de SKÔRAS, SKORAS], et dans quatre manuscrits [Grec: tê de SKARAS].
Lucas Holstenius a dit ingénieusement que [Grec: SKARAS] ou [Grec:
CKARAC] est un mot mal lu, pour [Grec: OICARAC], les copistes ayant
confondu le [Grec: C] avec [Grec: O], ce qui leur arrive souvent, et
lié ensemble les deux [Grec: IC], pour en former la lettre [Grec: K]:
cette correction est d'autant plus certaine que l'article [Grec: HO]
manquait devant le mot [Grec: SKARAS]; car on lisait: [Grec: tê men
gar o Rodanos, tê de SKARAC]; il est clair qu'il aurait fallu au moins
[Grec: tê de o SKARAC]: or, la correction donne [Grec: OICARAC] ou
[Grec: ô Isaras]: M. Schweighæuser a inséré cette correction dans le
texte de Polybe.
Quant aux variantes de Tite-Live, elles donnent _pervernit ibi Ara_ ou
_Ibique Arar ou ibi Arar_, ou _Pervenit Bisarar_: de la comparaison de
ces variantes il résulte évidemment _pervenit: ibi Isarar ou Isara_, qui
est la vraie leçon.--L.]
[Note 273: Sorte de triangle, dit Polybe, borné d'un côté par le
Rhône, de l'autre par l'Isère, assez semblable au Delta d'Égypte. Ce
pays est maintenant occupé en très-grande partie par le département de
l'Isère; le reste par celui de la Drôme, et une portion de la
Savoie.--L.]
_Passage des Alpes._
[Marge: Polyb. l. 3, p. 203-208. Liv. lib. 21, n. 32-37.] La vue de ces
montagnes, qui semblaient toucher au ciel, qui étaient couvertes
par-tout de neige; où l'on ne découvrait que quelques cabanes informes,
dispersées ça-et-là, et situées sur des pointes de rochers
inaccessibles; que des troupeaux maigres et transis de froid; que des
hommes chevelus, d'un aspect sauvage et féroce: cette vue, dis-je,
renouvela la frayeur qu'on en avait déjà conçue de loin, et glaça de
crainte tous les soldats. Quand on commença à y monter, on aperçut les
montagnards, qui s'étaient emparés des hauteurs, et qui se préparaient à
disputer le passage: il fallut s'arrêter. S'ils s'étaient cachés dans
une embuscade, dit Polybe, et qu'après avoir laissé aux troupes le temps
de s'engager dans quelque mauvais pas, ils fussent venus tout d'un coup
fondre sur elles, l'armée était perdue sans ressource. Annibal apprit
qu'ils ne gardaient ces hauteurs que de jour, après quoi ils se
retiraient: il s'en empara de nuit. Quand les Gaulois revinrent de grand
matin, ils furent fort surpris de voir leurs postes occupés par
l'ennemi; mais ils ne perdirent pas courage. Accoutumé à grimper sur ces
roches, ils attaquent les Carthaginois qui s'étaient mis en marche, et
les harcèlent de tous côtés. Ceux-ci avaient en même temps à combattre
contre l'ennemi, et à lutter contre la difficulté des lieux, où ils
avaient peine à se soutenir; mais le grand désordre fut causé par les
chevaux, et les bêtes de somme chargées du bagage, qui, effrayées des
cris et des hurlements des Gaulois, que les montagnes faisaient retentir
d'une manière horrible, et blessées quelquefois par les montagnards, se
renversaient sur les soldats, et les entraînaient avec elles dans les
précipices qui bordaient le chemin. Annibal, sentant bien que la perte
seule de ses bagages pouvait faire périr son armée, vint au secours des
troupes en cet endroit, et, ayant mis en fuite les ennemis, continua sa
marche sans trouble et sans danger, et arriva à un château qui était la
place la plus importante du pays. Il s'en rendit maître, aussi-bien que
de tous les bourgs voisins, où il trouva de grands amas de blé et
beaucoup de bestiaux, qui servirent à nourrir son armée pendant trois
jours[274].
[Note 274: Annibal côtoya la rive gauche de l'Isère, puis la rive
gauche du Drac, jusqu'à S. Bonnet, à l'entrée du département des
Hautes-Alpes; de là il gagna la Durance, qu'il remonta tantôt sur la
rive droite, tantôt sur la rive gauche, jusqu'au-dessus de Briançon; et
il atteignit le col du mont Genèvre, entre le 26 et le 30 octobre. On
peut voir la discussion de cette route dans deux dissertations que j'ai
insérées au journal des savants (année 1819, _Janvier_, p. 22-36; et
_Décembre_, p. 733-762).--L.]
Après une marche assez paisible, on eut un nouveau danger à essuyer. Les
Gaulois, feignant de vouloir profiter du malheur de leurs voisins, qui
s'étaient mal trouvés d'avoir entrepris de s'opposer au passage des
troupes, vinrent saluer Annibal, lui apportèrent des vivres, s'offrirent
à lui servir de guides, et lui laissèrent des ôtages pour assurance de
leur fidélité. Annibal ne s'y fia que médiocrement. Les éléphants et les
chevaux marchaient à la tête: il suivait avec le gros de son infanterie,
attentif et prenant garde à tout. On arriva dans un défilé fort étroit
et roide, commandé par une hauteur où les Gaulois avaient caché une
embuscade. Elle en sortit tout-à-coup, attaqua les Carthaginois de tous
côtés, roulant contre eux des pierres d'une grandeur énorme. Ils
auraient mis l'armée entièrement en déroute, si Annibal n'eût fait des
efforts extraordinaires pour la tirer de ce mauvais pas.
Enfin, le neuvième jour, il arriva sur le sommet des Alpes. L'armée y
passa deux jours à se reposer et à se refaire de ses fatigues, après
quoi elle se remit en marche. Comme on était déjà en automne, il était
tombé récemment beaucoup de neige, qui couvrait tous les chemins, ce qui
jeta le trouble et le découragement parmi les troupes. Annibal s'en
aperçut; et, s'étant arrêté sur une hauteur d'où l'on découvrait toute
l'Italie, il leur montra les campagnes fertiles[275] arrosées par le Pô,
auxquelles il touchait presque, ajoutant qu'il ne fallait plus qu'un
léger effort pour y arriver. Il leur représenta qu'une ou deux batailles
allaient finir glorieusement leurs travaux, et les enrichir pour
toujours en les rendant maîtres de la capitale de l'empire romain. Ce
discours, plein d'une si flatteuse espérance, et soutenu de la vue de
l'Italie, rendit l'allégresse et la vigueur aux troupes abattues. On
continua donc de marcher; mais la route n'en était pas devenue plus
aisée: au contraire, comme c'était en descendant, la difficulté et le
danger augmentaient; car les chemins étaient presque par-tout escarpés,
étroits, glissants, en sorte que les soldats ne pouvaient se soutenir en
marchant, ni s'arrêter lorsqu'ils avaient fait un mauvais pas, mais
tombaient les uns sur les autres, et se renversaient mutuellement.
[Note 275: Du Piémont.]
On arriva en un endroit plus difficile que tout ce qu'on avait rencontré
jusque-là: c'était un sentier déjà fort roide par lui-même, et qui,
l'étant encore devenu davantage par un nouvel éboulement des terres,
montrait un abyme qui avait plus de mille pieds de profondeur. La
cavalerie s'y arrêta tout court. Annibal, étonné de ce retardement, y
accourut, et vit qu'en effet il était impossible de passer outre. Il
songea à prendre un long détour et à faire un grand circuit; mais la
chose ne se trouva pas moins impossible. Comme, sur l'ancienne neige qui
était durcie par le temps, il en était tombé depuis quelques jours une
nouvelle qui n'avait pas beaucoup de profondeur, les pieds d'abord, y
entrant facilement, s'y soutenaient; mais, quand celle-ci, par le
passage des premières troupes et des bêtes de somme, fut fondue, on ne
marchait que sur la glace, où tout était glissant, où les pieds ne
trouvaient point de prise, et où, pour peu qu'on fît un faux pas et
qu'on voulût s'aider des genoux ou des mains pour se retenir, on ne
rencontrait plus ni branches ni racines pour s'y attacher. Outre cet
inconvénient, les chevaux, frappant avec effort la glace pour se
retenir, et y enfonçant leurs pieds, ne pouvaient plus les en retirer,
et y demeuraient pris comme dans un piége. Il fallut donc chercher un
autre expédient.
Annibal prit le parti de faire camper et reposer son armée pendant
quelque temps sur le sommet de cette colline, qui avait assez de
largeur, après en avoir fait nettoyer le terrain, et ôter toute la neige
qui le couvrait, tant la nouvelle que l'ancienne, ce qui coûta des
peines infinies. On creusa ensuite, par son ordre, un chemin dans le
rocher même, et ce travail fut poussé avec une ardeur et une constance
étonnantes. Pour ouvrir et élargir cette route, on abattit tous les
arbres des environs; et, à mesure qu'on les coupait, le bois était rangé
autour du roc, après quoi on y mettait le feu. Heureusement il faisait
un grand vent, qui alluma bientôt une flamme ardente: de sorte que la
pierre devint aussi rouge que le brasier même qui l'environnait. Alors
Annibal, si l'on en croit Tite-Live (car Polybe n'en dit rien), fit
verser dessus une grande quantité de vinaigre[276], qui, s'insinuant
dans les veines du rocher entr'ouvert par la force du feu, le calcina et
l'amollit. De cette sorte, en prenant un long circuit, afin que la pente
fût plus douce, on pratiqua le long du rocher un chemin qui donna un
libre passage aux troupes, aux bagages, et même aux éléphants. On
employa quatre jours à cette opération. Les bêtes de somme mouraient de
faim, car on ne trouvait rien pour elles dans ces montagnes toutes
couvertes de neige. On arriva enfin dans des endroits cultivés et
fertiles, qui fournirent abondamment du fourrage aux chevaux, et toutes
sortes de nourritures aux soldats.
[Note 276: Plusieurs rejettent ce fait comme supposé. Pline ne
manque pas d'observer la force du vinaigre, pour rompre des pierres et
des rochers. _Saxa rumpit infusum, quæ non ruperit ignis antecedens_
(lib. 23, c. 1). C'est pourquoi il appelle le vinaigre _succus rerum
domitor_ (lib. 33, cap. 2). Dion, en parlant du siége de la ville
d'Éleuthère, dit qu'on en fit tomber les murailles par la force du
vinaigre (lib. 36, pag. 8). Apparemment ce qui arrête ici est la
difficulté, où Annibal dut être, de trouver dans ces montagnes la
quantité de vinaigre nécessaire pour cette opération.
=Évidemment c'est en cela que consiste la difficulté: car on ne nie pas
que le vinaigre ne décompose la pierre calcaire lorsqu'elle est calcinée
par le feu: mais cette difficulté est insoluble. On a cru que cette
fable est de l'invention de Tite-Live; je ne le pense pas. C'est
probablement une de ces traditions populaires qui durent leur origine à
l'étonnement dont la marche merveilleuse d'Annibal avait frappé tous les
esprits. Polybe en effet reproche aux historiens d'Annibal, d'accueillir
de ces traditions mensongères pour rendre leur narration plus attachante
et plus dramatique (POLYB. III, c. 47, § 6). Appien lui-même ne dédaigne
pas de rapporter cette fable (_Bell. Annib._ § 4). Il n'est donc pas
surprenant que Tite-Live l'ait insérée dans son histoire.--L.]
_Entrée dans l'Italie._
[Marge: Polyb. l. 3, pag. 209 et 212-214. Liv. lib. 21, n. 39.] L'armée
d'Annibal, lorsqu'elle entra en Italie, était beaucoup inférieure en
nombre à ce qu'elle était quand il partit de l'Espagne, où nous avons vu
qu'elle montait à près de soixante mille hommes. Sur la route elle avait
fait de grandes pertes, soit dans les combats qu'il fallut soutenir,
soit au passage des rivières. En quittant le Rhône, elle était encore de
trente-huit mille hommes de pied et de plus de huit mille chevaux: le
passage des Alpes la diminua de près de la moitié. Il ne restait plus à
Annibal que douze mille Africains, huit mille Espagnols d'infanterie, et
six mille chevaux: c'est lui-même qui l'avait marqué sur une colonne
près du promontoire Lacinien. Il y avait cinq mois et demi qu'il était
parti de la Nouvelle-Carthage, en comptant les quinze jours que lui
avait coûté le passage des Alpes, lorsqu'il planta ses étendards dans
les plaines du Pô (à l'entrée du Piémont): on pouvait être alors dans le
mois de septembre.
Son premier soin fut de donner quelque repos à ses troupes, qui en
avaient un extrême besoin. Lorsqu'il les vit en bon état, les peuples du
territoire de Turin[277] ayant refusé de faire alliance avec lui, il
alla camper devant la principale de leurs villes, l'emporta en trois
jours, et fit passer au fil de l'épée tous ceux qui lui avaient été
opposés. Cette expédition jeta une si grande terreur parmi les barbares,
qu'ils vinrent tous d'eux-mêmes se rendre à discrétion. Le reste des
Gaulois en aurait fait autant, si la crainte de l'armée romaine qui
approchait ne les eût retenus. Annibal alors jugea qu'il n'y avait point
de temps à perdre, qu'il fallait avancer dans le pays, et hasarder
quelque exploit qui pût établir la confiance parmi les peuples qui
auraient envie de se déclarer pour lui.
[Note 277: Les Taurins, qui habitaient au pied du Mont Genèvre,
jusqu'aux bords du Pô.--L.]
Cette rapidité extraordinaire d'Annibal étonna Rome, et y jeta une
grande alarme. Sempronius reçut ordre de quitter la Sicile pour venir au
secours de sa patrie; et P. Scipion, l'autre consul, s'avança à grandes
journées vers l'ennemi, passa le Pô, et alla camper près du Tésin[278].
[Note 278: C'est une petite rivière de l'Italie, dans la Lombardie.
= C'est une grande rivière qui sort du lac Majeur, et se jette dans le
Pô.--L.]
_Combat de cavalerie près du Tésin._
[Marge: Polyb. l. 3, p. 214-218. Liv. lib. 21, n. 39-47.] Les armées
étant en présence, les chefs de part et d'autre haranguent leurs soldats
avant que d'en venir aux mains. Scipion[279], après avoir représenté à
ses troupes la gloire de leur patrie et les exploits de leurs ancêtres,
les avertit que la victoire est entre leurs mains, puisqu'ils n'auront
affaire qu'à des Carthaginois, si souvent vaincus, réduits à être leurs
tributaires pendant vingt ans, et accoutumés depuis long-temps à être
presque leurs esclaves; que l'avantage qu'ils ont remporté contre
l'élite de la cavalerie carthaginoise[280] est un gage assuré du succès
du reste de toute la guerre; qu'Annibal, au passage des Alpes, vient de
perdre la meilleure partie de son armée; que ce qui lui en reste est
épuisé par la faim, le froid, les fatigues et la misère; qu'il leur
suffira de se montrer pour mettre en fuite des troupes qui ressemblent
plus à des spectres qu'à des hommes; qu'enfin la victoire est devenue
nécessaire, non-seulement pour couvrir l'Italie, mais pour sauver Rome
même, du sort de laquelle le combat va décider, et qui n'a point d'autre
armée à opposer aux ennemis.
[Note 279: Il avait débarqué à Pise, en Étrurie, ramenant ses
troupes de Marseille (v. plus haut, p. 287).]
[Note 280: Scipion veut parler du succès des 300 cavaliers romains
contre les 500 cavaliers numides, envoyés par Annibal en reconnaissance,
lors du passage du Rhône (v. plus haut, p. 285).--L.]
Annibal, pour se mieux faire entendre à des soldats d'un esprit
grossier, parle à leurs yeux avant que de parler à leurs oreilles, et ne
songe à les persuader par des raisons qu'après les avoir remués par le
spectacle. Il offre des armes à plusieurs des prisonniers montagnards,
les fait combattre deux à deux à la vue de son armée, promettant la
liberté et des présents magnifiques à ceux qui sortiraient vainqueurs.
La joie avec laquelle ces barbares courent au combat sur de pareils
motifs donne occasion à Annibal de tracer plus vivement à ses gens, par
ce qui vient de se passer à leurs yeux, une image sensible de leur
situation présente, qui, en leur ôtant tous les moyens de reculer en
arrière, leur impose une nécessité absolue de vaincre ou de mourir, pour
éviter les maux infinis préparés à ceux qui seront assez lâches pour
céder aux Romains. Il étale à leurs yeux la grandeur des récompenses, la
conquête de toute l'Italie, le pillage de Rome, cette ville si riche et
si opulente, une victoire illustre, une gloire immortelle. Il rabaisse
la puissance romaine, dont le vain éclat ne doit point éblouir des
guerriers comme eux, qui sont venus des colonnes d'Hercule jusque dans
le coeur de l'Italie, au travers des nations les plus féroces. Pour ce
qui le regarde personnellement, il ne daigne pas se comparer avec un
Scipion, général de six mois, lui, presque né, du moins nourri, dans la
tente d'Amilcar son père; vainqueur de l'Espagne, de la Gaule, des
habitants des Alpes, et, ce qui est beaucoup plus, vainqueur des Alpes
mêmes. Il excite leur indignation contre l'insolence des Romains, qui
ont osé demander qu'on le leur livrât avec les soldats qui avaient pris
Sagonte; et il pique leur jalousie contre l'orgueil insupportable de ces
maîtres impérieux, qui croient que tout leur doit obéir, et qu'ils ont
droit d'imposer des lois à toute la terre.
Après ces discours de part et d'autre, on se prépare au combat. Scipion,
ayant jeté un pont sur le Tésin, fit passer ses troupes. Deux mauvais
présages avaient jeté le trouble et l'alarme dans son armée. Les
Carthaginois étaient pleins d'ardeur: Annibal leur fait de nouvelles
promesses; et, ayant fendu avec une pierre la tête de l'agneau qu'il
immolait, il prie Jupiter de l'écraser de même, s'il ne donnait à ses
soldats les récompenses qu'il venait de leur promettre.
Scipion fait marcher à la première ligne les gens de trait avec la
cavalerie gauloise, forme la seconde ligne de l'élite de la cavalerie
des alliés, et avance au petit pas. Annibal marche au-devant de lui avec
toute sa cavalerie, plaçant au centre la cavalerie à frein, et la
numide[281] sur les ailes, pour envelopper l'ennemi. Les chefs et la
cavalerie ne demandant qu'à combattre, on commence à charger. Au premier
choc, les soldats de Scipion, armés à la légère, eurent à peine lancé
leurs premiers traits, qu'épouvantés par la cavalerie carthaginoise, qui
venait sur eux, et craignant d'être foulés aux pieds par les chevaux,
ils plièrent, et s'enfuirent par les intervalles qui séparaient les
escadrons. Le combat se soutint long-temps à forces égales: de part et
d'autre beaucoup de cavaliers mirent pied à terre, de sorte que l'action
devint d'infanterie comme de cavalerie. Pendant ce temps-là les Numides
enveloppent l'ennemi, et fondent par les derrières sur ces gens de trait
qui d'abord avaient échappé à la cavalerie, et les écrasent sous les
pieds de leurs chevaux. Les troupes qui étaient au centre des Romains
avaient combattu jusque-là avec beaucoup de valeur: de part et d'autre
il était resté sur la place bien du monde, et plus même du côté des
Carthaginois; mais les troupes romaines furent mises en désordre par
l'attaque des Numides, qui les prirent en queue, et sur-tout par la
blessure du consul, qui le mit hors d'état de combattre: ce général fut
tiré des mains des ennemis par le courage de son fils, qui n'avait
pour-lors que dix-sept ans, et qui mérita ensuite le surnom
d'_Africain_, pour avoir terminé glorieusement cette guerre.
[Note 281: Les Numides ne mettaient à leurs chevaux ni frein, ni
bride, ni selle.
= Il paraît que leurs chevaux n'avaient qu'une muserolle, à laquelle
était attachée une bride. C'est là ce que Virgile a entendu par _Numidæ
infreni_ (_Æneid._ IV, 41).--L.]
Le consul, blessé dangereusement, se retira en bon ordre, et fut conduit
dans son camp par un gros de cavaliers qui le couvraient de leurs armes
et de leurs corps: le reste des troupes l'y suivit. Il se hâta d'arriver
au Pô, le fit passer à son armée, et rompit le pont: ce qui empêcha
Annibal de l'atteindre.
On convient qu'Annibal dut cette première victoire à sa cavalerie, et on
jugea dès-lors qu'elle faisait la principale force de son armée, et que
pour cette raison les Romains devaient éviter les plaines larges et
découvertes, telles que sont celles qui se trouvent entre le Pô et les
Alpes.
Aussitôt après la journée du Tésin, tous les Gaulois du voisinage
s'empressèrent à l'envi de venir se rendre à Annibal, de le fournir de
munitions, et de prendre parti dans ses troupes; et ce fut là, comme
Polybe l'a déjà fait remarquer, la principale raison qui obligea ce sage
et habile général, malgré le petit nombre et la faiblesse de ses
troupes, de hasarder une bataille, qui était devenue pour lui d'une
absolue nécessité, dans l'impuissance où il était de retourner en
arrière quand il l'aurait voulu, parce qu'il n'y avait qu'une bataille
qui pût faire déclarer en sa faveur les Gaulois, dont le secours était
l'unique ressource qui lui restât dans la conjoncture présente.
_Bataille de la Trébie._
[Marge: Polyb. l. 3, p. 220-227. Liv. lib. 21, n. 51-56.] Le consul
Sempronius, sur les ordres du sénat, était revenu de Sicile à
Rimini[282]. De là il marcha vers la Trébie, petite rivière de la
Lombardie, qui se jette dans le Pô un peu au-dessus de Plaisance, où il
joignit ses troupes avec celles de Scipion. Annibal s'approcha du camp
des Romains, dont il n'était plus séparé que par la petite rivière. La
proximité des armées donnait lieu à de fréquentes escarmouches, dans
l'une desquelles Sempronius, à la tête d'un corps de cavalerie, remporta
contre un parti de Carthaginois un avantage assez peu considérable, mais
qui augmenta beaucoup la bonne opinion que ce général avait
naturellement de son mérite.
[Note 282: Appelée alors _Ariminium_.--L.]
Ce léger succès lui paraissait une victoire complète. Il se vantait
d'avoir vaincu l'ennemi dans un genre de combat où son collègue avait
été défait, et d'avoir par là relevé le courage abattu des Romains.
Déterminé à en venir au plus tôt à une action décisive, il crut, pour la
bienséance, devoir consulter Scipion, qu'il trouva d'un avis entièrement
contraire au sien. Celui-ci représentait que, si l'on donnait aux
nouvelles levées le temps de s'exercer pendant l'hiver, on en tirerait
plus de service la campagne suivante; que les Gaulois, naturellement
légers et inconstants, se détacheraient peu à peu d'Annibal; que, sa
blessure étant guérie, sa présence pourrait être de quelque utilité dans
une affaire générale: enfin il le priait instamment de ne point passer
outre.
Quelque solides que fussent ces raisons, Sempronius ne put les goûter:
il voyait sous ses ordres seize mille Romains et vingt mille alliés,
sans compter la cavalerie; c'était le nombre où montait en ce temps-là
une armée complète, lorsque les deux consuls se trouvaient joints
ensemble: l'armée ennemie était à peu près de pareil nombre. La
conjoncture lui paraissait tout-à-fait favorable. Il disait hautement
que tous demandaient la bataille, excepté son collègue, qui, devenu par
sa blessure plus malade de l'esprit que du corps, ne pouvait souffrir
qu'on parlât de combat. Mais enfin, était-il juste de laisser languir
tout le monde avec lui? Qu'attendait-il davantage? Espérait-il qu'un
troisième consul et qu'une nouvelle armée viendraient à son secours? Il
tenait de pareils discours, et parmi les soldats, et jusque dans la
tente de Scipion. Le temps de l'élection des nouveaux généraux, qui
approchait, lui faisait craindre qu'on ne lui envoyât un successeur
avant qu'il eût pu terminer la guerre, et il croyait devoir profiter de
la maladie de son collègue pour s'assurer à lui seul tout l'honneur de
la victoire. Comme il ne cherchait pas le temps des affaires, dit
Polybe, mais le sien, il ne pouvait manquer de prendre de mauvaises
mesures. Il donna donc ordre aux soldats de se tenir prêts à combattre.