description exacte et suivie des coutumes et des lois de cette fameuse
république. Faute de ce secours, on n'en peut avoir qu'une idée assez
confuse et imparfaite, en ramassant différents traits qu'on trouve épars
dans les auteurs. C'est un service qu'a rendu à la république des
lettres Christophe Hendreich[178]. Son ouvrage m'a été d'un grand
secours.
[Marge: Polyb. lib. 6, pag. 493.] Le gouvernement de Carthage
réunissait, comme celui de Sparte et de Rome, trois autorités
différentes qui se balançaient l'une l'autre et se prêtaient un mutuel
secours: celle des deux magistrats suprêmes, appelés _suffètes_[179];
celle du sénat, et celle du peuple. On y ajouta ensuite le tribunal des
cent, qui eurent beaucoup de crédit dans la république.
[Note 178: «_Carthago, sive Carthaginiensium respublica, etc._»
Francofurti ad Oderam. An 1664.]
[Note 179: Ce nom est dérivé d'un mot qui, chez les Hébreux et les
Phéniciens, signifie juges: _shophetim_.
= C'est l'opinion de Bochart (_Chanan I. 24_) et de Selden (_de Diis
Syriis. Proleg. c. 2_); bien plus naturelle que celle de Scaliger, qui
faisait venir ce nom de _Tzazaph_, il _regarde d'en haut_, dans le même
sens que [Grec: ephoros, episkopos, epoptês]. (SCALIGER, _in Fest._
voce _Suffet_.)--L.]
_Suffètes._
Le pouvoir des suffètes ne durait qu'un an[180], et ils étaient à
Carthage ce que les consuls étaient à Rome[181].
[Note 180: «Ut Romæ consules, sic Carthagine quotannis annui bini
reges creabantur.» (CORN. NEP. _in Annib._ cap. 7.)]
[Note 181: Ou les deux rois à Lacédémone; avec cette différence que
leurs fonctions ne duraient qu'un an, et qu'ils étaient pris
indifféremment dans les plus nobles familles.--L.]
Souvent même les auteurs leur donnent les noms de _rois_, de
_dictateurs_, de _consuls_, parce qu'ils en remplissaient l'emploi.
L'histoire ne nous apprend point par qui ils étaient choisis. Ils
avaient droit et étaient chargés du soin d'assembler le sénat[182]: ils
en étaient les présidents et les chefs: ils y proposaient les affaires
et recueillaient les suffrages. Ils présidaient[183] aussi aux jugements
qui se rendaient sur les affaires importantes. Leur autorité n'était pas
renfermée dans la ville, ni bornée aux affaires civiles; on leur
confiait quelquefois le commandement des armées. Il paraît qu'au sortir
de la dignité de _suffètes_ on les nommait _préteurs_, qui était une
charge considérable, puisque, outre le droit de présidence dans certains
jugements, elle leur donnait celui de proposer et de porter de nouvelles
lois, et de faire rendre compte à ceux qui étaient chargés du
recouvrement [Marge: Liv. lib. 33, n. 46 et 47.] des deniers publics,
comme on le voit dans ce que Tite-Live nous raconte d'Annibal à ce
sujet, et que je rapporterai dans la suite[184].
[Note 182: «Senatum itaque suffetes, quod velut consulare imperium
apud eos erat, vocaverunt.» (LIV. lib. 30, n. 7.)]
[Note 183: «Quum suffetes ad jus dicendum consedissent.» (LIV. lib.
34, n. 62.)]
[Note 184: Un autre magistrat paraît avoir eu les mêmes fonctions
que le Censeur à Rome. (NEPOS, _in Hamilcare_, § 3.)--L.]
_Le sénat._
Le sénat, composé de personnes que leur âge, leur expérience, leur
naissance, leurs richesses, et sur-tout leur mérite, rendaient
respectables, formait le conseil de l'état, et était comme l'ame de
toutes les délibérations publiques. On ne sait point précisément quel
était le nombre des sénateurs; il devait être fort grand, puisqu'on voit
qu'on en tira cent pour former une compagnie particulière, dont j'aurai
bientôt lieu de parler. C'était dans le sénat que se traitaient les
grandes affaires, qu'on lisait les lettres des généraux, qu'on recevait
les plaintes des provinces, qu'on donnait audience aux ambassadeurs,
qu'on décidait de la paix ou de la guerre, comme on le voit en plusieurs
occasions.
[Marge: Arist. loc. cit.] Quand les sentiments étaient uniformes et que
tous les suffrages se réunissaient, alors le sénat décidait
souverainement et en dernier ressort. Lorsqu'il y avait partage et qu'on
ne convenait point, les affaires étaient portées devant le peuple, et
dans ce cas le pouvoir de décider lui était dévolu[185]. Il est aisé de
comprendre quelle sagesse il y avait dans ce règlement, et combien il
était propre à arrêter les cabales, à concilier les esprits, à appuyer
et à faire dominer les bons conseils, une compagnie comme celle-là étant
extrêmement jalouse de son autorité, et ne consentant pas aisément à la
faire passer à une autre. On en voit un exemple mémorable dans Polybe.
Lorsque, après la perte de la [Marge: Polyb. l. 15, p. 706 et 707]
bataille donnée en Afrique à la fin de la seconde guerre punique, on fit
dans le sénat la lecture des conditions de paix qu'offrait le vainqueur,
Annibal, voyant qu'un des sénateurs s'y opposait, représenta vivement
que, s'agissant du salut de la république, il était de la dernière
importance de se réunir, et de ne point renvoyer une telle délibération
à l'assemblée du peuple; et il en vint à bout. Voilà sans doute ce qui,
dans les commencements de la république, rendit le sénat si puissant, et
ce qui porta son autorité à un si haut point; [Marge: Polyb. l. 6, pag.
494.] et le même auteur remarque, dans un autre endroit, que, tant que
le sénat fut le maître des affaires, l'état fut gouverné avec beaucoup
de sagesse, et que toutes les entreprises eurent un grand succès.
[Note 185: Aristote est plus précis: «Les rois avec les sénateurs
sont maîtres de porter une affaire au peuple, ou de ne la point porter,
s'ils sont _tous_ d'accord [sur cette affaire]; sinon, le peuple est
aussi appelé à en décider.» [Grec: Tou men gar to men prosagein, to de
mê prosagein pros ton dêmon oi basileis kyrioi META tôn gerontôn, an
omognômonôsi PANTES ei de mê, kai toutôn o Dêmos.] (_Polit._ II, 8, § 3,
éd. Schn.)--L.]
_Le peuple._
Il paraît, par tout ce que nous avons dit jusqu'ici, que jusqu'au temps
d'Aristote, qui fait une si belle peinture et un si magnifique éloge du
gouvernement de Carthage, le peuple se reposait volontiers sur le sénat
du soin des affaires publiques, et lui en laissait la principale
administration: et c'est par là que la république devint si puissante.
Il n'en fut pas ainsi dans la suite. Le peuple, devenu insolent par ses
richesses et par ses conquêtes, et ne faisant pas réflexion qu'il en
était redevable à la prudente conduite du sénat, voulut se mêler aussi
du gouvernement, et s'arrogea presque tout le pouvoir. Tout se conduisit
alors par cabales et par factions; ce qui fut, selon Polybe, une des
principales causes de la ruine de l'état.
_Le tribunal des cent._
C'était une compagnie composée de cent quatre personnes, quoique
souvent, pour abréger, il ne soit fait mention que de cent. Elle tenait
lieu à Carthage, selon Aristote, de ce qu'étaient les éphores à Sparte;
par où il paraît qu'elle fut établie pour balancer le pouvoir des grands
et du sénat; mais avec cette différence, que les éphores n'étaient qu'au
nombre de cinq et qu'ils ne demeuraient qu'un an en charge, au lieu que
ceux-ci étaient perpétuels et passaient le nombre de cent. On croit que
ces centumvirs sont les mêmes que les cent juges dont parle Justin, qui
furent tirés du sénat,[Marge: Lib. 19, c. 2.] et établis pour faire
rendre compte aux généraux de leur conduite. Le pouvoir exorbitant de
ceux de la famille de Magon, [Marge: An. M. 3609. De Carthage, 487.]
qui, occupant les premières places et se trouvant à la tête des armées,
s'étaient rendus maîtres de toutes les affaires, donna lieu à cet
établissement. On voulut par là mettre un frein à l'autorité des
généraux, laquelle, pendant qu'ils commandaient les troupes, était
presque sans bornes et souveraine; et on la rendit soumise aux lois par
la nécessité qu'on leur imposa de rendre compte de leur administration à
ces juges, au retour de leurs campagnes: [Marge: Justin. _Ibid._] _ut
hoc metu ita in bello imperia cogitarent, ut domi judicia legesque
respicerent_. Parmi ces cent quatre juges, il y en avait cinq qui
avaient une juridiction particulière et supérieure à celle des autres:
on ne sait pas combien elle durait de temps. Ce conseil des cinq était
comme le conseil des dix dans le sénat de Venise. Quand il y vaquait
quelque place, c'étaient eux seuls qui avaient le droit de la remplir.
Ils avaient droit aussi de choisir ceux qui entraient dans le conseil
des cent. Leur autorité était fort grande; et c'est pour cela qu'on
avait soin de ne mettre dans cette place que des hommes d'un rare
mérite; et l'on ne crut point devoir attacher à leur emploi aucune
rétribution ni aucune récompense, le motif seul du bien public devant
être assez fort dans l'esprit des gens de bien pour les engager à
remplir leurs devoirs avec zèle et fidélité. Polybe, en rapportant
[Marge: Lib. 10, pag. 592.] la prise de Carthagène par Scipion,
distingue nettement deux compagnies de magistrats établies à Carthage.
Il dit que, parmi les prisonniers qu'on fit dans Carthagène, il se
trouva deux magistrats du corps des vieillards, [Grec: ek tês
gerousias] (on appelait ainsi la compagnie des cent), et quinze du
sénat, [Grec: ek tês synklêtou].[Marge: Lib. 26, n. 15. Lib. 30, n.
16.] Tite-Live ne fait mention que de ces quinze derniers sénateurs.
Mais dans un autre endroit il nomme les vieillards, et marque qu'ils
composaient le conseil le plus respectable de l'état, et qu'ils avaient
une grande autorité dans le sénat: _Carthaginienses... oratores ad pacem
petendam mittunt triginta seniorum principes. Id erat sanctius apud
illos concilium, maximaque ad ipsum senatum regendum vis_.
Les établissements les plus sages et les mieux concertés dégénèrent
peu-à-peu, et font place enfin au désordre et à la licence, qui percent
et pénètrent partout. Ces juges, qui devaient être la terreur du crime
et le soutien de la justice, abusant de leur pouvoir, qui était presque
sans bornes, devinrent autant de petits tyrans, comme nous le verrons
dans l'histoire du grand Annibal, qui, pendant sa préture, lorsqu'il fut
retourné[Marge: AN. M. 3802. DE CARTHAGE 682.] en Afrique, employa tout
son crédit pour réformer un abus si criant; et de perpétuelle qu'était
l'autorité de ces juges, la rendit annuelle, environ deux cents ans
depuis que la compagnie des cent avait été formée.
_Défauts du gouvernement de Carthage._
Aristote, entre quelques autres observations qu'il fait sur le
gouvernement de Carthage, y remarque deux grands défauts, fort
contraires, selon lui, aux vues d'un sage législateur et aux règles
d'une bonne et saine politique.
Le premier de ces défauts consiste en ce qu'on mettait sur la tête d'un
même homme plusieurs charges; ce qui était considéré à Carthage comme la
preuve d'un mérite non commun. Aristote regarde cette coutume comme
très-préjudiciable au bien public. En effet, dit-il, lorsqu'un homme
n'est chargé que d'un seul emploi, il est beaucoup plus en état de s'en
bien acquitter, les affaires pour-lors étant examinées avec plus de soin
et expédiées avec plus de promptitude. On ne voit pas, ajoute-t-il, que,
ni dans les troupes, ni dans la marine, on en use de la sorte: un même
officier ne commande pas deux corps différents; un même pilote ne
conduit pas deux vaisseaux. D'ailleurs le bien de l'état demande que,
pour exciter de l'émulation parmi les gens de mérite, les charges et les
faveurs soient partagées; au lieu que, lorsqu'on les accumule sur un
même sujet, souvent elles produisent en lui une sorte d'éblouissement
par une distinction si marquée, et excitent toujours dans les autres la
jalousie, les mécontentements, les murmures.
Le second défaut qu'Aristote trouve dans le gouvernement de Carthage,
c'est que, pour parvenir aux premiers postes, il fallait, avec du mérite
et de la naissance, avoir encore un certain revenu; et qu'ainsi la
pauvreté pouvait en exclure les plus gens de bien, ce qu'il regarde
comme un grand mal dans un état: car alors, dit-il, la vertu n'étant
comptée pour rien, et l'argent pour tout, parce qu'il conduit à tout,
l'admiration et la soif des richesses saisit toute une ville et la
corrompt; outre que les magistrats et les juges, qui ne le deviennent
qu'à grands frais, semblent être en droit de s'en dédommager ensuite par
leurs propres mains.
On ne voit, je crois, dans l'antiquité aucune trace qui marque que les
dignités, soit de l'état, soit de la judicature, y aient jamais été
vénales; et ce que dit ici Aristote des dépenses qui se faisaient à
Carthage pour y parvenir tombe sans doute sur les présents par lesquels
on achetait les suffrages de ceux qui conféraient les charges[186]; ce
qui, comme le remarque aussi Polybe, était fort ordinaire parmi les
Carthaginois[187], chez qui nul gain n'était honteux. Il n'est donc pas
étonnant qu'Aristote condamne un usage dont il est aisé de voir combien
les suites peuvent être funestes.
Mais, s'il prétendait qu'on dût mettre également dans les premières
dignités les riches et les pauvres, comme il semble l'insinuer[188], son
sentiment serait réfuté par la pratique générale des républiques les
plus sages, qui, sans avilir ni déshonorer la pauvreté, ont cru devoir
sur ce point donner la préférence aux richesses, parce qu'on a lieu de
présumer que ceux qui ont du bien ont reçu une meilleure éducation,
pensent plus noblement, sont moins exposés à se laisser corrompre et à
faire des bassesses; et que la situation même de leurs affaires les rend
plus affectionnés à l'état, plus disposés à y maintenir la paix et le
bon ordre, plus intéressés à en écarter toute sédition et toute révolte.
[Note 186: Le texte d'Aristote me paraît se prêter difficilement à
cette ingénieuse interprétation. Cet auteur parle formellement de la
vénalité des charges. (_Polit._ II, 8, §7, _ed. Schneid._)--L.]
[Note 187: [Grec: Para Karchêdoniois ouden aischron tôn anêkontôn
pros kerdos]. (POLYB. lib. 6, pag. 497.)]
[Note 188: Aristote semble avoir prévu l'objection: «S'il est
nécessaire, dit-il, de considérer la fortune [en nommant aux places], à
cause du loisir qu'elle procure, il est mal que les plus grandes charges
de l'état soient à vendre.»--L.]
Aristote, en finissant ses réflexions sur la république de Carthage,
approuve fort la coutume[189] qui y régnait d'envoyer de temps en temps
des colonies en différents endroits, et de procurer ainsi aux citoyens
des établissements honnêtes. Par là on avait soin de pourvoir aux
nécessités des pauvres, qui sont, aussi-bien que les riches, membres de
l'état; on déchargeait la capitale d'une multitude de gens oisifs et
fainéants, qui la déshonorent et souvent lui deviennent dangereux; on
prévenait les mouvements et les troubles en éloignant ceux qui y donnent
lieu pour l'ordinaire, parce que, mécontents de leur fortune présente,
ils sont toujours prêts à remuer et à innover.
[Note 189: Cette coutume existait également dans la plupart des
républiques grecques.--L.]
§ IV. _Commerce de Carthage, première source de ses richesses et de sa
puissance._
Le commerce était, à proprement parler, l'occupation de Carthage,
l'objet particulier de son industrie, son caractère propre et dominant;
c'en était la plus grande force et le principal soutien: en un mot, le
commerce peut être regardé comme la source de la puissance, des
conquêtes, du crédit et de la gloire des Carthaginois. Situés au centre
de la Méditerranée, et prêtant une main à l'orient et l'autre à
l'occident, ils embrassaient, par l'étendue de leur commerce, toutes les
régions connues, et le portaient sur les côtes d'Espagne, de la
Mauritanie, des Gaules, au-delà du détroit et des colonnes d'Hercule.
Ils allaient par-tout acheter à bon marché le superflu de chaque nation,
pour le convertir à l'égard des autres en un nécessaire qu'ils leur
vendaient fort chèrement. Ils tiraient de l'Égypte le fin lin, le
papier, le blé, les voiles et les câbles pour les vaisseaux; des côtes
de la mer Rouge, les épiceries, l'encens, les aromates, les parfums,
l'or, les perles et les pierres précieuses; de Tyr et de la Phénicie, la
pourpre et l'écarlate, les riches étoffes, les meubles somptueux, les
tapisseries, et les différents ouvrages curieux et d'un travail
recherché: en un mot, ils allaient chercher en diverses contrées tout ce
qui peut fournir aux nécessités, et contribuer aux commodités, au luxe,
aux délices de la vie. A leur retour ils rapportaient en échange le fer,
l'étain, le plomb, et le cuivre des côtes occidentales; et par la vente
de toutes ces marchandises ils s'enrichissaient aux dépens de toutes les
nations, et les mettaient à une espèce de contribution d'autant plus
sûre, qu'elle était plus volontaire.
En se rendant ainsi les facteurs et les négociants de tous les peuples,
ils étaient devenus les princes de la mer, le lien de l'orient, de
l'occident et du midi, et le canal nécessaire de leur communication; et
avaient rendu Carthage la ville commune de toutes les nations que la mer
avait séparées, et le centre de leur commerce.
Les plus considérables de la ville ne dédaignaient pas de faire le
négoce; ils s'y appliquaient avec le même soin que les moindres
citoyens; et leurs grandes richesses ne les dégoûtaient jamais de
l'assiduité, de la patience et du travail nécessaires pour les
augmenter. C'est ce qui leur a donné l'empire de la mer, ce qui a fait
fleurir leur république, ce qui l'a mise en état de le disputer à Rome
même, et qui l'a portée à un si haut degré de puissance, qu'il fallut
aux Romains plus de quarante années d'une guerre cruelle et douteuse
pour dompter cette fière rivale. Enfin, Rome triomphante ne crut pouvoir
l'assujettir et la subjuguer entièrement qu'en lui ôtant les ressources
qu'elle eût encore pu trouver dans le négoce, qui, pendant un si long
temps, l'avait soutenue contre toutes les forces de la république.
Au reste, il n'est pas étonnant que Carthage, sortie de la première
école du monde pour le commerce, je veux dire de Tyr, y ait eu un succès
si prompt et si constant. Les mêmes vaisseaux qui conduisirent ses
fondateurs en Afrique, après le transport, leur servirent pour le
négoce. Ils commencèrent à s'établir sur les côtes d'Espagne, dans
quelques ports qui leur furent ouverts pour y débarquer leurs
marchandises. Les commodités et les facilités qu'ils y trouvèrent leur
firent naître la pensée de conquérir ces vastes régions; et dans la
suite Carthage la Neuve, ou Carthagène, donna aux Carthaginois en ce
pays-là un empire presque égal à celui que l'ancienne possédait en
Afrique.
§ V. _Mines d'Espagne, seconde source des richesses et de la puissance
de Carthage._
[Marge: Lib. 4, pag. 312, etc.] Diodore remarque avec raison que les
mines d'or et d'argent que les Carthaginois trouvèrent en Espagne furent
pour eux une source inépuisable de richesses qui les mirent en état de
soutenir de si longues guerres contre les Romains. Les naturels du pays
avaient longtemps ignoré ces trésors cachés dans le sein de la terre, ou
du moins ils en connaissaient peu l'usage et le prix. Les Phéniciens,
par l'échange qu'ils faisaient de marchandises de peu de valeur avec ces
précieux métaux, profitèrent de l'ignorance de ces peuples, et
amassèrent des richesses immenses. Quand les Carthaginois se furent
rendus maîtres du pays, ils creusèrent la terre plus avant que n'avaient
fait les anciens Espagnols, qui d'abord apparemment s'étaient contentés
de ce qu'ils trouvaient sur la superficie; et les Romains, quand ils
eurent enlevé l'Espagne aux Carthaginois, ne manquèrent pas de profiter
de leur exemple, et tirèrent de ces mines d'or et d'argent de fort
grands revenus.
[Marge: Diod. lib. 4, p. 312, etc.] Le travail pour parvenir à ces mines
et pour en tirer l'or et l'argent était incroyable; car les veines de
ces métaux paraissent rarement sur la superficie: il fallait les
chercher et les suivre dans des profondeurs affreuses, où souvent l'on
trouvait de l'eau en quantité, qui arrêtait tout court les ouvriers, et
semblait devoir les rebuter pour toujours. Mais la cupidité n'est pas
moins patiente pour soutenir les fatigues qu'ingénieuse pour trouver des
ressources. Dans la suite, par le moyen des [Marge: [plus haut, p. 35.]]
pompes qu'Archimède avait inventées dans son voyage en Égypte, les
Romains venaient à bout d'élever en haut toute l'eau de ces espèces de
puits, et de les mettre à sec. Pour enrichir les maîtres de ces mines,
il en coûta la vie à une infinité d'esclaves, qui étaient traités avec
la dernière dureté, que l'on faisait travailler malgré eux à coups de
bâton, et à qui on ne donnait de repos ni [Marge: Strab. l. 3, pag.
147.] jour ni nuit. Polybe, cité par Strabon, dit que de son temps il y
avait quarante mille hommes occupés aux mines qui étaient dans le
voisinage de Carthagène, et qu'ils fournissaient chaque jour au peuple
romain vingt-cinq mille drachmes[190], c'est-à-dire douze mille cinq
cents livres.
On ne doit pas être surpris de voir les Carthaginois, après les plus
grandes défaites, mettre en peu de temps sur pied de nombreuses armées,
équiper de grosses flottes, et soutenir pendant plusieurs années des
dépenses considérables pour les guerres qu'ils faisaient au loin. Mais
il doit paraître bien surprenant que les Romains fissent la même chose,
eux dont les revenus étaient fort modiques avant ces grandes conquêtes
qui leur assujettirent les peuples les plus puissants, et qui n'avaient
aucune ressource ni du côté du trafic, absolument inconnu à Rome, ni du
côté des mines d'or et d'argent, fort rares en Italie[191], supposé
qu'il y en eût, et dont les frais, par cette raison, auraient absorbé
tout le profit. Ils trouvaient dans leur vie simple et frugale, dans
leur zèle pour le bien public, et dans l'amour du peuple pour la patrie,
des fonds non moins prompts ni moins assurés que ceux de Carthage, mais
plus honorables à la nation.
[Note 190: Les drachmes dont parle Polybe sont des deniers romains:
c'est 20,460 francs par jour, et par an 6,138,000 f., en ne comptant que
300 jours de travail; ce qui donne pour le produit du travail de chaque
esclave 153 f. environ.--L.]
[Note 191: Selon Pline, aucun pays ne l'emporte sur l'Italie par
l'abondance des mines de tous métaux (III, 20, p. 177). Mais son
assertion paraît hasardée: il faut se souvenir, comme d'un fait capital,
que Rome n'a eu que de la monnaie de cuivre, jusqu'en l'année 247 avant
J.C. (Voyez mes _Considérations générales sur l'évaluation des monnaies
grecques et romaines_, pag. 108.)--L.]
§ VI. _La guerre._
Carthage doit être considérée comme une république marchande tout
ensemble et guerrière. Elle était marchande par inclination et par état;
elle devint guerrière, d'abord par la nécessité de se défendre contre
les peuples voisins, et ensuite par le désir d'étendre son commerce et
d'agrandir son empire. Cette double idée nous donne, ce me semble, le
vrai plan et le vrai caractère de la république carthaginoise. Nous
avons parlé du commerce.
La puissance militaire de Carthage consistait en rois alliés, en peuples
tributaires dont elle tirait des milices et de l'argent, en quelques
troupes composées de ses propres citoyens, et en soldats mercenaires
qu'elle achetait dans les états voisins, sans être obligée ni de les
lever, ni de les exercer, parce qu'elle les trouvait tout formés et tout
aguerris, choisissant dans chaque pays les troupes qui avaient le plus
de mérite et de réputation. Elle tirait de la Numidie une cavalerie
légère, hardie, impétueuse, infatigable, qui faisait la principale force
de ses armées; des îles Baléares, les plus adroits frondeurs de
l'univers; de l'Espagne, une infanterie ferme et invincible; des côtes
de Gênes et des Gaules, des troupes d'une valeur reconnue; et de la
Grèce même, des soldats également bons pour toutes les opérations de la
guerre, propres à servir en campagne ou dans les villes, à faire des
sièges ou à les soutenir.