[Marge: Pag. 44-50.] On conçoit aisément quelle fut l'ardeur de part et

d'autre, soit pour l'attaque, soit pour la défense. Imilcon commandait

dans la place: il avait dix mille hommes de troupes, sans compter les

habitants; et Annibal, fils d'Amilcar, lui en amena bientôt autant de

Carthage, ayant passé avec un courage intrépide au travers de la flotte

ennemie, et étant entré heureusement dans le port. Les Romains n'avaient

point perdu de temps. Ayant fait avancer leurs machines, ils abattirent

plusieurs tours à coups de bélier; et, gagnant tous les jours un nouveau

terrain, ils allaient toujours en avant, en sorte que les assiégés, se

trouvant fort serrés, commencèrent à craindre. Le commandant sentit bien

que l'unique moyen de sauver la ville était de mettre le feu aux

machines des assiégeants. Ayant donc disposé ses troupes pour cette

entreprise, il les fit sortir dès la pointe du jour, portant des

flambeaux à la main, avec des étoupes et toutes sortes de matières

combustibles, et attaqua en même temps toutes les machines. Les Romains

firent des efforts extraordinaires pour les repousser: le combat fut des

plus sanglants. Chacun, de part et d'autre, tenait ferme dans son poste,

et mourait plutôt que de le quitter. Enfin, après une longue résistance

et un furieux carnage, les assiégés sonnèrent la retraite, et laissèrent

les Romains maîtres de leurs ouvrages. Cette affaire finie, Annibal se

mit en mer pendant la nuit, et, dérobant sa marche, prit la route de

Drépane, où était Adherbal, chef des Carthaginois. Drépane est une place

avantageusement située, avec un beau port, à six-vingts stades[252] de

Lilybée, et que les Carthaginois eurent toujours fort à coeur de

conserver.

[Note 252: Six lieues. = Quatre lieues de 20 au degré.--L.]

Les Romains, animés par cet heureux succès, recommencèrent l'attaque

avec encore plus d'ardeur qu'auparavant, sans que les assiégés osassent

penser à faire une seconde tentative pour brûler les machines, tant la

première les avait rebutés par la perte qu'ils y avaient faite; mais, un

vent très-violent s'étant levé tout-à-coup, quelques soldats mercenaires

en donnèrent avis au commandant, lui représentant que c'était une

occasion tout-à-fait favorable pour mettre le feu aux machines des

assiégeants, d'autant plus que le vent donnait de leur côté, et ils

s'offrirent pour cette expédition: leur offre fut acceptée; on leur

fournit tout ce qui était nécessaire pour cette entreprise. En un moment

le feu prit à toutes les machines, sans qu'il fût possible aux Romains

d'y remédier, parce que, dans cet incendie qui était devenu presque

général en fort peu de temps, le vent portait dans leurs yeux les

étincelles et la fumée, et les empêchait de discerner où il fallait

appliquer le secours; au lieu que les autres voyaient clairement où ils

devaient porter leurs coups et jeter le feu. Cet accident fit perdre aux

Romains l'espérance de pouvoir emporter la place de vive force. Ils

changèrent donc le siége en blocus, entourèrent la ville par une bonne

contrevallation, et répandirent leur armée dans tous les environs,

résolus d'attendre du temps ce qu'ils se voyaient hors d'état d'exécuter

par une voie plus courte.

[Marge: Polyb. l. 1, pag. 50.] Quand on apprit à Rome ce qui se passait

au siége de Lilybée, et qu'une partie des troupes y avait péri, cette

fâcheuse nouvelle, loin d'abattre les esprits, sembla renouveler

l'ardeur et le courage des citoyens. Chacun se hâtait de porter son nom

pour se faire enrôler. On leva en peu de temps une armée de dix mille

hommes, qui, ayant passé le détroit, alla par terre se joindre aux

assiégeants.

[Marge: Pag. 51. AN. M. 3756 ROM. 500.] En même temps le consul P.

Claudius Pulcher forma le dessein d'aller attaquer Adherbal dans

Drépane. Il se tenait comme sûr de le surprendre, parce qu'après la

perte que les Romains venaient de faire à Lilybée, l'ennemi ne pourrait

plus s'imaginer qu'ils songeassent à se mettre en mer. Sur cette

espérance il fait partir de nuit la flotte pour mieux couvrir son

dessein; mais il avait affaire à un chef actif et appliqué, dont il ne

put tromper la vigilance, et qui ne lui laissa pas à lui-même le temps

de ranger ses vaisseaux en bataille, mais l'attaqua vivement pendant que

la flotte était encore en désordre et en confusion. La victoire fut

complète du côté des Carthaginois; il ne s'échappa de la flotte romaine

que trente vaisseaux, qui, étant auprès du consul, prirent la fuite avec

lui, en se dégageant le mieux qu'ils purent le long du rivage: tout le

reste, au nombre de quatre-vingt-treize, tomba avec l'équipage en la

puissance des Carthaginois, à l'exception de quelques soldats qui

s'étaient sauvés du débris de leurs vaisseaux. Cette victoire fit chez

les Carthaginois autant d'honneur à la prudence et à la valeur

d'Adherbal, qu'elle couvrit de honte et d'ignominie le consul romain.

[Marge: Pag. 54-59.] Son collègue Junius ne fut ni plus prudent, ni plus

heureux que lui, et perdit par sa faute toute sa flotte. Cherchant à

couvrir son malheur par quelque exploit considérable, il ménagea des

intelligences secrètes dans Éryx[253], et se fit livrer la ville. Sur le

sommet de la montagne était le temple de Vénus Érycine, le plus beau

sans contredit et le plus riche de tous les temples de la Sicile. La

ville était située un peu au-dessous de ce sommet, et l'on n'y pouvait

monter que par un chemin très-long et très-escarpé. Junius plaça une

partie de ses troupes sur le sommet, et le reste au pied de la montagne,

et crut, après ces précautions, n'avoir rien à craindre; mais Amilcar,

surnommé _Barca_, père du fameux Annibal, trouva le moyen d'entrer dans

la ville, qui était entre les deux camps des ennemis, et de s'y établir.

De ce poste si avantageux il ne cessait de harceler les Romains, ce qui

dura pendant deux ans. On a peine à concevoir comment les Carthaginois

purent se défendre, attaqués comme ils étaient et d'en haut et d'en bas,

et ne pouvant recevoir de convois que par un seul endroit de mer dont

ils étaient maîtres. C'est par de tels coups, autant et peut-être plus

que par le gain d'une bataille, qu'on connaît l'habileté et la sage

hardiesse d'un commandant.

[Note 253: Ville et montagne de Sicile.]

[Marge: Polyb. l. 1, pag. 59-62.] Cinq années se passèrent sans que, de

part et d'autre, il se fit rien de considérable. Les Romains avaient cru

qu'avec leurs seules troupes de terre ils pourraient terminer le siège

de Lilybée; mais, voyant qu'il traînait en longueur, ils revinrent à

leur premier plan, et firent des efforts extraordinaires pour armer une

nouvelle flotte. L'argent manquait au trésor public; le zèle des

particuliers y suppléa, tant l'amour de la patrie dominait dans les

esprits: chacun, selon ses forces, contribua à la dépense commune, et,

sur la foi publique, n'hésita point à faire les avances pour une

expédition d'où dépendaient la gloire et la sûreté de l'état. L'un

équipait seul un vaisseau à ses frais; d'autres se joignaient deux ou

trois ensemble pour en faire autant: en fort peu de temps il y en eut

deux cents de prêts. On en donna le commandement au [Marge: AN. M. 3763

ROM. 507.] consul Lutatius, qui, sans perdre de temps, se mit en mer. La

flotte ennemie s'était retirée en Afrique. Il s'empara donc sans peine

de tous les postes avantageux qui étaient aux environs de Lilybée; et,

comme il prévoyait qu'il en faudrait bientôt venir à un combat, il

n'oublia rien de tout ce qui pouvait en assurer le succès, et employa

tout le temps qui lui restait à exercer sur mer les soldats et les

matelots.

En effet, il apprit bientôt que la flotte ennemie approchait. Elle était

commandée par Hannon, qui aborda à une petite île nommée _Hiera_, qui

était vis-à-vis de Drépane. Son dessein était d'approcher d'Éryx avant

que d'être aperçu des Romains, pour y décharger ses vivres, y prendre un

renfort de troupes, et faire monter Barca sur sa flotte, afin que

celui-ci le secondât dans la bataille qui allait se donner. Mais le

consul, qui se douta bien de ce qu'il voulait faire, le prévint, et,

ayant ramassé tout ce qu'il avait de meilleures troupes, il s'avança

vers une petite île, voisine de l'autre, qu'on appelait _Éguse_[254]. Il

indiqua le combat pour le lendemain. Dès la pointe du jour il s'y

prépara. Malheureusement le vent était favorable aux ennemis. Il hésita

quelque temps s'il hasarderait la bataille; mais, voyant que la flotte

carthaginoise, quand on aurait déchargé les vivres, deviendrait plus

légère et plus propre pour l'action, et que d'ailleurs elle serait

considérablement fortifiée par les troupes et par la présence de Barca,

il prit son parti sur-le-champ, et, malgré le mauvais temps, il alla

attaquer l'ennemi. Le consul avait des troupes d'élite, de bons matelots

qui avaient été fort exercés, d'excellents vaisseaux construits sur le

modèle d'une galère qu'on avait prise quelque temps auparavant sur les

ennemis, et qui était la plus accomplie qu'on eût jamais vue en ce

genre. C'était tout le contraire du côté des Carthaginois. Comme, depuis

quelques années ils s'étaient vus seuls maîtres de la mer, et que les

Romains n'osaient paraître devant eux, ils les comptaient pour rien, et

se regardaient eux-mêmes comme invincibles. Au premier bruit du

mouvement que ceux-ci se donnèrent, Carthage avait mis en mer une flotte

équipée à la hâte, et où tout sentait la précipitation: soldats et

matelots, tous mercenaires, de nouvelle levée, sans expérience, sans

courage, sans zèle pour la patrie, comme sans intérêt pour la cause

commune. Il y parut bien dans le combat: ils ne purent pas soutenir la

première attaque. Cinquante de leurs vaisseaux furent coulés à fond, et

soixante-dix furent pris avec tout l'équipage. Le reste, à la faveur

d'un vent qui se leva fort à propos pour eux, se retira vers la petite

île d'où ils étaient partis. Le nombre des prisonniers passa dix mille.

Le consul s'avança aussitôt vers Lilybée, et joignit ses troupes à

celles des assiégeants.

[Note 254: On appelle aussi ces îles _Égates_.]

[Marge: Polyb. l. 1, pag. 63.] Quand cette nouvelle fut portée à

Carthage, elle y causa d'autant plus de surprise et d'effroi, qu'on s'y

était moins attendu. Le sénat ne perdit point courage, mais il se voyait

absolument hors d'état de continuer la guerre. Les Romains tenant la

mer, il n'était plus possible d'envoyer ni vivres ni secours aux armées

de Sicile. Ils dépêchèrent donc au plus tôt vers Barca, qui y

commandait, et laissèrent à sa prudence de prendre tel parti qu'il

jugerait à propos. Tant qu'il avait vu quelque rayon d'espérance, il

avait fait tout ce qu'on pouvait attendre du courage le plus intrépide

et de la sagesse la plus consommée; mais, ne lui restant plus de

ressource, il députa vers le consul pour traiter de la paix: la

prudence, dit Polybe, consistant à savoir et résister et céder à propos.

Lutatius savait combien le peuple romain était las de cette guerre, qui

avait épuisé ses forces et ses finances, et il n'avait pas oublié les

malheureuses suites de la hauteur inexorable et imprudente de Régulus;

il ne se rendit donc point difficile, et dicta le traité suivant: _Il y

aura, si le peuple romain l'approuve, amitié entre Rome et Carthage, aux

conditions qui suivent: Les Carthaginois évacueront la Sicile; ils ne

feront point la guerre à Hiéron, et ne porteront point les armes contre

les_ _Syracusains ni contre leurs alliés; ils rendront aux Romains, sans

rançon, tous les prisonniers qu'ils ont faits sur eux; ils leur

paieront, dans l'espace de vingt ans, deux mille deux cents talents

euboïques d'argent_[255]. Il est bon de remarquer en passant la

simplicité, la précision, la clarté de ce traité, qui dit tant de choses

en si peu de mots, et qui règle en peu de lignes tous les intérêts de

deux puissants peuples et de leurs alliés sur terre et sur mer.

[Note 255: Cette somme monte à peu près à celle de six millions cent

quatre-vingt mille livres.

= Le talent euboïque, comme on le pense, est le même que le talent

attique; les 2200 talents euboïques valent environ 11,000,000 fr.--L.]

Quand on eut porté ces conditions à Rome, le peuple, ne les approuvant

point, envoya dix députés sur les lieux pour terminer l'affaire en

dernier ressort. Ils ne changèrent rien dans le fond du traité. [Marge:

Polyb. l. 3, pag. 182.] Ils abrégèrent seulement les termes du paiement,

en les réduisant à dix années, ajoutèrent mille talents à la somme qui

avait été marquée, qui seraient payés sur-le-champ, et exigèrent des

Carthaginois qu'ils sortiraient de toutes les îles qui sont entre

l'Italie et la Sicile. La Sardaigne n'y était pas comprise; mais elle

leur fut aussi enlevée par un autre traité qui se fit quelques années

après.

[Marge: AN. M. 3763 CARTH. 605. ROME. 507. AV. J.C. 241.] Ainsi fut

terminée une des plus longues guerres dont il soit parlé dans

l'histoire, puisqu'elle dura vingt-quatre ans entiers, sans

interruption. L'ardeur opiniâtre à disputer de l'empire fut égale de

part et d'autre: même fermeté, même grandeur d'ame, et dans les projets,

et dans l'exécution. Les Carthaginois l'emportaient par la science de la

marine, par l'habileté dans la construction des vaisseaux, par l'adresse

et la facilité avec laquelle ils faisaient les manoeuvres, par

l'expérience des pilotes; par la connaissance des côtes, des plages, des

rades, des vents; par l'abondance des richesses capables de fournir à

toutes les dépenses d'une rude et longue guerre. Les Romains n'avaient

aucun de ces avantages; mais le courage, le zèle pour le bien public,

l'amour de la patrie, une noble émulation pour la gloire, leur tenaient

lieu de tout ce qui leur manquait d'ailleurs. On est étonné de les voir,

tout neufs et inexpérimentés qu'ils sont dans la marine, non-seulement

tenir tête à la nation du monde la plus habile et la plus puissante sur

mer, mais gagner contre elle plusieurs batailles navales. Nulles

difficultés, nuls malheurs, n'étaient capables de les décourager. Ils

n'auraient pas fait certainement la paix dans les mêmes circonstances où

nous venons de voir que les Carthaginois la demandèrent. Une seule

campagne malheureuse les abat; plusieurs n'ébranlèrent point les

Romains.

Pour les soldats, nulle comparaison entre ceux de Rome et ceux de

Carthage, les premiers l'emportant infiniment pour le courage. Parmi les

chefs, Amilcar, surnommé Barca, fut sans contredit celui de tous qui se

distingua le plus et par sa bravoure et par sa prudence.

GUERRE DE LIBYE, OU CONTRE LES MERCENAIRES.

[Marge: Polyb. l. 1, pag. 65-89.] A la guerre que les Carthaginois

soutinrent contre les Romains, en succéda[256] immédiatement une autre

bien moins longue, mais infiniment plus dangereuse, qui se fit dans le

coeur même de l'état, et qui fut accompagnée d'une cruauté et d'une

barbarie dont on a vu peu d'exemples: c'est celle que les Carthaginois

eurent à soutenir contre les soldats mercenaires qui avaient servi sous

eux en Sicile, et qu'on appelle ordinairement la guerre d'Afrique ou de

Libye. Elle ne dura que trois ans et demi, mais elle fut bien sanglante.

Voici quelle en fut l'occasion.

[Note 256: La même année que finit la première guerre punique.]

[Marge: Polyb. l. 1, pag. 66.] Aussitôt après que le traité avec les

Romains eut été conclu, Amilcar, ayant conduit dans Lilybée les troupes

qui étaient à Éryx, déposa le commandement, et laissa à Giscon,

gouverneur de la place, le soin de faire passer les troupes en Afrique.

Celui-ci, comme s'il eût prévu ce qui devait arriver, ne les fit pas

partir toutes ensemble, mais les envoya par petits corps et par bandes,

afin que, les premiers venus étant payés de ce qui leur était dû pour

leur solde, on pût les renvoyer chez eux avant l'arrivée des autres.

Cette conduite marquait beaucoup de sagesse: mais à Carthage on n'en fit

pas tant paraître. Comme l'état était épuisé par les dépenses d'une

longue guerre et par la somme de près de trois millions qu'il avait

fallu payer comptant aux Romains en signant le traité de paix, on ne se

pressa pas de payer les troupes à mesure qu'elles arrivaient; mais on

crut devoir attendre les autres, dans l'espérance d'obtenir d'elles,

lorsqu'elles seraient toutes ensemble, une remise d'une partie de la

paie qui leur était due: et ce fut là une première faute.

On voit ici le génie d'un état composé de négociants, qui connaissent

tout le prix de l'argent, mais qui connaissent peu le mérite des

services de gens de guerre, qui marchandent le sang des troupes comme

tout le reste, et qui vont toujours au bon marché. Dans une telle

république, le besoin passé, nulle reconnaissance pour les secours qu'on

a reçus.

Ces soldats, qui entrèrent la plupart dans Carthage, étant accoutumés à

une grande licence, causèrent beaucoup de désordre dans la ville: de

sorte que, pour y remédier, on proposa à leurs chefs de les conduire

tous dans une petite ville voisine nommée Sicca, en leur fournissant de

quoi y subsister, jusqu'à ce que, le reste de leurs compagnons étant

arrivé, on payât toutes les troupes, et qu'on les renvoyât: seconde

faute.

Une troisième fut de ne pas vouloir leur permettre de laisser à Carthage

leurs bagages, leurs femmes et leurs enfants, comme ils le demandaient,

et qui auraient été de leur part comme autant d'ôtages, mais de les

forcer malgré eux de les emmener à Sicca.

Quand ils y furent tous assemblés, comme ils avaient beaucoup de loisir,

ils commencèrent à compter les paies qu'on leur devait, les faisant

monter beaucoup plus haut qu'elles ne devaient aller. Ils y ajoutaient

aussi les promesses magnifiques qu'on leur avait faites en différentes

occasions, quand on les exhortait à faire leur devoir; et ils

prétendaient les faire entrer en ligne de compte. Hannon, qui était

alors gouverneur de l'Afrique, et qu'on leur avait envoyé, leur proposa,

vu le mauvais état de la république et l'épuisement où elle se trouvait,

de faire quelque remise sur ce qui leur était dû, et de se contenter

qu'on leur en payât seulement une partie. Il est aisé de juger comment

cette proposition fut reçue. Ce ne furent que plaintes, que murmures,

que cris insolents et séditieux. Ces troupes étaient composées de

différentes nations, qui ne s'entendaient point les unes les autres, et

à qui il n'était pas possible de faire entendre raison quand une fois

elles étaient mutinées. Il y avait des Espagnols, des Gaulois, des

Liguriens, des habitants des îles Baléares, des Grecs, la plupart

transfuges ou esclaves, et sur-tout un fort grand nombre d'Africains.

Transportés de colère, ils partent sur-le-champ, marchent vers Carthage,

au nombre de plus de vingt mille, et vont camper à Tunis, qui n'était

pas fort loin de la ville.

Les Carthaginois reconnurent alors, mais trop tard, la faute qu'ils

avaient faite. Il n'y eut point de bassesse où ils ne descendissent pour

tâcher d'adoucir ces furieux, et point de perfidie que ceux-ci

n'employassent pour tirer d'eux de l'argent. Quand on leur avait accordé

un point, ils faisaient une nouvelle chicane et une nouvelle demande. La

paie était-elle réglée, quoiqu'on l'eût portée au-delà des conventions,

il fallait encore les dédommager des pertes qu'ils disaient avoir

faites, soit par la mort de leurs chevaux, soit par le prix excessif du

blé, qui leur avait coûté fort cher en certains temps, et leur donner

les récompenses qu'on leur avait promises. Comme rien ne finissait, les

Carthaginois les engagèrent avec assez de peine à s'en rapporter à

l'avis de quelqu'un des généraux qui avaient commandé en Sicile. Ils

choisirent Giscon, qui leur était fort agréable, et dont ils avaient

toujours été contents. Il leur parla d'une manière douce et insinuante,

les fit souvenir du longtemps qu'ils avaient servi sous les

Carthaginois, des sommes considérables qu'ils en avaient reçues, et leur

accorda presque toutes leurs demandes.

On était près de conclure le traité, lorsque deux séditieux remplirent

de tumulte tout le camp. L'un était Spendius, de Capoue[257], qui avait

été esclave à Rome, et était passé chez les ennemis. Il était d'une

grande taille, et d'une hardiesse encore plus grande. La crainte qu'il

avait de retomber entre les mains de son maître, qui n'aurait pas manqué

de le faire pendre, comme c'était la coutume, le porta à rompre

l'accord. Il était soutenu d'un second, nommé Mathos[258], qui avait

beaucoup contribué d'abord à faire soulever les troupes. Ils

représentèrent aux Africains que, dès que leurs compagnons seraient

retournés chez eux, se trouvant seuls dans leur pays, ils deviendraient

les victimes de la colère des Carthaginois, qui se vengeraient sur eux

de la révolte commune. Il n'en fallut pas davantage pour les faire

entrer en fureur: ils choisirent pour chefs Spendius et Mathos.

Quiconque entreprenait de leur faire des remontrances était mis à mort.

Ils courent à la tente de Giscon, pillent l'argent destiné pour le

paiement des troupes, l'entraînent lui-même en prison avec tous ceux de

sa suite, après les avoir traités avec la dernière indignité. Toutes les

villes d'Afrique, à qui ils avaient envoyé des députés pour les exhorter

à se mettre en liberté, se rangèrent de leur parti, excepté deux

seulement, Utique et Hippacra[259], dont sur-le-champ ils formèrent le

siége.

[Note 257: Polybe dit simplement qu'il était Campanien, [Grec:

Kampanos]. Rollin a-t-il confondu ce mot avec [Grec: Kapyanos], qui

signifie _de Capoue_?--L.]

[Note 258: Africain, né libre (Polyb.)--L.]

[Note 259: Le nom de _Hippacra_, [Grec: Ippakra], est formé par

élision de [Grec: Ippou achra], _cap du cheval_. C'est le nom ancien de

_Hippo-Diarrhytos_ ou _Zarytos_, appelée aussi _Hippône_, ville au N.O.

de Carthage, sur l'emplacement actuel de _Bona_ (SCHWEIGH. _ad Appian._

t. III, p. 480).--L.]

Jamais Carthage ne s'était vue dans un si grand danger. Les Carthaginois

tiraient leur subsistance chacun en particulier du revenu de leurs

terres, et les dépenses publiques des tributs que payait l'Afrique. Or

tout cela leur manquait en même temps, et se tournait même contre eux.

Ils se trouvaient sans armes, sans troupes ni de terre ni de mer, sans

aucun des préparatifs nécessaires, soit pour soutenir un siége, soit

pour équiper une flotte, et, ce qui mettait le comble à leur malheur,

sans aucune espérance de secours étranger de la part de leurs amis ou de

leurs alliés.

Ils pouvaient en un certain sens s'imputer à eux-mêmes l'abandonnement

où ils se voyaient réduits. Pendant la guerre précédente, ils avaient

traité avec une extrême dureté les peuples d'Afrique, exigeant d'eux des

tributs excessifs, ne faisant aucun quartier aux plus pauvres et aux

plus misérables, témoignant beaucoup d'estime, non pour ceux des

gouverneurs qui traitaient avec le plus de douceur les peuples, mais

pour ceux qui en tiraient de plus grosses sommes; et tel avait été

Hannon. Aussi ne fallut-il pas beaucoup d'efforts pour porter les

Africains à la révolte. Au premier signal elle éclata, et en un moment

devint générale. Les femmes, qui souvent avaient eu la douleur de voir

emmener en prison leurs maris et leurs pères faute de paiement, étaient

les plus animées, et elles se dépouillèrent avec joie de tous leurs

ornements pour fournir aux frais de la guerre; de sorte que les chefs de

la sédition, après avoir payé aux soldats tout ce qu'ils leur avaient

promis, se trouvèrent encore dans l'abondance: grand exemple, dit

Polybe, de la manière dont il faut traiter les peuples, en ne songeant

pas seulement au présent, mais en prévoyant l'avenir.

Dans quelque détresse que fussent alors les Carthaginois, ils ne

perdirent pas courage, et firent des efforts extraordinaires. Le

commandement de l'armée fut donné à Hannon.

On leva des troupes de terre et de mer, de pied et de cheval; on fit

prendre les armes à tous les citoyens capables de les porter; on fit

venir de tous côtés des mercenaires; on équipa tout ce qui restait de

vaisseaux à la république.

Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1 · 第 24 / 37 段