général qui s'est avancé dans un pays ennemi ou étranger, et qui a formé
une entreprise extraordinaire, n'a de ressource qu'en soutenant toujours
les espérances des alliés par quelque nouvel exploit: d'ailleurs,
sachant qu'il n'aurait affaire qu'à des troupes de nouvelle levée, qui
étaient sans expérience, il desirait profiter de l'ardeur des Gaulois,
qui demandaient le combat, et de l'absence de Scipion, à qui sa blessure
ne permettait pas d'y assister. Il ordonna donc à Magon de se mettre en
embuscade avec deux mille hommes, tant cavalerie qu'infanterie, sur les
bords escarpés du petit ruisseau[283] qui séparait les deux camps, et de
se tenir caché parmi les arbrisseaux, qui y étaient en grande quantité.
Souvent une embuscade est plus sûre dans un terrain plat et uni, mais
fourré comme était celui-là, que dans des bois, parce qu'on s'en défie
moins. Il fit ensuite passer la Trébie aux cavaliers numides, avec ordre
de s'avancer dès le point du jour jusqu'aux portes du camp des ennemis
pour les attirer au combat, et de repasser la rivière en se retirant,
pour engager les Romains à la passer aussi. Ce qu'il avait prévu ne
manqua pas d'arriver. Le bouillant Sempronius envoya d'abord contre les
Numides toute sa cavalerie, puis six mille hommes de trait, qui furent
bientôt suivis de tout le reste de l'armée. Les Numides lâchèrent le
pied à dessein: les Romains les poursuivirent avec chaleur, et passèrent
la Trébie sans résistance, mais non sans beaucoup souffrir, ayant de
l'eau jusque sous les aisselles, parce qu'ils trouvèrent le
ruisseau[284] enflé par les torrents qui y étaient tombés des montagnes
voisines pendant la nuit. On était pour-lors vers le solstice d'hiver,
c'est-à-dire en décembre; il neigeait ce jour-là même, et faisait un
froid glaçant. Les Romains étaient sortis à jeun, et sans avoir pris
aucune précaution; au lieu que les Carthaginois, par l'ordre d'Annibal,
avaient bu et mangé sous leurs tentes, avaient mis leurs chevaux en
état, s'étaient frottés d'huile, et revêtus de leurs armes auprès du
feu.
[Note 283: Il paraît que par le mot [Grec: Reithron], Polybe entend
un _ravin_; c'est dans le lit de ce ravin, dont les bords étaient
élevés, qu'Annibal plaça son embuscade.--L.]
[Note 284: Il s'agit de la Trébie, et non du _ruisseau_. Il semble
que Rollin n'a pas bien entendu Polybe en cet endroit.--L.]
On en vint aux mains en cet état. Les Romains se défendirent assez
long-temps et avec assez de courage; mais la faim, le froid, la fatigue,
leur avaient ôté la moitié de leurs forces. La cavalerie carthaginoise,
qui surpassait de beaucoup la romaine en nombre et en vigueur, l'enfonça
et la mit en fuite. Le désordre se mit bientôt aussi dans l'infanterie.
L'embuscade, étant sortie à propos, vint fondre tout-à-coup sur elle par
les derrières, et acheva la déroute. Un gros de troupes, au nombre de
plus de dix mille hommes, eut le courage de se faire jour à travers les
Gaulois et les Africains, dont ils firent un grand carnage; et, ne
pouvant ni secourir les leurs, ni retourner au camp, dont la cavalerie
numide, la rivière et la pluie ne leur permettaient pas de reprendre le
chemin, ils se retirèrent en bon ordre à Plaisance: la plupart des
autres qui restèrent périrent sur les bords de la rivière, écrasés par
les éléphants et par la cavalerie. Ceux qui purent échapper allèrent
joindre le gros dont nous avons parlé. Scipion se rendit aussi à
Plaisance la nuit suivante. La victoire fut complète du côté des
Carthaginois, et la perte peu considérable, si ce n'est que le froid, la
pluie, la neige, leur firent périr beaucoup de chevaux, et de tous les
éléphants on n'en put sauver qu'un seul.
[Marge: Polyb. l. 5, p. 228-229. Liv. lib. 21, n. 60-61.] Cette campagne
et la suivante furent plus heureuses pour les Romains en Espagne. Cn.
Scipion la subjugua jusqu'à l'Èbre, défit Hannon, et le fit prisonnier.
[Marge: Polyb. pag. 229.] Annibal profita des quartiers d'hiver pour
faire reposer ses troupes, et pour gagner les habitants du pays. Dans
cette vue, après avoir déclaré aux prisonniers qu'il avait faits sur les
alliés des Romains qu'il n'était pas venu pour leur faire la guerre,
mais pour remettre les Italiens en liberté, et pour les défendre contre
les Romains, il les renvoya tous sans rançon dans leur patrie.
[Marge: Liv. lib. 21, n. 58.] A peine l'hiver était-il fini, qu'il prit
le chemin de la Toscane, où il se hâtait de passer pour deux grandes
raisons; la première était pour éviter les effets de la mauvaise volonté
des Gaulois, qui se lassaient du long séjour de l'armée carthaginoise
sur leurs terres, et qui souffraient avec impatience de porter tout le
poids d'une guerre dans laquelle ils n'étaient entrés que pour la faire
chez leurs ennemis communs; la seconde, pour augmenter, par une démarche
hardie, la réputation de ses armes parmi tous les peuples d'Italie, en
portant la guerre jusque dans le voisinage de Rome, et pour ranimer
l'ardeur de ses troupes et des Gaulois ses alliés par le pillage des
terres ennemies. Mais il fut attaqué au passage de l'Apennin d'une
horrible tempête, qui lui fit perdre beaucoup de monde. Le froid, la
pluie, les vents, la grêle, semblaient avoir conjuré sa ruine, en sorte
que ce que les Carthaginois avaient souffert au passage des Alpes leur
paraissait moins affreux. De là il retourna à Plaisance, où il donna
contre Sempronius, qui était aussi revenu de Rome, un second combat: la
perte fut à peu près égale de part et d'autre.
[Marge: Polyb. _Ibid._
Liv. lib. 22, n. 1. Appian. in bell. Annib. pag. 316.] Ce fut dans ce
même quartier d'hiver qu'il s'avisa d'un stratagème vraiment
carthaginois. Il était environné de peuples légers et inconstants; la
liaison qu'il avait contractée avec eux était encore toute récente; il
avait à craindre que, changeant à son égard de dispositions, ils ne lui
dressassent des piéges, et n'attentassent sur sa vie. Pour la mettre en
sûreté, il fit faire des perruques et des habits pour toutes les
différentes sortes d'âge: il prenait tantôt l'un, tantôt l'autre, et se
déguisait si souvent, que non-seulement ceux qui ne le voyaient qu'en
passant, mais ses amis même, avaient peine à le reconnaître.
[Marge: Polyb. l. 3, p. 230-231. Liv. lib. 22, n. 2.] On avait nommé à
Rome pour consuls Cn. Servilius et C. Flaminius. Annibal ayant appris
que celui-ci était déjà arrivé à Arretium, Ville de la Toscane, crut
devoir [Marge: AN. M. 3788 ROM. 552.] hâter sa marche pour l'atteindre
au plus tôt. De deux chemins qu'on lui indiqua, il prit le plus court,
quoiqu'il fût très-difficile et presque impraticable, parce qu'il
fallait passer à travers un marais. L'armée y souffrit des fatigues
incroyables. Pendant quatre jours et trois nuits, elle eut le pied dans
l'eau, sans pouvoir prendre un moment de sommeil. Annibal lui-même,
monté sur le seul éléphant qui lui restait, eut bien de la peine à en
sortir. Les veilles continuelles, jointes aux vapeurs grossières qui
s'exhalaient de ce lieu marécageux, et à l'intempérie de la saison, lui
firent perdre un oeil.[285]
[Note 285: Cette partie de la marche d'Annibal a offert aux
critiques de grandes difficultés: ils ont fait errer ce général dans les
Apennins, depuis Bologne jusqu'à _Fesulæ_, de la manière la plus
invraisemblable. Je pense qu'Annibal se rendit directement de Plaisance,
à travers l'Apennin, par Pontremoli, Sarzani, Lucques; et que les marais
dans lesquels il fut forcé de s'engager, sont ceux que l'Arno formait
dans toute la partie inférieure de son cours. Ceux qui se sont autorisés
des ossements d'éléphants fossiles qu'on a trouvés dans certains lieux
des Apennins, pour établir qu'Annibal y avait passé, n'ont pas songé
que, selon Polybe, un _seul_ de ses éléphants put échapper au froid,
lors de la bataille de la Trébie.--L.]
_Bataille de Trasimène._
[Marge: Polyb. l. 3, p. 231-238. Liv. lib. 22. n. 3-8.] Annibal, après
être sorti, presque contre toute espérance, de ce pas dangereux, et
avoir fait prendre quelque repos à ses troupes, alla camper entre
Arretium et Fésule, dans le territoire le plus riche et le plus fertile
de la Toscane. Il s'attacha d'abord à connaître le caractère de
Flaminius, pour tirer avantage de son faible; ce qui, selon Polybe, doit
faire la principale étude d'un général d'armée. Il apprit que c'était un
homme entêté de son mérite, entreprenant, hardi, impétueux, avide de
gloire. Pour[286] le précipiter de plus en plus dans ces vices, qui lui
étaient naturels, il commença à irriter sa témérité par le dégât et les
incendies qu'il fit faire à sa vue dans toute la campagne.
[Note 286: «Apparebat ferociter omnia ac præproperè acturum. Quòque
pronior esset in sua vitia, agitare eum atque irritare Poenus parat.»
(LIV. lib. 22, n. 3.)]
Flaminius n'était pas d'humeur à rester tranquille dans son camp, quand
même Annibal serait demeuré en repos; mais, quand il vit qu'on ravageait
à ses yeux les terres des alliés, il crut que c'était une honte pour lui
qu'Annibal pillât impunément l'Italie, et s'avançât sans trouver de
résistance vers les murailles mêmes de Rome. Il rejeta avec mépris les
sages avis de ceux qui lui conseillaient d'attendre son collègue, et de
se contenter pour le présent d'arrêter les ravages de l'ennemi.
Cependant Annibal avançait toujours vers Rome, ayant Cortone à sa
gauche, et le lac de Trasimène à sa droite. Quand il vit que le consul
le suivait de près, dans le dessein de le combattre, pour l'arrêter dans
sa marche, ayant reconnu que le terrain était propre à donner bataille,
il ne songea aussi, de son côté, qu'aux moyens de la donner. Le lac de
Trasimène et les montagnes de Cortone forment un défilé fort serré,
au-delà duquel on entre dans un vallon assez spacieux, bordé des deux
côtés, dans sa longueur, par des hauteurs assez grandes, et fermé dans
le débouché, qui est à l'autre extrémité, par une colline escarpée, et
de difficile accès. C'est sur cette colline qu'Annibal alla camper avec
le gros de son armée, après avoir traversé tout le vallon, et avoir
posté l'infanterie légère en embuscade sur les collines à droite, et
fait couler une partie de sa cavalerie derrière les éminences, jusque
vers l'entrée du défilé par où Flaminius devait nécessairement passer.
En effet, ce général, qui suivait l'ennemi avec chaleur pour le
combattre, étant arrivé à la vue du défilé près du lac, fut obligé de
s'y arrêter, parce que la nuit approchait; mais il y entra le lendemain
dès la pointe du jour.
Annibal l'ayant laissé avancer avec toutes ses troupes plus de la moitié
du vallon, et voyant l'avant-garde des Romains assez près de lui, donna
le signal du combat, et envoya ordre à ses troupes de sortir de leur
embuscade pour fondre en même temps sur l'ennemi de tous côtés. On peut
juger du trouble des Romains.
Ils n'étaient pas encore rangés en bataille, et n'avaient pas préparé
leurs armes, lorsqu'ils se virent pressés par-devant, par-derrière, et
par les flancs. Le désordre se met en un moment dans tous les rangs.
Flaminius, seul intrépide dans une consternation si universelle, ranime
ses soldats de la main et de la voix, et les exhorte à se faire un
passage par le fer à travers les ennemis; mais le tumulte qui règne
par-tout, les cris affreux des ennemis, et le brouillard qui s'était
élevé, empêchent qu'on ne puisse ni le voir ni l'entendre. Cependant,
lorsqu'ils aperçurent qu'ils étaient enfermés de tous côtés, ou par les
ennemis, ou par le lac, l'impossibilité de se sauver par la fuite
rappela leur courage, et l'on commença à combattre de tous côtés avec
une animosité étonnante. L'acharnement fut si grand dans les deux
armées, que personne ne sentit un tremblement de terre qui arriva dans
cette contrée, et qui renversa des villes entières. Dans cette
confusion, Flaminius ayant été tué par un Gaulois insubrien, les Romains
commencèrent à plier, et prirent ensuite ouvertement la fuite. Un grand
nombre, cherchant à se sauver, se précipita dans le lac: d'autres, ayant
pris le chemin des montagnes, se jetèrent eux-mêmes au milieu des
ennemis qu'ils voulaient éviter. Six mille seulement s'ouvrirent un
passage à travers les vainqueurs, et se retirèrent en un lieu de sûreté;
mais ils furent arrêtés et faits prisonniers le lendemain. Il y eut
quinze mille Romains de tués dans cette bataille. Environ dix mille se
rendirent à Rome par différents chemins. Annibal renvoya les Latins,
alliés des Romains, sans rançon. Il fit chercher inutilement le corps de
Flaminius pour lui donner la sépulture. Il mit ensuite ses troupes en
quartier de rafraîchissement, et rendit les derniers devoirs aux
principaux de son armée qui étaient restés sur le champ de bataille au
nombre de trente. De son côté, la perte ne fut en tout que de quinze
cents hommes, la plupart Gaulois.
Annibal dépêcha alors un courrier à Carthage, pour y porter la nouvelle
des heureux succès qu'il avait eus jusque-là en Italie. Elle y causa une
joie infinie pour le présent, fit concevoir de merveilleuses espérances
pour l'avenir, et ranima le courage de tous les citoyens. Ils
s'appliquèrent avec une ardeur incroyable à prendre des mesures pour
envoyer en Italie et en Espagne tous les secours capables d'y soutenir
les affaires.
A Rome, au contraire, la douleur et l'alarme furent universelles, quand
le préteur, du haut de la tribune aux harangues, eut prononcé ces mots
en présence du peuple: _Nous avons perdu une grande bataille_. Le sénat,
uniquement occupé du bien public, crut que, dans un si grand malheur et
dans un danger si pressant, il fallait avoir recours à des remèdes
extraordinaires. On nomma pour dictateur Quintus Fabius, personnage
aussi distingué par sa sagesse que par sa naissance. A Rome, dès qu'on
avait nommé un dictateur, toute autorité cessait, excepté celle des
tribuns du peuple. On lui donna pour général de la cavalerie Marcus
Minucius. C'était la seconde année de la guerre.
_Conduite d'Annibal par rapport à Fabius._
[Marge: Polyb. l. 3, p. 239-255. Liv. lib. 22, n. 9-30.] Annibal, après
la bataille de Trasimène, ne jugeant pas encore à propos de s'approcher
de Rome, se contenta de battre la campagne et de ravager le pays. Il
traversa l'Ombrie et le Picénum, et arriva dans le territoire
d'Adria[287], après dix jours de marche. Il fit dans cette route un
riche butin. Ennemi implacable des Romains, il avait ordonné que l'on
fit main-basse sur tout ce qui s'en rencontrerait en âge de porter les
armes; et, ne trouvant d'obstacle nulle part, il s'avança jusque dans la
Pouille, en abandonnant au pillage les pays qui se trouvaient sur sa
route, et faisant par-tout le dégât, pour forcer les peuples à quitter
l'alliance des Romains, et pour apprendre à toute l'Italie que Rome
découragée lui cédait la victoire.
[Note 287: Petite ville qui a donné son nom à la mer Adriatique.]
Fabius, suivi de Minucius et de quatre légions, était parti de Rome pour
aller chercher l'ennemi, mais dans la ferme résolution de ne lui donner
aucune prise sur lui, de ne pas faire un seul mouvement sans avoir bien
reconnu les lieux, et de ne point hasarder de bataille qu'il ne fût
assuré du succès.
Dès que les deux armées furent en présence, Annibal, pour jeter
l'épouvante dans les troupes romaines, ne manqua pas de leur présenter
la bataille en s'avançant jusque auprès des retranchements de leur camp;
mais, quand il vit que tout y était calme, il se retira, blâmant en
apparence la lâcheté de ses ennemis, à qui il reprochait d'avoir enfin
perdu cette valeur martiale si naturelle à leurs pères, mais outré au
fond de voir qu'il avait affaire à un général si différent de Sempronius
et de Flaminius, et que les Romains, instruits par leur défaite, avaient
enfin trouvé un chef capable de tenir tête à Annibal.
Dès ce moment il comprit qu'il n'aurait point à craindre d'attaques
vives et hardies de la part du dictateur, mais une conduite prudente et
mesurée, qui pourrait le jeter dans de très-grands embarras. Restait à
savoir si le nouveau général aurait assez de fermeté pour suivre
constamment le plan qu'il paraissait s'être tracé. Il essaya donc de
l'ébranler par les divers mouvements qu'il faisait, par le ravage des
terres, par le pillage des villes, par l'incendie des bourgs et des
villages. Tantôt il décampait avec précipitation, tantôt il s'arrêtait
tout d'un coup dans quelque vallon détourné pour voir s'il ne pourrait
point le surprendre en rase campagne: mais Fabius conduisait ses troupes
par des hauteurs, sans perdre de vue Annibal; ne s'approchant jamais
assez de l'ennemi pour en venir aux mains, mais ne s'en éloignant pas
non plus tellement, qu'il pût lui échapper. Il tenait exactement ses
soldats dans son camp, ne les laissant jamais sortir que pour les
fourrages, où il ne les envoyait qu'avec de fortes escortes. Il
n'engageait que de légères escarmouches, et avec tant de précaution, que
ses troupes y avaient toujours l'avantage. Par ce moyen il rendait
insensiblement au soldat la confiance que la perte de trois batailles
lui avait ôtée, et il le mettait en état de compter comme autrefois sur
son courage et sur son bonheur.
Annibal, après avoir fait un butin immense dans la Campanie, où il était
demeuré assez long-temps, décampa pour ne point consumer les provisions
qu'il avait amassées, et dont il se réservait l'usage pour la saison où
la terre n'en fournit plus. D'ailleurs, il ne pouvait plus demeurer dans
un pays de vignobles et de vergers, plus agréable pour le spectacle
qu'utile pour la subsistance d'une armée, où il se serait vu réduit à
passer ses quartiers d'hiver entre des marais, des rochers et des
sables, pendant que les Romains auraient tiré abondamment leurs convois
de Capoue et des plus riches contrées de l'Italie: il prit donc le parti
d'aller s'établir ailleurs.
Fabius jugea bien qu'Annibal serait obligé de prendre pour son retour le
même chemin par lequel il était venu, et qu'il serait facile de
l'inquiéter dans sa marche. Il commence par s'assurer de Casilin, petite
ville située sur le Vulturne, qui séparait les terres de Falerne de
celles de Capoue, en y jetant un corps de troupes assez considérable: il
détache quatre milles hommes pour s'emparer du seul défilé par lequel
Annibal pouvait sortir; puis, selon sa coutume ordinaire, il va se
poster avec le reste de l'armée sur les hauteurs qui bordaient le
chemin.
Les Carthaginois arrivent, et campent dans la plaine au pied des
montagnes. Pour ce coup, le rusé Carthaginois tomba dans le même piège
qu'il avait tendu à Flaminius au défilé de Trasimène; et il semblait ne
pouvoir jamais se tirer de ce mauvais pas, n'y ayant qu'une seule issue,
dont les Romains étaient les maîtres. Fabius, comptant que sa proie ne
pouvait point lui échapper, ne délibérait plus que sur la manière de
s'en saisir. Il se flattait, avec assez d'apparence, de terminer la
guerre par cette seule action; cependant il jugea à propos de remettre
l'attaque au lendemain.
Annibal reconnut qu'on employait contre lui ses propres artifices[288].
C'est dans de pareilles conjonctures qu'un commandant a besoin d'une
présence d'esprit et d'une fermeté d'ame non communes pour envisager le
péril dans toute son étendue sans s'effrayer, et pour imaginer de sûres
et de promptes ressources sans délibérer. Le général carthaginois
sur-le-champ fait assembler une grande quantité de boeufs, jusqu'au
nombre de deux mille, et commande qu'on attache à leurs cornes de petits
faisceaux de sarment. Vers le milieu de la nuit, y ayant fait mettre le
feu, il fait pousser ces animaux à grands coups vers le sommet des
montagnes sur lesquelles étaient campés les Romains. Lorsque la flamme
eut pénétré jusqu'au vif, ces animaux, que la douleur rendait furieux,
se dispersèrent de tous côtés, communiquant le feu aux buissons et aux
arbrisseaux qu'ils rencontraient. Cet escadron d'une nouvelle espèce
était soutenu par un bon nombre de soldats armés à la légère, qui
avaient ordre de s'emparer du sommet de la montagne, et de charger les
ennemis en cas qu'ils les y rencontrassent. Tout réussit comme Annibal
l'avait prévu. Les Romains qui gardaient le défilé, voyant que les feux
gagnaient les collines qui les commandaient, et croyant que c'était
Annibal qui marchait de ce côté-là à la faveur des flambeaux pour se
sauver, quittent leur poste, et accourent vers les hauteurs pour lui en
disputer le passage. Le gros de l'armée, qui ne savait que penser de
tout ce tumulte, et Fabius lui-même, n'osant faire aucun mouvement dans
les ténèbres de la nuit de peur de surprise, attendent le retour du
jour. Annibal saisit ce moment, fait traverser à ses troupes et au butin
le défilé qui était sans garde, et sauve son armée d'un piége où un peu
plus de vivacité de la part de Fabius aurait pu le faire périr, ou du
moins l'affaiblir considérablement. Il est beau de savoir tirer avantage
de ses fautes mêmes, et de les faire servir à sa propre gloire.
[Note 288: «Nec Annibalem fefellit suis se artibus peti.» (LIV.)]
L'armée carthaginoise reprit le chemin de la Pouille, toujours
poursuivie et harcelée par celle des Romains. Le dictateur, obligé de
faire un voyage à Rome pour quelque cérémonie de religion, conjura,
avant que de partir, le général de la cavalerie de ne faire aucune
entreprise pendant son absence. Minucius ne fit aucun cas ni de ses avis
ni de ses prières, et, à la première occasion qui se présenta, pendant
qu'une partie des troupes d'Annibal était allée au fourrage, il attaqua
le reste, et remporta quelque avantage. Il en écrivit aussitôt à Rome
comme d'une victoire considérable. Cette nouvelle, jointe à ce qui était
arrivé tout récemment au passage des défilés, excita des plaintes et des
murmures contre la lente et timide circonspection de Fabius. Enfin la
chose en vint à ce point, que le peuple lui égala en pouvoir son général
de cavalerie; ce qui était sans exemple. Il apprit cette nouvelle en
chemin; car il était parti de Rome, pour ne point être témoin oculaire
de ce qui se tramait contre lui: sa constance n'en fut point
ébranlée[289]. Il savait bien qu'en partageant l'autorité dans le
commandement on n'avait pas partagé l'habileté dans le métier de la
guerre: cela parut bientôt.
[Note 289: «Satis fidens haudquaquàm cum imperii jure artem
imperandi æquatam.» (LIV. lib. 22, n. 26.)]
Minucius, tout fier de l'avantage qu'il venait de remporter sur son
collègue, proposa qu'ils commandassent chacun leur jour, ou même un plus
long espace de temps. Fabius rejeta ce parti, qui aurait exposé toute
l'armée au danger pendant le temps qu'elle aurait été commandée par
Minucius; il aima mieux partager les troupes, pour être en état de
conserver au moins la partie qui lui serait échue.
Annibal, parfaitement instruit de tout ce qui se passait dans le camp
romain, eut une grande joie d'apprendre la division des deux chefs. Il
eut soin de présenter un appât et de tendre un piége à la témérité de
Minucius; celui-ci ne manqua pas d'y donner tête baissée, et engagea la
bataille sur une colline où l'on avait caché une embuscade. Ses troupes
furent mises en désordre, et allaient être taillées en pièces, lorsque
Fabius, averti par les premiers cris des blessés: «Courons, dit-il à ses
soldats, au secours de Minucius; allons arracher aux ennemis la
victoire, et à nos citoyens l'aveu de leur faute.» Il arriva fort à
propos, et obligea Annibal de sonner la retraite. Ce dernier, en se
retirant, disait «que cette nuée qui depuis longtemps paraissait sur le
haut des montagnes avait enfin crevé avec un grand fracas, et causé un
grand orage.» Un service si important, et placé dans une telle
conjoncture, ouvrit les yeux à Minucius; il reconnut son tort, rentra
sur-le-champ dans le devoir et l'obéissance, et montra qu'il est
quelquefois plus glorieux de savoir réparer ses fautes que de n'en point
commettre.
_État des affaires en Espagne._
[Marge: Polyb. l. 3, p. 245-250. Liv. lib. 22, n. 19-22.] Au
commencement de cette même campagne, Cn. Scipion, étant venu fondre tout
d'un coup sur la flotte des Carthaginois, commandée, par Amilcar, la
défit, prit vingt-cinq vaisseaux, et remporta un grand butin. Cette
victoire fit comprendre aux Romains qu'ils devaient donner une attention
particulière aux affaires d'Espagne, d'où Annibal pouvait tirer des
secours considérables et d'argent et de troupes. Ils y envoyèrent une
flotte, et en donnèrent le commandement à P. Scipion, qui, s'étant joint
à son frère après son arrivée en Espagne, rendit de très-grands services
à la république. Jusqu'alors les Romains n'avaient osé passer l'Èbre:
ils avaient cru assez faire de gagner l'amitié des peuples d'en-deçà, et
de la fortifier par des alliances. Mais sous Publius ils traversèrent ce
fleuve, et portèrent leurs armes bien au-delà.
Ce qui contribua le plus à avancer leurs affaires, fut la trahison d'un
Espagnol qui était à Sagonte. Annibal y avait laissé en dépôt les otages
des peuples de l'Espagne: c'étaient les enfants des familles les plus
distinguées du pays. Abélox, c'était le nom de cet Espagnol, persuada à
Bostar, qui commandait dans la place, de renvoyer ces jeunes gens dans
leur patrie, pour attacher par là plus fortement les peuples au parti
des Carthaginois: il fut chargé lui-même de cette commission. Il les
conduisit aux Romains, qui les remirent ensuite entre les mains de leurs
parents, et gagnèrent leur amitié par un présent si agréable.
_Bataille de Cannes._