habitants du pays, et demanda qu'on voulût bien lui vendre, pour
l'établissement qu'elle méditait, autant de terrain qu'en pourrait
renfermer une peau de boeuf. On ne crut pas devoir lui refuser une grâce
si petite en apparence. Elle divisa cette peau en lanières fort
étroites, et entoura par ce moyen un circuit fort étendu, où elle bâtit
une citadelle, qui de là fut appelée _Byrsa_. Mais ce petit conte du
cuir de boeuf divisé en lanières est généralement décrié parmi les
savants, qui font remarquer que le mot hébreu _bosra_, qui signifie
_fortification_, a donné lieu au mot grec _byrsa_, qui est le nom de la
citadelle de Carthage.]
[Note 205: Kartha hadath, _ou_ hadtha.]
[Note 206:
Effodêre loco signum, quod regia Juno
Monstrârat, caput acris equi: sic nam fore bello
Egregiam, et facilem victu per sæcula gentem.
VIRG. _Æn._ lib. I, v. 447.]
Cette princesse, dans la suite, fut recherchée en mariage par Iarbas,
roi de Gétulie, qui menaçait de lui faire la guerre si elle ne
consentait à sa proposition. Didon, qui s'était engagée par serment à ne
passer jamais à de secondes noces, ne pouvant se résoudre à violer la
foi qu'elle avait jurée à Sichée, demanda du temps comme pour délibérer
et pour apaiser les mânes de son premier mari par des sacrifices qu'elle
lui offrirait. Ayant donc fait préparer un bûcher, elle monta dessus,
et, tirant un poignard qu'elle avait caché sous sa robe, elle se donna
la mort.
Virgile a changé beaucoup de choses dans cette histoire, en supposant
qu'Énée, son héros, était contemporain de Didon, quoiqu'il se soit
écoulé près de trois siècles entre l'un et l'autre, Carthage ayant été
bâtie près de trois cents ans après la prise de Troie. On lui pardonne
aisément cette licence[207], excusable dans un poëte, qui n'est point
astreint à l'exactitude scrupuleuse d'un historien; et l'on admire avec
raison le dessein spirituel de Virgile, qui, voulant intéresser à sa
poésie les Romains, pour qui il écrivait, trouve le moyen d'y faire
entrer la haine implacable de Carthage et de Rome, et en va chercher
ingénieusement les semences dans l'origine la plus reculée de ces deux
villes rivales.
Carthage, qui avait eu de très-faibles commencements, comme nous l'avons
dit, s'accrut d'abord peu-à-peu dans le pays même; mais sa domination ne
demeura pas long-temps renfermée dans l'Afrique. Cette ville ambitieuse
porta ses conquêtes au-dehors, envahit la Sardaigne, s'empara d'une
grande partie de la Sicile, soumit presque toute l'Espagne; et, ayant
envoyé de tous côtés de puissantes colonies, elle demeura maîtresse de
la mer pendant plus de six cents ans, et se fit un état qui le pouvait
disputer aux plus grands empires du monde par son opulence, par son
commerce, par ses nombreuses armées, par ses flottes redoutables, et
surtout par le courage et le mérite de ses capitaines. La date et les
circonstances de plusieurs de ces conquêtes sont peu connues[208]. Je
n'en dirai qu'un mot, pour mettre le lecteur au fait, et pour lui donner
quelque idée des pays dont il sera souvent parlé dans la suite.
[Note 207: D'après la diversité des opinions sur l'époque de la
fondation de Carthage, on voit que Virgile a pu se croire le maître de
choisir, entre toutes les dates, celle qui s'accommodait le mieux avec
l'économie de son ouvrage: cette date n'est pas aussi dénuée de
fondement qu'on se l'imagine, puisque d'habiles critiques donnent la
préférence à la date 1255 avant J.-C., qui est à peu-près celle de la
guerre de Troie. (GOSSELLIN, _Géogr. systém._ 2, 1, p. 138.) Ainsi le
_choix_ de Virgile n'est pas une _licence_.--L.]
[Note 208: Il existe une lacune de près de 300 ans, dans l'histoire
de Carthage, après la mort de Didon.--L.]
_Conquêtes des Carthaginois en Afrique._
[Marge: Justin. l. 29. cap. 1.] Les premières guerres de Carthage furent
pour se délivrer du tribut qu'elle s'était engagée à payer tous les ans
aux Africains pour le terrain qui lui avait été cédé. Une telle démarche
ne lui fait guère d'honneur. Ce tribut était le titre primordial de son
établissement. Il semble qu'elle en voulait couvrir l'obscurité en
abolissant ce qui en était la preuve; mais elle n'y réussit pas
pour-lors. Le bon droit était entièrement du côté des Africains: le
succès répondit à la justice de leur cause, et la guerre se termina par
le paiement du tribut.
[Marge: Id. cap. 2.] Elle porta ensuite ses armes contre les Maures et
les Numides, sur qui elle fit plusieurs conquêtes; et, devenue plus
hardie par ces heureux succès, elle secoua entièrement le joug du tribut
qu'elle payait avec peine, et se rendit maîtresse d'une grande partie de
l'Afrique.
[Marge: Sallust. de bell. Jugurt. [c. 78.] Val. Max. lib. 5, cap. 6.] Il
y eut vers ce temps-là une grande dispute entre Carthage et Cyrène au
sujet des limites. Cyrène était une ville fort puissante, située sur le
bord de la mer Méditerranée, vers la grande Syrte, qui avait été bâtie
par Battus, Lacédémonien.
On convint de part et d'autre que deux jeunes gens partiraient en même
temps de chacune des deux villes, et que le lieu où ils se
rencontreraient servirait de limite aux deux états. Les Carthaginois
(c'étaient deux frères nommés Philènes) firent plus de diligence: les
autres, prétendant qu'il y avait de la mauvaise foi, et qu'ils étaient
partis avant l'heure marquée, refusèrent de s'en tenir à l'accord, à
moins que les deux frères, pour écarter tout soupçon de supercherie, ne
consentissent à être ensevelis tout vivants dans l'endroit même où
s'était faite la rencontre. Ils y consentirent. Les Carthaginois y
élevèrent en leur nom deux autels, leur rendirent chez eux les honneurs
divins; et depuis ce temps-là ce lieu a été appelé les _Autels des
Philènes_, _Aræ Philænorum_, et a servi de borne à l'empire des
Carthaginois, qui s'étendait depuis cet endroit jusqu'aux colonnes
d'Hercule.
_Conquêtes des Carthaginois en Sardaigne, etc._
[Marge: Strab. lib. 5, pag. 224. Diod. lib. 5, pag. 296.] L'histoire ne
nous apprend rien de précis, ni du temps où les Carthaginois entrèrent
en Sardaigne, ni de la manière dont ils s'en rendirent les maîtres. Elle
fut pour eux d'un grand secours, et, pendant toutes leurs guerres, elle
leur fournit toujours des vivres en abondance: elle n'est séparée de
l'île de Corse que par un détroit d'environ trois lieues. La partie
méridionale, qui était la plus fertile, avait pour capitale _Caralis_ ou
_Calaris_ (maintenant _Cagliari_). A l'arrivée des Carthaginois, les
naturels du pays se retirèrent sur les montagnes situées vers le nord,
qui sont presque inaccessibles, et d'où on ne put les faire sortir.
Les Carthaginois s'emparèrent aussi des îles Baléares, appelées
maintenant _Majorque_ et _Minorque_. Le Port-Magon (_Portus Magonis_),
qui est dans la dernière, fut ainsi appelé du nom d'un général
carthaginois qui, [Marge: Liv. lib. 28, n. 37.] le premier, en fit usage
et le fortifia. On ne sait point quel était ce Magon. Il y a assez
d'apparence que c'était le frère d'Annibal. Encore aujourd'hui ce port
est un des plus considérables de la mer Méditerranée.
[Marge: Diod. lib. 5, pag. 298; et lib. 19, pag. 742.] Ces îles
fournissaient aux Carthaginois les plus habiles frondeurs de l'univers,
qui leur rendaient de grands services, et dans les batailles et dans les
siéges de villes.
[Marge: Liv. lib. 28, n. 37.] Ils lançaient de grosses pierres du poids
de plus d'une livre, et quelquefois même des balles de plomb[209], avec
une telle force et une telle roideur, qu'ils perçaient les casques, les
boucliers, les cuirasses les plus fortes; et de plus, avec tant
d'adresse, que presque jamais ils ne manquaient l'endroit qu'ils avaient
dessein de frapper. On accoutumait dès l'enfance les habitants des îles
Baléares à manier la fronde; et pour cela les mères plaçaient sur une
branche d'arbre élevée le morceau de pain destiné au déjeuner des
enfants, qui demeuraient à jeun jusqu'à ce qu'ils l'eussent abattu.
C'est ce qui a fait appeler ces îles par les Grecs, [Marge: Strab. lib.
3, pag. 167; [et 14. p. 654.]] _Baleares_ et _Gymnasiæ_, parce que leurs
habitants s'exerçaient de bonne heure à lancer des pierres avec leurs
frondes.
[Note 209: «Liquescit excussa glans fundà, et attritu aeris, velut
igne, distillat.» (SENEC. _nat. Quæst._ lib. 2, c. 57.)
= On trouvera plus bas (liv. IX, ch. 11, § v.) une note détaillée sur
les balles de plomb que lançaient les frondeurs des îles Baléares.--L.]
_Conquêtes des Carthaginois en Espagne._
Avant que de parler de ces conquêtes, je crois devoir donner une légère
idée de l'Espagne.
[Marge: Cluver. lib. 2, cap. 2.] L'Espagne se divise en trois parties:
la Boetique, la Lusitanie, la Tarragonaise.
La BOETIQUE [210], ainsi appelée du fleuve Boetis (le Guadalquivir),
était au midi, et contenait ce qu'on appelle maintenant le royaume de
Grenade, l'Andalousie, une partie de la nouvelle Castille, et
l'Estramadoure. Cadix, appelée par les anciens _Gades_ et _Gadira_, est
une ville située dans une petite île du même nom, sur la côte
occidentale de l'Andalousie, à neuf lieues environ de[Marge: Strab. lib.
3, pag. 171.] Gibraltar. On sait qu'Hercule, ayant poussé jusque-là ses
conquêtes, s'y arrêta, comme étant parvenu au bout du monde. Il y érigea
deux colonnes pour servir de monuments à ses victoires, selon la coutume
de ces temps-là. Le lieu en a toujours conservé le nom, quoique les
colonnes aient été ruinées par l'injure des temps. Les sentiments des
auteurs sont fort partagés sur l'endroit où l'on doit placer ces
colonnes. La Boetique était [Marge: Strab. l. 3, p. 139-142.] la partie
de l'Espagne la plus fertile, la plus riche et la plus peuplée. On y
comptait jusqu'à deux cents villes. C'était là qu'habitaient les peuples
appelés _Turdetani_, ou _Turduli_. Sur le Boetis étaient situées trois
grandes villes: vers la source, _Castulo_; plus bas, _Corduba_
(Cordoue), la patrie de Lucain et des deux Sénèques; enfin _Hispalis_
(Séville).
[Note 210: Il faut lire par-tout BÆTIQUE et BÆTIS; c'est la
véritable orthographe.--L.]
La LUSITANIE est terminée au couchant par l'Océan, au nord par le fleuve
_Durius_ (le Duero), et au midi par le fleuve _Anas_ (la Guadiana).
Entre ces deux fleuves est le Tage. C'est aujourd'hui le Portugal, avec
une partie de la nouvelle Castille.
La TARRAGONAISE renfermait le reste de l'Espagne, c'est-à-dire, les
royaumes de Murcie et de Valence, la Catalogne, l'Aragon, la Navarre, la
Biscaye, les Asturies, la Galice, le royaume de Léon, et la plus grande
partie des deux Castilles. _Tarraco_ (Tarragone), ville
très-considérable, a donné son nom à cette partie de l'Espagne. Assez
près de cette ville est _Barcino_ (Barcelone). Son nom fait conjecturer
qu'elle a été bâtie par Amilcar, surnommé _Barca_, père du grand
Annibal. Les peuples les plus célèbres de la Tarragonaise étaient:
[Marge: Iberus.] _Celtiberi_, placés au-delà de l'Èbre; _Cantabri_,
maintenant la Biscaye; Carpetani, dont la capitale était Tolède;
_Oretani_, etc.
L'Espagne, abondante en mines d'or et d'argent, et peuplée d'habitants
belliqueux, avait de quoi piquer en même temps et l'avarice et
l'ambition des Carthaginois, plus marchands encore que conquérants par
la constitution même de leur république. Ils savaient sans doute ce que
Diodore rapporte des Phéniciens, leurs ancêtres, [Marge: Diod. lib. 5,
pag. 312.] lesquels, profitant de l'heureuse ignorance où étaient encore
les Espagnols des richesses immenses cachées dans les entrailles de
leurs terres, leur enlevèrent les premiers ces précieux trésors pour des
marchandises de nul prix, qu'ils leur donnaient en échange. Ils
prévoyaient aussi que, si ce pays pouvait passer sous leurs lois, il
leur fournirait en abondance de bonnes troupes, qui leur serviraient à
conquérir les autres nations, comme cela arriva en effet.
[Marge: Justin. lib. 44, c. 5. Diod. lib. 5, pag. 300.] Ce qui donna
d'abord occasion aux Carthaginois de passer en Espagne, fut le secours
qu'ils envoyèrent à ceux de Cadix, qui étaient attaqués par les
Espagnols. Cette ville était une colonie de Tyr, aussi-bien qu'Utique et
que Carthage, et même plus ancienne que l'une et que l'autre. Les
Tyriens, l'ayant bâtie, y établirent le culte d'Hercule, et y
construisirent en son honneur un temple magnifique, qui depuis a
toujours été fort célèbre. L'heureux succès de cette première expédition
des Carthaginois leur fit naître l'envie de porter leurs armes en
Espagne.
On ne sait point précisément dans quel temps les Carthaginois entrèrent
en Espagne, ni jusqu'où d'abord ils poussèrent leurs conquêtes. Il y a
de l'apparence que, dans ces premiers commencements, elles furent fort
lentes, parce qu'ils avaient affaire à des peuples très-belliqueux et
qui se défendaient avec beaucoup de [Marge: Strab. lib. 3, pag. 158.]
courage. Ils n'en seraient même jamais venus à bout, comme l'observe
Strabon, si les Espagnols, réunis tous ensemble, avaient formé un corps
d'état, et s'étaient prêté un mutuel secours; mais chaque canton, chaque
peuple étant entièrement séparé de ses voisins, sans avoir avec eux ni
commerce ni liaison, il fallait les dompter les uns après les autres: ce
qui, d'un côté, fut la cause de leur perte, mais, de l'autre, faisait
traîner les guerres en longueur, et rendait la conquête du pays beaucoup
plus difficile[211]. Aussi a-t-on remarqué que, quoique l'Espagne ait
été la première province de celles qui sont dans le continent que les
Romains aient attaquée, elle est la dernière qu'ils aient domptée; et
elle ne passa entièrement sous leur joug qu'après plus de deux cents ans
d'une vigoureuse résistance.
[Note 211: «Hispania, prima Romanis inita provinciarum quæ quidem
continentis sint, postrema omnium perdomita est.» (LIV. lib. 28, n.
12.)]
Il paraît, par ce que Polybe et Tite-Live nous disent des guerres
d'Amilcar, d'Asdrubal et d'Annibal en Espagne, dont nous parlerons
bientôt, qu'avant ce temps les Carthaginois n'y avaient pas fait de
grandes conquêtes, et qu'il leur restait encore beaucoup de pays à
subjuguer; mais dans l'espace de vingt ans ils achevèrent de s'en rendre
presque entièrement maîtres.
[Marge: Polyb. l. 3, pag. 192; et lib. 1, pag. 9.] Dans le temps
qu'Annibal partit pour l'Italie, toute la côte d'Afrique, depuis les
Autels des Philènes (_Philænorum Aræ_), qui sont le long de la grande
Syrte, jusque vis-à-vis des colonnes d'Hercule, était soumise aux
Carthaginois. En passant le détroit, ils avaient subjugué toute la côte
occidentale de l'Espagne, le long de l'Océan jusqu'aux Pyrénées. La côte
de l'Espagne qui est sur la mer Méditerranée avait été aussi presque
entièrement subjuguée par les Carthaginois: c'est là qu'ils avaient bâti
Carthagène; et ils étaient maîtres de tout ce pays jusqu'à l'Èbre, qui
bornait leur domaine. Voilà quelle était pour-lors l'étendue de leur
empire. Il était resté dans le coeur du pays quelques peuples qu'ils
n'avaient pu soumettre.
_Conquêtes des Carthaginois en Sicile._
Les guerres des Carthaginois en Sicile sont plus connues. Je rapporterai
ici celles qui se sont faites depuis le règne de Xerxès, qui engagea les
Carthaginois à porter leurs armes en Sicile, jusqu'à la première guerre
punique. Cet espace renferme près de deux cent vingt ans, depuis l'an du
monde 3520 jusqu'à 3738. Dans le commencement de ces guerres, Syracuse,
qui était la plus considérable et la plus puissante ville de Sicile,
avait mis l'autorité souveraine entre les mains de Gélon, d'Hiéron, de
Thrasybule, trois frères qui se succédèrent l'un à l'autre. Après eux,
le gouvernement démocratique, c'est-à-dire populaire, y fut établi, et
subsista plus de soixante ans. Depuis ce temps-là, ceux qui dominèrent à
Syracuse furent les deux Denys, Timoléon et Agathocle. Pyrrhus ensuite
fut appelé en Sicile, et n'en demeura maître que pendant fort peu
d'années. Tel fut le gouvernement de la Sicile pendant le temps des
guerres dont je vais parler. Elles ne contribueront pas peu à faire
connaître quelle était la puissance des Carthaginois quand ils
commencèrent à entrer en guerre avec les Romains.
La Sicile est la plus grande et la plus considérable de toutes les îles
de la mer Méditerranée. Elle est de figure triangulaire, et c'est pour
cela qu'elle est appelée _Trinacria_ et _Triquetra_. Le côté oriental,
qui répond à la mer Ionienne[212] ou de Grèce, s'étend depuis le
promontoire ou cap _Pachynum_ (Passaro) jusqu'à _Pelorum_ (le cap de
Pharo). Les villes les plus célèbres sur cette côte sont, _Syracusæ_,
_Tauromenium_, _Messana_[213]. Le côté septentrional, qui regarde
l'Italie, s'étend depuis le cap de Pélore jusqu'au cap _Lilybée_ (le cap
Boéo). Les villes les plus célèbres sont, _Mylæ_, _Hymera_, _Panormus_,
_Eryx_, _Motya_, _Lilybæum_. Le côté méridional, qui regarde l'Afrique,
s'étend depuis le cap Lilybée jusqu'à Pachynum. Les villes les plus
célèbres sont, _Selinus_, _Agrigentum_, _Gela_, _Camarina_. Cette île
est séparée de l'Italie par un détroit de quinze cents pas seulement,
qu'on appelle le [Marge: Strab. lib. 6, pag. 267.] _phare de Messine_,
parce qu'il est proche de cette ville. Le trajet de Lilybée en Afrique
n'est que de 1500 stades, c'est-à-dire soixante et quinze lieues.
Strabon le marque ainsi: mais il faut qu'il y ait erreur dans le
chiffre; et ce qu'il ajoute immédiatement après en est une preuve. Il
dit qu'un homme qui avait la vue excellente pouvait, du bord de la
Sicile, compter les vaisseaux qui sortaient du port de Carthage. Est-il
possible que la vue porte jusqu'à 60 ou 75 lieues? Il faut donc corriger
ainsi cet endroit: Le trajet de Lilybée en Afrique n'est que de 25
lieues[214].
[Note 212: Mer de Sicile: c'est le nom de la portion de mer qui
sépare la Sicile de la Grèce. La mer _Ionienne_ était plus haut, entre
la Grèce et l'Italie.--L.]
[Note 213: Ajoutez: _Catana_, _Megara_, _Naxos_.--L.]
[Note 214: Il ne faut rien changer au texte de Strabon, parce que ce
texte est confirmé par deux autres passages du même auteur, dans
lesquels la distance de Lilybée à Carthage est également donnée comme
étant de 1500 stades (II, p. 122; XVII, p. 834). La correction que
propose Rollin est donc inadmissible. D'ailleurs, le trajet de Carthage
à Lilybée, d'après les observations récentes du capitaine Gauthier, que
m'a communiquées M. Buache, de l'Institut, est de 1° 55' 30" de
l'échelle des latitudes, ou de 38 lieues 1/2 de 20 au degré; et non 25
lieues, comme le dit Rollin: cet intervalle, converti en stades, est
égal à 1602 stades de 833-1/3 au degré: ainsi la mesure de Strabon pèche
plutôt en défaut qu'en excès.
Quant à l'impossibilité du fait rapporté par Strabon et par d'autres
auteurs, elle est certaine, à ne considérer que la distance des deux
points. Dans un mémoire lu à l'Institut, M. Mongez cherche à
l'expliquer, en supposant, ce qui est possible, que les Carthaginois, au
moment où ils envoyaient du secours à Lilybée, allumaient de grands feux
sur les hauteurs voisines de Carthage pour avertir la garnison de
Lilybée; or, on a des exemples que la diffusion de la lumière dans
l'atmosphère rend visibles de tels signaux à des distances
considérables. Dans cette hypothèse, on conçoit qu'un homme placé sur
une vigie élevée, instruit par ces feux du départ des vaisseaux, ait
voulu faire croire qu'il les voyait réellement sortir du port de
Carthage.--L.]
On ne sait point non plus précisément dans quel temps les Carthaginois
commencèrent à porter leurs armes en Sicile[215]. Il est certain
seulement qu'ils en possédaient [Marge: AN. M. 3501 CARTH. 343. ROME
245. AV. J.C. 503.] déjà quelque partie lorsqu'ils firent avec les
Romains un traité, l'année même où les rois furent chassés de Rome et
les consuls substitués en leur place, vingt-huit ans avant que Xerxès
attaquât la Grèce. Ce traité, qui est le premier dont il soit fait
mention entre ces [Marge: Polyb. lib. 3, pag. 176.] deux peuples, parle
de l'Afrique et de la Sardaigne comme appartenant aux Carthaginois, au
lieu que, pour la Sicile, les conventions ne tombent que sur les parties
de cette île qui leur obéissaient. Par ce traité, il est marqué
expressément que les Romains ni leurs alliés ne pourront naviguer
au-delà du _Beau-Promontoire_, qui était tout près de Carthage, et que
les marchands qui aborderont dans cette ville pour le commerce ne
paieront que certains droits qui y sont fixés.
[Note 215: Les auteurs de l'Histoire universelle (T. XII, p. 17, éd.
in 4o) trouvent ici une contradiction manifeste avec ce que Rollin a dit
un peu plus haut: _ce fut Xerxès qui engagea les Carthaginois à porter
leurs armes en Sicile_. La contradiction existerait en effet si Rollin
avait dit: _à porter pour la première fois leurs armes en Sicile_.--L.]
Par ce même traité l'on voit que les Carthaginois étaient attentifs à ne
donner aux Romains aucune entrée dans les pays de leur obéissance, ni
aucune connaissance de ce qui s'y passait; comme si dès-lors les
Carthaginois eussent pris ombrage de la puissance naissante des Romains,
et qu'ils eussent déjà couvé dans leur sein des semences secrètes de la
jalousie et de la défiance qui devaient un jour éclater par des guerres
aussi longues que cruelles, et par une animosité et une haine de part et
d'autre que la ruine seule de l'un des deux empires pouvait éteindre.
[Sidenote: Diod. l. II, p. 1 et 16-22. AN. M. 3520 AV. J.C. 484.]
Quelques années après ce premier traité, les Carthaginois firent
alliance avec Xerxès, roi des Perses. Ce prince, qui ne se proposait
rien moins que d'exterminer entièrement les Grecs, qu'il regardait comme
des ennemis irréconciliables, ne crut pas pouvoir réussir dans son
dessein s'il n'engageait dans son parti les Carthaginois, dont la
puissance dès-lors était formidable. Ceux-ci, qui ne perdaient point de
vue le dessein qu'ils avaient conçu de s'emparer du reste de la Sicile,
saisirent avidement l'occasion favorable qui se présentait d'en achever
la conquête. Le traité fut donc conclu. On convint que les Carthaginois
attaqueraient avec toutes leurs forces les Grecs établis dans la Sicile
et dans l'Italie, pendant que Xerxès en personne marcherait contre la
Grèce même.
Les préparatifs de cette guerre durèrent trois ans. L'armée de terre ne
montait pas à moins de trois cent mille hommes. La flotte était composée
de deux mille vaisseaux[216], et de plus de trois mille petits bâtiments
de charge. Amilcar, qui était le capitaine de son temps le plus estimé,
partit de Carthage avec ce formidable appareil. Il aborda à
Palerme[217], et, après y avoir fait prendre quelque repos à ses
troupes, il marcha contre la ville d'Hymère, qui n'en est pas fort
éloignée, et en forma le siège. Théron, gouverneur de la place[218], se
voyant fort serré, députa à Syracuse vers Gélon, qui s'en était rendu
maître. Il accourut aussitôt à son secours avec une armée de cinquante
mille hommes de pied, et cinq mille chevaux. Son arrivée rendit le
courage et l'espérance aux assiégés, qui, depuis ce temps-là, se
défendirent très-vigoureusement.
[Note 216: J'ai peine à croire que cette armée fût aussi nombreuse
que le disent Hérodote et Diodore de Sicile. On ne voit pas qu'en aucune
autre circonstance les Carthaginois aient mis sur pied une armée de
150,000 hommes, à plus forte raison de 300,000: et, quant au nombre de
2000 vaisseaux de guerre, on peut en douter, quand on songe que la
flotte de Xerxès n'était que de 1200 vaisseaux.
Hérodote ne paraît pas du reste garantir la certitude de ces
renseignements; il les rapporte sur la foi des Siciliens eux-mêmes:
[Grec: legetai de kai tade ypo tôn en Sikeliê oixêmenôn] (HÉRODOTE,
VII, § 165); et l'on peut croire que les Siciliens ont grossi le nombre
de leurs ennemis pour augmenter la gloire de leur triomphe.--L.]
[Note 217: Cette ville est appelée en latin _Panormus_.]
[Note 218: Il était tyran d'Agrigente.--L.]