Gélon était fort habile dans le métier de la guerre, sur-tout pour les

ruses. On lui amena un courrier chargé d'une lettre des habitants de

Sélinonte, ville de Sicile, pour Amilcar, par laquelle ils lui donnaient

avis que la troupe de cavaliers qu'il leur avait demandée arriverait un

certain jour. Gélon en choisit dans ses troupes un pareil nombre, qu'il

fit partir vers le temps dont on était convenu. Ayant été reçus dans le

camp des ennemis comme venant de Sélinonte, ils se jetèrent sur Amilcar,

qu'ils tuèrent, et mirent le feu aux vaisseaux. Dans le moment même de

leur arrivée, Gélon attaqua avec toutes ses troupes les Carthaginois,

qui se défendirent d'abord fort vaillamment; mais, quand ils apprirent

la mort de leur général, et qu'ils virent leur flotte en feu, le courage

et les forces leur manquant, ils prirent la fuite. Le carnage fut

horrible, et il y en eut plus de cent cinquante mille de tués. Les

autres, s'étant retirés dans un endroit où ils manquaient de tout, ne

purent pas s'y défendre long-temps, et se rendirent à discrétion. Ce

combat se donna le jour même de la célèbre action des Thermopyles, où

trois cents Spartiates disputèrent, au prix de leur sang, à Xerxès le

passage dans la Grèce[219]. [Marge: Lib. 7, cap. 167.] Hérodote raconte

autrement la mort d'Amilcar. Il dit que le bruit commun parmi les

Carthaginois était que ce général, voyant la défaite entière de ses

troupes, pour ne point survivre à sa honte, se précipita lui-même dans

le bûcher où il avait immolé plusieurs victimes humaines.

Quand on apprit à Carthage la triste nouvelle de la défaite entière de

l'armée, la surprise, la douleur, le désespoir, y causèrent un trouble

et une alarme qui ne peuvent s'exprimer. Ils croyaient déjà voir

l'ennemi à leurs portes. C'était le caractère des Carthaginois, de

perdre d'abord courage dans les grands revers. Ils députèrent aussitôt

vers Gélon pour lui demander la paix, à quelque condition que ce fût: il

les écouta avec bonté. La victoire si complète qu'il venait de

remporter, loin de le rendre fier et intraitable, n'avait fait

qu'augmenter sa modestie et sa douceur, même à l'égard des ennemis. Il

leur accorda la paix, exigeant seulement d'eux qu'ils payassent pour

frais de la guerre deux mille talents; ce qui revient à six millions de

notre monnaie[220]. Il demanda aussi qu'ils bâtissent deux temples où

l'on exposât en public et où l'on gardât comme en dépôt les conditions

du traité. Les Carthaginois crurent que ce n'était point acheter trop

cher une paix qui leur était si nécessaire, et qu'ils n'avaient presque

pas osé espérer. Giscon, fils d'Amilcar, selon la coutume injuste qu'ils

avaient d'imputer aux généraux les mauvais succès de la guerre, et de

leur en faire porter la peine, fut puni du malheur de son père, et

envoyé en exil. Il passa le reste de sa vie à Sélinonte, ville de

Sicile.

[Note 219: Hérodote (II, § 166) et Aristote (_Poetic._ § 23) disent

au contraire que ce fut le jour même de la bataille de Salamine. Leur

témoignage mérite sans doute la préférence.--L.]

[Note 220: 11,000,000 francs.--L.]

Gélon, de retour à Syracuse, convoqua le peuple, et invita tous les

citoyens à venir à l'assemblée avec leurs armes. Pour lui, il entra sans

armes et sans gardes, et rendit compte de toute la conduite de sa vie.

Son discours ne fut interrompu que par des témoignages publics de

reconnaissance et d'admiration. Loin d'être traité comme un tyran qui

eût opprimé la liberté de sa patrie, il en fut regardé comme le

bienfaiteur et le libérateur. Tous, d'un consentement unanime, le

proclamèrent roi; et cette dignité, après lui, fut conférée à deux de

ses frères.

[Marge: Diod. l. 13, p. 169-171, et 179-186. AN. M. 3592 CARTH. 434.

ROM. 336. AV. J.C. 412.] Après la célèbre défaite des Athéniens devant

Syracuse, où Nicias périt avec toute sa flotte, les Ségestains, qui

s'étaient déclarés pour eux contre les Syracusains, craignant le

ressentiment de leurs ennemis, et se voyant déjà attaqués par ceux de

Sélinonte, implorèrent le secours des Carthaginois, et se mirent, eux et

leur ville, sous leur protection. On délibéra quelque temps à Carthage

sur le parti qu'il fallait prendre, l'affaire souffrant de grandes

difficultés. D'un côté les Carthaginois désiraient fort se rendre

maîtres d'une ville qui était tout-à-fait à leur bienséance; de l'autre

ils craignaient la puissance et les forces des Syracusains, qui venaient

d'exterminer l'armée nombreuse des Athéniens, et qu'une si grande

victoire rendait plus formidables que jamais. La passion de s'agrandir

l'emporta, et l'on promit du secours aux Ségestains.

On confia le soin de cette guerre à Annibal, lequel avait pour-lors la

première dignité de l'état, c'est-à-dire celle de suffète. Il était

petit-fils d'Amilcar, qui avait été défait par Gélon, et tué devant

Hymère, et fils de Giscon, qui avait été condamné à l'exil. Il partit,

animé d'un vif désir de venger sa famille et sa patrie, et d'effacer la

honte de la dernière défaite. Son armée et sa flotte étaient

très-nombreuses[221]. Il aborda à un lieu appelé le _Puits de

Lilybée_[222], qui a donné son nom à la ville bâtie depuis dans le même

endroit. Sa première entreprise fut le siège de Sélinonte. L'attaque fut

très-vive, et la défense ne le fut pas moins, les femmes même montrant

un courage beaucoup au-dessus de leur sexe. Après une longue résistance,

la ville fut prise d'assaut et abandonnée au pillage. Le vainqueur

exerça les dernières cruautés, sans avoir égard ni au sexe ni à l'âge.

Il permit aux habitants qui s'étaient sauvés par la fuite de demeurer

dans la ville, après l'avoir démantelée, et de cultiver les terres, à

condition de payer un tribut aux Carthaginois. Cette ville subsistait

depuis 242 ans.

[Note 221: Suivant Éphore, il avait 200,000 hommes de pied, 4000

cavaliers (ap. Diod. XIII, § 54): selon Timée, seulement 100,000 en tout

(ap. eumd. l. 1.); et ce dernier s'accorde avec Xénophon (_Hellen._ I,

c. 1, § 27).--L.]

[Note 222: Il aborda au cap Lilybée, et campa près du puits de ce

nom.--L.]

Hymère, qu'il assiégea ensuite, et qu'il prit aussi d'assaut, après

avoir été traitée avec encore plus de cruauté, fut entièrement rasée 240

ans après sa fondation. Il fit souffrir toutes sortes d'ignominie et de

supplices à trois mille prisonniers, et les fit égorger tous dans

l'endroit même où son grand-père avait été tué par les cavaliers de

Gélon, pour apaiser et satisfaire ses mânes par le sang de ces

malheureuses victimes.

Après ces expéditions, Annibal retourna à Carthage. Toute la ville

sortit au-devant de lui, et le reçut au milieu des cris de joie et des

applaudissements.

[Marge: Diod. l. 13, p. 201-203, 206-211, 226-231.] Ces heureux succès

renouvelèrent le désir et le dessein qu'avaient toujours eus les

Carthaginois de se rendre maîtres de la Sicile entière. Trois ans après,

ils nommèrent encore pour général Annibal; et, comme il s'excusait sur

son grand âge, et refusait de se charger de cette guerre, on lui donna

pour lieutenant Imilcon, fils d'Hannon, qui était de la même famille.

Les préparatifs de la guerre furent proportionnés au grand dessein que

les Carthaginois avaient conçu. La flotte et l'armée se trouvèrent

bientôt prêtes, et l'on partit pour la Sicile. Le nombre des troupes

montait, selon Timée, à plus de six-vingt mille hommes, et, selon

Éphore, à trois cent mille[223]. Les ennemis, de leur côté, s'étaient

mis en état de les bien recevoir; et les Syracusains avaient envoyé chez

tous leurs alliés pour y lever des troupes, et dans toutes les villes de

la Sicile pour les exhorter à défendre courageusement leur liberté.

[Note 223: Timée, presque toujours en opposition avec Éphore, mérite

beaucoup plus de confiance. L'antiquité reprochait à ce dernier peu de

véracité: et ce reproche paraît assez confirmé par les passages que

Diodore cite de lui.--L.]

Agrigente s'attendait à essuyer les premières attaques. C'était une

ville puissamment riche, et environnée de bonnes fortifications. Elle

était située, aussi-bien que Sélinonte, sur la côte de Sicile qui

regarde l'Afrique. En effet, Annibal commença la campagne par le siége

de cette ville. Ne la jugeant prenable que par un endroit, il tourna

tous ses efforts de ce côté-là, fit faire des levées et des terrasses

qui allaient jusqu'à la hauteur des murs, et employa à ces ouvrages les

décombres et les démolitions des tombeaux qui étaient autour de la

ville, et qu'il avait fait abattre pour cet effet. La peste se mit

bientôt après dans l'armée, et fit périr un grand nombre de soldats, et

le général même. Les Carthaginois crurent que c'était une punition des

dieux, qui vengeaient ainsi l'injure faite aux morts, dont plusieurs

même s'imaginèrent avoir vu les spectres pendant la nuit. On cessa donc

de toucher aux tombeaux, on ordonna des prières selon le rit observé à

Carthage, on immola un enfant à Saturne par une superstition inhumaine,

et l'on jeta plusieurs victimes dans la mer en l'honneur de Neptune.

Les assiégés, qui d'abord avaient remporté plusieurs avantages, se

trouvèrent tellement pressés par la famine, que, se voyant sans

espérance et sans ressource, ils prirent le parti d'abandonner la ville:

on marqua la nuit suivante pour le départ. On juge aisément quelle fut

la douleur de ces pauvres habitants, obligés d'abandonner leurs maisons,

leurs richesses, leur patrie; mais la vie leur était plus chère que tout

le reste. Jamais spectacle ne fut plus triste. Sans parler des autres,

on voyait une troupe de femmes éplorées traîner après elles leurs

enfants pour les dérober à la cruauté du vainqueur; mais ce qu'il y eut

de plus douloureux fut la nécessité où l'on se trouva de laisser dans la

ville les vieillards et les malades, à qui leur état ne permettait ni de

fuir ni de se défendre. Ces malheureux exilés arrivèrent à Gela, qui

était la ville la plus prochaine, et ils y reçurent tous les

soulagements qu'ils pouvaient attendre dans un état si déplorable.

Cependant Imilcon entra dans la ville, et fit égorger tous ceux qui y

étaient restés. Le butin fut immense, et tel qu'on peut s'imaginer dans

une ville des plus opulentes de la Sicile, qui avait deux cent mille

habitants, et qui n'avait jamais souffert de siége, ni par conséquent de

pillage. On y trouva un nombre infini de tableaux, de vases, de statues

de toutes sortes (car cette ville avait un goût exquis pour ces

raretés), et entre autres le fameux taureau de Phalaris, qui fut envoyé

à Carthage.

Le siége d'Agrigente avait duré huit mois. Imilcon y fit passer le

quartier d'hiver à ses troupes, pour leur donner quelque repos, et au

commencement du printemps il en sortit, après avoir ruiné entièrement la

ville. Il assiégea ensuite Gela, et la prit malgré le secours qu'y mena

Denys le Tyran, qui s'était emparé de l'autorité à Syracuse. Imilcon

termina la guerre par un traité qu'il fit avec Denys, dont les

conditions furent que les Carthaginois, outre leurs anciennes conquêtes

dans la Sicile, demeureraient maîtres du pays des Sicaniens[224], de

Sélinonte, d'Agrigente, d'Hymère, comme aussi de celui de Géla et de

Camarine, dont les habitants pourraient demeurer dans leurs villes

démantelées, en payant tribut aux Carthaginois; que les Léontins, les

Messéniens, et tous les Siciliens vivraient selon leurs lois, et

conserveraient leur liberté et leur indépendance; qu'enfin les

Syracusains demeureraient soumis à Denys. Imilcon, après la conclusion

de ce traité, retourna à Carthage, où la peste fit périr un grand nombre

de citoyens.

[Note 224: Les Sicaniens et les Siciliens anciennement étaient deux

peuples distingués.]

[Marge: Diod. l. 14, p. 268-278. AN. M. 3600 CARTH. 442. ROM. 344. AV.

J.C. 404.] Denys n'avait conclu la paix avec les Carthaginois que pour

se donner le temps d'affermir son autorité naissante, et de travailler

aux préparatifs de la guerre qu'il méditait contre eux. Comme il savait

combien la puissance de ce peuple était formidable, il n'oublia rien

pour se mettre en état de l'attaquer avec succès; et il fut

merveilleusement secondé dans son dessein par le zèle de ses peuples. La

réputation de ce prince, le désir de s'en faire connaître, l'attrait du

gain, et la vue des récompenses qu'il promettait à ceux dont l'industrie

se ferait distinguer, attirèrent de toutes parts en Sicile ce qu'il y

avait pour-lors de plus habiles ouvriers en tout genre. Syracuse entière

était devenue comme un grand atelier, où de tous côtés on était occupé à

faire des épées, des casques, des boucliers, des machines de guerre, et

à préparer tout ce qui est nécessaire pour la construction et pour

l'équipement des vaisseaux. L'invention de ceux à cinq rangs de rames

était toute récente: jusque-là on n'avait vu que des vaisseaux à trois

rangs de rames, _triremes_. Denys animait le travail par sa présence,

par des libéralités et des louanges qu'il savait dispenser à propos, et

sur-tout par des manières populaires et engageantes, moyens encore plus

efficaces que tout le reste pour réveiller l'industrie et l'ardeur des

ouvriers, et il faisait souvent manger avec lui ceux qui excellaient

dans leur genre[225].

[Note 225: «Honos alit artes.»]

Quand tout fut prêt, et qu'il eut levé en différents pays un grand

nombre de troupes, il convoqua l'assemblée des Syracusains, leur exposa

son dessein, et leur représenta que les Carthaginois étaient les ennemis

déclarés des Grecs; qu'ils ne se proposaient rien moins que d'envahir

toute la Sicile; qu'ils voulaient mettre sous le joug toutes les villes

grecques, et que, si l'on n'arrêtait leurs progrès, Syracuse se verrait

bientôt elle-même attaquée; que, s'ils ne faisaient point actuellement

d'entreprise, on devait leur inaction aux ravages que la peste avait

causés parmi eux; que c'était une conjoncture favorable dont il fallait

profiter. Quoique la tyrannie et le tyran fussent très-odieux aux

Syracusains, la haine contre les Carthaginois l'emporta; et tout le

monde, plus touché des motifs d'une politique intéressée que de la

justice, applaudit au discours de Denys. Sans aucun sujet de plaintes,

sans déclaration de guerre, il abandonna au pillage et à la fureur du

peuple les biens et la personne des Carthaginois. Il y en avait un assez

grand nombre à Syracuse, qui, sur la foi des traités, y exerçaient le

commerce. On courut de tous côtés dans leurs maisons; on pilla leurs

effets; on prétendit être suffisamment autorisé pour leur faire souffrir

à eux-mêmes toutes sortes d'ignominies et de supplices, en représailles

des cruautés qu'ils avaient exercées contre les habitants du pays; et ce

pernicieux exemple de perfidie et d'inhumanité fut suivi dans toute

l'étendue de la Sicile. Ce fut là comme le signal sanglant de la guerre

qu'on leur déclarait. Denys, après avoir ainsi commencé par se faire

justice à lui-même, envoya des députés à Carthage, pour demander qu'ils

rendissent la liberté à toutes les villes de la Sicile; qu'autrement ils

y seraient traités comme ennemis. Cette nouvelle y répandit une grande

alarme, sur-tout à cause du pitoyable état où ils se trouvaient.

Denys ouvrit la campagne par le siège de Motya, qui était la place

d'armes des Carthaginois en Sicile, et il poussa vivement ce siége, sans

qu'Imilcon, qui commandait la flotte ennemie, pût la secourir. Il fit

avancer ses machines, battit la place à coups de béliers, approcha des

murs les tours à six étages qui étaient portées sur des roues, et qui

égalaient la hauteur des maisons, et de là il incommodait fort les

assiégés par ses catapultes, machines nouvellement inventées, qui

lançaient en grand nombre et avec grande force des traits et des pierres

contre les ennemis. La ville enfin, après une longue et vigoureuse

résistance, fut prise d'assaut, et tous les habitants passés au fil de

l'épée, excepté ceux qui se réfugièrent dans les temples. On abandonna

le pillage au soldat. Denys, y ayant laissé une bonne garnison et un

gouvernement sûr, retourna à Syracuse.

[Marge: Diod. l. 14, p. 279-295. Justin. l. 19, c. 2 et 3.] L'année

suivante, Imilcon, que les Carthaginois avaient nommé suffète, revint en

Sicile avec une armée beaucoup plus nombreuse qu'auparavant[226]. Il

aborda à Palerme, recouvra Motya par force, et prit plusieurs autres

villes[227]. Animé par ces heureux succès, il marcha vers Syracuse pour

en former le siége, menant ses troupes de pied par terre, pendant que sa

flotte, sous la conduite de Magon, côtoyait les bords.

[Note 226: De 300,000 hommes de pied, de 4000 chevaux, et de 400

chariots, selon Éphore; et seulement de 100,000 hommes, selon Timée.

(Diod. Sic. XIV, § 54).--L.]

[Note 227: Entre autres, Messane qu'il rasa, et Catane.--L.]

L'arrivée d'Imilcon jeta un grand trouble dans la ville. Plus de deux

cents vaisseaux, ornés des dépouilles des ennemis, et s'avançant en bon

ordre, entrèrent comme en triomphe dans le grand port, suivis de cinq

cents barques[228]. On vit en même temps arriver d'un autre côté l'armée

de terre, composée, selon quelques auteurs, de trois cent mille hommes

de pied et de trois mille chevaux. Imilcon fit dresser sa tente dans le

temple même de Jupiter: le reste de l'armée campa à douze stades,

c'est-à-dire à un peu plus d'une demi-lieue de la ville. S'en étant

approché, il présenta la bataille aux habitants, qui se donnèrent bien

de garde de l'accepter. Content d'avoir tiré des Syracusains l'aveu de

leur faiblesse et de sa supériorité, il retourna dans son camp, ne

doutant point que bientôt il ne dût se rendre maître de la ville, et la

regardant déjà comme une proie assurée et qui ne pouvait lui échapper.

Pendant trente jours il fit le dégât des terres voisines, et ruina tout

le pays. Il se rendit maître du faubourg d'Acradine, et pilla les

temples de Cérès et de Proserpine. Pour fortifier son camp, il abattit

tous les tombeaux qui étaient autour de la ville, et entre autres celui

de Gélon et de Démarète sa femme, qui était d'une magnificence

extraordinaire.

[Note 228: Le texte de Diodore est ici corrompu.--L.]

Ces heureux succès ne furent pas d'une longue durée. Tout l'éclat de ce

triomphe anticipé s'évanouit en un moment, et montra à tous les mortels,

dit l'historien, que quiconque s'élève insolemment par l'orgueil, tôt ou

tard abattu par une force supérieure, sera forcé de reconnaître sa

faiblesse. Lorsque Imilcon, maître de presque toutes les villes de

Sicile, s'attendait à mettre le comble à ses victoires par la prise de

Syracuse, la maladie contagieuse se mit dans son armée, et y fit des

ravages incroyables. On était dans le fort de l'été; et la chaleur,

cette année, était très-grande. La contagion commença par les Africains,

qui mouraient à tas, sans qu'on pût les secourir. D'abord on enterrait

les morts; mais le nombre en augmentant tous les jours, et le mal se

communiquant promptement, les cadavres demeurèrent sans sépulture, et

les malades sans secours. Cette peste était accompagnée de symptômes

extraordinaires, de cruelles dyssenteries, de fièvres violentes, de

déchirements d'entrailles, de douleurs aiguës par tout le corps, de

frénésie même et de fureur, en sorte qu'ils se jetaient sur quiconque

venait à leur rencontre, et le mettaient en pièces.

Denys ne laissa pas échapper une occasion si favorable d'attaquer les

ennemis. Plus qu'à demi vaincus par la peste, ils ne firent pas grande

résistance. Les vaisseaux furent, pour la plupart, ou pris par l'ennemi,

ou consumés par le feu. Tous les habitants de Syracuse, vieillards,

femmes, enfants, sortirent en foule de la ville pour être témoins d'un

événement qui leur paraissait tenir du miracle. Ils levaient les mains

au ciel pour remercier les dieux protecteurs de leur ville, et vengeurs

de la sainteté des temples et des tombeaux violés indignement par ces

barbares. La nuit étant survenue, chacun se retira de son côté. Imilcon

profita de ce moment de relâche, et envoya vers Denys pour lui demander

la permission d'emmener avec lui à Carthage le peu qui lui restait de

troupes, en lui offrant trois cents talents[229], qui étaient tout

l'argent qu'il avait de reste. Il ne put obtenir cette permission que

pour les seuls Carthaginois, avec lesquels il se sauva de nuit, laissant

tous les autres soldats à la discrétion de l'ennemi.

[Note 229: Trois cent mille écus. = 1,650,000 francs.--L.]

Voilà l'état dans lequel ce chef des Carthaginois, si fier quelques

moments auparavant, se retira de Syracuse. Plaignant amèrement son sort,

et encore plus celui de la république, il accusait avec insulte et

emportement les dieux, seuls auteurs de son infortune; «car l'ennemi,

disait-il, peut bien se réjouir de nos maux, mais non s'en glorifier.

Vainqueurs des Syracusains, la peste seule a pu nous vaincre.» Sa grande

douleur, et qui le touchait le plus vivement, était d'avoir survécu à

tant de braves guerriers qui étaient morts les armes à la main; «mais,

ajoutait-il, la suite fera connaître si c'est la crainte de la mort, ou

le désir de ramener dans leur patrie les restes malheureux de mes

citoyens, qui m'a fait survivre à la perte de tant de généreux soldats.»

En effet, dès qu'il fut arrivé à Carthage, qu'il trouva dans une

désolation qui ne se peut exprimer, il entra dans sa maison, en ferma

les portes sur lui sans vouloir y admettre personne, pas même ses

enfants; et se donna la mort par un prétendu courage que les païens

admiraient, mais qui n'en avait que le nom, et qui cachait dans le fond

un véritable désespoir.

Un nouveau surcroît de malheurs accabla cette ville infortunée. Les

Africains, de tout temps pleins de haine contre Carthage, mais irrités

alors jusqu'à la fureur de ce qu'on avait laissé leurs compatriotes à

Syracuse, en les livrant à la boucherie, s'assemblent comme des

forcenés, sonnent l'alarme, prennent les armes, et, après s'être saisis

de Tunis, marchent contre Carthage au nombre de plus de deux cent mille

hommes. La ville se crut perdue. On regarda ce nouvel incident comme un

effet et comme une suite de la colère des dieux, qui poursuivait les

coupables jusque dans Carthage même. Comme ses habitants portaient la

superstition à l'excès, sur-tout dans les calamités publiques, on songea

avant tout à apaiser les dieux. Cérès et Proserpine étaient des

divinités inconnues jusque-là dans le pays. Pour réparer l'outrage qui

leur avait été fait par le pillage de leurs temples, on leur érigea de

magnifiques statues, on leur donna pour prêtres les personnes les plus

qualifiées de la ville, on leur offrit des sacrifices et des victimes

selon le rit grec, et l'on n'omit rien de ce qu'ils croyaient pouvoir

leur rendre ces déesses propices. Après ce premier soin, on songea à la

défense de la ville. Heureusement pour les Carthaginois cette armée

nombreuse était sans chef, c'est-à-dire, comme un corps sans ame: nulles

provisions, nulles machines de guerre; point de discipline ni de

subordination: chacun voulait commander ou se conduire à son gré. La

division s'étant donc mise parmi ces troupes, et la famine augmentant

tous les jours de plus en plus, ils se retirèrent chacun dans son pays,

et délivrèrent Carthage d'une grande alarme.

Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1 · 第 20 / 37 段