courage des Romains, et semblait avoir doublé leurs forces pour
continuer cette guerre. Ils rendirent des honneurs extraordinaires au
consul Duilius. Il fut le premier de tous les Romains à qui le triomphe
naval fut accordé. On lui érigea une colonne rostrale[244] avec une
belle inscription: cette colonne subsiste encore à Rome.
[Note 244: On appelait ces colonnes _rostratæ_, à cause des becs,
des éperons des vaisseaux dont elles étaient ornées, _rostra_.]
[Marge: Polyb. l. 1, pag. 24.] Pendant les deux années qui suivirent,
les Romains se fortifièrent toujours de plus en plus sur mer par
plusieurs combats qu'ils y donnèrent, et par les heureux succès qu'ils y
eurent. Ils ne les regardaient que comme des essais et des préparatifs
pour une entreprise qu'ils avaient dans l'esprit, qui était de porter la
guerre en Afrique, et d'aller attaquer les Carthaginois dans leur propre
pays. Il n'y avait rien que ceux-ci craignissent davantage; et, pour
détourner un coup si dangereux, ils résolurent de donner bataille à
quelque prix que ce fût.
[Marge: Pag. 25. AN. M. 3749 ROM. 493.] Les Romains avaient nommé pour
consuls M. Atilius Régulus et L. Manlius. Leur flotte était de trois
cent trente vaisseaux, et portait cent quarante mille hommes, chaque
vaisseau ayant trois cents rameurs, et six-vingts combattants. Celle des
Carthaginois, commandée par Hannon et Amilcar, avait vingt vaisseaux de
plus, et plus de monde aussi à proportion. Les deux flottes se
trouvèrent en présence près d'Ecnome en Sicile. On ne pouvait envisager
deux flottes et deux armées si nombreuses, ni être témoin des mouvements
extraordinaires qui se faisaient pour se préparer au combat, sans être
saisi de quelque frayeur, dans la vue du danger qu'allaient courir deux
des plus puissants peuples de la terre. Comme le courage, aussi-bien que
les forces, était égal des deux côtés, le combat fut opiniâtre, et le
succès long-temps douteux; mais enfin les Carthaginois furent vaincus.
Plus de soixante de leurs vaisseaux furent pris, et trente coulés à
fond. Les Romains en perdirent vingt-quatre, dont aucun ne tomba entre
les mains des ennemis.
[Marge: Polyb. lib. 1, pag. 30.] Le fruit de cette victoire fut, comme
l'avaient projeté les Romains, de faire voile en Afrique, après avoir
radoubé les vaisseaux, et les avoir remplis de tous les préparatifs
nécessaires pour soutenir une longue guerre dans un pays étranger. Ils
abordèrent heureusement en Afrique, et commencèrent par se rendre
maîtres d'une ville nommée _Clypea_, qui avait un bon port. De là, après
avoir dépêché des courriers à Rome pour donner avis de leur débarquement
et pour recevoir les ordres du sénat, ils se répandirent dans le plat
pays, y firent un dégât épouvantable, emmenèrent un grand nombre de
troupeaux et vingt mille captifs.
[Marge: AN. M. 3750. ROM. 494.] Le courrier cependant, étant revenu de
Rome, apporta les ordres du sénat, qui avait jugé à propos de continuer
à Régulus, sous la qualité de _proconsul_, le commandement des armées
d'Afrique, et de rappeler son collègue avec une grande partie de la
flotte et des troupes, ne laissant à Régulus que quarante vaisseaux,
quinze mille hommes de pied, et cinq cents chevaux. C'était renoncer
visiblement au fruit que l'on pouvait attendre de la descente en
Afrique, que de réduire les forces du consul à un si petit nombre de
vaisseaux et de troupes.
[Marge: Val. Max. lib. 4, c. 4.] On comptait beaucoup à Rome sur
l'habileté et le courage de Régulus. La joie y fut universelle quand on
sut que le commandement dans l'Afrique lui avait été continué. Lui seul
en fut affligé lorsqu'il reçut cette nouvelle. Il écrivit à Rome pour
demander avec instance qu'on lui envoyât un successeur. Sa principale
raison était que, la mort de son fermier ayant donné lieu à un de ses
mercenaires d'enlever tous les instruments de labour, sa présence était
nécessaire pour faire valoir ce petit fonds de terre, qui seul faisait
subsister sa famille. Il n'était que de sept arpens. Le sénat se chargea
de faire cultiver ses terres aux dépens du public, de fournir à la
subsistance de sa femme et de ses enfants, de le dedommager des pertes
qu'il avait faites par le vol du mercenaire. Heureux siècle, où la
pauvreté était ainsi en honneur, et se trouvait jointe au plus rare
mérite et aux premières dignités de l'état! Régulus, déchargé des soins
domestiques, ne songea plus qu'à bien remplir ceux d'un général.
[Marge: Polyb. l. 1, p. 31-36.] Après avoir enlevé plusieurs châteaux,
il entreprit le siége d'Adis, une des plus fortes places du pays. Les
Carthaginois, ne pouvant plus souffrir qu'on ravageât ainsi impunément
leurs terres, se mirent enfin en campagne, et marchèrent vers l'ennemi
pour lui faire lever le siége. Dans ce dessein, ils se postèrent sur une
colline qui commandait le camp des Romains, et d'où ils pouvaient fort
les incommoder, mais dont la situation rendait inutile une partie de
leurs troupes; car la principale force des Carthaginois consistait dans
la cavalerie et les éléphants, qui ne sont d'usage que dans les plaines.
Régulus ne leur laissa pas le temps d'y descendre; et, pour profiter de
la faute essentielle qu'avaient faite les généraux carthaginois, les
attaqua dans ce poste, et, après une faible résistance de leur part, les
mit en déroute, pilla le camp, ravagea tous les lieux circonvoisins:
puis, ayant pris Tunis, place importante et qui l'approchait de
Carthage, il y fit camper son armée.
L'alarme fut extrême parmi les ennemis; tout leur avait mal réussi
jusque-là. Ils avaient été battus par terre et par mer; plus de deux
cents places s'étaient rendues au vainqueur. Les Numides faisaient
encore plus de ravage dans la campagne, que les Romains. Ils
s'attendaient à chaque moment à se voir assiégés dans la capitale. Les
paysans, s'y réfugiant de tous côtés avec leurs femmes et leurs enfants
pour y chercher leur sûreté, augmentèrent le trouble, et firent craindre
la famine en cas de siége. Régulus, dans la crainte qu'un successeur ne
vînt lui enlever la gloire de ses heureux succès, fit faire quelques
propositions de paix aux vaincus; mais elles leur parurent si dures,
qu'ils ne purent y prêter l'oreille. Comme il ne doutait point que
bientôt il ne fût maître de Carthage, il n'en rabattit rien; et, par un
éblouissement que causent presque toujours les succès grands et
inopinés, il les traita avec hauteur, prétendant qu'ils devaient
regarder comme une grâce tout ce qu'il leur laissait, en ajoutant avec
une sorte d'insulte:[245] _qu'il faut, ou savoir vaincre, ou savoir se
soumettre au vainqueur_. Un traitement si dur et si fier les révolta, et
ils prirent la résolution de périr plutôt les armes à la main que de
rien faire qui fût indigne de la grandeur de Carthage.
Réduits à cette fatale extrémité, il leur arriva fort à propos de Grèce
un renfort de troupes auxiliaires[246], qui avaient à leur tête
Xanthippe, Lacédémonien, élevé dans la discipline de Sparte, et qui
avait appris l'art militaire dans cette excellente école. Quand il se
fut fait raconter toutes les circonstances de la dernière bataille,
qu'il eut vu clairement pourquoi on l'avait perdue, qu'il eut connu par
lui-même en quoi consistaient les principales forces de Carthage, il dit
hautement, et le répéta souvent dans les conversations qu'il eut avec
les autres officiers, que, si les Carthaginois avaient été vaincus, ils
ne devaient s'en prendre qu'à l'incapacité de leurs chefs. Ces discours
furent rapportés au conseil public; on en fut frappé: on le pria de
vouloir bien s'y rendre. Il appuya son sentiment de raisons si fortes et
si convaincantes, qu'il rendit palpables à tout le monde les fautes
qu'avaient commises les généraux; et il fit voir aussi clairement qu'en
gardant une conduite opposée, on pouvait non-seulement mettre le pays en
sûreté, mais en chasser l'ennemi. Un tel discours fit renaître dans les
esprits le courage et l'espérance. On le pria, et on le força en quelque
sorte d'accepter le commandement de l'armée. Quand on vit, dans les
exercices qu'il fit faire aux troupes tout près de la ville, la manière
dont il s'y prenait pour les ranger en bataille, pour les faire avancer
ou reculer au premier signal, pour les faire défiler avec ordre et
promptitude, en un mot, pour leur faire faire toutes les évolutions et
tous les mouvements que demande l'art militaire, on fut tout étonné, et
l'on avoua que tout ce que Carthage jusque-là avait eu de plus habiles
chefs n'étaient que des ignorants en comparaison de celui-ci.
[Note 245: [Grec: Dei tous agathous ê nikan, ê eikein tois
yperechousin]. [DIODOR. _Eclog._ lib. 23, cap. 3.]]
[Note 246: Troupes qu'ils avaient chargé un officier carthaginois de
lever en Grèce. (POLYB. I, 32.)--L.]
Officiers et soldats, tout était dans l'admiration; et, ce qui est bien
rare, la jalousie n'en empêcha point l'effet, la crainte du danger
présent et l'amour de la patrie étouffant sans doute dans les esprits
tout autre sentiment. A la morne consternation qui s'était répandue dans
les troupes, succédèrent tout d'un coup la joie et l'allégresse. Elles
demandaient à grands cris et avec empressement qu'on les menât droit à
l'ennemi, assurées, disaient-elles, de vaincre sous leur nouveau chef,
et d'effacer la honte des défaites passées. Xanthippe ne laissa pas
refroidir leur ardeur. La vue de l'ennemi ne fit que l'augmenter.
Lorsqu'il n'en fut plus éloigné que de douze cents pas, il crut devoir
tenir conseil de guerre, pour faire honneur aux officiers carthaginois
en les consultant. Tous, d'un consentement unanime, s'en rapportèrent
uniquement à son avis: la bataille fut donc résolue pour le lendemain.
L'armée des Carthaginois était composée de douze mille hommes de pied,
de quatre mille chevaux, et d'environ cent éléphants. Celle des Romains,
autant qu'on le peut conjecturer par ce qui précède (car Polybe ne le
marque point ici), avait quinze mille fantassins, et trois cents
chevaux.
Il est beau de voir aux prises deux armées peu nombreuses comme
celles-ci, mais composées de braves soldats, et commandées par des
généraux très-habiles. Dans ces actions tumultueuses où de part et
d'autre on compte des deux, ou trois cent mille combattants, il ne se
peut qu'il n'y ait beaucoup de confusion; et il est difficile, à travers
mille événements, où le hasard, pour l'ordinaire, semble avoir plus de
part que le conseil, de démêler le vrai mérite des commandants et les
véritables causes de la victoire. Ici rien n'échappe à la curiosité du
lecteur, qui envisage clairement l'ordonnance des deux armées; qui croit
presque entendre les ordres que donnent les chefs; qui suit tous les
mouvements et toutes les démarches des troupes; qui touche, pour ainsi
dire, au doigt et à l'oeil toutes les fautes qui se font de part et
d'autre, et qui par là est en état de juger certainement à quoi l'on
doit attribuer le gain et la perte de la bataille. Le succès de
celle-ci, quoiqu'elle paraisse peu considérable par le petit nombre des
combattants, devait décider du sort de Carthage.
Voici quelle était la disposition des deux armées: Xanthippe mit à la
tête ses éléphants sur une même ligne; derrière, à quelque distance, il
rangea en phalange, qui ne faisait qu'un même corps, l'infanterie
composée de Carthaginois: pour les troupes étrangères qui étaient à leur
solde, une partie fut mise à la droite, entre la phalange et la
cavalerie; et l'autre, composée de soldats armés à la légère, fut rangée
par pelotons à la tête des deux ailes de cavalerie.
Du côté des Romains, comme ce qui les épouvantait le plus était les
éléphants, Régulus, pour remédier à cet inconvénient, distribua les
troupes armées à la légère sur une ligne, à la tête des légions; après
elles il plaça les cohortes les unes derrière les autres, et mit sa
cavalerie sur les deux ailes. En donnant ainsi au corps de bataille
moins de front et plus de profondeur, il prenait, à la vérité, de justes
mesures contre les éléphants (dit Polybe); mais il ne remédiait point à
l'inégalité de la cavalerie, qui, du côté des ennemis, était beaucoup
supérieure à la sienne.
Les deux armées, ainsi rangées, n'attendaient que le signal. Xanthippe
ordonne de faire avancer les éléphants, pour enfoncer les rangs des
ennemis, et commande aux deux ailes de la cavalerie de prendre en flanc
les Romains. Ceux-ci, en même temps, après avoir jeté de grands cris
selon leur coutume, et fait grand bruit avec leurs armes, marchent
contre l'ennemi. Leur cavalerie ne tint pas long-temps, elle était trop
inférieure à celle des Carthaginois. L'infanterie de la gauche, pour
éviter le choc des éléphants, et faire voir combien elle craignait peu
les soldats étrangers qui faisaient la droite dans l'infanterie ennemie,
l'attaque, la renverse, et la poursuit jusqu'au camp. De ceux qui
étaient opposés aux éléphants, les premiers furent foulés aux pieds et
écrasés en se défendant vaillamment; le reste du corps de bataille fit
ferme quelque temps à cause de sa profondeur. Mais, lorsque les derniers
rangs, enveloppés par la cavalerie, furent contraints de tourner face
pour faire tête aux ennemis, et que ceux qui avaient forcé le passage au
travers des éléphants rencontrèrent la phalange des Carthaginois, qui
n'avait point encore chargé et qui était en bon ordre, les Romains
furent mis en déroute de tous côtés, et entièrement défaits. La plupart
furent écrasés sous le poids énorme des éléphants; le reste, sans sortir
de son rang, fut criblé des traits de la cavalerie. Il n'y en eut qu'un
petit nombre qui prirent la fuite: mais, comme c'était dans un pays
plat, les éléphants et la cavalerie en tuèrent une grande partie. Cinq
cents ou environ, qui fuyaient avec Régulus, furent faits prisonniers.
Les Carthaginois perdirent en cette occasion huit cents soldats
étrangers, qui étaient opposés à l'aile gauche des Romains; et, de
ceux-ci, il ne se sauva que les deux mille qui, en poursuivant l'aile
droite des ennemis, s'étaient tirés de la mêlée: tout le reste demeura
sur la place, à l'exception de Régulus et de ceux qui furent pris avec
lui. Les deux mille qui avaient échappé au carnage se retirèrent à
Clypea, et furent sauvés comme par miracle.
Les Carthaginois, après avoir dépouillé les morts, rentrèrent
triomphants dans Carthage, traînant après eux le général des Romains et
cinq cents prisonniers. Leur joie fut d'autant plus grande, que quelques
jours auparavant ils s'étaient vus à deux doigts de leur perte. Hommes
et femmes, jeunes gens et vieillards, tous se répandirent dans les
temples pour rendre aux dieux d'immortelles actions de graces; et ce ne
furent, pendant plusieurs jours, que festins et réjouissances.
Xanthippe, qui avait eu tant de part à cet heureux changement, prit le
sage parti de se retirer bientôt après, et de disparaître, de peur que
sa gloire, jusque-là pure et entière, après ce premier éclat éblouissant
qu'elle avait jeté, ne s'amortît peu-à-peu, et ne le mît en butte aux
traits de l'envie et de la calomnie, toujours dangereux, mais encore
plus dans un pays étranger, où l'on se trouve seul, sans parents, sans
amis, et destitué de tout secours.
[Marge: De bel. pun. pag. 30.] Polybe dit qu'on racontait autrement le
départ de Xanthippe, et promet de l'exposer ailleurs; mais cet endroit
n'est pas parvenu jusqu'à nous. On lit dans Appien que les Carthaginois,
piqués d'une basse et noire jalousie de la gloire de Xanthippe, et ne
pouvant soutenir cette pensée, qu'ils étaient redevables à Sparte de
leur salut, sous prétexte de le reconduire par honneur dans sa patrie
avec une nombreuse escorte de vaisseaux, donnèrent ordre sous main à
ceux qui les conduisaient de faire périr en chemin le général
lacédémonien et tous ceux qui l'accompagnaient; comme s'ils avaient pu
ensevelir avec lui dans les eaux, et le souvenir du service qu'il leur
avait rendu, et la noirceur du crime qu'ils commettaient à son
égard[247].
[Note 247: Ni Polybe, ni Tite Live, ni Florus, ni Eutrope, ne font
mention de ce trait d'ingratitude, rapporté seulement par Appien et par
Zonaras qui l'a copié; certes, les historiens latins, s'ils l'avaient
connu, n'auraient pas laissé échapper une aussi belle occasion de
couvrir d'un opprobre éternel ces ennemis du nom romain, envers lesquels
ils montrent d'ailleurs une haine si violente et presque toujours si
injuste.--L.]
[Marge: Lib. 1, p. 36 et 37.] Cette bataille, dit Polybe, quoique moins
considérable que beaucoup d'autres, peut nous donner de salutaires
instructions; et c'est là, ajoute-t-il, le solide fruit de l'histoire.
Premièrement, doit-on beaucoup compter sur son bonheur après ce qui
arrive ici à Régulus? Fier de sa victoire, et inexorable à l'égard des
vaincus, à peine daigne-t-il les écouter; et lui-même bientôt après il
tombe entre leurs mains. Annibal fit faire la même réflexion à Scipion,
lorsqu'il l'exhortait à ne se pas laisser éblouir par l'heureux succès
de ses armes[248]. Régulus, lui disait-il, aurait été un des plus rares
modèles de courage et de bonheur qu'il y ait jamais eu, si, après la
victoire qu'il remporta dans le même pays où nous sommes, il avait voulu
accorder à nos pères la paix qu'ils lui demandaient; mais, pour n'avoir
pas su mettre un frein à son ambition, et ne s'être pas contenu dans de
justes bornes, plus son élévation était grande, plus sa chute fut
honteuse.
[Note 248: «Inter pauca felicitatis virtutisque exempla M. Atilius
quondam in hâc eâdem terrâ fuisset, si victor pacem petentibus dedisset
patribus nostris. Sed non statuendo tandem felicitati modum, nec
cohibendo efferentem se fortunam, quantò altiùs datus erat, eò foediùs
corruit.» (LIV. lib. 30.)]
En second lieu, on reconnaît bien ici la vérité de ce que dit Euripide;
_qu'un sage conseil vaut mieux que mille bras_[249]. Un seul homme, dans
cette occasion, change toute la face des affaires. D'un côté, il met en
fuite des troupes qui paraissaient invincibles; de l'autre, il rend le
courage à une ville et à une armée qu'il avait trouvées dans la
consternation et dans le désespoir.
[Note 249: [Grec: Ôs en sophon bouleuma tas pollas cheiras nikan.]
= C'est ainsi que Polybe a cité. Mais le passage de la tragédie
d'Antiope (maintenant perdu), cité par Stobée (_Serm._ LII), et par
Plutarque (_An seni gerenda sit Resp._ p. 790), est conçu de cette
manière:
[Grec: Sophon gar en bouleuma tas pollas cheras
Nika sun ochlô d'amathia pleon kakon.]
--L.]
Voilà, remarque Polybe, l'usage qu'il faut faire de ses lectures; car, y
ayant deux voies de profiter et d'apprendre, l'une par sa propre
expérience, et l'autre par celle d'autrui, il est bien plus sage et plus
utile de s'instruire par les fautes des autres que par les siennes.
[Marge: App. de bel. punic. p. 2 et 3. Cic. lib. 3, de Off. num. 99 et
100; [Orat. in Pison. c. 19.] Aul. Gel. lib. 6, cap. 4. Senec. ep. 98.
AN. M. 3755 ROM. 499.] Je reviens à Régulus, pour achever ce qui le
regarde, dont il est fâcheux que nous ne trouvions plus rien dans
Polybe[250]. Après avoir été retenu quelques années en prison, il fut
envoyé à Rome pour y proposer l'échange des prisonniers. On lui avait
fait prêter serment de revenir en cas qu'il ne réussît point. Il exposa
au sénat le sujet de son voyage. Invité par la compagnie à dire son
avis, il répondit qu'il ne pouvait le faire comme sénateur, ayant perdu
cette qualité, aussi-bien que celle de citoyen romain, depuis qu'il
était tombé entre les mains des ennemis: mais il ne refusa pas de dire,
comme particulier, ce qu'il pensait. La conjoncture était délicate. Tout
le monde était touché du malheur d'un si grand homme. Il n'avait, dit
Cicéron, qu'à prononcer un mot pour recouvrer, avec sa liberté, ses
biens, ses dignités, sa femme, ses enfants, sa patrie; mais ce mot lui
paraissait contraire à l'honneur et au bien de l'état. Il déclara donc
nettement qu'on ne devait point songer à faire l'échange des
prisonniers: qu'un tel exemple aurait des suites funestes à la
république: que des citoyens qui avaient eu la lâcheté de livrer leurs
armes à l'ennemi étaient indignes de compassion, et incapables de servir
leur patrie: que, pour lui, à l'âge où il était, on ne devait compter sa
perte pour rien; au lieu qu'ils avaient entre leurs mains plusieurs
généraux carthaginois dans la vigueur de l'âge, et capables de rendre
encore à leur patrie de grands services pendant plusieurs années.
[Marge: Horat. l. 3, od. 5. [v. 13, seq.]] Ce ne fut point sans peine
que le sénat se rendit à un avis si généreux, et qui était sans exemple.
Cet illustre exilé partit donc de Rome pour retourner à Carthage, sans
être touché, ni de la vive douleur de ses amis, ni des larmes de sa
femme et de ses enfants; et cependant il n'ignorait pas à quels
supplices il était réservé. En effet, dès que les ennemis le virent de
retour sans avoir obtenu l'échange, il n'y eut point de tourments que
leur barbare cruauté ne lui fît souffrir. Ils le tenaient long-temps
resserré dans un noir cachot, d'où, après lui avoir coupé les paupières,
ils le faisaient sortir tout-à-coup pour l'exposer au soleil le plus vif
et le plus ardent. Ils l'enfermèrent ensuite dans une espèce de coffre
tout hérissé de pointes, qui ne lui laissaient aucun moment de repos ni
jour ni nuit. Enfin, après l'avoir ainsi long-temps tourmenté par une
cruelle insomnie, ils l'attachèrent à une croix, qui était un supplice
ordinaire chez les Carthaginois, et l'y firent périr. Telle fut la fin
de ce grand homme: en lui dérobant quelques jours ou quelques années de
vie, elle couvrit ses ennemis d'une honte éternelle.
[Note 250: Ce silence de Polybe est regardé de plusieurs savants
comme un préjugé contre une grande partie de ce qu'on rapporte de
Régulus, depuis sa prise.
= Voyez à ce sujet une excellente note de Paulmier de Grentesmenil
(_Exercit. in auct. Græc._ p. 151, sq.); il montre assez clairement que
le supplice de Régulus est un conte.--L.]
[Marge: Polyb. l. 1 pag. 37.] L'échec reçu en Afrique ne découragea
point les Romains. Ils firent de plus grands préparatifs que jamais pour
réparer cette perte, et mirent en mer, la campagne suivante, trois cent
soixante vaisseaux. Les Carthaginois allèrent à leur rencontre avec une
flotte de deux cents vaisseaux. Ils furent battus dans le combat qui se
donna à la vue de la Sicile, et perdirent cent quatorze vaisseaux, qui
furent pris par les Romains. Ceux-ci passèrent en Afrique pour y
recueillir le peu de soldats qui avaient échappé à la poursuite des
ennemis après la défaite de Régulus, et qui s'étaient défendus avec
beaucoup de courage dans Clypea, où on les avait assiégés inutilement.
On est encore ici étonné que les Romains, après une victoire si
considérable, et avec une flotte si nombreuse, viennent en Afrique
uniquement pour en tirer une petite garnison, au lieu qu'ils auraient pu
en tenter la conquête, que Régulus, avec beaucoup moins de troupes,
avait presque entièrement achevée.
[Marge: Polyb. l. 1, pag. 38-40.] Les Romains, à leur retour, furent
accueillis d'une horrible tempête, qui fit périr presque toute leur
flotte. Le même malheur leur arriva encore l'année suivante. Ils se
consolèrent de cette double perte par le gain d'une bataille contre
Asdrubal, où ils prirent près de cent[Marge: Pag. 41 et 42.] quarante
éléphants[251]. Quand cette nouvelle fut portée à Rome, elle y répandit
une grande joie, non-seulement parce que la perte des éléphants avait
extrêmement diminué les forces de l'ennemi, mais sur-tout parce qu'elle
avait rendu le courage aux troupes de terre, qui, depuis la défaite de
Régulus, n'avaient osé tenter aucun combat, tant la crainte de ces
redoutables animaux avait saisi généralement tous les esprits. On crut
donc qu'il fallait faire de plus grands efforts que jamais pour mettre
fin, s'il se pouvait, à une guerre qui durait depuis quatorze ans. Les
deux consuls partirent avec une flotte de deux cents vaisseaux, et,
étant arrivés en Sicile, ils formèrent le hardi dessein d'attaquer
Lilybée. C'était la plus forte place qu'eussent les Carthaginois, dont
la perte devait entraîner après elle celle de tout ce qui leur restait
dans l'île, et laisser aux Romains un libre passage en Afrique.
[Note 251: Polybe ne parle que de dix éléphants pris avec leurs
conducteurs. Diodore de Sicile en porte le nombre à 60 (lib. XXIII,
_eclog._ xiv.)--L.]