Les séditieux, de leur côté, ne montraient pas moins d'ardeur. Nous

avons déjà dit qu'ils avaient formé le siége des deux seules places qui

avaient refusé de se joindre à eux. Leur armée s'était grossie jusqu'au

nombre de soixante-dix mille hommes. Après en avoir fait des

détachements pour ces deux siéges, ils établirent leur camp à Tunis, et

jetaient la terreur, approchant fréquemment de ses murs, soit le jour,

soit la nuit.

Hannon s'était avancé au secours d'Utique, et y avait remporté un

avantage considérable, qui aurait pu être décisif, s'il en avait su

profiter; mais, étant entré dans la ville, et ne songeant qu'à s'y

divertir, les mercenaires, qui s'étaient retirés sur une hauteur voisine

couverte de bois, ayant appris ce qui se passait, survinrent tout d'un

coup, trouvèrent les soldats débandés de côté et d'autre, prirent et

pillèrent le camp, et profitèrent de tout ce qu'on avait apporté de

Carthage pour le secours des assiégés. Ce ne fut pas la seule faute

qu'il commit: et, dans de telles conjonctures, les choses sont bien plus

funestes. On mit donc à sa place Amilcar, surnommé _Barca_. Il répondit

à l'idée qu'on avait conçue de lui, et commença par faire lever aux

séditieux le siége d'Utique; puis il s'avança contre l'armée qui était

près de Carthage, en défit une partie, et s'empara de presque tous les

postes avantageux qu'elle occupait. Ces heureux succès ranimèrent le

courage des Carthaginois.

L'arrivée d'un jeune seigneur numide, nommé Naravase, qui, par estime

pour la personne et le mérite de Barca, vint se joindre à lui avec deux

mille Numides, lui fut d'un grand secours. Encouragé par ce renfort, il

attaqua les séditieux, qui le tenaient resserré dans un vallon, en tua

dix mille, et en fit quatre mille prisonniers. Le jeune Numide se

distingua fort dans ce combat. Barca reçut dans ses troupes ceux des

prisonniers qui voulurent s'y enrôler, et laissa aux autres la liberté

d'aller où ils voudraient, à condition qu'ils ne porteraient jamais les

armes contre les Carthaginois, faute de quoi, s'ils étaient jamais pris,

ils seraient punis du dernier supplice. Cette conduite fait voir la

sagesse de ce général: il jugea que cet expédient était plus utile

qu'une sévérité outrée. En effet, lorsqu'il s'agit d'une multitude

mutinée, dont la plupart ont été entraînés par les plus échauffés, ou

arrêtés par la crainte des plus furieux, la clémence réussit presque

toujours.

Spendius, le chef des révoltés, craignit que cette douceur affectée de

Barca ne lui fît perdre beaucoup de ses gens; il crut donc devoir, par

quelque coup éclatant, leur ôter toute pensée et toute espérance de

rentrer en grâce avec l'ennemi. Dans cette vue, après leur avoir lu des

lettres supposées, où on lui donnait avis d'une trahison secrète

concertée entre quelques-uns de leurs camarades et Giscon, pour le

sauver de la prison où il était retenu depuis assez de temps, il leur

fit prendre la barbare résolution de le massacrer lui et tous les autres

prisonniers; et quiconque osait proposer seulement un parti plus doux

était sur-le-champ immolé à leur fureur. On tire donc de la prison ce

chef infortuné, avec sept cents prisonniers qui y étaient enfermés avec

lui, et on les fait venir à la tête du camp. Giscon est exécuté le

premier, et tous les autres de suite. On leur coupe les mains, on leur

brise les cuisses, on les enfouit tout vivants dans une fosse. Les

Carthaginois envoyèrent demander leurs corps pour leur rendre les

derniers devoirs: on les leur refusa, et on leur déclara que, si

désormais, on envoyait encore quelque héraut ou quelque député, il

souffrirait le même supplice. En effet, sur-le-champ il fut arrêté, par

un consentement général, que tout Carthaginois qui tomberait entre leurs

mains serait traité de la sorte; et, pour les alliés, qu'ils seraient

renvoyés après qu'on leur aurait coupé les mains: et cela fut

ponctuellement exécuté dans la suite.

Dans le temps que les Carthaginois commençaient, ce semble, à respirer,

plusieurs accidents fâcheux les replongèrent dans un nouveau danger. La

division se mit parmi leurs chefs; une tempête fit périr les vivres

qu'on leur apportait par mer, et dont ils avaient un extrême besoin.

Mais ce qui leur fut le plus sensible, fut la défection subite des deux

seules villes qui leur étaient demeurées fidèles, et qui, dans tous les

temps, avaient eu un attachement inviolable à la république: c'étaient

Utique et Hippacra. Ces villes tout d'un coup, sans aucune raison, sans

même aucun prétexte, passèrent du côté des révoltés, et, transportées

comme eux de fureur et de rage, commencèrent par égorger le commandant

et la garnison qui étaient venus à leur secours, et portèrent

l'inhumanité jusqu'à refuser leurs corps morts aux Carthaginois qui les

redemandaient.

Les séditieux, animés par ces heureux succès, allèrent mettre le siége

devant Carthage; mais ils furent bientôt obligés de le lever: ils ne

laissèrent pas de continuer la guerre. Ayant ramassé toutes leurs

troupes et celles de leurs alliés, au nombre de plus de cinquante mille

hommes, ils côtoyaient l'armée d'Amilcar, observant de se tenir toujours

sur les hauteurs et d'éviter les plaines, où l'ennemi avait trop

d'avantage à cause de sa cavalerie et des éléphants. Amilcar, plus

habile qu'eux dans le métier de la guerre, ne leur donnait aucune prise

sur lui, profitait de toutes leurs fautes, leur enlevait souvent des

quartiers, pour peu que leurs gens s'écartassent, et les harcelait en

mille manières; et tous ceux qui tombaient entre ses mains étaient

exposés aux bêtes. Enfin il les surprit lorsqu'ils s'y attendaient le

moins, et les enferma dans un poste d'où il leur fut impossible de se

retirer. N'osant hasarder le combat, et ne pouvant pas prendre la fuite,

ils se mirent à fortifier leur camp, et à l'environner de fossés et de

retranchements. Mais un ennemi intérieur et bien plus formidable les

pressait vivement: c'était la faim, qui fut telle, qu'ils en vinrent à

se manger les uns les autres; la divine providence, dit Polybe, vengeant

ainsi la barbare inhumanité dont ils avaient usé à l'égard des autres.

Aucune ressource ne leur restait. Ils savaient à quels supplices ils

étaient destinés, s'ils tombaient vifs entre les mains de l'ennemi.

Après les cruautés qu'ils avaient commises, il ne leur venait pas même

dans l'esprit de parler de paix et d'accommodement. Ils avaient envoyé

vers leurs troupes qui étaient restées à Tunis, pour demander du

secours, mais inutilement. La famine cependant augmentait tous les

jours: ils avaient commencé par manger les prisonniers, puis les

esclaves; enfin, il ne leur restait plus que leurs concitoyens. Alors

les chefs, ne pouvant plus soutenir les plaintes et les cris de la

multitude qui menaçait de les égorger, s'ils ne se rendaient, allèrent

eux-mêmes trouver Amilcar, dont ils avaient obtenu un sauf-conduit. Les

conditions du traité furent que les Carthaginois prendraient à leur

choix dix personnes parmi les révoltés, pour les traiter comme il leur

plairait, et que les autres seraient renvoyés chacun avec un seul habit.

Quand le traité fut signé, ces chefs eux-mêmes furent arrêtés, et

demeurèrent entre les mains des Carthaginois, qui montrèrent clairement

dans cette occasion qu'ils ne se piquaient pas beaucoup de bonne foi.

Les révoltés, ayant appris qu'on avait arrêté leurs chefs, ne sachant

rien de la convention qu'on avait faite, et soupçonnant qu'on les avait

trahis, prirent les armes: mais Amilcar les ayant enveloppés de toutes

parts, et ayant fait avancer contre eux les éléphants, ils furent tous

écrasés ou égorgés au nombre de plus de quarante mille.

L'effet de cette victoire fut la réduction de presque toutes les villes

d'Afrique, qui rentrèrent aussitôt dans leur devoir. Amilcar, sans

perdre de temps, marcha contre Tunis, qui, depuis le commencement de la

guerre, avait servi de retraite aux révoltés, et avait été leur place

d'armes. Il l'environna d'un côté, pendant qu'Annibal, qui commandait

avec lui, l'assiégeait de l'autre: puis, s'approchant des murs, et

faisant élever des potences, il y attacha et fit mourir Spendius, chef

des révoltés, et ceux qu'on avait arrêtés avec lui. Mathos, l'autre

chef, qui commandait dans la place, vit par là ce qui lui était préparé,

et il en devint encore plus attentif à se bien défendre. S'apercevant

qu'Annibal, comme sûr de la victoire, agissait en tout fort

négligemment, il fait une sortie, attaque ses retranchements, tue un

grand nombre de Carthaginois, en fait plusieurs prisonniers, et entre

autres Annibal leur chef, et se rend maître de tout le bagage: puis,

détachant de la potence Spendius, il fait mettre à sa place Annibal,

après lui avoir fait souffrir des tourments inouïs, et immole autour du

corps de l'autre trente des plus considérables citoyens de Carthage,

comme autant de victimes de sa vengeance. Il semble qu'entre les deux

partis il y avait une espèce de défi à qui ferait paraître plus de

cruauté.

Barca, qui pour-lors était éloigné de son camp, n'avait appris que fort

tard le danger de son collègue; et d'ailleurs il était hors d'état de

courir promptement à son secours, parce que le chemin qui séparait les

deux camps était impraticable. Ce fâcheux accident causa une grande

consternation dans Carthage. On a pu remarquer, dans tout le cours de

cette guerre, une alternative continuelle de prospérités et

d'adversités, de confiance et d'alarme, de joie et de douleur: tant les

événements, de part et d'autre, ont été variés et peu constants.

On crut dans Carthage devoir faire un dernier effort; on arma tout ce

qui restait de jeunesse capable de servir. On envoya Hannon pour

collègue à Amilcar, et on députa en même temps trente sénateurs pour

conjurer, au nom de la république, ces deux chefs, qui jusque-là avaient

été brouillés ensemble, d'oublier les querelles passées, et de sacrifier

leurs ressentiments au bien de l'état. Ils le firent sur-le-champ,

s'embrassèrent mutuellement, et se réconcilièrent sincèrement et de

bonne foi.

Depuis ce temps-là tout réussit du côté des Carthaginois; et Mathos,

qui, dans toutes les entreprises qu'il avait tentées, avait toujours eu

du dessous, crut enfin devoir hasarder une bataille: c'est ce qu'on

souhaitait le plus. De part et d'autre chacun exhorta ses troupes comme

pour une action qui allait décider pour toujours de leur sort: on en

vint aux mains. La victoire ne fut pas long-temps disputée; les révoltés

cédèrent bientôt. Presque tous les Africains furent tués: le reste se

rendit. Mathos fut pris en vie et conduit à Carthage. Toute l'Afrique

aussitôt rentra dans l'obéissance, excepté les deux villes perfides qui

s'étaient révoltées en dernier lieu; mais elles furent bientôt obligées

de se rendre à discrétion.

Alors l'armée victorieuse revint à Carthage, et y fut reçue avec les

cris de joie et les applaudissements de toute la ville. Mathos et les

siens, après avoir servi d'ornement au triomphe, furent menés au

supplice, et terminèrent, par une mort également honteuse et

douloureuse, une vie souillée par les trahisons les plus noires et par

les cruautés les plus barbares. Ainsi finit la guerre contre les

mercenaires, après avoir duré trois ans et quatre mois. Elle fournit,

dit Polybe, une grande instruction à tous les peuples, et leur apprend à

ne pas employer dans les armées un plus grand nombre d'étrangers que de

citoyens, et à ne pas se reposer de la défense de l'état sur des troupes

qui n'y sont attachées ni par l'affection ni par l'intérêt.

J'ai différé exprès jusqu'ici à parler de ce qui se passa en Sardaigne

dans le même temps, et qui fut comme une dépendance et une suite de la

guerre que les Carthaginois soutinrent en Afrique contre les

mercenaires. On y vit les mêmes secousses de révolte et les mêmes excès

de cruauté, comme si un vent de discorde et de fureur eût soufflé

d'Afrique en Sardaigne.

Dès qu'on y apprit ce qu'avaient fait Spendius et Mathos, les

mercenaires qui étaient dans cette île secouèrent, à leur exemple, le

joug de l'obéissance. Ils commencèrent par égorger Bostar, leur

commandant, et tout ce qu'il y avait de Carthaginois avec lui. On avait

envoyé à sa place un autre général: toutes les troupes qu'il avait

amenées se rangèrent du côté des séditieux, le mirent lui-même en croix;

et dans toute l'étendue de l'île on fit main-basse sur les Carthaginois,

en leur faisant souffrir des tourments inouïs. Ayant attaqué toutes les

places l'une après l'autre, ils se rendirent en peu de temps maîtres de

tout le pays: mais, la division s'étant mise entre eux et les habitants

de l'île, les mercenaires en furent entièrement chassés, et se

réfugièrent en Italie. C'est ainsi que les Carthaginois perdirent la

Sardaigne, île d'une grande importance par son étendue, par sa

fertilité, et par le grand nombre de ses habitants.

Les Romains, depuis leur traité avec les Carthaginois, s'étaient

toujours conduits à leur égard avec beaucoup de justice et de

modération. Une querelle passagère au sujet de quelques marchands

romains qu'on avait arrêtés à Carthage, parce qu'ils portaient des

vivres aux ennemis, les avait brouillés; mais les Carthaginois, à la

première demande, leur ayant renvoyé leurs citoyens, les Romains, qui se

piquaient en tout de générosité et de justice, leur avaient rendu leur

première amitié, les avaient servis en tout ce qui dépendait d'eux,

avaient défendu à leurs marchands de porter des vivres ailleurs que chez

les Carthaginois, et avaient même refusé pour-lors de prêter l'oreille

aux propositions que leur faisaient les révoltés de Sardaigne, qui les

invitaient à venir s'emparer de l'île.

Mais dans la suite ils ne furent pas si délicats; et il serait difficile

d'appliquer ici le témoignage avantageux que César rend à leur bonne foi

dans Salluste. «[260]Quoique dans toutes les guerres d'Afrique, dit-il,

les Carthaginois eussent fait quantité d'actions de mauvaise foi pendant

la paix et pendant la trève, les Romains n'en usèrent jamais de la sorte

à leur égard, plus attentifs à ce qu'exigeait d'eux leur gloire qu'à ce

que la justice leur permettait contre leurs ennemis.»

[Note 260: «Bellis punicis omnibus, quum sæpè Carthaginienses et in

pace et per inducias multa nefanda facinora fecissent, nunquam ipsi per

occasionem talia fecère: magis quod se dignum foret, quam quod in illos

jure fieri posset, quærebant.» (SALLUST, _in bello Catilin_.)]

[Marge: AN. M. 3767 CARTH. 609. ROM. 511. AV. J.C. 237.] Les

mercenaires, qui s'étaient retirés, comme nous l'avons dit, en Italie,

déterminèrent enfin les Romains à passer dans la Sardaigne pour s'en

rendre maîtres. Les Carthaginois l'apprirent avec douleur, prétendant

que la Sardaigne leur appartenait à bien plus juste titre qu'aux

Romains. Ils se mirent donc en état de tirer une prompte et juste

vengeance de ceux qui avaient fait soulever l'île contre eux: mais les

Romains, sous prétexte que ces préparatifs se faisaient contre eux, et

non contre les peuples de Sardaigne, leur déclarèrent la guerre. Les

Carthaginois, épuisés en toutes manières, et qui, à peine, commençaient

à respirer, n'étaient point en état de la soutenir. Il fallut donc

s'accommoder au temps, et céder au plus fort. On fit un nouveau traité,

par lequel ils abandonnaient la [Marge: Polyb. l. III, cap. 1, 27, § 7.]

Sardaigne aux Romains, et s'obligeaient à leur payer de nouveau douze

cents talents[261], pour se rédimer de la guerre qu'on voulait leur

faire; et c'est cette injustice de la part des Romains qui fut la

véritable cause de la seconde guerre punique, comme nous le dirons dans

la suite.

[Note 261: Douze cent mille écus. = 6,600,000 francs.--L.]

SECONDE GUERRE PUNIQUE.

La seconde guerre punique que j'entreprends de traiter est une des plus

mémorables dont il soit parlé dans l'histoire, et des plus dignes de

l'attention d'un lecteur curieux, soit par la hardiesse des entreprises,

[Marge: Liv lib. 21 n. 1.] et par la sagesse des mesures dans

l'exécution; soit par l'opiniâtreté des efforts des deux peuples rivaux,

et par la promptitude des ressources dans leurs plus grands revers; soit

par la variété des événements inopinés, et par l'incertitude de l'issue

d'une longue et cruelle guerre; soit enfin par la réunion des plus beaux

modèles en tout genre de mérite, et des leçons les plus instructives que

puisse donner l'histoire, tant pour la guerre que pour la politique et

l'art de gouverner. Jamais villes ou nations plus puissantes, ou du

moins plus belliqueuses, ne combattirent ensemble; et jamais celles dont

il s'agit ici ne s'étaient vues dans un plus haut degré de puissance et

de gloire. Rome et Carthage étaient alors, sans contredit, les deux

premières villes du monde. Ayant déjà mesuré leurs forces dans la

première guerre punique, et fait essai de leur habileté dans l'art de

combattre, elles se connaissaient parfaitement de part et d'autre. Dans

cette seconde guerre, le sort des armes fut tellement balancé, et les

succès si mêlés de vicissitudes et de variétés, que le parti qui

triompha fut celui qui s'était trouvé le plus près du danger de périr.

Quelque grandes que fussent les forces des deux peuples, on peut presque

dire que leur haine mutuelle l'était encore plus: les Romains, d'un

côté, ne pouvant voir sans indignation que les vaincus osassent les

attaquer; et les Carthaginois, de l'autre, étant irrités à l'excès de la

manière également dure et avare dont ils prétendaient que le vainqueur

en avait usé à leur égard.

Le plan que je me suis proposé ne me permet pas d'entrer dans un détail

exact de cette guerre, qui eut pour théâtre l'Italie, la Sicile,

l'Espagne, l'Afrique, et qui a plus de rapport encore à l'histoire

romaine qu'à celle que je traite ici. Je m'arrêterai donc principalement

à ce qui regarde les Carthaginois, et je m'appliquerai sur-tout à faire

connaître, autant qu'il me sera possible, le génie et le caractère

d'Annibal, le plus grand homme de guerre qui ait peut-être jamais été

chez les anciens.

_Causes éloignées et prochaines de la seconde guerre punique._

Avant que de parler de la déclaration de la guerre entre les Romains et

les Carthaginois, je crois devoir en exposer les véritables causes, et

marquer comment cette rupture entre les deux peuples se prépara de loin.

[Marge: Lib. 3, p. 162-168.] Ce serait se tromper grossièrement, dit

Polybe, que de regarder la prise de Sagonte par Annibal comme la

véritable cause de la seconde guerre punique. Le regret qu'eurent les

Carthaginois d'avoir cédé trop facilement la Sicile par le traité qui

termina la première guerre punique; l'injustice et la violence des

Romains, qui profitèrent des troubles excités dans l'Afrique pour

enlever encore la Sardaigne aux Carthaginois, et pour leur imposer un

nouveau tribut; les heureux succès et les conquêtes de ces derniers dans

l'Espagne: voilà qu'elles furent les véritables causes de la rupture du

traité[262], comme Tite-Live, suivant en cela le plan de Polybe,

l'insinue en peu de mots dès le commencement de son histoire de la

seconde guerre punique.

[Note 262: «Angebant ingentis spiritûs virum Sicilia Sardiniaque

amissæ: nam et Siciliam nimis celeri desperatione rerum concessam; et

Sardiniam inter motum Africæ fraude Romanorum, stipendio etiam

superimposito, interceptam.» (LIV. lib. 21, n. 1.)]

En effet Amilcar, surnommé _Barca_, souffrait avec peine le dernier

traité que le malheur des temps avait obligé les Carthaginois

d'accepter; et il songea à prendre de loin de justes mesures pour se

mettre en état de le rompre à la première occasion favorable.

[Marge 1: Polyb. l. 2, pag. 90.] Dès que les troubles d'Afrique furent

apaisés, il fut chargé d'une expédition contre les Numides; et, après y

avoir donné de nouvelles preuves de son habileté et de son courage, il

mérita qu'on lui confiât le commandement de l'armée qui devait agir en

Espagne. Annibal, son fils, qui n'avait alors que neuf ans, demanda avec

empressement de l'y suivre, et employa pour cela les caresses ordinaires

à cet âge, langage puissant sur l'esprit d'un père qui aimait tendrement

son fils. [Marge 2: Id. lib. 3. pag. 167. Liv. lib. 21, n. 1.] Amilcar

ne put donc lui refuser cette grâce; et, après lui avoir fait prêter

serment sur les autels qu'il se déclarerait l'ennemi des Romains dès

qu'il le pourrait, il l'emmena avec lui.

Amilcar avait toutes les qualités d'un grand général, joignant des

manières douces et insinuantes à un courage invincible et à une prudence

consommée. Il soumit en peu de temps la plupart des peuples d'Espagne,

soit par la force des armes, soit par les charmes de sa douceur; et,

après y avoir commandé pendant neuf ans, il fit une fin digne de lui, en

mourant glorieusement dans une bataille[263] pour le service de sa

patrie.

[Note 263: Contre les Vectons, peuple d'Espagne (NEPOS, _in Hamilc._

c. IV, § 2).--L.]

[Marge: Polyb. l. 2, pag. 101. AN. M. 3776 ROM. 520.] Les Carthaginois

nommèrent à sa place Adrusbal, son gendre. Celui-ci, pour s'assurer du

pays, bâtit une ville, que l'avantage de sa situation, la commodité de

ses ports, ses fortifications, l'abondance de ses richesses procurée par

la facilité du commerce, rendirent une des plus considérables villes du

monde: il l'appela Carthage-la-Neuve, et nous l'appelons aujourd'hui

Carthagène.

A toutes les démarches de ces deux grands généraux, il était aisé de

voir qu'ils avaient en tête un grand dessein qu'ils ne perdaient point

de vue, et pour l'exécution duquel ils préparaient tout de loin. Les

Romains s'en aperçurent bien, et ils se reprochèrent à eux-mêmes la

lenteur et l'engourdissement qui les avaient tenus comme endormis

pendant que l'ennemi faisait en Espagne de rapides progrès, qui

pourraient un jour tourner contre eux. L'attaquer de force, et lui

arracher ses conquêtes, aurait bien été de leur goût; mais la crainte

d'un autre ennemi non moins formidable, qu'ils appréhendaient de voir au

premier jour à leurs portes (c'étaient les Gaulois), ne leur permettait

pas d'éclater. Ils employèrent donc la voie des négociations, et

conclurent un traité avec Asdrubal, dans lequel, sans s'expliquer sur le

reste de l'Espagne, on se contentait de marquer que les Carthaginois ne

pourraient point s'avancer au-delà de l'Èbre.

[Marge: Polyb. l. 2, pag. 123. Liv. lib. 21, n. 2.] Asdrubal cependant

poussait toujours ses conquêtes, mais en se tenant dans les bornes dont

on était convenu; et, s'attachant à gagner les principaux du pays par

ses manières honnêtes et engageantes, il avançait encore plus les

affaires de Carthage par la voie de la persuasion que par celle de la

force ouverte. Mais malheureusement, après avoir gouverné l'Espagne

pendant huit ans, il fut tué en trahison par un Gaulois, qui se vengea

ainsi de quelque mécontentement particulier qu'il en avait reçu.

Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1 · 第 25 / 37 段