[Note 204: Quelques-uns disent que Didon usa d'adresse avec les

habitants du pays, et demanda qu'on voulût bien lui vendre, pour

l'établissement qu'elle méditait, autant de terrain qu'en pourrait

renfermer une peau de boeuf. On ne crut pas devoir lui refuser une grâce

si petite en apparence. Elle divisa cette peau en lanières fort

étroites, et entoura par ce moyen un circuit fort étendu, où elle bâtit

une citadelle, qui de là fut appelée _Byrsa_. Mais ce petit conte du

cuir de boeuf divisé en lanières est généralement décrié parmi les

savants, qui font remarquer que le mot hébreu _bosra_, qui signifie

_fortification_, a donné lieu au mot grec _byrsa_, qui est le nom de la

citadelle de Carthage.]

[Note 205: Kartha hadath, _ou_ hadtha.]

[Note 206:

Effodêre loco signum, quod regia Juno

Monstrârat, caput acris equi: sic nam fore bello

Egregiam, et facilem victu per sæcula gentem.

VIRG. _Æn._ lib. I, v. 447.]

Cette princesse, dans la suite, fut recherchée en mariage par Iarbas,

roi de Gétulie, qui menaçait de lui faire la guerre si elle ne

consentait à sa proposition. Didon, qui s'était engagée par serment à ne

passer jamais à de secondes noces, ne pouvant se résoudre à violer la

foi qu'elle avait jurée à Sichée, demanda du temps comme pour délibérer

et pour apaiser les mânes de son premier mari par des sacrifices qu'elle

lui offrirait. Ayant donc fait préparer un bûcher, elle monta dessus,

et, tirant un poignard qu'elle avait caché sous sa robe, elle se donna

la mort.

Virgile a changé beaucoup de choses dans cette histoire, en supposant

qu'Énée, son héros, était contemporain de Didon, quoiqu'il se soit

écoulé près de trois siècles entre l'un et l'autre, Carthage ayant été

bâtie près de trois cents ans après la prise de Troie. On lui pardonne

aisément cette licence[207], excusable dans un poëte, qui n'est point

astreint à l'exactitude scrupuleuse d'un historien; et l'on admire avec

raison le dessein spirituel de Virgile, qui, voulant intéresser à sa

poésie les Romains, pour qui il écrivait, trouve le moyen d'y faire

entrer la haine implacable de Carthage et de Rome, et en va chercher

ingénieusement les semences dans l'origine la plus reculée de ces deux

villes rivales.

Carthage, qui avait eu de très-faibles commencements, comme nous l'avons

dit, s'accrut d'abord peu-à-peu dans le pays même; mais sa domination ne

demeura pas long-temps renfermée dans l'Afrique. Cette ville ambitieuse

porta ses conquêtes au-dehors, envahit la Sardaigne, s'empara d'une

grande partie de la Sicile, soumit presque toute l'Espagne; et, ayant

envoyé de tous côtés de puissantes colonies, elle demeura maîtresse de

la mer pendant plus de six cents ans, et se fit un état qui le pouvait

disputer aux plus grands empires du monde par son opulence, par son

commerce, par ses nombreuses armées, par ses flottes redoutables, et

surtout par le courage et le mérite de ses capitaines. La date et les

circonstances de plusieurs de ces conquêtes sont peu connues[208]. Je

n'en dirai qu'un mot, pour mettre le lecteur au fait, et pour lui donner

quelque idée des pays dont il sera souvent parlé dans la suite.

[Note 207: D'après la diversité des opinions sur l'époque de la

fondation de Carthage, on voit que Virgile a pu se croire le maître de

choisir, entre toutes les dates, celle qui s'accommodait le mieux avec

l'économie de son ouvrage: cette date n'est pas aussi dénuée de

fondement qu'on se l'imagine, puisque d'habiles critiques donnent la

préférence à la date 1255 avant J.-C., qui est à peu-près celle de la

guerre de Troie. (GOSSELLIN, _Géogr. systém._ 2, 1, p. 138.) Ainsi le

_choix_ de Virgile n'est pas une _licence_.--L.]

[Note 208: Il existe une lacune de près de 300 ans, dans l'histoire

de Carthage, après la mort de Didon.--L.]

_Conquêtes des Carthaginois en Afrique._

[Marge: Justin. l. 29. cap. 1.] Les premières guerres de Carthage furent

pour se délivrer du tribut qu'elle s'était engagée à payer tous les ans

aux Africains pour le terrain qui lui avait été cédé. Une telle démarche

ne lui fait guère d'honneur. Ce tribut était le titre primordial de son

établissement. Il semble qu'elle en voulait couvrir l'obscurité en

abolissant ce qui en était la preuve; mais elle n'y réussit pas

pour-lors. Le bon droit était entièrement du côté des Africains: le

succès répondit à la justice de leur cause, et la guerre se termina par

le paiement du tribut.

[Marge: Id. cap. 2.] Elle porta ensuite ses armes contre les Maures et

les Numides, sur qui elle fit plusieurs conquêtes; et, devenue plus

hardie par ces heureux succès, elle secoua entièrement le joug du tribut

qu'elle payait avec peine, et se rendit maîtresse d'une grande partie de

l'Afrique.

[Marge: Sallust. de bell. Jugurt. [c. 78.] Val. Max. lib. 5, cap. 6.] Il

y eut vers ce temps-là une grande dispute entre Carthage et Cyrène au

sujet des limites. Cyrène était une ville fort puissante, située sur le

bord de la mer Méditerranée, vers la grande Syrte, qui avait été bâtie

par Battus, Lacédémonien.

On convint de part et d'autre que deux jeunes gens partiraient en même

temps de chacune des deux villes, et que le lieu où ils se

rencontreraient servirait de limite aux deux états. Les Carthaginois

(c'étaient deux frères nommés Philènes) firent plus de diligence: les

autres, prétendant qu'il y avait de la mauvaise foi, et qu'ils étaient

partis avant l'heure marquée, refusèrent de s'en tenir à l'accord, à

moins que les deux frères, pour écarter tout soupçon de supercherie, ne

consentissent à être ensevelis tout vivants dans l'endroit même où

s'était faite la rencontre. Ils y consentirent. Les Carthaginois y

élevèrent en leur nom deux autels, leur rendirent chez eux les honneurs

divins; et depuis ce temps-là ce lieu a été appelé les _Autels des

Philènes_, _Aræ Philænorum_, et a servi de borne à l'empire des

Carthaginois, qui s'étendait depuis cet endroit jusqu'aux colonnes

d'Hercule.

_Conquêtes des Carthaginois en Sardaigne, etc._

[Marge: Strab. lib. 5, pag. 224. Diod. lib. 5, pag. 296.] L'histoire ne

nous apprend rien de précis, ni du temps où les Carthaginois entrèrent

en Sardaigne, ni de la manière dont ils s'en rendirent les maîtres. Elle

fut pour eux d'un grand secours, et, pendant toutes leurs guerres, elle

leur fournit toujours des vivres en abondance: elle n'est séparée de

l'île de Corse que par un détroit d'environ trois lieues. La partie

méridionale, qui était la plus fertile, avait pour capitale _Caralis_ ou

_Calaris_ (maintenant _Cagliari_). A l'arrivée des Carthaginois, les

naturels du pays se retirèrent sur les montagnes situées vers le nord,

qui sont presque inaccessibles, et d'où on ne put les faire sortir.

Les Carthaginois s'emparèrent aussi des îles Baléares, appelées

maintenant _Majorque_ et _Minorque_. Le Port-Magon (_Portus Magonis_),

qui est dans la dernière, fut ainsi appelé du nom d'un général

carthaginois qui, [Marge: Liv. lib. 28, n. 37.] le premier, en fit usage

et le fortifia. On ne sait point quel était ce Magon. Il y a assez

d'apparence que c'était le frère d'Annibal. Encore aujourd'hui ce port

est un des plus considérables de la mer Méditerranée.

[Marge: Diod. lib. 5, pag. 298; et lib. 19, pag. 742.] Ces îles

fournissaient aux Carthaginois les plus habiles frondeurs de l'univers,

qui leur rendaient de grands services, et dans les batailles et dans les

siéges de villes.

[Marge: Liv. lib. 28, n. 37.] Ils lançaient de grosses pierres du poids

de plus d'une livre, et quelquefois même des balles de plomb[209], avec

une telle force et une telle roideur, qu'ils perçaient les casques, les

boucliers, les cuirasses les plus fortes; et de plus, avec tant

d'adresse, que presque jamais ils ne manquaient l'endroit qu'ils avaient

dessein de frapper. On accoutumait dès l'enfance les habitants des îles

Baléares à manier la fronde; et pour cela les mères plaçaient sur une

branche d'arbre élevée le morceau de pain destiné au déjeuner des

enfants, qui demeuraient à jeun jusqu'à ce qu'ils l'eussent abattu.

C'est ce qui a fait appeler ces îles par les Grecs, [Marge: Strab. lib.

3, pag. 167; [et 14. p. 654.]] _Baleares_ et _Gymnasiæ_, parce que leurs

habitants s'exerçaient de bonne heure à lancer des pierres avec leurs

frondes.

[Note 209: «Liquescit excussa glans fundà, et attritu aeris, velut

igne, distillat.» (SENEC. _nat. Quæst._ lib. 2, c. 57.)

= On trouvera plus bas (liv. IX, ch. 11, § v.) une note détaillée sur

les balles de plomb que lançaient les frondeurs des îles Baléares.--L.]

_Conquêtes des Carthaginois en Espagne._

Avant que de parler de ces conquêtes, je crois devoir donner une légère

idée de l'Espagne.

[Marge: Cluver. lib. 2, cap. 2.] L'Espagne se divise en trois parties:

la Boetique, la Lusitanie, la Tarragonaise.

La BOETIQUE [210], ainsi appelée du fleuve Boetis (le Guadalquivir),

était au midi, et contenait ce qu'on appelle maintenant le royaume de

Grenade, l'Andalousie, une partie de la nouvelle Castille, et

l'Estramadoure. Cadix, appelée par les anciens _Gades_ et _Gadira_, est

une ville située dans une petite île du même nom, sur la côte

occidentale de l'Andalousie, à neuf lieues environ de[Marge: Strab. lib.

3, pag. 171.] Gibraltar. On sait qu'Hercule, ayant poussé jusque-là ses

conquêtes, s'y arrêta, comme étant parvenu au bout du monde. Il y érigea

deux colonnes pour servir de monuments à ses victoires, selon la coutume

de ces temps-là. Le lieu en a toujours conservé le nom, quoique les

colonnes aient été ruinées par l'injure des temps. Les sentiments des

auteurs sont fort partagés sur l'endroit où l'on doit placer ces

colonnes. La Boetique était [Marge: Strab. l. 3, p. 139-142.] la partie

de l'Espagne la plus fertile, la plus riche et la plus peuplée. On y

comptait jusqu'à deux cents villes. C'était là qu'habitaient les peuples

appelés _Turdetani_, ou _Turduli_. Sur le Boetis étaient situées trois

grandes villes: vers la source, _Castulo_; plus bas, _Corduba_

(Cordoue), la patrie de Lucain et des deux Sénèques; enfin _Hispalis_

(Séville).

[Note 210: Il faut lire par-tout BÆTIQUE et BÆTIS; c'est la

véritable orthographe.--L.]

La LUSITANIE est terminée au couchant par l'Océan, au nord par le fleuve

_Durius_ (le Duero), et au midi par le fleuve _Anas_ (la Guadiana).

Entre ces deux fleuves est le Tage. C'est aujourd'hui le Portugal, avec

une partie de la nouvelle Castille.

La TARRAGONAISE renfermait le reste de l'Espagne, c'est-à-dire, les

royaumes de Murcie et de Valence, la Catalogne, l'Aragon, la Navarre, la

Biscaye, les Asturies, la Galice, le royaume de Léon, et la plus grande

partie des deux Castilles. _Tarraco_ (Tarragone), ville

très-considérable, a donné son nom à cette partie de l'Espagne. Assez

près de cette ville est _Barcino_ (Barcelone). Son nom fait conjecturer

qu'elle a été bâtie par Amilcar, surnommé _Barca_, père du grand

Annibal. Les peuples les plus célèbres de la Tarragonaise étaient:

[Marge: Iberus.] _Celtiberi_, placés au-delà de l'Èbre; _Cantabri_,

maintenant la Biscaye; Carpetani, dont la capitale était Tolède;

_Oretani_, etc.

L'Espagne, abondante en mines d'or et d'argent, et peuplée d'habitants

belliqueux, avait de quoi piquer en même temps et l'avarice et

l'ambition des Carthaginois, plus marchands encore que conquérants par

la constitution même de leur république. Ils savaient sans doute ce que

Diodore rapporte des Phéniciens, leurs ancêtres, [Marge: Diod. lib. 5,

pag. 312.] lesquels, profitant de l'heureuse ignorance où étaient encore

les Espagnols des richesses immenses cachées dans les entrailles de

leurs terres, leur enlevèrent les premiers ces précieux trésors pour des

marchandises de nul prix, qu'ils leur donnaient en échange. Ils

prévoyaient aussi que, si ce pays pouvait passer sous leurs lois, il

leur fournirait en abondance de bonnes troupes, qui leur serviraient à

conquérir les autres nations, comme cela arriva en effet.

[Marge: Justin. lib. 44, c. 5. Diod. lib. 5, pag. 300.] Ce qui donna

d'abord occasion aux Carthaginois de passer en Espagne, fut le secours

qu'ils envoyèrent à ceux de Cadix, qui étaient attaqués par les

Espagnols. Cette ville était une colonie de Tyr, aussi-bien qu'Utique et

que Carthage, et même plus ancienne que l'une et que l'autre. Les

Tyriens, l'ayant bâtie, y établirent le culte d'Hercule, et y

construisirent en son honneur un temple magnifique, qui depuis a

toujours été fort célèbre. L'heureux succès de cette première expédition

des Carthaginois leur fit naître l'envie de porter leurs armes en

Espagne.

On ne sait point précisément dans quel temps les Carthaginois entrèrent

en Espagne, ni jusqu'où d'abord ils poussèrent leurs conquêtes. Il y a

de l'apparence que, dans ces premiers commencements, elles furent fort

lentes, parce qu'ils avaient affaire à des peuples très-belliqueux et

qui se défendaient avec beaucoup de [Marge: Strab. lib. 3, pag. 158.]

courage. Ils n'en seraient même jamais venus à bout, comme l'observe

Strabon, si les Espagnols, réunis tous ensemble, avaient formé un corps

d'état, et s'étaient prêté un mutuel secours; mais chaque canton, chaque

peuple étant entièrement séparé de ses voisins, sans avoir avec eux ni

commerce ni liaison, il fallait les dompter les uns après les autres: ce

qui, d'un côté, fut la cause de leur perte, mais, de l'autre, faisait

traîner les guerres en longueur, et rendait la conquête du pays beaucoup

plus difficile[211]. Aussi a-t-on remarqué que, quoique l'Espagne ait

été la première province de celles qui sont dans le continent que les

Romains aient attaquée, elle est la dernière qu'ils aient domptée; et

elle ne passa entièrement sous leur joug qu'après plus de deux cents ans

d'une vigoureuse résistance.

[Note 211: «Hispania, prima Romanis inita provinciarum quæ quidem

continentis sint, postrema omnium perdomita est.» (LIV. lib. 28, n.

12.)]

Il paraît, par ce que Polybe et Tite-Live nous disent des guerres

d'Amilcar, d'Asdrubal et d'Annibal en Espagne, dont nous parlerons

bientôt, qu'avant ce temps les Carthaginois n'y avaient pas fait de

grandes conquêtes, et qu'il leur restait encore beaucoup de pays à

subjuguer; mais dans l'espace de vingt ans ils achevèrent de s'en rendre

presque entièrement maîtres.

[Marge: Polyb. l. 3, pag. 192; et lib. 1, pag. 9.] Dans le temps

qu'Annibal partit pour l'Italie, toute la côte d'Afrique, depuis les

Autels des Philènes (_Philænorum Aræ_), qui sont le long de la grande

Syrte, jusque vis-à-vis des colonnes d'Hercule, était soumise aux

Carthaginois. En passant le détroit, ils avaient subjugué toute la côte

occidentale de l'Espagne, le long de l'Océan jusqu'aux Pyrénées. La côte

de l'Espagne qui est sur la mer Méditerranée avait été aussi presque

entièrement subjuguée par les Carthaginois: c'est là qu'ils avaient bâti

Carthagène; et ils étaient maîtres de tout ce pays jusqu'à l'Èbre, qui

bornait leur domaine. Voilà quelle était pour-lors l'étendue de leur

empire. Il était resté dans le coeur du pays quelques peuples qu'ils

n'avaient pu soumettre.

_Conquêtes des Carthaginois en Sicile._

Les guerres des Carthaginois en Sicile sont plus connues. Je rapporterai

ici celles qui se sont faites depuis le règne de Xerxès, qui engagea les

Carthaginois à porter leurs armes en Sicile, jusqu'à la première guerre

punique. Cet espace renferme près de deux cent vingt ans, depuis l'an du

monde 3520 jusqu'à 3738. Dans le commencement de ces guerres, Syracuse,

qui était la plus considérable et la plus puissante ville de Sicile,

avait mis l'autorité souveraine entre les mains de Gélon, d'Hiéron, de

Thrasybule, trois frères qui se succédèrent l'un à l'autre. Après eux,

le gouvernement démocratique, c'est-à-dire populaire, y fut établi, et

subsista plus de soixante ans. Depuis ce temps-là, ceux qui dominèrent à

Syracuse furent les deux Denys, Timoléon et Agathocle. Pyrrhus ensuite

fut appelé en Sicile, et n'en demeura maître que pendant fort peu

d'années. Tel fut le gouvernement de la Sicile pendant le temps des

guerres dont je vais parler. Elles ne contribueront pas peu à faire

connaître quelle était la puissance des Carthaginois quand ils

commencèrent à entrer en guerre avec les Romains.

La Sicile est la plus grande et la plus considérable de toutes les îles

de la mer Méditerranée. Elle est de figure triangulaire, et c'est pour

cela qu'elle est appelée _Trinacria_ et _Triquetra_. Le côté oriental,

qui répond à la mer Ionienne[212] ou de Grèce, s'étend depuis le

promontoire ou cap _Pachynum_ (Passaro) jusqu'à _Pelorum_ (le cap de

Pharo). Les villes les plus célèbres sur cette côte sont, _Syracusæ_,

_Tauromenium_, _Messana_[213]. Le côté septentrional, qui regarde

l'Italie, s'étend depuis le cap de Pélore jusqu'au cap _Lilybée_ (le cap

Boéo). Les villes les plus célèbres sont, _Mylæ_, _Hymera_, _Panormus_,

_Eryx_, _Motya_, _Lilybæum_. Le côté méridional, qui regarde l'Afrique,

s'étend depuis le cap Lilybée jusqu'à Pachynum. Les villes les plus

célèbres sont, _Selinus_, _Agrigentum_, _Gela_, _Camarina_. Cette île

est séparée de l'Italie par un détroit de quinze cents pas seulement,

qu'on appelle le [Marge: Strab. lib. 6, pag. 267.] _phare de Messine_,

parce qu'il est proche de cette ville. Le trajet de Lilybée en Afrique

n'est que de 1500 stades, c'est-à-dire soixante et quinze lieues.

Strabon le marque ainsi: mais il faut qu'il y ait erreur dans le

chiffre; et ce qu'il ajoute immédiatement après en est une preuve. Il

dit qu'un homme qui avait la vue excellente pouvait, du bord de la

Sicile, compter les vaisseaux qui sortaient du port de Carthage. Est-il

possible que la vue porte jusqu'à 60 ou 75 lieues? Il faut donc corriger

ainsi cet endroit: Le trajet de Lilybée en Afrique n'est que de 25

lieues[214].

[Note 212: Mer de Sicile: c'est le nom de la portion de mer qui

sépare la Sicile de la Grèce. La mer _Ionienne_ était plus haut, entre

la Grèce et l'Italie.--L.]

[Note 213: Ajoutez: _Catana_, _Megara_, _Naxos_.--L.]

[Note 214: Il ne faut rien changer au texte de Strabon, parce que ce

texte est confirmé par deux autres passages du même auteur, dans

lesquels la distance de Lilybée à Carthage est également donnée comme

étant de 1500 stades (II, p. 122; XVII, p. 834). La correction que

propose Rollin est donc inadmissible. D'ailleurs, le trajet de Carthage

à Lilybée, d'après les observations récentes du capitaine Gauthier, que

m'a communiquées M. Buache, de l'Institut, est de 1° 55' 30" de

l'échelle des latitudes, ou de 38 lieues 1/2 de 20 au degré; et non 25

lieues, comme le dit Rollin: cet intervalle, converti en stades, est

égal à 1602 stades de 833-1/3 au degré: ainsi la mesure de Strabon pèche

plutôt en défaut qu'en excès.

Quant à l'impossibilité du fait rapporté par Strabon et par d'autres

auteurs, elle est certaine, à ne considérer que la distance des deux

points. Dans un mémoire lu à l'Institut, M. Mongez cherche à

l'expliquer, en supposant, ce qui est possible, que les Carthaginois, au

moment où ils envoyaient du secours à Lilybée, allumaient de grands feux

sur les hauteurs voisines de Carthage pour avertir la garnison de

Lilybée; or, on a des exemples que la diffusion de la lumière dans

l'atmosphère rend visibles de tels signaux à des distances

considérables. Dans cette hypothèse, on conçoit qu'un homme placé sur

une vigie élevée, instruit par ces feux du départ des vaisseaux, ait

voulu faire croire qu'il les voyait réellement sortir du port de

Carthage.--L.]

On ne sait point non plus précisément dans quel temps les Carthaginois

commencèrent à porter leurs armes en Sicile[215]. Il est certain

seulement qu'ils en possédaient [Marge: AN. M. 3501 CARTH. 343. ROME

245. AV. J.C. 503.] déjà quelque partie lorsqu'ils firent avec les

Romains un traité, l'année même où les rois furent chassés de Rome et

les consuls substitués en leur place, vingt-huit ans avant que Xerxès

attaquât la Grèce. Ce traité, qui est le premier dont il soit fait

mention entre ces [Marge: Polyb. lib. 3, pag. 176.] deux peuples, parle

de l'Afrique et de la Sardaigne comme appartenant aux Carthaginois, au

lieu que, pour la Sicile, les conventions ne tombent que sur les parties

de cette île qui leur obéissaient. Par ce traité, il est marqué

expressément que les Romains ni leurs alliés ne pourront naviguer

au-delà du _Beau-Promontoire_, qui était tout près de Carthage, et que

les marchands qui aborderont dans cette ville pour le commerce ne

paieront que certains droits qui y sont fixés.

[Note 215: Les auteurs de l'Histoire universelle (T. XII, p. 17, éd.

in 4o) trouvent ici une contradiction manifeste avec ce que Rollin a dit

un peu plus haut: _ce fut Xerxès qui engagea les Carthaginois à porter

leurs armes en Sicile_. La contradiction existerait en effet si Rollin

avait dit: _à porter pour la première fois leurs armes en Sicile_.--L.]

Par ce même traité l'on voit que les Carthaginois étaient attentifs à ne

donner aux Romains aucune entrée dans les pays de leur obéissance, ni

aucune connaissance de ce qui s'y passait; comme si dès-lors les

Carthaginois eussent pris ombrage de la puissance naissante des Romains,

et qu'ils eussent déjà couvé dans leur sein des semences secrètes de la

jalousie et de la défiance qui devaient un jour éclater par des guerres

aussi longues que cruelles, et par une animosité et une haine de part et

d'autre que la ruine seule de l'un des deux empires pouvait éteindre.

[Sidenote: Diod. l. II, p. 1 et 16-22. AN. M. 3520 AV. J.C. 484.]

Quelques années après ce premier traité, les Carthaginois firent

alliance avec Xerxès, roi des Perses. Ce prince, qui ne se proposait

rien moins que d'exterminer entièrement les Grecs, qu'il regardait comme

des ennemis irréconciliables, ne crut pas pouvoir réussir dans son

dessein s'il n'engageait dans son parti les Carthaginois, dont la

puissance dès-lors était formidable. Ceux-ci, qui ne perdaient point de

vue le dessein qu'ils avaient conçu de s'emparer du reste de la Sicile,

saisirent avidement l'occasion favorable qui se présentait d'en achever

la conquête. Le traité fut donc conclu. On convint que les Carthaginois

attaqueraient avec toutes leurs forces les Grecs établis dans la Sicile

et dans l'Italie, pendant que Xerxès en personne marcherait contre la

Grèce même.

Les préparatifs de cette guerre durèrent trois ans. L'armée de terre ne

montait pas à moins de trois cent mille hommes. La flotte était composée

de deux mille vaisseaux[216], et de plus de trois mille petits bâtiments

de charge. Amilcar, qui était le capitaine de son temps le plus estimé,

partit de Carthage avec ce formidable appareil. Il aborda à

Palerme[217], et, après y avoir fait prendre quelque repos à ses

troupes, il marcha contre la ville d'Hymère, qui n'en est pas fort

éloignée, et en forma le siège. Théron, gouverneur de la place[218], se

voyant fort serré, députa à Syracuse vers Gélon, qui s'en était rendu

maître. Il accourut aussitôt à son secours avec une armée de cinquante

mille hommes de pied, et cinq mille chevaux. Son arrivée rendit le

courage et l'espérance aux assiégés, qui, depuis ce temps-là, se

défendirent très-vigoureusement.

[Note 216: J'ai peine à croire que cette armée fût aussi nombreuse

que le disent Hérodote et Diodore de Sicile. On ne voit pas qu'en aucune

autre circonstance les Carthaginois aient mis sur pied une armée de

150,000 hommes, à plus forte raison de 300,000: et, quant au nombre de

2000 vaisseaux de guerre, on peut en douter, quand on songe que la

flotte de Xerxès n'était que de 1200 vaisseaux.

Hérodote ne paraît pas du reste garantir la certitude de ces

renseignements; il les rapporte sur la foi des Siciliens eux-mêmes:

[Grec: legetai de kai tade ypo tôn en Sikeliê oixêmenôn] (HÉRODOTE,

VII, § 165); et l'on peut croire que les Siciliens ont grossi le nombre

de leurs ennemis pour augmenter la gloire de leur triomphe.--L.]

[Note 217: Cette ville est appelée en latin _Panormus_.]

[Note 218: Il était tyran d'Agrigente.--L.]

Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1 · 第 19 / 37 段