sa mort, il avait écrit à Carthage pour demander qu'on lui envoyât
Annibal, qui était alors âgé de vingt-deux ans. La chose souffrit
quelque difficulté. Le sénat était partagé par deux puissantes factions,
qui, dès le temps d'Amilcar, avaient déjà commencé à suivre des vues
opposées dans la conduite des affaires de l'état. L'une avait pour chef
Hannon, à qui sa naissance, son mérite et son zèle pour le bien de
l'état, donnaient une grande autorité dans les délibérations publiques;
et elle était d'avis en toute occasion de préférer une paix sûre, et qui
conservait toutes les conquêtes d'Espagne, aux événements incertains
d'une guerre onéreuse, qu'elle prévoyait devoir un jour se terminer par
la ruine de la patrie. L'autre faction, qu'on appelait la faction
_Barcine_, parce qu'elle soutenait les intérêts de Barca et de ceux de
sa famille, avait ajouté à l'ancien crédit qu'elle avait dans la ville
la réputation que les exploits signalés d'Amilcar et d'Asdrubal lui
avaient donnée, et elle était ouvertement déclarée pour la guerre. Quand
il s'agit donc de délibérer dans le sénat sur la demande d'Asdrubal,
Hannon représenta qu'il était dangereux d'envoyer de si bonne heure à
l'armée un jeune homme qui avait déjà toute la fierté et le caractère
impérieux de son père, et qui, par cette raison, avait un besoin
particulier d'être retenu longtemps sous les yeux des magistrats et sous
le pouvoir des lois, pour apprendre à obéir, et à ne pas se croire
supérieur à tous les autres. Il finit en disant qu'il craignait que
cette étincelle, qui commençait à s'allumer, n'excitât un jour un grand
incendie. Ses remontrances furent vaines; la faction Barcine l'emporta,
et Annibal partit pour l'Espagne.
Dès qu'il y fut arrivé, il attira sur lui les regards de toute l'armée,
et l'on crut voir revivre en lui Amilcar son père. C'était le même feu
dans les yeux, la même vigueur martiale dans l'air du visage, les mêmes
traits et les mêmes manières; mais ses qualités personnelles le firent
encore plus estimer. Il ne lui manquait presque rien de ce qui forme les
grands hommes: patience invincible dans le travail, sobriété étonnante
dans le vivre, courage intrépide dans les plus grands dangers, présence
d'esprit admirable dans le feu même de l'action, et, ce qui est
surprenant, un génie souple, également propre à obéir et à commander; en
sorte qu'on ne pouvait dire de qui il était plus aimé, des troupes ou du
général: il servit trois campagnes sous Asdrubal.
[Sidenote: Polyb. l. 3, p. 168-169.] Quand celui-ci fut mort, les
suffrages de l'armée et [Marge: Liv. lib. 21, n. 3-5. AN. M. 3784 CARTH.
626. ROM. 528.] ceux du peuple se réunirent pour mettre Annibal à sa
place. Je ne sais même si pour-lors, ou environ dans ce temps, la
république, pour lui donner plus de crédit et d'autorité, ne le nomma
pas suffète, qui était la première dignité de l'état, et que l'on
conférait quelquefois aux généraux. C'est Cornélius Népos qui nous
apprend[Marge: In vita Annib. c. 7.] cette particularité, lorsque,
parlant de la préture qui fut donnée au même Annibal après son retour à
Carthage, et la conclusion de la paix, il dit que ce fut vingt-deux ans
depuis qu'il avait été nommé roi: «_Hic, ut rediit, prætor factus est,
postquàm rex fuerat anno secundo et vigesimo._»
Dès le moment qu'il eut été nommé général, comme si l'Italie lui fût
échue en partage, et qu'il fût déjà chargé de porter la guerre contre
Rome, il tourna secrètement toutes ses vues de ce côté-là, et ne perdit
point de temps, pour n'être point prévenu par la mort comme l'avaient
été son père et son beau-frère. Il prit en Espagne plusieurs villes de
force, et subjugua plusieurs peuples; et, quoique l'armée ennemie,
composée de plus de cent mille hommes, passât de beaucoup la sienne, il
sut choisir si bien son temps et ses postes, qu'il la défit et la mit en
déroute. Après cette victoire, rien ne lui résista. Cependant il ne
toucha point encore à Sagonte[264], évitant avec soin de donner aux
Romains aucune occasion de lui déclarer la guerre avant qu'il eût pris
toutes les mesures qu'il jugeait nécessaires pour une si grande
entreprise: et en cela il suivait le conseil que lui avait donné son
père. Il s'appliqua sur-tout[265] à gagner le coeur des citoyens et
[Marge: Polyb. l. 3, p. 170-173. Liv. lib. 21, n. 6-15.] des alliés, et
à s'attirer leur confiance en leur faisant part avec largesse du butin
qu'il prenait sur l'ennemi, en leur payant exactement tout ce qui leur
était dû de leur solde pour le passé: précaution sage, et qui ne manque
jamais de produire son effet dans le temps.
[Note 264: Cette ville était située en-deçà de l'Èbre, par rapport
aux Carthaginois, assez près de l'embouchure de cette rivière, dans le
pays où il était permis aux Carthaginois de porter leurs armes; mais
Sagonte, comme alliée des Romains, était, en vertu de ce titre, exceptée
par le traité.
= La ville de Sagonte, à 25 lieues au S. de l'embouchure de l'Èbre, est
appelée en latin _Saguntum_, en grec [Grec: Zakantha], nom dans lequel
se conserve presque intact celui de [Grec: Zakynthos], _Zacynthe_, dont
cette ville était une colonie.--L.]
[Note 265: «Ibi largè partiendo prædam, stipendia præterita cum fide
exsolvendo, cunctos civium sociorumque animos in se firmavit.» (LIV.
lib. 21, n. 5.)]
Les Sagontins, de leur côté, sentant bien le danger dont ils étaient
menacés, firent savoir aux Romains combien Annibal avançait ses
conquêtes. Ceux-ci nommèrent des députés pour aller s'informer par
eux-mêmes, sur les lieux, de l'état présent des affaires, avec ordre de
porter leurs plaintes à Annibal, en cas qu'ils le jugeassent à propos,
et, supposé qu'il ne leur donnât point satisfaction, d'aller à Carthage
pour le même sujet.
Cependant Annibal forma le siége de Sagonte, prévoyant de grands
avantages dans la prise de cette ville. Il comptait que par là il
ôterait toute espérance aux Romains de faire la guerre dans l'Espagne;
que cette nouvelle conquête assurerait toutes celles qu'il y avait déjà
faites; que, ne laissant point d'ennemis derrière lui, sa marche en
serait plus sûre et plus tranquille; qu'il amasserait là de l'argent
pour l'exécution de ses desseins; que le butin que les soldats en
remporteraient les rendrait plus vifs et plus ardents à le suivre;
qu'enfin, avec les dépouilles qu'il enverrait à Carthage, il se
gagnerait la bienveillance des citoyens. Animé par ces grands motifs, il
n'épargnait rien pour presser le siége; il donnait lui-même l'exemple
aux troupes, se trouvant à tous les travaux, et s'exposant aux plus
grands dangers.
On apprit bientôt à Rome que Sagonte était assiégée. Au lieu de voler à
son secours, on perdit encore le temps en vaines délibérations, et en
députations qui ne le furent pas moins. Annibal fit savoir à ceux qui le
venaient trouver de la part des Romains qu'il n'avait pas le temps de
les entendre. Les députés se rendirent donc à Carthage, où ils ne furent
pas mieux reçus, la faction Barcine l'ayant emporté sur les plaintes des
Romains et sur les remontrances d'Hannon.
[Marge: [Polyb. III, c. 17, § 10. Diod. sic. XXV, ecl. v. Appian bell.
Hispan. c. 12.]] Pendant tous ces voyages et toutes ces délibérations,
le siége continuait avec beaucoup d'ardeur. Les Sagontins étaient
réduits à la dernière extrémité, et manquaient de tout. On parla
d'accommodement; mais les conditions qu'on leur proposait leur parurent
si dures, qu'ils ne purent se résoudre à les accepter. Avant que de
rendre une dernière réponse, les principaux des sénateurs, ayant porté
dans la place publique tout leur or et leur argent, et celui qui
appartenait en commun à l'état, le jetèrent dans le feu qu'ils avaient
fait allumer pour cet effet, et s'y précipitèrent eux-mêmes. Dans le
même temps, une tour que les béliers frappaient depuis long-temps étant
tombée tout-à-coup avec un bruit épouvantable, les Carthaginois
entrèrent dans la ville par la brèche, s'en rendirent maîtres en peu de
temps, et égorgèrent tous ceux qui étaient en âge de porter les armes.
Malgré l'incendie, le butin fut fort grand. Annibal ne se réservait rien
des richesses que lui procuraient ses victoires, mais les appliquait
uniquement au succès de ses entreprises. Aussi Polybe remarque-t-il que
la prise de Sagonte lui servit à réveiller l'ardeur du soldat par la vue
du riche butin qu'il venait de faire, et par l'espérance de celui qu'il
se promettait pour l'avenir; et à achever de gagner les principaux de
Carthage, par les présents qu'il leur fit des dépouilles.
[Marge: Polyb. p. 174-175. Liv. lib. 21, n. 16 et 17.] Il est difficile
d'exprimer quelle fut à Rome la douleur et la consternation, quand on y
apprit la triste nouvelle de la prise et du cruel sort de Sagonte. La
compassion que l'on eut pour cette ville infortunée; la honte d'avoir
manqué à secourir de si fidèles alliés; une juste indignation contre les
Carthaginois, auteurs de tous ces maux; de vives alarmes sur les
conquêtes d'Annibal, que les Romains croyaient déjà voir à leurs portes;
tous ces sentiments causèrent un si grand trouble, qu'il ne fut pas
possible, dans les premiers moments, de prendre aucune résolution, ni de
faire autre chose que de s'affliger et de répandre des larmes sur la
ruine d'une ville[266] qui avait été la malheureuse victime de son
inviolable attachement pour les Romains, et de l'imprudente lenteur dont
ceux-ci avaient usé à son égard. Quand les esprits furent un peu revenus
à eux, on convoqua l'assemblée du peuple; et la guerre contre les
Carthaginois y fut résolue.
[Note 266: «Sanctitate disciplinæ, quâ fidem socialem usque ad
perniciem suam coluerunt.» (LIV. lib. 21, n. 7.)]
_Déclaration de la guerre._
[Marge: Polyb. pag 187. Liv. lib. 21, n. 18-19.] Pour ne manquer à
aucune formalité, on envoya des députés à Carthage pour savoir si
c'était par ordre de la république que Sagonte avait été assiégée, et,
en ce cas, pour lui déclarer la guerre; ou pour demander qu'on leur
livrât Annibal, s'il avait entrepris ce siége de son autorité. Comme ils
virent que dans le sénat on ne répondait point précisément à leur
demande, l'un d'eux, montrant un pan de sa robe qui était plié: _Je
porte ici_, dit-il d'un ton fier, _la paix et la guerre; c'est à vous de
choisir l'une des deux_. Sur la réponse qu'on lui fit qu'il pouvait
lui-même choisir: _Je vous donne donc la guerre_, dit-il, en déployant
le pli de sa robe. _Nous l'acceptons de bon coeur, et la ferons de
même_, répliquèrent les Carthaginois avec la même fierté: ainsi commença
la seconde guerre punique.
[Marge: Polyb. l. 3, p. 184 et 185.] Si l'on en impute la cause à la
prise de Sagonte, tout le tort, dit Polybe, était du côté des
Carthaginois, qui ne pouvaient, sous aucun prétexte raisonnable,
assiéger une ville comprise certainement, comme alliée de Rome, dans le
traité qui défendait aux deux peuples d'attaquer réciproquement leurs
alliés. Mais, si l'on remonte plus haut, et qu'on aille jusqu'au temps
où la Sardaigne fut enlevée par force aux Carthaginois, et où, sans
aucune raison, on leur imposa un nouveau tribut, il faut avouer,
remarque le même Polybe, que sur ces deux points la conduite des Romains
est tout-à-fait inexcusable, comme fondée uniquement sur l'injustice et
sur la violence; et que, si les Carthaginois, sans chercher de vains
circuits et de frivoles prétextes, avaient demandé nettement
satisfaction sur ces deux griefs, et, en cas de refus, déclaré la guerre
à Rome, toute la raison et toute la justice auraient été de leur côté.
L'espace, entre la fin de la première guerre punique et le commencement
de la seconde, fut de vingt-quatre ans.
_Commencement de la seconde guerre punique._
[Marge: Polyb. l. 3, pag. 187. Liv. lib. 21, n. 20 et 22. AN. M. 3787
CARTH. 629. ROM. 531. Av. J.C. 217.] Quand la guerre fut résolue et
déclarée de part et d'autre, Annibal, qui pour-lors était âgé de
vingt-six ou vingt-sept ans, avant que de faire éclater son grand
dessein, songea à pourvoir à la sûreté de l'Espagne et de l'Afrique; et,
dans cette vue, il fit passer les troupes de l'une dans l'autre, en
sorte que les Africains servaient en Espagne, et les Espagnols en
Afrique. Il en usa ainsi, persuadé que ces soldats, éloignés chacun de
leur patrie, seraient plus propres au service, et d'ailleurs lui
demeureraient plus fidèlement attachés, se servant comme d'otages les
uns aux autres. Les troupes qu'il laissa en Afrique montaient environ à
quarante mille hommes, dont il y en avait douze cents de cavalerie;
celles d'Espagne à un peu plus de quinze mille, parmi lesquels il y
avait deux mille cinq cent cinquante chevaux. Il laissa à son frère
Asdrubal le commandement des troupes d'Espagne, avec une flotte de près
de soixante vaisseaux pour garder les côtes, et lui donna de sages
conseils sur la manière dont il devait se conduire, soit par rapport aux
Espagnols, soit par rapport aux Romains, s'ils venaient l'attaquer.
Avant qu'Annibal partît pour son expédition, Tite-Live remarque qu'il
alla à Cadix pour s'acquitter des voeux qu'il avait faits à Hercule, et
qu'il lui en fît de nouveaux pour obtenir un heureux succès dans la
[Marge: Lib. 3, p. 192 et 193.] guerre où il allait s'engager. Polybe
nous donne en peu de mots une idée fort nette de l'espace des lieux que
devait traverser Annibal pour arriver en Italie. On compte depuis
Carthagène, d'où il partit, jusqu'à l'Èbre, deux mille deux cents stades
(110 lieues)[267]; depuis l'Èbre jusqu'à Emporium, petite ville maritime
qui sépare l'Espagne des Gaules, selon Strabon, seize cents [Marge: Lib.
3, pag 199.] stades (80 lieues); depuis Emporium jusqu'au passage du
Rhône, pareil espace de seize cents stades (80 lieues); depuis le
passage du Rhône jusqu'aux Alpes, quatorze cents stades (70 lieues);
depuis les Alpes jusque dans les plaines de l'Italie, douze cents stades
(60 lieues): ainsi, depuis Carthagène jusqu'en Italie, l'espace est de
huit mille stades, c'est-à-dire, de quatre cents lieues.
[Note 267: Polybe dit 2600 stades, [Grec: exakosioi stadioi pros
dischilious], c'est-à-dire 260 milles géographiques, ou 86 lieues 2/3.
Ci 2600 stades, ou 86 lieues 2/3.
Plus 1600 53 1/3.
Plus 1600 53 1/3.
Plus 1400 46 2/3.
Plus 1200 40 "
Total. 8400 stades, ou 280 lieues.
Polybe donne, en nombre rond, _environ 9000 stades_. Comme cet auteur a
le soin de dire que la route était marquée de 8 en 8 stades par des
bornes milliaires, on voit que les stades dont il est question sont des
stades grecs, dits olympiques, dont 8 étaient compris dans un mille
romain, et 600 dans un degré; conséquemment il en faut 10 pour un mille
géographique, et 30 pour une lieue de 20 au degré.--L.]
[Marge: Polyb. l. 3, p. 188 et 189.] Annibal avait long-temps auparavant
pris de sages précautions pour connaître la nature et la situation des
lieux par où il devait passer; pour pressentir la disposition des
Gaulois à l'égard des Romains[268]; pour gagner, par des présents, leurs
chefs, qu'il savait être fort intéressés; et pour s'assurer de
l'affection et de la fidélité d'une partie des peuples. Il n'ignorait
pas que le passage des Alpes lui coûterait beaucoup de peine; mais il
savait qu'il n'était pas impraticable, et cela lui suffisait.
[Note 268: «Audierunt præoccupatos jam ab Annibale Gallorum animos
esse: sed ne illi quidem ipsi salis mitem gentem fore, ni subindè auro,
cujus avidissima gens est, principum animi concilieritur.» (LIV. lib.
21, n. 20.)]
[Marge: Polyb. p. 189 et 190. Liv. lib. 21, n. 22-24.] Dès que le
printemps fut venu, Annibal se mit en marche, et partit de Carthagène,
où il avait passé le quartier d'hiver. Son armée, pour-lors, était
composée de plus de cent mille hommes, dont il y en avait douze mille de
cavalerie: il menait près de quarante éléphants. Ayant passé l'Èbre, il
subjugua en peu de temps les peuples qui se rencontrèrent sur sa marche,
et perdit assez de monde dans cette expédition. Il laissa Hannon pour
commander dans tout le pays entre l'Èbre et les Pyrénées, avec onze
mille hommes, et leur confia les bagages de ceux qui devaient le suivre.
Il en renvoya autant, chacun dans son pays, s'assurant par là de leur
bonne volonté quand il aurait besoin de recrues, et montrant aux autres
une espérance certaine de retour quand ils le voudraient. Il passe donc
les Pyrénées, et s'avance jusqu'au bord du Rhône avec cinquante mille
hommes de pied et neuf mille chevaux: armée formidable, moins par le
nombre que par la valeur des troupes, qui avaient servi plusieurs années
en Espagne, et qui y avaient appris le métier de la guerre sous les plus
habiles capitaines qu'eût jamais eus Carthage.
_Passage du Rhône._
[Marge: Polyb. l. 3, p. 195-200. Liv. lib. 21, n. 26-28.] Annibal,
arrivé[269] environ à quatre journées de l'embouchure du Rhône,
entreprit de le passer, parce qu'en cet endroit le fleuve n'avait que la
simple largeur de son lit. Il acheta des habitants du pays tous les
canots et toutes les petites barques, qu'ils avaient en assez grand
nombre à cause de leur commerce; il fit construire aussi à la hâte une
quantité extraordinaire de bateaux, de nacelles, de radeaux. A son
arrivée il avait trouvé les Gaulois postés sur l'autre bord, et bien
disposés a lui disputer le passage. Il n'était pas possible de les
attaquer de front. Il commanda un détachement considérable de ses
troupes sous la conduite d'Hannon, fils de Bomilcar, pour aller passer
le fleuve plus haut; et, afin de dérober sa marche et son dessein à la
connaissance des ennemis, il le fit partir de nuit. La chose réussit
comme il l'avait projetée[270]: ils passèrent le fleuve le lendemain,
sans trouver aucune résistance.
[Note 269: Un peu au-dessus d'Avignon.]
[Note 270: On croit que ce fut entre Roquemaure et le
Pont-Saint-Esprit.
= Un peu au-dessus de Roquemaure, à 9 ou 10,000 toises au N. d'Avignon.
La date de ce passage est du 28 au 30 Septembre.--L.]
Us se reposèrent le reste du jour, et pendant la nuit ils s'avancèrent à
petit bruit vers l'ennemi. Le matin, quand ils eurent donné les signaux
dont on était convenu, Annibal se mit en état de tenter le passage. Une
partie des chevaux, tout équipés, était dans les bateaux, afin que les
cavaliers pussent, à la descente, attaquer sur-le-champ les ennemis: les
autres passaient à la nage aux deux côtés des bateaux, du haut desquels
un homme seul tenait les brides de trois ou quatre chevaux. Les
fantassins étaient ou sur des radeaux, ou dans de petites barques, et
dans des espèces de petites gondoles, qui n'étaient autre chose que des
troncs d'arbres qu'ils avaient eux-mêmes creusés. On avait rangé les
grands bateaux sur une même ligne, au haut du courant, pour rompre la
rapidité des flots, et rendre le passage plus aisé au reste de la petite
flotte. Quand les Gaulois la virent s'avancer sur le fleuve, ils
poussèrent, selon leur coutume, des cris et des hurlements
épouvantables, heurtèrent leurs boucliers les uns contre les autres, en
les élevant au-dessus de leurs têtes, et lancèrent force traits; mais
ils furent bien étonnés quand ils entendirent derrière eux un grand
bruit, qu'ils aperçurent le feu qu'on avait mis à leurs tentes, et
qu'ils se sentirent attaqués vivement en tête et en queue. Ils ne
trouvèrent de sûreté que dans la fuite, et se retirèrent dans leurs
villages. Le reste des troupes passa ensuite fort tranquillement.
Il n'y eut que les éléphants qui causèrent beaucoup d'embarras. Voici
comme on s'y prit pour les faire passer; ce ne fut que le jour suivant.
On avança du bord du rivage dans le fleuve un radeau long de deux cents
pieds, et large de cinquante, qui était fortement attaché au rivage par
de gros câbles, et tout couvert de terre, en sorte que ces animaux, en y
entrant, s'imaginaient marcher à l'ordinaire sur la terre. De ce premier
radeau ils passaient dans un second, construit de la même sorte, mais
qui n'avait que cent pieds de longueur, et qui tenait au premier par des
liens faciles à délier. On faisait marcher à la tête les femelles: les
autres éléphants les suivaient; et, quand ils étaient passés dans le
second radeau, on le détachait du premier, et on le conduisait à l'autre
bord en le remorquant par le secours des petites barques; puis il venait
reprendre ceux qui étaient restés. Quelques-uns tombèrent dans l'eau,
mais ils arrivèrent comme les autres sur le rivage, sans qu'il s'en
noyât un seul.
_Marche qui suivit le passage du Rhône._
[Marge: Polyb. l. 3, p. 200-202. Liv. lib. 21, n. 31, 32.] Les deux
consuls romains étaient partis dès le commencement du printemps, chacun
pour sa province: P. Scipion pour l'Espagne, avec soixante vaisseaux,
deux légions romaines, quatorze mille fantassins, et douze cents chevaux
des alliés; Tib. Sempronius pour la Sicile, avec cent soixante
vaisseaux, deux légions, seize mille hommes d'infanterie et dix-huit
cents chevaux des alliés. La légion pour-lors, chez les Romains, était
de quatre mille hommes de pied et de trois cents chevaux. Sempronius
avait fait des préparatifs extraordinaires à Lilybée, ville et port de
Sicile, dans le dessein de passer tout d'un coup en Afrique. Scipion,
pareillement, avait compté de trouver encore Annibal en Espagne, et d'y
établir le théâtre de la guerre. Il fut bien étonné, quand, arrivant à
Marseille, il apprit qu'Annibal était au bord du Rhône, et songeait à le
passer. Il détacha trois cents cavaliers pour aller reconnaître
l'ennemi; et Annibal, de son côté, dès qu'il eut appris que Scipion
était à l'embouchure du Rhône, envoya, pour le même effet, cinq cents
Numides, pendant qu'on était occupé à faire passer les éléphants.
Dans le même temps, ayant fait assembler l'armée, il donna une audience
publique, par le moyen d'un truchement, à un des princes de la Gaule
située vers le Pô, qui venait l'assurer, au nom de la nation, qu'on
l'attendait avec impatience; que les Gaulois étaient prêts à se joindre
à lui pour marcher contre les Romains: et il s'offrait à conduire
l'armée par des endroits où elle trouverait des vivres en abondance.
Quand le prince se fut retiré, Annibal parla aux troupes, fit valoir
extrêmement cette députation d'une nation gauloise, releva par de justes
louanges la bravoure qu'elles avaient montrée jusque-là, et les exhorta
à soutenir dans la suite leur réputation et leur gloire. Les soldats,
pleins d'ardeur et de courage, levèrent tous ensemble les mains, et
témoignèrent qu'ils étaient prêts à le suivre par-tout où il les
mènerait. Il marqua le départ pour le lendemain; et, après avoir fait
des voeux et des supplications aux dieux pour le salut de tous les
soldats, il les renvoya, en leur recommandant de prendre de la
nourriture, et du repos.
Les Numides revinrent dans ce moment: ils avaient rencontré le
détachement des Romains, et l'avaient attaqué. Le choc fut très-rude, et
le carnage fort grand, eu égard au nombre. Il resta sur la place, du
côté des Romains, cent soixante hommes, et de l'autre plus de deux
cents; mais l'honneur de cette action demeura aux premiers, les Numides
ayant cédé le champ de bataille, et s'étant retirés[271]. Cette première
action fut prise comme un présage du sort de cette guerre, et elle
sembla promettre aux Romains un heureux succès, mais qui leur coûterait
bien cher, et qui leur serait bien disputé. De part et d'autre, ceux qui
étaient restés du combat, et qui avaient été à la découverte,
retournèrent vers leurs chefs pour leur en porter des nouvelles.
[Note 271: «Hoc principium simulque omen belli, ut summâ rerum
prosperum eventum, ita haud sanè incruentam ancipitisque certaminis
victorium Romanis portendit.» (LIV. lib. 21, n. 29.)]
Annibal partit le lendemain, comme il l'avait déclaré, et traversa la
Gaule par le milieu des terres, en s'avançant vers le septentrion; non
que ce chemin fût le plus court pour arriver aux Alpes, mais parce qu'en
l'éloignant de la mer il lui faisait éviter la rencontre de Scipion, et
favorisait le dessein qu'il avait d'entrer en Italie avec toutes ses
forces, sans les avoir affaiblies par aucun combat.
Quelque diligence que fît Scipion, il n'arriva à l'endroit où Annibal
avait passé le Rhône que trois jours après qu'il en était parti.
Désespérant de pouvoir l'atteindre, il retourna à sa flotte, et se
rembarqua, résolu de l'aller attendre à la descente des Alpes; mais,
afin de ne pas laisser l'Espagne sans défense, il y envoya son frère
Cnéius avec la plus grande partie de ses troupes, pour faire tête à
Asdrubal, et partit aussitôt pour Gênes, destinant l'armée qui était
dans la Gaule vers le Pô, pour l'opposer à celle d'Annibal.
Celui-ci, après une marche de quatre jours, arriva à une espèce d'île
formée par le confluent[272] de deux rivières qui se joignent en cet
endroit[273]. Là il fut pris pour arbitre entre deux frères qui se
disputaient le royaume. Celui à qui il l'adjugea fournit à toute l'armée
des vivres, des habits et des armes. C'était le pays des Allobroges: on
appelait ainsi les peuples qui occupent maintenant les diocèses de
Genève, de Vienne et de Grenoble. Sa marche fut assez tranquille jusqu'à
ce qu'il fut arrivé à la Durance; et il s'avança de là au pied des Alpes
sans trouver d'obstacle.
[Note 272: Le texte de Polybe, tel que nous l'avons, et celui de
Tite-Live, mettent cette île au confluent de la Saône et du Rhône,
c'est-à-dire à l'endroit où Lyon a été bâti. C'est une faute visible. Il
y avait dans le grec [Grec: Skôras], et l'on a substitué à ce mot
[Grec: o Araros]. Jacq. Gronove dit avoir vu dans un manuscrit de
Tite-Live, _Bisarar_, ce qui montre qu'il faut lire, _Isara Rhodanusque
amnes_, au lieu de _Arar Rhodanusque_, et que l'île en question est
formée par le confluent de l'Isère et du Rhône. La situation des
Allobroges, dont il est parlé ici, en est une preuve évidente.