d'autre, soit pour l'attaque, soit pour la défense. Imilcon commandait
dans la place: il avait dix mille hommes de troupes, sans compter les
habitants; et Annibal, fils d'Amilcar, lui en amena bientôt autant de
Carthage, ayant passé avec un courage intrépide au travers de la flotte
ennemie, et étant entré heureusement dans le port. Les Romains n'avaient
point perdu de temps. Ayant fait avancer leurs machines, ils abattirent
plusieurs tours à coups de bélier; et, gagnant tous les jours un nouveau
terrain, ils allaient toujours en avant, en sorte que les assiégés, se
trouvant fort serrés, commencèrent à craindre. Le commandant sentit bien
que l'unique moyen de sauver la ville était de mettre le feu aux
machines des assiégeants. Ayant donc disposé ses troupes pour cette
entreprise, il les fit sortir dès la pointe du jour, portant des
flambeaux à la main, avec des étoupes et toutes sortes de matières
combustibles, et attaqua en même temps toutes les machines. Les Romains
firent des efforts extraordinaires pour les repousser: le combat fut des
plus sanglants. Chacun, de part et d'autre, tenait ferme dans son poste,
et mourait plutôt que de le quitter. Enfin, après une longue résistance
et un furieux carnage, les assiégés sonnèrent la retraite, et laissèrent
les Romains maîtres de leurs ouvrages. Cette affaire finie, Annibal se
mit en mer pendant la nuit, et, dérobant sa marche, prit la route de
Drépane, où était Adherbal, chef des Carthaginois. Drépane est une place
avantageusement située, avec un beau port, à six-vingts stades[252] de
Lilybée, et que les Carthaginois eurent toujours fort à coeur de
conserver.
[Note 252: Six lieues. = Quatre lieues de 20 au degré.--L.]
Les Romains, animés par cet heureux succès, recommencèrent l'attaque
avec encore plus d'ardeur qu'auparavant, sans que les assiégés osassent
penser à faire une seconde tentative pour brûler les machines, tant la
première les avait rebutés par la perte qu'ils y avaient faite; mais, un
vent très-violent s'étant levé tout-à-coup, quelques soldats mercenaires
en donnèrent avis au commandant, lui représentant que c'était une
occasion tout-à-fait favorable pour mettre le feu aux machines des
assiégeants, d'autant plus que le vent donnait de leur côté, et ils
s'offrirent pour cette expédition: leur offre fut acceptée; on leur
fournit tout ce qui était nécessaire pour cette entreprise. En un moment
le feu prit à toutes les machines, sans qu'il fût possible aux Romains
d'y remédier, parce que, dans cet incendie qui était devenu presque
général en fort peu de temps, le vent portait dans leurs yeux les
étincelles et la fumée, et les empêchait de discerner où il fallait
appliquer le secours; au lieu que les autres voyaient clairement où ils
devaient porter leurs coups et jeter le feu. Cet accident fit perdre aux
Romains l'espérance de pouvoir emporter la place de vive force. Ils
changèrent donc le siége en blocus, entourèrent la ville par une bonne
contrevallation, et répandirent leur armée dans tous les environs,
résolus d'attendre du temps ce qu'ils se voyaient hors d'état d'exécuter
par une voie plus courte.
[Marge: Polyb. l. 1, pag. 50.] Quand on apprit à Rome ce qui se passait
au siége de Lilybée, et qu'une partie des troupes y avait péri, cette
fâcheuse nouvelle, loin d'abattre les esprits, sembla renouveler
l'ardeur et le courage des citoyens. Chacun se hâtait de porter son nom
pour se faire enrôler. On leva en peu de temps une armée de dix mille
hommes, qui, ayant passé le détroit, alla par terre se joindre aux
assiégeants.
[Marge: Pag. 51. AN. M. 3756 ROM. 500.] En même temps le consul P.
Claudius Pulcher forma le dessein d'aller attaquer Adherbal dans
Drépane. Il se tenait comme sûr de le surprendre, parce qu'après la
perte que les Romains venaient de faire à Lilybée, l'ennemi ne pourrait
plus s'imaginer qu'ils songeassent à se mettre en mer. Sur cette
espérance il fait partir de nuit la flotte pour mieux couvrir son
dessein; mais il avait affaire à un chef actif et appliqué, dont il ne
put tromper la vigilance, et qui ne lui laissa pas à lui-même le temps
de ranger ses vaisseaux en bataille, mais l'attaqua vivement pendant que
la flotte était encore en désordre et en confusion. La victoire fut
complète du côté des Carthaginois; il ne s'échappa de la flotte romaine
que trente vaisseaux, qui, étant auprès du consul, prirent la fuite avec
lui, en se dégageant le mieux qu'ils purent le long du rivage: tout le
reste, au nombre de quatre-vingt-treize, tomba avec l'équipage en la
puissance des Carthaginois, à l'exception de quelques soldats qui
s'étaient sauvés du débris de leurs vaisseaux. Cette victoire fit chez
les Carthaginois autant d'honneur à la prudence et à la valeur
d'Adherbal, qu'elle couvrit de honte et d'ignominie le consul romain.
[Marge: Pag. 54-59.] Son collègue Junius ne fut ni plus prudent, ni plus
heureux que lui, et perdit par sa faute toute sa flotte. Cherchant à
couvrir son malheur par quelque exploit considérable, il ménagea des
intelligences secrètes dans Éryx[253], et se fit livrer la ville. Sur le
sommet de la montagne était le temple de Vénus Érycine, le plus beau
sans contredit et le plus riche de tous les temples de la Sicile. La
ville était située un peu au-dessous de ce sommet, et l'on n'y pouvait
monter que par un chemin très-long et très-escarpé. Junius plaça une
partie de ses troupes sur le sommet, et le reste au pied de la montagne,
et crut, après ces précautions, n'avoir rien à craindre; mais Amilcar,
surnommé _Barca_, père du fameux Annibal, trouva le moyen d'entrer dans
la ville, qui était entre les deux camps des ennemis, et de s'y établir.
De ce poste si avantageux il ne cessait de harceler les Romains, ce qui
dura pendant deux ans. On a peine à concevoir comment les Carthaginois
purent se défendre, attaqués comme ils étaient et d'en haut et d'en bas,
et ne pouvant recevoir de convois que par un seul endroit de mer dont
ils étaient maîtres. C'est par de tels coups, autant et peut-être plus
que par le gain d'une bataille, qu'on connaît l'habileté et la sage
hardiesse d'un commandant.
[Note 253: Ville et montagne de Sicile.]
[Marge: Polyb. l. 1, pag. 59-62.] Cinq années se passèrent sans que, de
part et d'autre, il se fit rien de considérable. Les Romains avaient cru
qu'avec leurs seules troupes de terre ils pourraient terminer le siège
de Lilybée; mais, voyant qu'il traînait en longueur, ils revinrent à
leur premier plan, et firent des efforts extraordinaires pour armer une
nouvelle flotte. L'argent manquait au trésor public; le zèle des
particuliers y suppléa, tant l'amour de la patrie dominait dans les
esprits: chacun, selon ses forces, contribua à la dépense commune, et,
sur la foi publique, n'hésita point à faire les avances pour une
expédition d'où dépendaient la gloire et la sûreté de l'état. L'un
équipait seul un vaisseau à ses frais; d'autres se joignaient deux ou
trois ensemble pour en faire autant: en fort peu de temps il y en eut
deux cents de prêts. On en donna le commandement au [Marge: AN. M. 3763
ROM. 507.] consul Lutatius, qui, sans perdre de temps, se mit en mer. La
flotte ennemie s'était retirée en Afrique. Il s'empara donc sans peine
de tous les postes avantageux qui étaient aux environs de Lilybée; et,
comme il prévoyait qu'il en faudrait bientôt venir à un combat, il
n'oublia rien de tout ce qui pouvait en assurer le succès, et employa
tout le temps qui lui restait à exercer sur mer les soldats et les
matelots.
En effet, il apprit bientôt que la flotte ennemie approchait. Elle était
commandée par Hannon, qui aborda à une petite île nommée _Hiera_, qui
était vis-à-vis de Drépane. Son dessein était d'approcher d'Éryx avant
que d'être aperçu des Romains, pour y décharger ses vivres, y prendre un
renfort de troupes, et faire monter Barca sur sa flotte, afin que
celui-ci le secondât dans la bataille qui allait se donner. Mais le
consul, qui se douta bien de ce qu'il voulait faire, le prévint, et,
ayant ramassé tout ce qu'il avait de meilleures troupes, il s'avança
vers une petite île, voisine de l'autre, qu'on appelait _Éguse_[254]. Il
indiqua le combat pour le lendemain. Dès la pointe du jour il s'y
prépara. Malheureusement le vent était favorable aux ennemis. Il hésita
quelque temps s'il hasarderait la bataille; mais, voyant que la flotte
carthaginoise, quand on aurait déchargé les vivres, deviendrait plus
légère et plus propre pour l'action, et que d'ailleurs elle serait
considérablement fortifiée par les troupes et par la présence de Barca,
il prit son parti sur-le-champ, et, malgré le mauvais temps, il alla
attaquer l'ennemi. Le consul avait des troupes d'élite, de bons matelots
qui avaient été fort exercés, d'excellents vaisseaux construits sur le
modèle d'une galère qu'on avait prise quelque temps auparavant sur les
ennemis, et qui était la plus accomplie qu'on eût jamais vue en ce
genre. C'était tout le contraire du côté des Carthaginois. Comme, depuis
quelques années ils s'étaient vus seuls maîtres de la mer, et que les
Romains n'osaient paraître devant eux, ils les comptaient pour rien, et
se regardaient eux-mêmes comme invincibles. Au premier bruit du
mouvement que ceux-ci se donnèrent, Carthage avait mis en mer une flotte
équipée à la hâte, et où tout sentait la précipitation: soldats et
matelots, tous mercenaires, de nouvelle levée, sans expérience, sans
courage, sans zèle pour la patrie, comme sans intérêt pour la cause
commune. Il y parut bien dans le combat: ils ne purent pas soutenir la
première attaque. Cinquante de leurs vaisseaux furent coulés à fond, et
soixante-dix furent pris avec tout l'équipage. Le reste, à la faveur
d'un vent qui se leva fort à propos pour eux, se retira vers la petite
île d'où ils étaient partis. Le nombre des prisonniers passa dix mille.
Le consul s'avança aussitôt vers Lilybée, et joignit ses troupes à
celles des assiégeants.
[Note 254: On appelle aussi ces îles _Égates_.]
[Marge: Polyb. l. 1, pag. 63.] Quand cette nouvelle fut portée à
Carthage, elle y causa d'autant plus de surprise et d'effroi, qu'on s'y
était moins attendu. Le sénat ne perdit point courage, mais il se voyait
absolument hors d'état de continuer la guerre. Les Romains tenant la
mer, il n'était plus possible d'envoyer ni vivres ni secours aux armées
de Sicile. Ils dépêchèrent donc au plus tôt vers Barca, qui y
commandait, et laissèrent à sa prudence de prendre tel parti qu'il
jugerait à propos. Tant qu'il avait vu quelque rayon d'espérance, il
avait fait tout ce qu'on pouvait attendre du courage le plus intrépide
et de la sagesse la plus consommée; mais, ne lui restant plus de
ressource, il députa vers le consul pour traiter de la paix: la
prudence, dit Polybe, consistant à savoir et résister et céder à propos.
Lutatius savait combien le peuple romain était las de cette guerre, qui
avait épuisé ses forces et ses finances, et il n'avait pas oublié les
malheureuses suites de la hauteur inexorable et imprudente de Régulus;
il ne se rendit donc point difficile, et dicta le traité suivant: _Il y
aura, si le peuple romain l'approuve, amitié entre Rome et Carthage, aux
conditions qui suivent: Les Carthaginois évacueront la Sicile; ils ne
feront point la guerre à Hiéron, et ne porteront point les armes contre
les_ _Syracusains ni contre leurs alliés; ils rendront aux Romains, sans
rançon, tous les prisonniers qu'ils ont faits sur eux; ils leur
paieront, dans l'espace de vingt ans, deux mille deux cents talents
euboïques d'argent_[255]. Il est bon de remarquer en passant la
simplicité, la précision, la clarté de ce traité, qui dit tant de choses
en si peu de mots, et qui règle en peu de lignes tous les intérêts de
deux puissants peuples et de leurs alliés sur terre et sur mer.
[Note 255: Cette somme monte à peu près à celle de six millions cent
quatre-vingt mille livres.
= Le talent euboïque, comme on le pense, est le même que le talent
attique; les 2200 talents euboïques valent environ 11,000,000 fr.--L.]
Quand on eut porté ces conditions à Rome, le peuple, ne les approuvant
point, envoya dix députés sur les lieux pour terminer l'affaire en
dernier ressort. Ils ne changèrent rien dans le fond du traité. [Marge:
Polyb. l. 3, pag. 182.] Ils abrégèrent seulement les termes du paiement,
en les réduisant à dix années, ajoutèrent mille talents à la somme qui
avait été marquée, qui seraient payés sur-le-champ, et exigèrent des
Carthaginois qu'ils sortiraient de toutes les îles qui sont entre
l'Italie et la Sicile. La Sardaigne n'y était pas comprise; mais elle
leur fut aussi enlevée par un autre traité qui se fit quelques années
après.
[Marge: AN. M. 3763 CARTH. 605. ROME. 507. AV. J.C. 241.] Ainsi fut
terminée une des plus longues guerres dont il soit parlé dans
l'histoire, puisqu'elle dura vingt-quatre ans entiers, sans
interruption. L'ardeur opiniâtre à disputer de l'empire fut égale de
part et d'autre: même fermeté, même grandeur d'ame, et dans les projets,
et dans l'exécution. Les Carthaginois l'emportaient par la science de la
marine, par l'habileté dans la construction des vaisseaux, par l'adresse
et la facilité avec laquelle ils faisaient les manoeuvres, par
l'expérience des pilotes; par la connaissance des côtes, des plages, des
rades, des vents; par l'abondance des richesses capables de fournir à
toutes les dépenses d'une rude et longue guerre. Les Romains n'avaient
aucun de ces avantages; mais le courage, le zèle pour le bien public,
l'amour de la patrie, une noble émulation pour la gloire, leur tenaient
lieu de tout ce qui leur manquait d'ailleurs. On est étonné de les voir,
tout neufs et inexpérimentés qu'ils sont dans la marine, non-seulement
tenir tête à la nation du monde la plus habile et la plus puissante sur
mer, mais gagner contre elle plusieurs batailles navales. Nulles
difficultés, nuls malheurs, n'étaient capables de les décourager. Ils
n'auraient pas fait certainement la paix dans les mêmes circonstances où
nous venons de voir que les Carthaginois la demandèrent. Une seule
campagne malheureuse les abat; plusieurs n'ébranlèrent point les
Romains.
Pour les soldats, nulle comparaison entre ceux de Rome et ceux de
Carthage, les premiers l'emportant infiniment pour le courage. Parmi les
chefs, Amilcar, surnommé Barca, fut sans contredit celui de tous qui se
distingua le plus et par sa bravoure et par sa prudence.
GUERRE DE LIBYE, OU CONTRE LES MERCENAIRES.
[Marge: Polyb. l. 1, pag. 65-89.] A la guerre que les Carthaginois
soutinrent contre les Romains, en succéda[256] immédiatement une autre
bien moins longue, mais infiniment plus dangereuse, qui se fit dans le
coeur même de l'état, et qui fut accompagnée d'une cruauté et d'une
barbarie dont on a vu peu d'exemples: c'est celle que les Carthaginois
eurent à soutenir contre les soldats mercenaires qui avaient servi sous
eux en Sicile, et qu'on appelle ordinairement la guerre d'Afrique ou de
Libye. Elle ne dura que trois ans et demi, mais elle fut bien sanglante.
Voici quelle en fut l'occasion.
[Note 256: La même année que finit la première guerre punique.]
[Marge: Polyb. l. 1, pag. 66.] Aussitôt après que le traité avec les
Romains eut été conclu, Amilcar, ayant conduit dans Lilybée les troupes
qui étaient à Éryx, déposa le commandement, et laissa à Giscon,
gouverneur de la place, le soin de faire passer les troupes en Afrique.
Celui-ci, comme s'il eût prévu ce qui devait arriver, ne les fit pas
partir toutes ensemble, mais les envoya par petits corps et par bandes,
afin que, les premiers venus étant payés de ce qui leur était dû pour
leur solde, on pût les renvoyer chez eux avant l'arrivée des autres.
Cette conduite marquait beaucoup de sagesse: mais à Carthage on n'en fit
pas tant paraître. Comme l'état était épuisé par les dépenses d'une
longue guerre et par la somme de près de trois millions qu'il avait
fallu payer comptant aux Romains en signant le traité de paix, on ne se
pressa pas de payer les troupes à mesure qu'elles arrivaient; mais on
crut devoir attendre les autres, dans l'espérance d'obtenir d'elles,
lorsqu'elles seraient toutes ensemble, une remise d'une partie de la
paie qui leur était due: et ce fut là une première faute.
On voit ici le génie d'un état composé de négociants, qui connaissent
tout le prix de l'argent, mais qui connaissent peu le mérite des
services de gens de guerre, qui marchandent le sang des troupes comme
tout le reste, et qui vont toujours au bon marché. Dans une telle
république, le besoin passé, nulle reconnaissance pour les secours qu'on
a reçus.
Ces soldats, qui entrèrent la plupart dans Carthage, étant accoutumés à
une grande licence, causèrent beaucoup de désordre dans la ville: de
sorte que, pour y remédier, on proposa à leurs chefs de les conduire
tous dans une petite ville voisine nommée Sicca, en leur fournissant de
quoi y subsister, jusqu'à ce que, le reste de leurs compagnons étant
arrivé, on payât toutes les troupes, et qu'on les renvoyât: seconde
faute.
Une troisième fut de ne pas vouloir leur permettre de laisser à Carthage
leurs bagages, leurs femmes et leurs enfants, comme ils le demandaient,
et qui auraient été de leur part comme autant d'ôtages, mais de les
forcer malgré eux de les emmener à Sicca.
Quand ils y furent tous assemblés, comme ils avaient beaucoup de loisir,
ils commencèrent à compter les paies qu'on leur devait, les faisant
monter beaucoup plus haut qu'elles ne devaient aller. Ils y ajoutaient
aussi les promesses magnifiques qu'on leur avait faites en différentes
occasions, quand on les exhortait à faire leur devoir; et ils
prétendaient les faire entrer en ligne de compte. Hannon, qui était
alors gouverneur de l'Afrique, et qu'on leur avait envoyé, leur proposa,
vu le mauvais état de la république et l'épuisement où elle se trouvait,
de faire quelque remise sur ce qui leur était dû, et de se contenter
qu'on leur en payât seulement une partie. Il est aisé de juger comment
cette proposition fut reçue. Ce ne furent que plaintes, que murmures,
que cris insolents et séditieux. Ces troupes étaient composées de
différentes nations, qui ne s'entendaient point les unes les autres, et
à qui il n'était pas possible de faire entendre raison quand une fois
elles étaient mutinées. Il y avait des Espagnols, des Gaulois, des
Liguriens, des habitants des îles Baléares, des Grecs, la plupart
transfuges ou esclaves, et sur-tout un fort grand nombre d'Africains.
Transportés de colère, ils partent sur-le-champ, marchent vers Carthage,
au nombre de plus de vingt mille, et vont camper à Tunis, qui n'était
pas fort loin de la ville.
Les Carthaginois reconnurent alors, mais trop tard, la faute qu'ils
avaient faite. Il n'y eut point de bassesse où ils ne descendissent pour
tâcher d'adoucir ces furieux, et point de perfidie que ceux-ci
n'employassent pour tirer d'eux de l'argent. Quand on leur avait accordé
un point, ils faisaient une nouvelle chicane et une nouvelle demande. La
paie était-elle réglée, quoiqu'on l'eût portée au-delà des conventions,
il fallait encore les dédommager des pertes qu'ils disaient avoir
faites, soit par la mort de leurs chevaux, soit par le prix excessif du
blé, qui leur avait coûté fort cher en certains temps, et leur donner
les récompenses qu'on leur avait promises. Comme rien ne finissait, les
Carthaginois les engagèrent avec assez de peine à s'en rapporter à
l'avis de quelqu'un des généraux qui avaient commandé en Sicile. Ils
choisirent Giscon, qui leur était fort agréable, et dont ils avaient
toujours été contents. Il leur parla d'une manière douce et insinuante,
les fit souvenir du longtemps qu'ils avaient servi sous les
Carthaginois, des sommes considérables qu'ils en avaient reçues, et leur
accorda presque toutes leurs demandes.
On était près de conclure le traité, lorsque deux séditieux remplirent
de tumulte tout le camp. L'un était Spendius, de Capoue[257], qui avait
été esclave à Rome, et était passé chez les ennemis. Il était d'une
grande taille, et d'une hardiesse encore plus grande. La crainte qu'il
avait de retomber entre les mains de son maître, qui n'aurait pas manqué
de le faire pendre, comme c'était la coutume, le porta à rompre
l'accord. Il était soutenu d'un second, nommé Mathos[258], qui avait
beaucoup contribué d'abord à faire soulever les troupes. Ils
représentèrent aux Africains que, dès que leurs compagnons seraient
retournés chez eux, se trouvant seuls dans leur pays, ils deviendraient
les victimes de la colère des Carthaginois, qui se vengeraient sur eux
de la révolte commune. Il n'en fallut pas davantage pour les faire
entrer en fureur: ils choisirent pour chefs Spendius et Mathos.
Quiconque entreprenait de leur faire des remontrances était mis à mort.
Ils courent à la tente de Giscon, pillent l'argent destiné pour le
paiement des troupes, l'entraînent lui-même en prison avec tous ceux de
sa suite, après les avoir traités avec la dernière indignité. Toutes les
villes d'Afrique, à qui ils avaient envoyé des députés pour les exhorter
à se mettre en liberté, se rangèrent de leur parti, excepté deux
seulement, Utique et Hippacra[259], dont sur-le-champ ils formèrent le
siége.
[Note 257: Polybe dit simplement qu'il était Campanien, [Grec:
Kampanos]. Rollin a-t-il confondu ce mot avec [Grec: Kapyanos], qui
signifie _de Capoue_?--L.]
[Note 258: Africain, né libre (Polyb.)--L.]
[Note 259: Le nom de _Hippacra_, [Grec: Ippakra], est formé par
élision de [Grec: Ippou achra], _cap du cheval_. C'est le nom ancien de
_Hippo-Diarrhytos_ ou _Zarytos_, appelée aussi _Hippône_, ville au N.O.
de Carthage, sur l'emplacement actuel de _Bona_ (SCHWEIGH. _ad Appian._
t. III, p. 480).--L.]
Jamais Carthage ne s'était vue dans un si grand danger. Les Carthaginois
tiraient leur subsistance chacun en particulier du revenu de leurs
terres, et les dépenses publiques des tributs que payait l'Afrique. Or
tout cela leur manquait en même temps, et se tournait même contre eux.
Ils se trouvaient sans armes, sans troupes ni de terre ni de mer, sans
aucun des préparatifs nécessaires, soit pour soutenir un siége, soit
pour équiper une flotte, et, ce qui mettait le comble à leur malheur,
sans aucune espérance de secours étranger de la part de leurs amis ou de
leurs alliés.
Ils pouvaient en un certain sens s'imputer à eux-mêmes l'abandonnement
où ils se voyaient réduits. Pendant la guerre précédente, ils avaient
traité avec une extrême dureté les peuples d'Afrique, exigeant d'eux des
tributs excessifs, ne faisant aucun quartier aux plus pauvres et aux
plus misérables, témoignant beaucoup d'estime, non pour ceux des
gouverneurs qui traitaient avec le plus de douceur les peuples, mais
pour ceux qui en tiraient de plus grosses sommes; et tel avait été
Hannon. Aussi ne fallut-il pas beaucoup d'efforts pour porter les
Africains à la révolte. Au premier signal elle éclata, et en un moment
devint générale. Les femmes, qui souvent avaient eu la douleur de voir
emmener en prison leurs maris et leurs pères faute de paiement, étaient
les plus animées, et elles se dépouillèrent avec joie de tous leurs
ornements pour fournir aux frais de la guerre; de sorte que les chefs de
la sédition, après avoir payé aux soldats tout ce qu'ils leur avaient
promis, se trouvèrent encore dans l'abondance: grand exemple, dit
Polybe, de la manière dont il faut traiter les peuples, en ne songeant
pas seulement au présent, mais en prévoyant l'avenir.
Dans quelque détresse que fussent alors les Carthaginois, ils ne
perdirent pas courage, et firent des efforts extraordinaires. Le
commandement de l'armée fut donné à Hannon.
On leva des troupes de terre et de mer, de pied et de cheval; on fit
prendre les armes à tous les citoyens capables de les porter; on fit
venir de tous côtés des mercenaires; on équipa tout ce qui restait de
vaisseaux à la république.