Rien ne rebutait les Carthaginois, et ils faisaient toujours de

nouvelles tentatives sur la Sicile. Magon, leur général, qui était un

des deux suffètes, perdit une grande bataille, où il fut tué[230]. Les

chefs des Carthaginois demandèrent la paix, qui leur fut accordée à ces

conditions, qu'ils sortiraient de toutes les villes de la Sicile, et

qu'ils paieraient tous les frais de cette guerre. Ils parurent les

accepter; mais, ayant représenté qu'ils ne pouvaient livrer les villes

sans l'ordre de leur ville, ils obtinrent une trève assez longue pour

envoyer à Carthage. On y profita de cet intervalle pour lever et exercer

de nouvelles troupes, à qui l'on donna pour chef Magon, fils de celui

qui venait d'être tué. Il était tout jeune, mais il avait beaucoup de

mérite et de réputation. Dès qu'il fut arrivé en Sicile, et que le temps

de la trève fut expiré, il donna une bataille contre Denys, où Leptine,

l'un de ses généraux, fut tué, et où il demeura sur la place, du côté

des Syracusains, plus de quatorze mille hommes. Le fruit de cette

victoire fut une paix honorable, qui laissait les Carthaginois en

possession de tout ce qu'ils avaient dans la Sicile, en y ajoutant même

quelques places, et qui leur assignait mille talents pour les frais de

la guerre, c'est-à-dire trois millions de livres[231].

[Note 230: Son armée était de 80,000 hommes.--L.]

[Note 231: 5,500,000 francs.--L.]

[Marge: Justin. lib. 2, cap. 5.] Ce fut à-peu-près vers ce temps-là qu'à

l'occasion d'un citoyen de Carthage qui avait écrit en grec à Denys pour

lui donner avis du départ de l'armée carthaginoise, il fut défendu, par

arrêt du sénat, aux Carthaginois d'apprendre à écrire ou à parler la

langue grecque, pour les mettre hors d'état d'avoir aucun commerce avec

les ennemis, soit par lettre, soit de vive voix.

[Marge: Diod. l. 15, pag. 344.] Carthage eut bientôt après une nouvelle

secousse à essuyer. La peste se répandit dans la ville, et y fit de

grands ravages. Des terreurs paniques et de violents transports de

frénésie saisissaient tout-à-coup les malades. Ils sortaient brusquement

de leurs maisons les armes à la main, comme si l'ennemi se fût emparé de

la ville, et tuaient ou blessaient tous ceux qu'ils trouvaient à leur

rencontre. Les Africains et ceux de Sardaigne voulurent profiter de

l'occasion pour secouer un joug qu'ils portaient avec peine; mais les

uns et les autres furent domptés, et rentrèrent dans l'obéissance. Une

entreprise que Denys forma en Sicile, dans le même temps et par les

mêmes vues, ne lui réussit pas mieux. Il mourut quelque temps après, et

eut pour successeur son fils, qui porta le même nom.

[Marge: Polyb. l. 3, pag. 178.] Nous avons déjà rapporté un premier

traité conclu entre les Romains et les Carthaginois. Il y en eut un

second, qu'Orose dit avoir été conclu la 402e année de la fondation de

Rome, et par conséquent vers le temps dont nous parlons. Ce second

traité contenait à-peu-près les mêmes conditions que le premier, excepté

que ceux de Tyr et d'Utique y étaient nommément compris, et joints aux

Carthaginois.

[Marge: Diod. l. 16, p. 459-572. Plut. in Timol. AN. M. 3656 CARTH. 498.

ROM. 400. AV. J.C. 348.] Après la mort du premier Denys, il y eut de

grands troubles à Syracuse. Denys le Jeune, qui en avait été chassé, s'y

rétablit à main armée, et y exerça de grandes cruautés. Une partie des

citoyens implora le secours d'Icétès, tyran des Léontins, qui était

originaire de Syracuse. La conjoncture de ces troubles parut

très-favorable aux Carthaginois pour s'emparer de la Sicile, et ils y

envoyèrent une grosse flotte. Dans cette extrémité, ceux d'entre les

Syracusains qui étaient les mieux intentionnés eurent recours aux

Corinthiens, qui les avaient déjà souvent aidés dans leurs périls, et

qui d'ailleurs étaient les peuples de la Grèce les plus déclarés contre

la tyrannie, et les plus vifs défenseurs de la liberté. Les Corinthiens

leur envoyèrent Timoléon. C'était un homme d'un rare mérite, et qui

avait signalé son zèle pour le bien public, en affranchissant sa patrie

du joug de la tyrannie aux dépens de sa propre famille. Il partit avec

dix vaisseaux seulement, et, étant arrivé à Rhége, il éluda par un

heureux stratagème la vigilance des Carthaginois, qui, ayant été avertis

de son départ et de son dessein par Icétès, voulaient l'empêcher de

passer en Sicile.

Timoléon n'avait guère plus de mille soldats avec lui. Avec cette

poignée de gens, il marche hardiment au secours de Syracuse. Sa petite

troupe se grossit à mesure qu'il avance. Les Syracusains se trouvaient

dans un étrange état, et avaient perdu toute espérance. Ils voyaient les

Carthaginois maîtres du port; Icétès, de la ville; Denys, de la

citadelle. Heureusement, dès que Timoléon fut arrivé, Denys, qui était

sans ressource, lui remit entre les mains la citadelle avec toutes les

troupes, les armes et les vivres qui y étaient, et il se sauva par son

moyen à Corinthe. Timoléon avait fait représenter adroitement aux

soldats étrangers, qui, selon le défaut que nous avons remarqué dans le

gouvernement de Carthage, faisaient la principale force de l'armée de

Magon, et qui même pour la plupart étaient de Grèce, qu'il était bien

étrange que des Grecs travaillassent à rendre les barbares maîtres de la

Sicile, d'où ils passeraient bientôt dans la Grèce; car enfin pouvait-on

s'imaginer que les Carthaginois fussent venus de si loin uniquement pour

établir Icétès tyran à Syracuse? Ces discours s'étant répandus dans le

camp, Magon fut saisi de frayeur; et, comme il ne cherchait qu'un

prétexte pour se retirer, supposant que les troupes étaient prêtes à le

trahir et à l'abandonner, il fit sortir sa flotte du port, et cingla

vers Carthage. Icétès, après son départ, ne put pas tenir long-temps

contre les Corinthiens: ainsi, ils demeurèrent seuls maîtres de toute la

ville.

Dès que Magon fut arrivé à Carthage, on lui fit son procès. Il prévint

le supplice par une mort volontaire. Son corps fut attaché à une

potence, et exposé en spectacle au peuple. [Marge: Plut. in Timoleone,

p. 248-250.] On leva de nouvelles troupes, et l'on fit partir pour la

Sicile une flotte plus nombreuse encore que la précédente. Elle était

composée de deux cents vaisseaux, sans compter mille barques de

transport; et l'armée, montait à plus de soixante et dix mille hommes.

Ils abordèrent à Lilybée, sous la conduite d'Amilcar et d'Annibal, et

résolurent d'aller d'abord attaquer les Corinthiens. Timoléon ne les

attendit pas, et marcha à leur rencontre. Mais la consternation était si

grande à Syracuse, que, de toutes les troupes qui y étaient, il n'y eut

que trois mille Syracusains qui le suivirent, et quatre mille étrangers;

encore de ces derniers il y en eut mille qui, par crainte,

l'abandonnèrent dans le chemin. Il ne perdit point courage, et, ayant

exhorté le reste de ses troupes à combattre vaillamment pour le salut et

la liberté de leurs alliés, il les mena contre l'ennemi, dont il savait

que le rendez-vous était près d'une petite rivière appelée Crimise. Il

paraissait de la folie à aller attaquer une armée si nombreuse avec

quatre ou cinq mille hommes d'infanterie seulement, et mille chevaux;

mais Timoléon, qui savait que la bravoure conduite par la prudence

l'emporte sur le nombre, comptait sur le courage de ses soldats, qui

paraissaient déterminés à périr plutôt que de céder, et qui demandaient

avec ardeur qu'on les menât contre l'ennemi. L'événement justifia ses

vues et son espérance. La bataille se donna: les Carthaginois furent mis

en déroute. Il y eut de leur côté plus de dix mille hommes de tués,

parmi lesquels il se trouva trois mille citoyens de Carthage, ce qui

causa dans cette ville un grand deuil et une grande consternation. Leur

camp fut pris, et l'on y trouva des richesses immenses: on fit aussi un

grand nombre de prisonniers.

[Marge: Plut. pag. 248-250.] Timoléon, avec les nouvelles de sa

victoire, envoya à Corinthe les plus belles armes qui se trouvèrent

parmi le butin; car il voulait que sa ville fût louée et admirée de tous

les hommes, lorsqu'ils verraient que c'était la seule de toutes les

villes de Grèce où les plus beaux temples étaient ornés, non de

dépouilles grecques, ni d'offrandes teintes encore du sang de la nation,

et dont la vue ne pouvait que renouveler un souvenir funeste, mais de

dépouilles barbares, qui, par de belles inscriptions, faisaient

connaître en même temps et le courage et la reconnaissance religieuse de

ceux qui les avaient remportées: car elles disaient _que les

Corinthiens, et Timoléon leur général, après avoir affranchi du joug des

Carthaginois les Grecs établis dans la Sicile, avaient appendu ces armes

dans les temples pour en rendre aux dieux des actions de graces

immortelles_.

Après cela, Timoléon, laissant dans le pays ennemi les troupes

étrangères pour achever de piller et de ravager toutes les terres des

Carthaginois, s'en retourna à Syracuse. En arrivant, il bannit de la

Sicile les mille soldats qui l'avaient abandonné en chemin, et il les

fit sortir de Syracuse avant le coucher du soleil, sans en tirer d'autre

vengeance.

Cette victoire des Corinthiens fut suivie de la prise de plusieurs

villes, ce qui obligea les Carthaginois à demander la paix.

Autant que les apparences du succès les rendaient prompts à faire de

grands efforts et à mettre sur pied de puissantes armées de terre et de

mer, et que la prospérité leur faisait user de la victoire avec

insolence et avec cruauté, autant une adversité imprévue les jetait dans

le découragement, leur faisait perdre tout d'un coup de vue toutes leurs

ressources, et leur inspirait la bassesse d'aller demander quartier à

des ennemis peu considérables, et d'en accepter sans honte les

conditions les plus dures et les plus humiliantes. Celles qu'on leur

imposa ici, en leur accordant la paix, furent: qu'ils ne tiendraient que

les terres qui étaient au-delà du fleuve Halycus[232]; qu'ils

laisseraient la liberté à tous ceux du pays d'aller s'établir à Syracuse

avec leurs familles et leurs biens; et qu'il ne conserveraient avec les

tyrans ni alliance ni intelligence.

[Note 232: Cette rivière n'est pas loin d'Agrigente; elle est nommée

_Lycus_ dans Diodore [XVI, § 82] et dans Plutarque [in _Timol._, p. 252

D.]; mais on croit que c'est une faute.

= Cela est certain. Diodore donne ailleurs le vrai nom de cette rivière

(XV, § 17, XXIII, eclog. 9; XXIV, § 1).--L.]

[Marge: Justin. lib. 21, c. 4.] Il paraît que c'est à peu près dans le

temps dont nous venons de parler qu'arriva à Carthage ce qu'on lit dans

Justin. Hannon, l'un de ses citoyens les plus puissants, forma le

dessein de se rendre maître de la république, en faisant périr tout le

sénat. Il choisit pour cette cruelle exécution le jour même des noces de

sa fille, où il devait donner chez lui un repas aux sénateurs, et les

faire tous empoisonner. La chose fut découverte. On n'osa pas punir un

crime si horrible, tant était grand le crédit du coupable; on se

contenta de le prévenir et de le détourner par un décret qui défendait

en général la trop grande magnificence des noces, et mettait certaines

bornes aux dépenses qu'on y pourrait faire. Voyant que la ruse lui avait

mal réussi, il songea à employer la force ouverte en armant tous les

esclaves. Il fut encore decouvert; et, pour éviter la punition, il se

retira avec vingt mille esclaves armés dans un château extrêmement

fortifié, et de là il tâcha d'engager dans sa révolte les Africains et

le roi des Maures, mais en vain. Il fut pris et conduit à Carthage.

Après qu'on l'eut battu de verges, on lui arracha les yeux, on lui brisa

les bras et les cuisses, on le fit mourir à la vue du peuple, et l'on

attacha à la potence son corps tout déchiré de coups. Ses enfants et

tous ses parents, quoiqu'ils n'eussent pris aucune part à sa

conspiration, en eurent à son supplice. On les condamna tous à la mort,

afin de ne laisser personne dans sa famille en état ou d'imiter son

crime, ou de venger sa mort. Tel était le génie de Carthage: toujours

sévère et excessive dans ses punitions, elle les portait aux dernières

rigueurs, et les étendait jusque sur les innocents, sans consulter ni

l'équité, ni la modération, ni la reconnaissance.

[Marge: Diod. l. 19, p. 651-656, 710-712-737 743-760. Justin. l. 2, cap.

116. AN. M. 3685 CARTH. 527. ROM. 429. AV. J.C. 319.] J'ai maintenant à

parler des guerres que soutinrent les Carthaginois, tant dans la Sicile

que dans l'Afrique même, contre Agathocle qui, pendant plusieurs années,

leur donna beaucoup d'exercice.

Cet Agathocle était Sicilien, d'une naissance obscure et d'une condition

très-basse. Soutenu d'abord par les forces des Carthaginois, il avait

envahi la souveraine autorité dans Syracuse, et en était devenu le

tyran. Dans les commencements ils réprimèrent ses entreprises, et

Amilcar leur chef le fit consentir à un traité qui mettait la paix dans

la Sicile. Mais il n'en garda pas long-temps les conditions et il se

déclara bientôt contre les Carthaginois mêmes, qui, sous la conduite

d'Amilcar, remportèrent sur lui une victoire[233] considérable, après

laquelle il fut obligé de se renfermer dans Syracuse. Les Carthaginois

l'y poursuivirent, et formèrent le siège de cette importante place, dont

la prise devait les rendre maîtres de toute la Sicile.

[Note 233: C'était proche du fleuve et de la ville d'Hymère.]

Agathocle, qui leur était beaucoup inférieur en force, et qui d'ailleurs

se voyait abandonné par tous les alliés à cause de sa cruauté inouïe,

conçut un dessein si hardi et si impraticable selon toutes les

apparences, que, même après l'exécution et le succès, il paraît encore

presque incroyable: c'était de porter la guerre en Afrique, et d'aller

assiéger Carthage, lui qui ne pouvait ni se défendre en Sicile, ni

soutenir le siége de Syracuse. Le profond secret qu'il garda n'est pas

moins étonnant que l'entreprise même. Il ne s'ouvrit à personne sur son

dessein, et se contenta de déclarer au peuple qu'il avait imaginé un

moyen sûr de le tirer du péril où il était; qu'il ne s'agissait que de

supporter avec patience, pendant un court intervalle, les incommodités

du siége; qu'au reste il laissait à ceux qui ne pourraient se résoudre à

prendre ce parti la liberté de sortir de la ville. Il n'en sortit que

seize cents personnes. Il y laissa son frère Antandre, avec assez de

troupes et de vivres pour faire une bonne défense. Il accorda la liberté

à tous les esclaves qui étaient en âge de porter les armes, et, après

leur avoir fait prêter serment, il les joignit à ses troupes. Il

n'emporta que cinquante talents[234] pour les besoins présents, bien

assuré de trouver dans le pays ennemi tout ce qui lui serait nécessaire.

Il partit donc avec deux de ses fils, Archagathe et Héraclide, sans

qu'aucun sût où la flotte devait faire voile. Ils croyaient tous qu'on

les mènerait dans l'Italie ou dans la Sardaigne pour y faire du butin,

ou vers les côtes de la Sicile qui appartenaient à l'ennemi, pour en

faire le dégât. Les Carthaginois, surpris d'un départ si inopiné, se

mirent en état de l'empêcher; mais Agathocle se déroba à leur poursuite,

et prit le large.

[Note 234: Cinquante mille écus. = 257,000 francs.--L.]

Il ne découvrit son dessein que lorsqu'on fut abordé en Afrique. Là,

ayant assemblé ses troupes, il leur exposa ses raisons en peu de mots.

Il leur représenta que l'unique moyen de délivrer leur patrie était de

porter la guerre dans le pays ennemi; qu'il les menait, eux qui étaient

aguerris et intrépides, contre des citoyens amollis et énervés par les

délices d'une vie oisive et voluptueuse; que les habitants du pays,

accablés du joug d'une servitude également dure et honteuse, au premier

bruit de leur arrivée, viendraient en foule se joindre à eux; que la

hardiesse seule de leur projet déconcerterait les Carthaginois, qui ne

s'attendaient à rien moins qu'à voir l'ennemi à leurs portes; qu'enfin

jamais entreprise ne procurerait plus d'avantages et ne ferait plus

d'honneur que celle-ci, puisque toutes les richesses de Carthage

seraient la récompense des vainqueurs, et que tous les siècles

parleraient avec éloge et avec admiration de leur courage. Tous les

soldats, se croyant déjà maîtres de Carthage, applaudirent à son

discours. Une seule chose les inquiétait, c'était l'éclipse de soleil

qui était arrivée précisément à leur départ. Les peuples alors, même les

plus policés, connaissaient peu la cause de ces phénomènes

extraordinaires de la nature, et étaient accoutumés par leurs devins à

en tirer, des conjectures superstitieuses et arbitraires, qui servaient

souvent à régler les plus grandes entreprises. Agathocle rassura ses

soldats en leur faisant entendre que ces sortes de defaillances des

astres marquaient toujours un changement dans l'état présent; qu'ainsi

le bonheur des Carthaginois allait prendre fin, et qu'il passerait de

leur côté.

Voyant les soldats bien disposés, il exécuta presque dans le même temps

une seconde entreprise encore plus hardie et plus hasardeuse que n'avait

été la première, par laquelle il les avait transportés en Afrique; ce

fut de brûler entièrement la flotte qui les y avait amenes. Plusieurs

raisons le déterminèrent à prendre un parti si extrême. Il n'avait aucun

bon port en Afrique où il pût mettre ses vaisseaux en sûreté. Les

Carthaginois, étant maîtres de la mer, n'auraient pas manque de venir

bientôt s'emparer sans résistance de sa flotte: s'il avait laissé tout

ce qu'il fallait de troupes pour la defendre, il aurait trop affaibli

son armée, d'ailleurs assez mediocre, et il se serait mis hors d'état de

tirer aucun avantage de cette diversion inopinée, qui dépendait

uniquement d'un succès prompt et éclatant; enfin, il voulait mettre ses

soldats dans la nécessité de vaincre, en ne leur laissant d'autre

ressource que la victoire. Il fallait bien du courage pour prendre une

telle résolution. Il y avait préparé les officiers, qui lui étaient tous

dévoués, et suivaient en tout ses impressions. On le vit donc paraître

tout d'un coup dans l'assemblée avec une couronne sur la tête et un

habit éclatant, dans l'équipage d'un homme qui se prépare à une

cérémonie de religion. Alors prenant la parole: «Lorsque nous partîmes

de Syracuse, dit-il, et que l'ennemi nous poursuivait vivement, dans

cette funeste extrémité, j'eus recours à Proserpine et à Cérès,

divinités protectrices de la Sicile, et je leur promis, si elles nous

délivraient d'un danger si pressant, de brûler en leur honneur tous nos

vaisseaux dès que nous serions arrivés ici. Aidez-moi, soldats, à

m'acquitter de mon voeu: les déesses sauront bien nous dédommager de ce

sacrifice.» En même temps, le flambeau à la main, il s'avance à grands

pas vers le vaisseau qu'il montait, et y met lui-même le feu. Tous les

officiers en font autant chacun de leur côté, et sont suivis du soldat.

Les trompettes sonnaient de toutes parts, et toute l'armée retentissait

de cris de joie et d'applaudissements. En un moment la flotte fut

brûlée. On n'avait pas laissé aux soldats le temps de réfléchir sur la

proposition qu'on leur faisait; une ardeur aveugle et impétueuse les

avait tous entraînés. Mais, lorsqu'ils furent un peu revenus à

eux-mêmes, et que, mesurant dans leur esprit cette vaste étendue de mer

qui les séparait de leur patrie, ils se virent dans un pays ennemi, sans

ressource et sans aucun moyen d'en sortir, une noire tristesse et un

morne silence succédèrent à ces marques de joie et à ces acclamations

qui avaient été générales dans toute l'armée.

Agathocle ne laissa pas non plus ici le temps aux réflexions. Il

conduisit sur-le-champ son armée vers une place qu'on appelait _la

Grande-Ville_[235], qui était du domaine de Carthage. Le pays qui y

conduisait était le lieu du monde le plus délicieux et le plus agréable

à la vue. On voyait de tous côtés de grandes prairies entrecoupées de

ruisseaux agréables, et couvertes de toutes sortes de troupeaux; des

maisons de campagne bâties avec une magnificence extraordinaire; de

belles avenues plantées d'oliviers et d'autres arbres fruitiers de toute

espèce; des jardins d'une vaste étendue, et entretenus avec un soin et

une propreté qui faisait plaisir à l'oeil. Cette vue ranima les soldats:

ils arrivèrent pleins de courage à la Grande-Ville, qu'ils emportèrent

d'emblée, et s'y enrichirent du butin qui leur fut abandonné. Tunis ne

fit pas plus de résistance: cette place n'était pas fort éloignée de

Carthage.

[Note 235: _Mégalopolis_: Rollin aurait dû conserver ce nom, comme

ceux de _Néapolis_, _Tripolis_, etc.--L.]

L'alarme y fut grande quand on apprit que l'ennemi était dans le pays,

et avançait à grandes journées vers la ville. L'arrivée d'Agathocle fit

conclure que les armées des Carthaginois avaient été défaites devant

Syracuse, et leur flotte entièrement dissipée. Le peuple court en

desordre dans la place publique: le sénat s'assemble à la hâte et

tumultuairement. On délibère sur les moyens de sauver la ville. Il n'y

avait point de troupes sur pied qu'on pût opposer à l'ennemi, et le

danger présent ne permettait pas d'attendre celles qu'on pourrait lever

à la campagne et chez les alliés. Il fut donc résolu, après bien des

avis, d'armer les citoyens. Le nombre de troupes monta à quarante mille

hommes d'infanterie, mille chevaux et deux mille chariots armés en

guerre. On en donna le commandement à Hannon et à Bomilcar, quoique, par

des intérêts de famille, ils fussent divisés entre eux. Ils marchèrent

aussitôt à l'ennemi, et, l'ayant atteint, rangèrent leur armée en

bataille. Les troupes d'Agathocle ne montaient qu'à treize ou quatorze

mille hommes. On donna le signal, le combat fut très-rude. Hannon, avec

sa cohorte sacrée (c'était l'élite des troupes carthaginoises), soutint

long-temps les Grecs, et les enfonça même quelquefois; mais enfui,

accablé d'une grêle de pierres, et percé de coups, il tomba mort.

Bomilcar aurait pu rétablir le combat; mais il avait des raisons

secrètes et personnelles de ne pas procurer la victoire à sa patrie.

Ainsi il jugea à propos de se retirer avec ses troupes, et il fut suivi

du reste de l'armée, qui se vit obligée malgré elle de céder à l'ennemi.

Agathocle, après l'avoir poursuivie pendant quelque temps, revint sur

ses pas, et pilla le camp des Carthaginois. On y trouva vingt mille

paires de menottes, dont ils s'étaient fournis, comptant sûrement qu'ils

feraient beaucoup de prisonniers. Le fruit de la victoire fut la prise

d'un grand nombre de places, et la révolte de plusieurs habitants du

pays qui se joignirent au vainqueur.

[Marge: Liv. lib. 28, n. 43.] Cette descente d'Agathocle en Afrique fit

naître sans doute dans l'esprit de Scipion l'idée de tenter contre la

même république, et en partant du même lieu, une semblable entreprise.

Aussi, en répondant à Fabius, qui taxait de témérité le dessein qu'il

avait de porter la guerre de Sicile en Afrique, il ne manqua pas de

citer l'exemple d'Agathocle, pour montrer que souvent l'unique moyen de

se débarrasser d'un ennemi trop pressant, c'est de passer dans son pays,

et qu'on se sent un tout autre courage en attaquant qu'en se defendant.

[Marge: Diod. l. 17, p.519 Quint. Curt. lib. 4, cap. 3.] Pendant que les

Carthaginois étaient ainsi pressés par leurs ennemis, ils reçurent une

ambassade de Tyr. Elle venait implorer leur secours contre

Alexandre-le-Grand, qui était tout près d'emporter cette ville, qu'il

assiégeait depuis long-temps[236]. L'extrémité où étaient réduits leurs

compatriotes (car ils les appelaient ainsi) les toucha aussi vivement

que leur propre danger. Étant hors d'état de les secourir, ils se

crurent au moins obligés de les consoler, et députèrent vers eux trente

de leurs principaux citoyens, pour leur témoigner la douleur où ils

étaient de ne pouvoir leur envoyer de troupes dans un besoin si

pressant. Les Tyriens, déchus de l'unique espérance qui leur restait, ne

perdirent pourtant point courage. Ils remirent entre les mains de ces

députés leurs femmes, leurs enfants et tous les vieillards de la ville;

et, délivrés d'inquiétude pour ce qu'ils avaient de plus cher au monde,

ils ne songèrent plus qu'à se défendre avec courage, préparés à tout

événement. Carthage reçut cette troupe désolée avec toutes les marques

possibles d'amitié, et rendit à des hôtes si chers et si dignes de

compassion tous les services qu'ils auraient pu attendre des pères les

plus affectionnés et des mères les plus tendres.

[Note 236: Le fait peut être vrai; mais le synchronisme est faux. La

prise de Tyr par Alexandre est de l'an 330 avant J.C. et le siège de

Carthage par Agathocle est de l'an 308. Alexandre était mort depuis 16

ans. Quinte-Curce a fait un anachronisme d'environ 22 ans.--L.]

Quinte-Curce place l'ambassade de Tyr vers les Carthaginois pendant que

les Syracusains ravageaient l'Afrique, et lorsqu'ils s'étaient avancés

jusqu'aux portes de Carthage; mais l'expédition d'Agathocle contre

l'Afrique ne peut pas se concilier avec le siége de Tyr, qui lui est

antérieur de plus de vingt ans.

Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1 · 第 21 / 37 段