de tout ce qu'il y avait de troupes d'élite dans l'univers, sans
dépeupler ses campagnes ni ses villes par de nouvelles levées, sans
suspendre les manufactures ni troubler les travaux paisibles des
artisans, sans interrompre son commerce, sans affaiblir sa marine. Par
un sang vénal elle s'acquérait la possession des provinces et des
royaumes, et convertissait les autres nations en instruments de sa
grandeur et de sa gloire, sans y rien mettre du sien que de l'argent,
que même les peuples étrangers lui fournissaient par son négoce.
Si dans le cours d'une guerre elle recevait quelque échec, ces pertes
étaient comme des accidents étrangers qui ne faisaient qu'effleurer
extérieurement le corps de l'état sans porter de plaies profondes dans
les entrailles mêmes ni dans le coeur de la république. Ces pertes
étaient promptement réparées par les sommes qu'un commerce florissant
fournissait comme un nerf perpétuel de la guerre, et comme un restaurant
de l'état toujours nouveau pour acheter des troupes toujours prêtes à se
vendre; et, par l'étendue immense des côtes dont ils étaient les
maîtres, il leur était aisé de lever en peu de temps tous les matelots
et les rameurs dont ils avaient besoin pour les manoeuvres et le service
de la flotte, et de trouver d'habiles pilotes et des capitaines
expérimentés pour la conduire.
Mais toutes ces parties fortuitement assorties ne tenaient ensemble par
aucun lien naturel, intime, nécessaire; aucun intérêt commun et
réciproque ne les unissait pour en former un corps solide et
inaltérable; aucune ne s'affectionnait sincèrement au succès des
affaires et à la prospérité de l'état. On n'agissait pas avec le même
zèle et on ne s'exposait pas aux dangers avec le même courage pour une
république qu'on regardait comme étrangère, et par là comme
indifférente, que l'on aurait fait pour sa propre patrie, dont le
bonheur fait celui des citoyens qui la composent.
Dans les grands revers, les rois alliés[192] pouvaient être aisément
détachés de Carthage, ou par la jalousie que cause naturellement la
grandeur d'un voisin plus puissant que soi, ou par l'espérance de tirer
des avantages plus considérables d'un nouvel ami, ou par la crainte
d'être enveloppés dans le malheur d'un ancien allié.
[Note 192: Comme Syphax et Masinissa.]
Les peuples tributaires, dégoûtés par le poids et la honte d'un joug
qu'ils portaient impatiemment, se flattaient pour l'ordinaire d'en
trouver un plus doux en changeant de maître: ou, si la servitude était
inévitable, ils étaient fort indifférents pour le choix, comme on le
verra par plusieurs exemples que cette histoire nous fournira.
Les troupes mercenaires, accoutumées à mesurer leur fidélité sur la
grandeur ou sur la durée du salaire, étaient toujours prêtes, au moindre
mécontentement ou sur les plus légères promesses d'une plus grosse
solde, à passer du côté de l'ennemi qu'elles venaient de combattre, et à
tourner leurs armes contre ceux qui les avaient appelées à leur secours.
Ainsi la grandeur de Carthage, qui ne se soutenait que par ces appuis
extérieurs, se voyait ébranlée jusque dans ses fondements aussitôt
qu'ils lui étaient ôtés; et, si par-dessus cela son commerce, qui
faisait son unique ressource, venait à être interrompu par la perte de
quelque bataille navale, elle croyait toucher à sa ruine et se livrait
au découragement et au désespoir, comme il parut clairement à la fin de
la première guerre punique.
Aristote, dans le livre où il marque les avantages et les inconvénients
du gouvernement de Carthage, ne la reprend point de n'avoir que des
milices étrangères; et il est à croire qu'elle n'est tombée que
long-temps après dans ce défaut. Les révoltes arrivées dans les derniers
temps dûrent lui apprendre qu'il n'y a rien de plus malheureux qu'un
état qui ne se soutient que par les étrangers, où il ne trouve ni zèle,
ni sûreté, ni obéissance.
Il n'en était pas ainsi dans la république romaine. Comme elle était
sans commerce et sans argent, elle ne pouvait acheter des secours
capables de l'aider à pousser ses conquêtes aussi rapidement que
Carthage; mais aussi, comme elle tirait tout d'elle-même et que toutes
les parties de l'état étaient intimement unies ensemble, elle avait des
ressources plus sûres dans ses grands malheurs que n'en avait Carthage
dans les siens: et de là vient qu'elle ne songea point du tout à
demander la paix après la bataille de Cannes, comme celle-ci l'avait
demandée dans un danger moins pressant.
Carthage avait de plus un corps de troupes composé seulement de ses
propres citoyens, mais peu nombreux. C'était l'école où la principale
noblesse et ceux qui se sentaient plus d'élévation, de talents et
d'ambition pour aspirer aux premières dignités, faisaient
l'apprentissage de la profession des armes. C'était de leur sein qu'on
tirait tous les officiers-généraux qui commandaient les différents corps
de troupes, et qui avaient la principale autorité dans les armées. Cette
nation était trop jalouse et trop soupçonneuse pour en confier le
commandement à des capitaines étrangers. Mais elle ne portait pas si
loin que Rome et Athènes sa défiance contre ses citoyens, à qui elle
donnait un grand pouvoir, ni ses précautions contre l'abus qu'ils en
pouvaient faire pour opprimer leur patrie. Le commandement des armées
n'y était point annuel ni fixé à un temps limité comme dans ces deux
autres républiques. Plusieurs généraux l'ont conservé pendant un long
cours d'années, et jusqu'à la fin de la guerre ou de leur vie,
quoiqu'ils demeurassent toujours comptables de leurs actions à la
république, et sujets à être révoqués quand, ou une véritable faute, ou
un malheur, ou le crédit d'une cabale opposée, y donnait occasion.
§ VII. _Les sciences et les arts._
On ne peut pas dire que Carthage eût entièrement renoncé à la gloire de
l'étude et du savoir. Masinissa, fils d'un roi[193] puissant, qui y fut
envoyé pour y être instruit et élevé, fait croire qu'il y avait dans
cette ville quelque école propre à donner une bonne éducation. [Marge:
Corn. Nep. in vit. Annib. cap. 13.] [Marge: Cic. lib. 1 de Orat. n. 249.
Plin. lib. 18, cap. 3.] Le grand Annibal, qui en a fait l'honneur en
tout genre, n'était pas ignorant dans les belles-lettres, comme on le
verra dans la suite. Magon, autre général fort célèbre, n'a pas moins
illustré Carthage par ses ouvrages que par ses victoires. Il avait écrit
vingt-huit volumes sur l'agriculture; et le sénat romain en fit tant de
cas, qu'après la prise de Carthage, lorsqu'il distribuait aux princes
d'Afrique les bibliothèques qui s'y trouvèrent (nouvelle preuve que
l'érudition n'en était pas absolument bannie), il donna ordre qu'on
traduisît en latin ces livres sur l'agriculture, quoique l'on eût déjà
ceux que Caton avait composés sur la même matière. [Marge: Voss. de
hist. græc. lib. 4. [p. 513.]] Nous avons encore une version grecque
d'un traité composé en langue punique[194], par Hannon, sur le voyage
qu'il avait fait par ordre du sénat, avec une flotte considérable,
autour de l'Afrique, pour y établir différentes colonies. On croit cet
Hannon plus ancien que celui dont il est parlé du temps d'Agathocle.
[Note 193: Roi des Massyliens en Afrique.]
[Note 194: Ce qui nous reste d'Hannon est moins un _traité_ qu'une
espèce d'inscription (traduite du punique par un auteur inconnu),
contenant les principaux faits du voyage, et qu'Hannon aura fait déposer
dans un temple à son retour.
Les savants s'accordent assez généralement à placer l'époque du Périple
d'Hannon, vers le temps d'Hérodote.--L.]
[Marge: Plut. de fortun. Alex. pag. 328. Diog. Laert. in Clitom. [IV,
§67.]] [Marge: Tuscul. Quæst. l. 3, n. 54.] Clitomaque, appelé en langue
punique _Asdrubal_, tient un rang considérable parmi les philosophes. Il
succéda au fameux Carnéade, qui avait été son maître, et soutint à
Athènes l'honneur de la secte académique. Cicéron[195] lui trouve assez
d'esprit pour un Carthaginois, et beaucoup d'ardeur pour l'étude. Il
composa plusieurs livres, dans l'un desquels il consolait les malheureux
citoyens de Carthage, qui, après la ruine de cette ville, se trouvaient
réduits au triste état de captivité.
[Note 195: «Clitomachus, homo et acutus ut Poenus, et valdè
studiosus ac diligens.» (_Academ. quæst._ lib. II, n. 98.)]
Je pourrais mettre au nombre, ou plutôt à la tête des écrivains qui ont
illustré l'Afrique, le célèbre Térence, capable de lui faire seul un
honneur infini par l'éclat de sa réputation, s'il n'était évident que,
par rapport à ses écrits, Carthage, où il naquit, doit moins être
regardée comme sa patrie que Rome, où il fut élevé, et où il puisa cette
pureté de style, cette délicatesse, cette élégance, qui l'ont rendu
l'admiration de tous les siècles. On conjecture qu'il fut enlevé encore
enfant, ou du moins fort jeune, par les Numides, dans [Marge: Suet. in
vit. Terent.] les courses qu'ils faisaient sur les terres des
Carthaginois, pendant la guerre qu'eurent ensemble ces deux peuples
depuis la fin de la seconde guerre punique jusqu'au commencement de la
troisième. On le vendit comme esclave à Térentius Lucanus, sénateur
romain, qui, après l'avoir fait élever avec beaucoup de soin,
l'affranchit, et lui fit porter son nom comme c'était alors la coutume.
Il fut uni d'une amitié très-étroite avec Scipion l'Africain le second,
et avec Lélius; et c'était un bruit public à Rome, que ces deux grands
hommes lui aidaient à composer ses pièces. Le poëte, loin de se défendre
d'un bruit qui lui était si avantageux, s'en fit honneur. Il ne nous
reste de lui que six comédies. Quelques auteurs, au rapport de Suétone,
qui a écrit sa vie, disent qu'à son retour de Grèce, où il avait fait un
voyage, il perdit cent huit pièces qu'il avait traduites de Ménandre, et
qu'il ne put survivre à un accident qui devait lui causer une douleur
très-sensible. Mais on ne trouve pas que cette particularité de la vie
de Térence ait un fondement fort solide. Quoi qu'il en soit, il mourut
l'an de Rome 594, sous le consulat de Cn. Cornelius Dolabella et de M.
Fulvius, à l'âge de trente-cinq ans; et par conséquent il était né l'an
560.
Il faut pourtant avouer, malgré tout ce que je viens de dire, que la
disette d'hommes savants a toujours été grande à Carthage, puisque dans
le cours de plus de sept siècles cette puissante république fournit à
peine trois ou quatre auteurs connus. Quoiqu'elle eût des liaisons avec
la Grèce et avec les nations les plus policées, elle ne s'était pas mise
en peine d'en emprunter les belles connaissances, dont l'acquisition
n'entrait point dans les vues de son commerce. L'éloquence, la poésie,
l'histoire, semblent y avoir été peu connues. Un philosophe
carthaginois, parmi les savants, passe presque pour un prodige. Que
croirait-on d'un géomètre ou d'un astronome? Je ne sais s'ils faisaient
quelque cas de la médecine, si utile à la vie; et de la jurisprudence,
si nécessaire à la société.
Au milieu d'une indifférence si marquée pour tous les ouvrages de
l'esprit, l'éducation de la jeunesse ne pouvait être que fort imparfaite
et fort grossière. A Carthage toute l'étude, toute la science des jeunes
gens se bornait, pour le grand nombre, à écrire et chiffrer, à dresser
un registre, à tenir un comptoir, en un mot à ce qui regarde le trafic.
Belles-lettres, histoire, philosophie, c'étaient toutes choses peu
estimées à Carthage. Elles furent même, dans la suite des temps,
interdites par les lois[196], qui défendaient expressément à tout
Carthaginois d'apprendre la langue grecque, de peur que par là il ne se
mît en état d'entretenir commerce, ou par lettres, ou de vive voix, avec
les ennemis.
[Note 196: «Factum senatusconsultum ne quis postea Carthaginiensis,
aut litteris græcis, aut sermoni studeret; ne aut loqui cum hoste, aut
scribere sine interprete posset.» (JUST. lib. 2, cap. 5.)]
Que pouvait-on attendre d'une telle disposition? Aussi ne vit-on jamais
parmi eux cette douceur dans la conduite, cette facilité de moeurs, ces
sentiments de vertu, que l'éducation a coutume d'inspirer aux nations où
elle est cultivée. Il faut que le petit nombre des grands hommes que
celle-ci a portés n'aient dû leur mérite qu'à un heureux naturel, qu'à
des talents singuliers et à une longue expérience, sans que la culture
et l'instruction y aient beaucoup contribué. De là vient que chez ce
peuple le mérite des plus grands hommes est terni par de grands défauts,
par des vices bas, par des passions cruelles; et il est rare d'y voir
briller une vertu sans tache et sans reproche, noble, généreuse,
aimable, et soutenue par des principes constants et éclairés, telle
qu'on en voit en foule parmi les Grecs et les Romains. On sent bien que
je ne parle ici que des vertus païennes, et selon l'idée qu'en avaient
les païens. Je ne trouve pas plus de monuments de leur habileté dans les
arts moins élevés et moins nécessaires, comme sont la peinture et la
sculpture. Je lis qu'ils avaient beaucoup pillé de ces sortes d'ouvrages
sur les nations vaincues: mais je n'apprends nulle part qu'ils en
eussent beaucoup fait eux-mêmes.
De tout ce que je viens de dire on ne peut s'empêcher de conclure, que
le commerce était le goût dominant et le caractère propre de la nation;
qu'il faisait comme le fonds de l'état; qu'il était l'ame de la
république, et le grand mobile de toutes ses entreprises. Les
Carthaginois étaient la plupart de bons négociants, uniquement occupés
de leur trafic, poussés par le désir du gain, n'estimant que les
richesses, et mettant tous leurs talents aussi-bien que leur principale
gloire à en amasser beaucoup, sans en connaître trop la véritable
destination, et sans savoir en faire un noble et digne usage.
§ VIII. _Caractères, moeurs, qualités des Carthaginois._
Dans le dénombrement[197] des différentes qualités que Cicéron attribue
aux différentes nations, et par lesquelles il les caractérise, il donne
aux Carthaginois, pour caractère dominant, la finesse, l'habileté,
l'adresse, l'industrie, la ruse, _calliditas_, qui avait lieu sans doute
dans la guerre, mais qui paraissait encore davantage dans tout le reste
de leur conduite, et qui était jointe à une autre qualité fort voisine,
qui leur était encore moins honorable. La ruse et la finesse conduisent
naturellement au mensonge, à la duplicité, à la mauvaise foi; et en
accoutumant insensiblement l'esprit à devenir moins délicat sur le choix
des moyens pour parvenir à ses fins, elles le préparent à la fourberie
et à la perfidie. C'était[198] encore un des caractères des
Carthaginois, et il était si marqué et si connu, qu'il avait passé en
proverbe, et que, pour désigner une mauvaise foi, on disait une foi
carthaginoise, _fides punica_; et que, pour marquer un esprit fourbe, on
n'avait point d'expression ni plus propre ni plus énergique que de
l'appeler un esprit carthaginois, _punicum ingenium_.
[Note 197: «Quam volumus licet ipsi nos amemus; tamen nec numero
Hispanos, nec robore Gallos, nec calliditate Poenos, nec artibus Græcos,
nec denique hoc ipso hujus gentis ac terræ domestico nativoque sensu
Italos ipsos ac Latinos, sed pietate ac religione, atque hâc unâ
sapientiâ quòd deorum immortalium numine omnia regi gubernarique
perspeximus, omnes gentes nationesque superavimus.» (_De Arusp. resp._
n. 19.)]
[Note 198: «Carthaginienses fraudulenti et mendaces... multis et
variis mercatorum advenarumque sermonibus ad studium fallendi quæstûs
cupiditate vocabantur.» (Cic. _orat. 2 in Rull._ n. 94.)]
Le désir excessif d'amasser et l'amour désordonné du gain étaient parmi
eux une source ordinaire d'injustices et de mauvais procédés. Un seul
exemple en sera la preuve[199]. Pendant une trève que Scipion avait
accordée à leurs instantes prières, des vaisseaux romains battus par la
tempête, étant arrivés à la vue de Carthage, furent arrêtés et saisis
par ordre du sénat et du peuple, qui ne purent laisser échapper une si
belle proie. Ils voulaient gagner à quelque prix que ce fût[200]. Les
habitants de Carthage reconnurent, au rapport de saint Augustin, dans
une occasion assez particulière, qu'ils conservaient encore quelque
chose de ce caractère.
[Note 199: «Magistratus senatum vocare, populus in curiæ vestibulo
fremere, ne tanta ex oculis manibusque amitteretur præda. Consensum est
ut, etc.» (LIV. lib. 30, n. 24.)]
[Note 200: Un charlatan avait promis aux habitants de Carthage de
leur découvrir à tous leurs plus secrètes pensées, s'ils venaient un
certain jour l'écouter. Lorqu'ils furent tous assemblés, il leur dit
qu'ils pensaient tous, quand ils vendaient, à vendre cher; et, quand ils
achetaient, à le faire à bon marché. Ils convinrent tous en riant que
cela était vrai; et par conséquent ils reconnurent, dit saint Augustin,
qu'ils étaient injustes. _Vili vultis emere et carè vendere. In quo
dicto levissimi scenici omnes tamen conscientias invenerunt suas, eique
vera et tamen improvisa dicenti admirabili favore plauserunt._ (S.
AUGUST. lib. 13, _de Trinit._ cap. 3.)]
[Marge: Plut. deger. rep. p. 799.] Ce n'étaient pas là les seuls défauts
des Carthaginois. Ils avaient dans l'humeur et dans le génie quelque
chose d'austère et de sauvage, un air hautain et impérieux, une sorte de
férocité qui, dans le premier feu de la colère, n'écoutant ni raison, ni
remontrance, se portait brutalement aux derniers excès et aux dernières
violences. Le peuple, timide et rampant dans la crainte, fier et cruel
dans ses emportements, en même temps qu'il tremblait sous ses
magistrats, faisait trembler à son tour tous ceux qui étaient dans sa
dépendance. On voit ici quelle différence l'éducation met entre une
nation et une nation. Le peuple d'Athènes, ville qui a toujours été
regardée comme le centre de l'érudition, était naturellement jaloux de
son autorité et difficile à manier, mais cependant avait un fonds de
bonté et d'humanité qui le rendait compatissant au malheur des autres,
et lui faisait souffrir avec douceur et patience les fautes de ses
conducteurs. Cléon demanda un jour qu'on rompît l'assemblée où il
présidait, parce qu'il avait un sacrifice à offrir et des amis à
traiter. Le peuple ne fit que rire, et se leva. A Carthage, dit
Plutarque, une telle liberté aurait coûté la vie.
[Marge: Lib. 22, n. 61.] Tite-Live fait une pareille réflexion au sujet
de Terentius Varro, lorsque, revenant à Rome après la bataille de
Cannes, qui avait été perdue par sa faute, il fut reçu par tous les
ordres de l'état, qui allèrent au-devant de lui et le remercièrent de ce
qu'il n'avait pas désespéré de la république, lui, dit l'historien, qui
aurait dû s'attendre aux derniers supplices s'il avait été général à
Carthage, _cui, si Carthaginiensium ductor fuisset, nihil recusandum
supplicii foret_. En effet, chez eux il y avait un tribunal établi
exprès pour faire rendre compte aux généraux de leur conduite, et on les
rendait responsables des événements de la guerre. A Carthage, un mauvais
succès était puni comme un crime d'état, et un commandant qui avait
perdu une bataille était presque sûr à son retour de perdre la vie à une
potence: tant ses habitants étaient d'un caractère dur, violent, cruel,
barbare, et toujours prêts à répandre le sang des citoyens, comme celui
des étrangers. Les supplices inouïs qu'ils firent souffrir à Régulus en
sont une bonne preuve, et leur histoire nous en fournira des exemples
qui font frémir.
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SECONDE PARTIE.
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HISTOIRE DES CARTHAGINOIS.
Tout le temps qui s'est écoulé depuis la fondation de Carthage jusqu'à
sa ruine est de sept cents ans, et peut se diviser en deux parties. La
première, beaucoup plus longue et beaucoup moins connue, comme cela est
ordinaire pour le commencement de tous les états, s'étend jusqu'à la
première guerre punique, et renferme cinq cent quatre-vingt-deux ans. La
seconde, qui se termine à la destruction de Carthage, n'est que de cent
dix-huit ans.
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CHAPITRE PREMIER.
FONDATION DE CARTHAGE, ET SES ACCROISSEMENTS
JUSQU'A LA PREMIÈRE GUERRE PUNIQUE.
Carthage d'Afrique était une colonie de Tyr, la ville du monde la plus
renommée pour le commerce[201]. Long-temps auparavant, Tyr avait déjà
fait passer dans le même pays une autre colonie, qui y bâtit la ville
d'Utique, célèbre par la mort du second Caton, qu'on appelle
ordinairement, pour cette raison, _Caton d'Utique_.
[Note 201: «Utica et Carthago, ambæ inclytæ, ambæ à Phoenicibus
conditæ: illa fato Catonis insignis, hæc suo.» (POMPON. MEL. lib. 1,
cap. 7.)]
Les auteurs varient beaucoup sur l'époque de l'établissement de
Carthage. Il est difficile et peu important d'entreprendre de les
concilier: du moins, pour suivre le plan que je me suis proposé dans cet
ouvrage, il suffit de savoir, à peu d'années près, le temps où cette
ville a été bâtie.
[Marge: Liv. Epitome, lib. 51.] Carthage a duré un peu plus de sept
cents ans. Elle a été détruite sous le consulat de Cn. Lentulus et de L.
Mummius, l'année 603 de Rome, 3859 du monde, 145 ans avant Jésus-Christ.
Ainsi sa fondation peut être placée l'an du monde 3158, pendant que Joas
régnait sur Juda, 98 ans avant que Rome fût bâtie, 846 ans avant
Jésus-Christ[202].
[Note 202: Appien place cette fondation 50 ans avant la guerre de
Troie; ce serait 1150 ans av. J.-C. selon le calcul de la chronique de
Paros, et même 1320, suivant le calcul d'Hérodote. Eusèbe, d'après
Philistus, met la fondation de Carthage à l'an 804 depuis la vocation
d'Abraham (1211 av. J. C.); le Syncelle en 1037; d'autres auteurs, selon
Eusèbe, en 1014 et 1044.
D'un autre côté Timée, place cet événement en 814; Velleius Paterculus
en 818; Justin en 825; Tite-Live en 845; Ménandre d'Éphèse, en 867;
Solin en 884.
On peut diviser ces opinions en deux principales: celle qui reporte la
fondation de Carthage au-dessus de l'an 1000; et celle qui la fait
descendre au-dessous de l'an 900, Il est vraisemblable que des
différences si grandes viennent de ce qu'on a confondu l'époque de
plusieurs fondations successives.--L.]
[Marge: Justin, lib. 18, c. 4, 5, 6. App. de bel. pun. pag. 1. Strab. l.
17, pag. 832. Paterc. l. 1, cap. 6.] L'établissement de Carthage est
attribué à Élissa, princesse tyrienne, plus connue sous le nom de Didon.
Ithobal, roi de Tyr, et père de la fameuse Jézabel, nommé dans
l'Écriture _Ethbaal_, était son bisaïeul. Elle avait épousé Acerbas, son
proche parent, appelé autrement Sicharbas et Sichée, prince extrêmement
riche, et avait pour frère Pygmalion, qui régnait à Tyr. Celui-ci ayant
fait mourir Sichée, dans le dessein de s'emparer de ses grands biens,
Didon trompa la cruelle avarice de son frère, s'étant retirée
secrètement avec tous les trésors de Sichée. Après plusieurs courses,
elle aborda enfin sur les côtes de la mer Méditerranée, au golfe où
était Utique, dans le pays appelé l'_Afrique_ [Marge: Strab. l. 17, pag.
832.] proprement dite, à six lieues de Tunis[203], ville aujourd'hui
fort connue par ses corsaires, et s'y établit[204] avec sa petite
troupe, ayant acheté un terrain des habitants du pays.
Plusieurs de ceux qui demeuraient dans le voisinage, invités par
l'attrait du gain, s'y rendirent en foule pour vendre à ces
nouveaux-venus les choses nécessaires à la vie, et s'y établirent
eux-mêmes peu de temps après. De ces habitants ramassés de différents
endroits se forma une multitude fort nombreuse. Ceux d'Utique, qui les
regardaient comme leurs compatriotes et comme des gens qui avaient avec
eux une origine commune, leur envoyèrent des députés avec de grands
présents, et les exhortèrent à construire une ville dans l'endroit même
où ils s'étaient d'abord établis. Les naturels du pays, par un sentiment
d'estime et de considération assez ordinaire pour les étrangers, en
firent autant de leur côté. Ainsi, tout concourant aux vues de Didon,
elle bâtit sa ville, qui fut chargée de payer aux Africains un tribut
annuel pour le terrain qu'on avait acheté d'eux, et qui fut appelée
_Carthada_[205], Carthage, nom qui, dans la langue phénicienne et dans
la langue hébraïque, qui sont fort semblables, signifie _la ville
neuve_. On dit que, lorsqu'on en creusait les fondements, il s'y trouva
une tête de cheval; ce qui fut pris pour un bon augure, et comme une
marque qu'un jour cette ville serait fort belliqueuse[206].
[Note 203: 120 stades.]