans l'occasion
dont il s'agit, il avait échoué, comme il devait s'y attendre, il aurait
ruiné sans ressource toutes ses affaires[295]. Mais il faudrait être du
métier, et peut-être du temps même de l'action, pour juger sainement de
ce fait. C'est un ancien procès sur lequel il ne sied bien qu'aux
connaisseurs de prononcer.
[Note 295: Ces réflexions, pleines de justesse, rappellent le
jugement de Montesquieu, qui justifie également Annibal des reproches
qu'on avait faits à sa conduite. (_Grand. et décad. des Romains_, ch.
IV.)--L.]
[Marge: Liv. 23, n. 11-14.] Annibal, aussitôt après la bataille de
Cannes, avait dépêché son frère Magon pour porter à Carthage la nouvelle
de sa victoire, et pour demander du secours afin de terminer la guerre.
Lorsque Magon fut arrivé, il fit en plein sénat un discours magnifique
sur les exploits de son frère et sur les grands avantages qu'il avait
remportés contre les Romains; et, pour faire juger de la grandeur de la
victoire par quelque chose de sensible, en parlant en quelque sorte aux
yeux, il fit répandre au milieu du sénat un boisseau d'anneaux d'or
qu'on avait tirés des doigts des nobles romains qui avaient été tués à
la bataille de Cannes. Il termina sa harangue par demander de l'argent,
des vivres et de nouvelles troupes. Tous les assistants ressentirent une
joie extraordinaire; et Imilcon, partisan d'Annibal, croyant que c'était
là une belle occasion d'insulter Hannon, chef de la faction contraire,
lui demanda s'il était encore mécontent de la guerre qu'on avait
entreprise contre les Romains, et s'il croyait qu'on leur dût livrer
Annibal. Hannon, sans s'émouvoir, lui répondit qu'il était toujours dans
les mêmes sentiments, et que les victoires dont on parlait, supposé
qu'elles fussent véritables, ne lui pouvaient donner de joie qu'autant
qu'on s'en servirait pour faire une paix avantageuse: puis il entreprit
de prouver que ces grands exploits que l'on faisait sonner si haut
n'étaient que chimériques et imaginaires. «J'ai taillé en pièces,
disait-il, en reprenant le discours de Magon, les armées romaines:
envoyez-moi des soldats. Que demanderiez-vous autre chose si vous aviez
été vaincu? Je me suis deux fois rendu maître du camp ennemi, plein
apparemment de toutes sortes de provisions: envoyez-moi des vivres et de
l'argent. Tiendriez-vous un autre langage, si vous-même aviez perdu
votre camp?» Ensuite il demanda à Magon si quelqu'un des peuples latins
s'était venu rendre à Annibal, si les Romains lui avaient fait quelques
propositions de paix. Magon ayant été forcé d'avouer qu'il n'en était
rien: «Nous avons donc, reprit Hannon, la guerre dans l'Italie aussi
forte que jamais.» Sa conclusion fut qu'il ne fallait leur envoyer ni
hommes ni argent. Comme la faction d'Annibal était la plus puissante, on
n'eut aucun égard aux remontrances d'Hannon, qui furent regardées comme
l'effet de sa jalousie et de sa prévention: il fut ordonné qu'on ferait
incessamment des levées d'hommes et d'argent pour envoyer à Annibal les
secours qu'il demandait. Magon partit sur-le-champ pour lever en Espagne
vingt-quatre mille hommes d'infanterie et quatre mille chevaux; mais ce
secours fut arrêté dans la suite, et envoyé d'un autre côté: tant la
faction contraire était appliquée à traverser les desseins d'un général
qu'elle ne pouvait souffrir[296]. Pendant qu'à Rome on remerciait un
consul qui avait fui de n'avoir pas désespéré de la république, à
Carthage on savait presque mauvais gré à Annibal de la victoire qu'il
venait de remporter. Hannon ne lui pouvait pardonner les avantages d'une
guerre entreprise contre son avis. Plus jaloux de l'honneur de ses
sentiments que du bien de l'état, plus ennemi du général des
Carthaginois que des Romains, il n'oubliait rien pour empêcher les
succès qu'on pouvait avoir, ou pour ruiner ceux qu'on avait eus.
[Note 296: De Saint-Évremond.]
_Quartier d'hiver passé à Capoue par Annibal._
[Marge: Liv. lib. 23, n. 4 et 18.] La journée de Cannes soumit à Annibal
les plus puissants peuples d'Italie, attira dans son parti ceux de la
grande Grèce avec la ville de Tarente, et détacha des Romains leurs plus
anciens alliés, entre lesquels Capoue tenait le premier rang. C'était
une ville que la bonté de son terroir, sa situation avantageuse et la
longue paix dont elle jouissait, avaient rendue fort riche et fort
puissante. Le luxe et les délices, qui sont une suite ordinaire de
l'opulence, avaient corrompu l'esprit de tous ses citoyens, déjà portés
par leur inclination naturelle au plaisir et à la débauche.
[297]Annibal choisit cette ville pour y passer son quartier d'hiver. Ce
fut là que cette armée, qui avait essuyé les plus grands travaux et
bravé les périls les plus affreux sans y succomber, fut vaincue par
l'abondance et les délices, dans lesquelles elle se plongea avec
d'autant plus d'avidité, qu'elle n'y était point accoutumée. Leurs
courages s'amollirent si fort pendant ce séjour, que, s'ils se
soutinrent encore quelque temps, ce fut plutôt par l'éclat de leurs
victoires passées que par leurs forces présentes. Quand Annibal tira ses
soldats de cette ville, on eût dit que c'étaient d'autres hommes, tout
différents de ce qu'ils avaient été jusque-là. Accoutumés à demeurer
dans des maisons commodes, à vivre dans l'abondance et dans l'oisiveté,
ils ne pouvaient plus souffrir la faim, la soif, les longues marches,
les veilles, ni les autres travaux de la guerre: outre qu'ils ne
savaient plus ce que c'était que d'obéir aux officiers, ni de garder
aucune discipline.
[Note 297: «Ibi partem majorem hiemis exercitum in tectis habuit,
adversùs omnia humana mala, sæpè ae diù durantem, bonis inexpertum atque
insuetum. Itaque quos nulla mali vicerat vis, perdidêre nimia bona ac
voluptates immodicæ: et eò impensiùs, quô avidiùs ex insolentiâ in eas
se merserant.» (LIV. lib. 23, n. 18.)]
Je ne fais ici que copier Tite-Live. Si on l'en croit, le séjour de
Capoue est, dans la vie d'Annibal, une grande tache, et il prétend que
ce général fit en cela une faute incomparablement plus grande que quand,
après le gain de la bataille, il manqua d'aller à Rome[298]; car ce
délai, dit Tite-Live, pouvait paraître avoir seulement différé sa
victoire, au lieu que cette dernière faute le mit absolument hors d'état
de vaincre. En un mot, comme Marcellus sut bien le dire dans la
suite[299], ce que Cannes avait été aux Romains, Capoue le fut aux
Carthaginois et à leur général. Là se perdit leur vertu guerrière et
leur attachement à la discipline; là disparut et leur gloire passée, et
l'espérance presque sûre que leur montrait l'avenir. En effet, depuis ce
jour, les affaires d'Annibal allèrent toujours en décadence, la fortune
se rangea du côté de la prudence, et la victoire sembla s'être
réconciliée avec les Romains.
[Note 298: «Illa enim cunctatio distulisse modò victoriam videri
potuit, hic error vires ademisse ad vincendum.» (LIV. lib. 23, n. 18.)]
[Note 299: «Capuam Annibali Cannas fuisse. Ibi virtutem bellicam,
ibi militarem disciplinam, ibi præteriti temporis famam, ibi spem futuri
extinctam.» (LIV. lib. 23, n. 45.)]
Je ne sais si tout ce que dit ici Tite-Live des suites funestes
qu'eurent les quartiers d'hiver passés par l'armée carthaginoise dans
cette ville délicieuse est bien juste et bien fondé. Quand on examine
avec soin toutes les circonstances de cette histoire, on a de la peine à
se persuader qu'il faille attribuer le peu de progrès qu'eurent les
armes d'Annibal dans la suite au séjour de Capoue: c'en est bien une
cause, mais la moins considérable; et la bravoure avec laquelle ses
troupes battirent depuis ce temps-là des consuls et des préteurs,
prirent des villes à la vue des Romains, maintinrent leurs conquêtes et
restèrent encore quatorze ans en Italie sans en pouvoir être chassées,
tout cela porte assez à croire que Tite-Live exagère les pernicieux
effets des délices de Capoue.
[Marge: Liv. lib. 23, n. 23.] La véritable cause de la chute des
affaires d'Annibal, c'est le défaut de recrues et de secours de la part
de sa patrie. Après l'exposé de Magon, le sénat de Carthage avait jugé
nécessaire, pour pousser les conquêtes d'Italie, d'y envoyer d'Afrique
un renfort considérable de cavalerie numide, quarante éléphants, mille
talents[300], qui font trois millions, et d'acheter en Espagne vingt
mille hommes de pied et quatre mille chevaux pour en [Marge: _Ibid._ n.
32.] renforcer leurs armées d'Espagne et d'Italie; néanmoins Magon n'en
put obtenir que douze mille fantassins, avec deux mille cinq cents
chevaux; et même, quand il fut près de partir pour l'Italie avec cette
troupe, si fort au-dessous de celle qu'on lui avait promise, il fut
contre-mandé pour passer en Espagne. Annibal, après de si grandes
promesses, ne reçut donc ni infanterie, ni cavalerie, ni éléphants, ni
argent, et il fut absolument abandonné à ses ressources personnelles:
son armée se trouvait réduite à vingt-six mille hommes de pied et à neuf
mille chevaux. Comment, avec une armée si affaiblie, pouvoir occuper
dans un pays étranger tous les postes nécessaires, contenir les nouveaux
alliés, maintenir les conquêtes, en faire de nouvelles, et tenir la
campagne avec avantage contre deux armées des Romains qui se
renouvelaient tous les ans? Voilà la véritable cause de la décadence des
affaires d'Annibal et de la ruine de celles de Carthage. Si nous avions
l'endroit où Polybe avait parlé sur cette matière, nous verrions sans
doute qu'il avait plus insisté sur cette cause que sur les délices de
Capoue.
[Note 300: 5,500,000 francs.--L.]
_Affaires d'Espagne et de Sardaigne._
[Marge: Liv. lib. 23, n. 26-30 et n. 32-40, 41. AN. M. 3790 ROM. 534.]
Les deux Scipions avaient toujours le commandement de l'Espagne, et y
faisaient d'assez grands progrès, lorsque Asdrubal, qui seul paraissait
capable de leur résister, reçut ordre de Carthage de passer en Italie au
secours de son frère. Avant que de quitter la province, il écrivit au
sénat pour lui faire connaître la nécessité qu'il y avait d'envoyer en
sa place un général qui pût tenir tête aux Romains. On y envoya Imilcon
avec une armée, et Asdrubal se mit en chemin avec la sienne pour aller
joindre son frère. La première nouvelle de son départ avait rangé la
plus grande partie des Espagnols sous le pouvoir des Scipions. Ces deux
généraux, animés par un si grand succès, se mirent en devoir de lui
fermer la sortie de la province. Ils considéraient le danger auquel
seraient exposés les Romains, si, ayant déjà bien de la peine à résister
au seul Annibal, les deux frères venaient à leur tomber sur les bras
avec deux puissantes armées: ils le poursuivirent donc dans sa marche,
et l'obligèrent, malgré lui, à combattre. Asdrubal fut vaincu; et, loin
de pouvoir passer dans l'Italie, il ne se vit pas même en état de
demeurer en sûreté dans l'Espagne.
Les Carthaginois ne réussirent pas mieux dans la Sardaigne. Prétendant
profiter de quelques révoltes qu'ils y avaient excitées, il y perdirent
douze mille hommes dans une bataille contre les Romains, qui firent
encore un grand nombre de prisonniers, parmi lesquels furent Asdrubal,
surnommé _Calvus_; Hannon et Magon[301], distingués par leur naissance
et par leurs emplois militaires.
[Note 301: Ce n'était pas le frère d'Annibal.]
_Mauvais succès d'Annibal. Siéges de Capoue et de Rome[302]._
[Note 302: Rollin passe sous silence plusieurs faits qu'il raconte
avec détail dans une autre partie de son histoire ancienne, et dans
l'histoire Romaine (livre quinzième).--L.]
[Marge: AN. M. 3791 ROM. 535. Liv. lib. 23, n. 41-46; lib. 25, n. 22;
lib. 26, n. 5-16.] Depuis le séjour d'Annibal à Capoue, les affaires des
Carthaginois en Italie ne se soutinrent plus avec le même éclat. M.
Marcellus, d'abord comme préteur, ensuite comme consul, eut beaucoup de
part à ce changement. Il harcelait Annibal en toute occasion, il lui
enlevait des quartiers, il lui faisait lever des siéges; il le battit
même en plusieurs rencontres, en sorte qu'il fut appelé _l'épée de
Rome_, comme Fabius en avait été nommé _le bouclier_.