elle-même accablée. On regarda l'état présent de la république comme un
effet de la colère des dieux; et on reconnut l'avoir justement méritée,
sur-tout par rapport à deux divinités à l'égard desquelles on avait
manqué aux devoirs prescrits par la religion, et observés autrefois avec
beaucoup d'exactitude. C'était une coutume à Carthage, aussi ancienne
que la ville même, d'envoyer tous les ans à Tyr, d'où elle tirait son
origine, la dîme de tous les revenus de la république, et d'en faire une
offrande à Hercule, le patron et le protecteur des deux villes. Le
domaine, et par conséquent le revenu de Carthage, s'étant augmenté
considérablement depuis un certain temps, on avait diminué la portion du
dieu, et il s'en fallait bien qu'on lui envoyât la dîme en entier. Le
scrupule les saisit: ils reconnurent et avouèrent publiquement leur
mauvaise foi et leur sacrilége avarice; et, pour expier leur faute, ils
envoyèrent à Tyr un grand nombre de présents et de petites chapelles des
dieux, toutes d'or, dont le prix montait à une grande somme.
Un autre violement de la religion, qui ne parut pas moins considérable à
leur superstition inhumaine que le premier, causa aussi de grands
scrupules. Anciennement on immolait à Saturne les enfants des meilleures
maisons de Carthage. Ils se reprochèrent d'avoir manqué de rendre à
cette divinité tous les honneurs qu'ils lui croyaient dus, et d'avoir
usé de fraude et de mauvaise foi à son égard en offrant à la place des
enfants de qualité, d'autres enfants de pauvres ou d'esclaves, qu'on
achetait dans cette vue. Pour expier une si étrange impiété, on immola à
ce dieu sanguinaire deux cents enfants tirés des plus nobles maisons de
la ville; et plus de trois cents personnes, qui se sentaient coupables
d'un crime si affreux, s'offrirent elles-mêmes en sacrifice pour
éteindre par leur sang la colère des dieux.
Après ces expiations, on dépêcha vers Amilcar en Sicile pour lui porter
les nouvelles de ce qui était arrivé en Afrique, et le presser d'envoyer
du secours. Il donna ordre aux députés de garder un profond silence sur
la victoire d'Agathocle, et répandit un bruit tout contraire, assurant
que ce général avait été entièrement défait avec toutes ses troupes, et
que sa flotte avait été prise par les Carthaginois; et, pour confirmer
ce bruit, il montrait les ferrements des vaisseaux, qu'on avait eu soin
de lui envoyer. On ne douta point dans la ville que cette nouvelle ne
fût vraie: le grand nombre songeait déjà à se rendre et à capituler,
lorsqu'une galère à trente rames, qu'Agathocle avait fait construire à
la hâte, arriva dans le port, et parvint, non sans peine et sans danger,
jusqu'aux assiégés. La nouvelle de la victoire d'Agathocle se répandit
bientôt dans toute la ville, et rendit la joie et le courage à tous les
habitants. Amilcar fit un dernier effort pour emporter la ville [Marge:
Diod. pag. 767-769.] d'assaut, et fut repoussé avec perte. Il leva le
siége, et envoya cinq mille hommes de secours à sa patrie. Quelque temps
après, ayant repris le siége, et croyant surprendre les Syracusains en
les attaquant de nuit, son dessein fut découvert, et il tomba vif entre
les mains des ennemis, qui lui firent souffrir les derniers supplices.
La tête d'Amilcar fut envoyée sur-le-champ à Agathocle. Il s'approcha
aussitôt du camp des ennemis, et y répandit une consternation générale
en leur montrant la tête de ce commandant, qui leur marquait en quel
état étaient leurs affaires de Sicile.
[Marge: Diod. p. 779-781. Justin. lib. 22, c. 7.] Aux ennemis étrangers
s'en joignit un domestique, plus dangereux et plus à craindre que les
autres: c'était Bomilcar leur général, et qui actuellement exerçait la
première magistrature. Il songeait depuis long-temps à se faire tyran
dans Carthage, et à s'y procurer une autorité souveraine. Il crut que
les troubles présents lui en offriraient une occasion favorable. Il
entre donc dans la ville, et, soutenu par un petit nombre de citoyens
complices de sa révolte, et par une troupe de soldats étrangers, il se
fait déclarer tyran, et commence en effet à montrer qu'il l'était
véritablement, en égorgeant sans pitié tout ce qu'il rencontre de
citoyens dans les rues. Un grand tumulte s'étant élevé dans la ville, on
crut d'abord que c'était l'ennemi qui y était entré par trahison: mais,
lorsqu'on eut reconnu que c'était Bomilcar, la jeunesse s'arma pour
repousser le tyran, et du haut des toits on accabla ses gens de traits
et de pierres. Quand il vit une armée en forme marcher contre lui, il se
retira avec sa troupe sur un lieu élevé, dans le dessein de s'y bien
défendre, et de vendre chèrement sa vie. Pour épargner le sang des
citoyens, on leur fit promettre à tous, sans exception, une amnistie
générale, s'ils quittaient leurs armes. Il se rendirent à cette
condition, et on leur tint parole, excepté à Bomilcar leur chef. Les
Carthaginois, sans avoir égard à leur serment, le condamnèrent à mort,
et l'attachèrent à une croix, où ils lui firent souffrir les plus cruels
supplices. Du haut de sa potence, comme d'un tribunal, il harangua le
peuple, et se crut en droit de lui reprocher avec force son injustice,
son ingratitude et sa perfidie, en faisant le dénombrement de beaucoup
d'illustres généraux dont il avait payé les services par une mort
infâme. Il expira sur la croix en leur faisant ces reproches.
[Marge: Diod. pag. 777-779, et 791-802. Justin. l. 22, c. 7 et 8.]
Agathocle avait engagé dans son parti un puissant roi de Cyrène, nommé
Ophellas, dont il avait flatté l'ambition par de magnifiques espérances,
en lui faisant entendre que, content pour lui-même de la Sicile, il lui
laisserait l'empire de l'Afrique. Comme les plus grands crimes ne lui
coûtaient rien lorsqu'il espérait en pouvoir tirer quelque utilité, dès
que ce prince lui eut amené son armée, il le fit périr par une perfidie
sans exemple, afin de se rendre maître de ses troupes. Plusieurs peuples
étaient entrés dans son alliance. Il avait sous son pouvoir un grand
nombre de places fortes. Voyant les affaires d'Afrique en bon état, il
crut devoir songer à celles de Sicile, et il y passa, ayant laissé le
commandement des troupes à son fils Archagathe. Sa renommée et le bruit
de ses conquêtes l'y avaient précédé. Quand on sut qu'il y était arrivé,
plusieurs villes se rendirent à lui; mais les mauvaises nouvelles qu'il
reçut d'Afrique l'obligèrent bientôt d'y retourner. Son absence avait
tout changé; et, quelque effort qu'il fit, il ne put y rétablir ses
affaires. Toutes ses places s'étaient rendues à l'ennemi; les Africains
avaient quitté son parti; il avait perdu une partie de ses troupes; ce
qui lui en restait n'était pas en état de tenir tête aux Carthaginois,
et il ne pouvait les transporter en Sicile, parce qu'il manquait de
vaisseaux, et que les ennemis étaient maîtres de la mer; il ne pouvait
espérer ni paix, ni traité de la part des barbares, qu'il avait insultés
d'une manière si outrageante, étant le premier qui eût osé faire une
descente dans leur pays. Dans cette extrémité, il ne songea plus qu'à
sauver sa vie. Après plusieurs aventures, lâche déserteur de son armée,
et cruel traître de ses enfants, qu'il abandonnait à la boucherie, il se
déroba par la fuite aux maux qui le menaçaient, et arriva avec un petit
nombre de personnes à Syracuse. Ses soldats, se voyant ainsi trahis,
égorgèrent ses enfants et se rendirent à l'ennemi. Lui-même fit bientôt
après une fin misérable, et termina par une mort cruelle une vie remplie
de crimes[237].
[Note 237: Il mourut empoisonné par Méganon qui fit aussi massacrer
Archagathe, fils d'Agathocle, et voulut ensuite usurper l'autorité à
Syracuse.--L.]
[Marge: Justin l. 21, cap. 6.] On peut aussi placer ici un autre fait
rapporté par Justin. Le bruit des conquêtes d'Alexandre-le-Grand fit
craindre aux Carthaginois qu'il ne songeât à tourner ses armes du côté
de l'Afrique. Le malheur de Tyr, d'où ils tiraient leur origine, et
qu'il venait de détruire; l'établissement d'Alexandrie, qu'il avait
bâtie sur les confins de l'Afrique et de l'Égypte, comme pour opposer à
Carthage une ville rivale; les prospérités non interrompues de ce
prince, qui ne mettait point de bornes ni à son ambition, ni à son
bonheur, tout cela leur donnait de justes alarmes. Pour découvrir ses
sentiments et sonder ses pensées, Amilcar, surnommé Rhodanus, feignant
d'avoir été chassé de sa patrie par les cabales de ses ennemis, passa
dans le camp d'Alexandre, à qui il fut présenté, par le moyen de
Parménion, et lui offrit ses services. Le roi le reçut fort bien, et eut
plusieurs entretiens avec lui. Amilcar ne manqua pas de mander à ses
compatriotes tout ce qu'il avait pu découvrir. Cependant, quand il fut
revenu à Carthage, après la mort d'Alexandre, il fut traité comme un
traître qui avait vendu sa patrie au roi, et mis à mort par une sentence
qui prouvait également l'ingratitude et la cruauté des Carthaginois.
[Marge: Polyb. l. 3, pag. 180. AN. M. 3727 CARTH. 569. ROM. 471. AV.
J.C. 277.] Il me reste à parler des guerres que les Carthaginois
soutinrent en Sicile du temps de Pyrrhus, roi d'Épire. Les Romains, à
qui les desseins de ce prince ambitieux n'étaient pas inconnus, pour se
fortifier contre les entreprises qu'il pourrait faire en Italie, avaient
renouvelé leurs traités avec les Carthaginois, qui, de leur côté, ne
craignaient pas moins qu'il ne passât en Sicile. On ajouta aux
conditions des traités précédents qu'en cas de guerre de la part de
Pyrrhus les deux peuples se prêteraient mutuellement du secours.
[Marge: Justin. l. 18, cap. 2.] La prévoyance des Romains n'avait pas
été vaine. Pyrrhus tourna ses armes contre l'Italie, et y remporta
plusieurs victoires. Les Carthaginois, en conséquence du dernier traité,
se crurent obligés de secourir les Romains, et leur envoyèrent une
flotte de six-vingts vaisseaux, commandée par Magon. Ce général, ayant
été admis à l'audience du sénat, lui marqua la part que ses maîtres
prenaient à la guerre qu'ils avaient appris qu'on leur suscitait, et il
leur offrit ses services. Le sénat témoigna sa reconnaissance pour la
bonne volonté des Carthaginois, mais, pour le présent, n'accepta point
leur secours.
[Marge: Ibid.] Magon, quelques jours après, se transporta près de
Pyrrhus, sous prétexte de pacifier ses différends au nom des
Carthaginois, mais en effet pour le sonder et pour pressentir ses
desseins au sujet de la Sicile, où le bruit commun était qu'il avait
résolu de passer. Ils craignaient également que Pyrrhus ou les Romains
ne prissent connaissance des affaires de cette île, et n'y fissent
passer des troupes.
En effet les Syracusains, assiégés depuis quelque temps par les
Carthaginois, avaient envoyé députés sur députés vers Pyrrhus pour le
presser de venir à leur secours. Ce prince avait une raison particulière
de prendre les intérêts de Syracuse, ayant épousé Lanassa, fille
d'Agathocle, dont il avait eu un fils nommé Alexandre. Il partit enfin
de Tarente, passa le détroit, et entra en Sicile. Ses conquêtes d'abord
y furent si rapides, qu'il ne resta dans toute l'île, aux Carthaginois,
qu'une seule ville, qui était Lilybée. Il en forma le siége; mais il fut
bientôt obligé de le lever, tant il y trouva de résistance; et
d'ailleurs on le pressait de retourner en Italie, où sa présence était
absolument nécessaire. Elle ne l'était pas moins en Sicile; et, dès
qu'il en fut sorti, elle retourna à ses anciens maîtres. Ainsi il perdit
cette île avec autant de rapidité qu'il l'avait conquise. [Marge: Plut.
in Pyrrh. pag. 398.] Quand il se fut embarqué, tournant les yeux vers la
Sicile:[238] _Oh! le beau champ de bataille_, dit-il à ceux qui étaient
autour de lui, _que nous laissons là aux Carthaginois et aux Romains_!
Et sa prédiction se vérifia bientôt.
[Note 238: [Grec: Oian apoleipomen, ô philoi, Karchêdoniois kai
Rômaiois palaisran.] Le mot grec est beau. En effet, la Sicile fut comme
_une palestre_ où les Carthaginois et les Romains s'exercèrent dans le
métier de la guerre, et semblèrent, pendant plusieurs années, _lutter_
les uns contre les autres.]
Après son départ, la première magistrature de Syracuse fut déférée à
Hiéron; et dans la suite on lui accorda d'un commun consentement le nom
et l'autorité de roi, tant on se trouvait bien sous son gouvernement. Il
fut chargé de la guerre contre les Carthaginois, et remporta sur eux
plusieurs avantages; mais des intérêts communs réunirent les
Carthaginois et les Syracusains contre un nouvel ennemi qui commençait à
paraître en Sicile et qui leur donnait aux uns et aux autres de vives et
de justes alarmes: c'étaient les Romains, qui, débarrassés de tous les
ennemis qu'ils avaient eu à combattre jusque-là dans l'Italie même, se
virent enfin en état de porter leurs armes au-dehors, et d'y jeter les
fondements de cette vaste domination, dont il est vraisemblable que
dès-lors ils avaient conçu l'idée et formé le projet. La Sicile était
trop à leur bienséance pour ne pas songer à s'y établir. Ils saisirent
avidement une occasion favorable d'y passer, qui se présenta pour-lors à
eux, et qui causa leur rupture avec les Carthaginois, et donna lieu à la
première guerre punique. C'est ce que nous exposerons plus au long, en
rapportant les causes de cette guerre.
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CHAPITRE II.
HISTOIRE DE CARTHAGE, DEPUIS LA PREMIÈRE GUERRE
PUNIQUE JUSQU'À SA DESTRUCTION.
Le plan que je me suis proposé ne me permet pas d'entrer dans un détail
exact des guerres entre Rome et Carthage, ce qui appartient plutôt à
l'histoire romaine, à laquelle je n'ai point dessein de toucher, si ce
n'est en passant et par occasion. Je n'en rapporterai donc que ce qui me
paraîtra le plus propre à donner une juste idée de la république dont
j'entreprends de parler, en m'arrêtant principalement sur ce qui regarde
les Carthaginois mêmes, et sur ce qui s'est passé de plus important en
Sicile, en Espagne et en Afrique; ce qui ne laisse pas d'avoir une assez
grande étendue.
J'ai déjà remarqué que, depuis la première guerre punique jusqu'à la
destruction de Carthage, il s'était écoulé cent dix-huit ans. Tout ce
temps peut se diviser en cinq parties, ou cinq intervalles.
I. La première guerre punique dure vingt-quatre
ans. 24
II. L'intervalle entre la première et la seconde
guerre punique est aussi de vingt-quatre ans. 24
III. La seconde guerre punique dure dix-sept
ans. 17
IV. L'intervalle entre la seconde et la troisième
est de quarante-neuf ans. 49
V. La troisième guerre punique, terminée par
la destruction de Carthage, ne dure que quatre
ans et quelques mois. 4
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118
ARTICLE PREMIER.
_Première guerre punique._
Voici quelle fut l'occasion de la première guerre punique. Des soldats
campaniens, qui étaient à la solde [Marge: Polyb. lib. 1 pag. 5.]
d'Agathocle, tyran de Sicile, étant entrés comme amis dans la ville de
Messine, égorgèrent bientôt après une partie des citoyens, chassèrent
les autres, épousèrent leurs femmes, envahirent tous leurs biens, et
demeurèrent seuls maîtres de cette place, qui était fort importante. Ils
prirent le nom de _Mamertins_[239]. [Marge: AN. M. 3724 ROM. 468. AV.
J.C. 280.] A leur exemple, et par leur secours, une légion romaine[240]
traita de la même sorte la ville de Rhége, située vis-à-vis de Messine,
à l'autre côté du détroit; et ces deux villes perfides, se soutenant
mutuellement dans la suite, se rendirent formidables à leurs voisins,
sur-tout celle de Messine, qui devint fort puissante, et causa beaucoup
d'inquiétude, tant aux Syracusains qu'aux Carthaginois, qui étaient
maîtres d'une partie de la Sicile. Dès que les Romains se virent
délivrés des ennemis qu'ils avaient eus jusque-là sur les bras, et
surtout de Pyrrhus, ils songèrent à punir le crime de leurs citoyens,
qui s'étaient établis à Rhége d'une manière si injuste et si cruelle
depuis près de dix ans. Ils prirent la ville, et tuèrent pendant
l'attaque la plus grande partie des habitants, que le désespoir avait
fait combattre jusqu'à la mort. Il n'en resta que trois cents, qui
furent conduits à Rome, et qui, après avoir été battus de verges dans la
place publique, furent tous décapités. La vue des Romains, dans cette
exécution sanglante, était de justifier auprès des alliés leur bonne foi
et leur innocence. Rhége, sur-le-champ, fut restituée à ses véritables
maîtres. Les Mamertins, considérablement affaiblis, tant par la chûte de
leurs alliés que par les échecs qu'ils avaient soufferts de la part des
Syracusains, qui venaient de choisir Hiéron pour leur roi, crurent
devoir songer à leur sûreté; mais la division se mit parmi les
habitants. Les uns livrèrent la citadelle aux Carthaginois, les autres
appelèrent à leur secours les Romains, résolus de leur livrer la ville.
[Note 239: Selon Festus, ce nom venait du mot _Mamers_ qui, dans la
langue campanienne, signifie _Mars_.--L.]
[Note 240: Cette légion était composée de _Campaniens_, commandés
par Décius Jubellus _Campanien_. Ce fait n'est pas indifférent. Il
explique la révolte de la légion, de concert avec les Mamertins de
Messine.--L.]
[Marge: Polyb. l. 1, pag. 9-11.] L'affaire fut mise en délibération dans
le sénat romain, qui, en l'envisageant par ses différentes faces, y
trouva de la difficulté. D'un côté, il paraissait honteux et indigne de
la vertu romaine de prendre ouvertement la défense de traîtres et de
perfides, qui étaient précisément dans le même cas que ceux de Rhége,
qu'on venait de punir si sévèrement. D'un autre côté, il était de la
dernière importance d'arrêter les progrès des Carthaginois, qui, non
contents des conquêtes qu'ils avaient faites en Afrique et en Espagne,
s'étaient encore rendus maîtres de presque toutes les îles de la mer de
Sardaigne et d'Étrurie, et le deviendraient bientôt certainement de la
Sicile entière, si on leur abandonnait Messine: or, de là en Italie la
distance n'était pas grande; et c'était en quelque sorte inviter un
ennemi si puissant à y passer, que de lui en ouvrir ainsi l'entrée. Ces
raisons, quelque fortes qu'elles fussent, ne purent déterminer le sénat
à se déclarer pour les Mamertins, et les motifs d'honneur et de justice
l'emportèrent ici sur ceux de l'intérêt et de la politique. [Marge: AN.
M. 3741 CARTH. 583. ROM. 485. AV. J.C. 263. Front. [Strateg. I. 4. 11.]]
Mais le peuple ne fut pas si délicat; dans l'assemblée qui se tint à ce
sujet, il fut résolu qu'on secourrait les Mamertins. Le consul Appius
Claudius partit sur-le-champ avec son armée, et traversa hardiment le
détroit, après avoir trompé par une ingénieuse ruse la vigilance du
général des Carthaginois. Ceux-ci, moitié par ruse, moitié par force,
furent chassés de la citadelle, et la ville aussitôt fut remise entre
les mains du consul. Les Carthaginois firent pendre leur chef pour avoir
livré si facilement la citadelle, et ils se préparèrent à assiéger la
ville avec toutes leurs troupes. Hiéron y joignit les siennes; mais le
consul, les ayant battus séparément, fit lever le siége et ravagea
impunément tout le pays voisin, les ennemis n'osant plus paraître devant
lui. Ce fut là la première expédition des Romains hors de l'Italie.
On doute[241] si les motifs qui portèrent les Romains à passer en Sicile
étaient bien purs et bien conformes à la justice. Quoi qu'il en soit,
leur passage en Sicile, et le secours donné à ceux de Messine, est comme
le premier pas qui devait les conduire un jour à ce haut point de gloire
et de grandeur où ils parvinrent dans la suite.
[Note 241: M. le chevalier Folard examine cette question dans ses
Remarques sur Polybe. (Liv. I, pag. 16.)
= Quel doute peut-il y avoir sur les motifs de la conduite des Romains
en cette occasion? Évidemment c'est l'ambition qui l'a emporté sur la
justice. Polybe convient lui-même de tous les reproches qu'on peut leur
faire (III, c. 26, §6).--L.]
[Marge: Polyb. l. 1, pag. 15-19.] Hiéron s'étant accommodé avec les
Romains, et ayant fait alliance avec eux, les Carthaginois tournèrent
tous leurs soins sur la Sicile, et y envoyèrent de nombreuses armées.
Ils choisirent pour place d'armes Agrigente. [Marge: AN. M. 3743. ROM.
487.] Les Romains les y attaquèrent, et, après un siége de sept mois et
le gain d'une bataille, ils se rendirent maîtres de la ville.
[Marge: Pag. 20.] Quelque avantageuses que fussent cette victoire et la
conquête d'une place si importante, ils sentirent bien que, tant que les
Carthaginois demeureraient maîtres de la mer, les villes maritimes de
l'île se déclareraient toujours pour eux, et que jamais ils ne
pourraient venir à bout de les en chasser. D'ailleurs, ils souffraient
avec peine que l'Afrique demeurât paisible et tranquille pendant que
l'Italie était infestée par les fréquentes incursions de l'ennemi. Ils
songèrent donc pour la première fois à bâtir une flotte et à disputer
l'empire de la mer aux Carthaginois. L'entreprise était hardie, et
pouvait sembler téméraire; mais elle montre quel était le courage et la
grandeur d'ame des Romains. Ils n'avaient pas alors une seule felouque
en propre; et, pour passer d'Italie en Sicile, ils avaient été obligés
d'emprunter des vaisseaux de leurs voisins. Ils n'avaient aucun usage de
la marine; ils n'avaient point d'ouvriers qui sussent construire des
bâtiments; ils ne connaissaient pas même la forme des quinquérèmes,
c'est-à-dire des galères à cinq rangs de rames, qui faisaient alors la
force principale des flottes. Mais heureusement, l'année précédente, ils
en avaient pris une, qui leur servit de modèle. Ils se mirent donc, avec
une ardeur et une industrie incroyables, à en bâtir de pareilles; et,
pendant qu'ils étaient occupés à ce travail, d'un autre côté on amassait
des rameurs, on les formait à une manoeuvre qui jusque-là leur avait été
absolument inconnue; et, assis sur des bancs au bord de la mer, dans le
même ordre qu'on l'est dans les vaisseaux, on les accoutumait, comme
s'ils eussent été actuellement à la chiourme, et qu'ils eussent eu en
main des rames, à s'élancer en arrière en retirant leurs bras, puis à
les repousser en avant pour recommencer le même mouvement, et cela tous
ensemble, de concert, et dans le même instant, dès qu'on leur en donnait
le signal. On construisit, dans l'espace de deux mois, cent galères à
cinq rangs de rames, et vingt à trois rangs. Après qu'on eut exercé
pendant quelque temps les rameurs dans les vaisseaux mêmes, la flotte se
mit en mer, et alla chercher l'ennemi. Elle était commandée par le
consul Duilius.
[Marge: Polyb. l. 1, pag. 22. AN. M. 3745 ROM. 489.] Quand on fut à la
vue des Carthaginois, près des côtes de Myle, on se prépara au combat.
Comme les galères des Romains, construites grossièrement et à la hâte,
n'étaient pas fort agiles, ni faciles à manier, ils suppléèrent à cet
inconvénient par une machine[242] qui fut inventée sur-le-champ, et que
depuis on a appelée _corbeau_, par le moyen de laquelle ils accrochaient
les vaisseaux des ennemis, passaient dedans malgré eux, et en venaient
aussitôt aux mains. On donna le signal du combat. La flotte des
Carthaginois était composée de cent trente vaisseaux, et commandée par
Annibal[243]. Il montait une galère à sept rangs de rames, qui avait
appartenu à Pyrrhus. Les Carthaginois, pleins de mépris pour des ennemis
à qui la marine était absolument inconnue, et qui n'oseraient pas sans
doute les attendre, s'avancent fièrement, moins pour combattre que pour
recueillir les dépouilles dont ils se croyaient déjà maîtres. Ils furent
pourtant un peu étonnés de ces machines qu'ils voyaient élevées sur la
proue de chaque vaisseau, et qui étaient nouvelles pour eux; mais ils le
furent bien plus quand ces mêmes machines, abaissées tout d'un coup, et
lancées avec force contre leurs vaisseaux, les accrochèrent malgré eux,
et, changeant la forme du combat, les obligèrent à en venir aux mains,
comme si on eût été sur terre. Ils ne purent soutenir l'attaque des
Romains. Le carnage fut horrible. Les Carthaginois perdirent
quatre-vingts vaisseaux, parmi lesquels était celui du général, qui se
sauva avec peine dans une chaloupe.
[Note 242: Polybe fait une description fort détaillée de cette
machine. Il y a plusieurs sortes de corbeaux. On peut voir la
dissertation de M. Folard (POLYB. liv. 1, pag. 83, etc.).]
[Note 243: Ce n'est pas le grand Annibal.]