Il serait à souhaiter que quelque auteur ancien nous eût laissé une

description exacte et suivie des coutumes et des lois de cette fameuse

république. Faute de ce secours, on n'en peut avoir qu'une idée assez

confuse et imparfaite, en ramassant différents traits qu'on trouve épars

dans les auteurs. C'est un service qu'a rendu à la république des

lettres Christophe Hendreich[178]. Son ouvrage m'a été d'un grand

secours.

[Marge: Polyb. lib. 6, pag. 493.] Le gouvernement de Carthage

réunissait, comme celui de Sparte et de Rome, trois autorités

différentes qui se balançaient l'une l'autre et se prêtaient un mutuel

secours: celle des deux magistrats suprêmes, appelés _suffètes_[179];

celle du sénat, et celle du peuple. On y ajouta ensuite le tribunal des

cent, qui eurent beaucoup de crédit dans la république.

[Note 178: «_Carthago, sive Carthaginiensium respublica, etc._»

Francofurti ad Oderam. An 1664.]

[Note 179: Ce nom est dérivé d'un mot qui, chez les Hébreux et les

Phéniciens, signifie juges: _shophetim_.

= C'est l'opinion de Bochart (_Chanan I. 24_) et de Selden (_de Diis

Syriis. Proleg. c. 2_); bien plus naturelle que celle de Scaliger, qui

faisait venir ce nom de _Tzazaph_, il _regarde d'en haut_, dans le même

sens que [Grec: ephoros, episkopos, epoptês]. (SCALIGER, _in Fest._

voce _Suffet_.)--L.]

_Suffètes._

Le pouvoir des suffètes ne durait qu'un an[180], et ils étaient à

Carthage ce que les consuls étaient à Rome[181].

[Note 180: «Ut Romæ consules, sic Carthagine quotannis annui bini

reges creabantur.» (CORN. NEP. _in Annib._ cap. 7.)]

[Note 181: Ou les deux rois à Lacédémone; avec cette différence que

leurs fonctions ne duraient qu'un an, et qu'ils étaient pris

indifféremment dans les plus nobles familles.--L.]

Souvent même les auteurs leur donnent les noms de _rois_, de

_dictateurs_, de _consuls_, parce qu'ils en remplissaient l'emploi.

L'histoire ne nous apprend point par qui ils étaient choisis. Ils

avaient droit et étaient chargés du soin d'assembler le sénat[182]: ils

en étaient les présidents et les chefs: ils y proposaient les affaires

et recueillaient les suffrages. Ils présidaient[183] aussi aux jugements

qui se rendaient sur les affaires importantes. Leur autorité n'était pas

renfermée dans la ville, ni bornée aux affaires civiles; on leur

confiait quelquefois le commandement des armées. Il paraît qu'au sortir

de la dignité de _suffètes_ on les nommait _préteurs_, qui était une

charge considérable, puisque, outre le droit de présidence dans certains

jugements, elle leur donnait celui de proposer et de porter de nouvelles

lois, et de faire rendre compte à ceux qui étaient chargés du

recouvrement [Marge: Liv. lib. 33, n. 46 et 47.] des deniers publics,

comme on le voit dans ce que Tite-Live nous raconte d'Annibal à ce

sujet, et que je rapporterai dans la suite[184].

[Note 182: «Senatum itaque suffetes, quod velut consulare imperium

apud eos erat, vocaverunt.» (LIV. lib. 30, n. 7.)]

[Note 183: «Quum suffetes ad jus dicendum consedissent.» (LIV. lib.

34, n. 62.)]

[Note 184: Un autre magistrat paraît avoir eu les mêmes fonctions

que le Censeur à Rome. (NEPOS, _in Hamilcare_, § 3.)--L.]

_Le sénat._

Le sénat, composé de personnes que leur âge, leur expérience, leur

naissance, leurs richesses, et sur-tout leur mérite, rendaient

respectables, formait le conseil de l'état, et était comme l'ame de

toutes les délibérations publiques. On ne sait point précisément quel

était le nombre des sénateurs; il devait être fort grand, puisqu'on voit

qu'on en tira cent pour former une compagnie particulière, dont j'aurai

bientôt lieu de parler. C'était dans le sénat que se traitaient les

grandes affaires, qu'on lisait les lettres des généraux, qu'on recevait

les plaintes des provinces, qu'on donnait audience aux ambassadeurs,

qu'on décidait de la paix ou de la guerre, comme on le voit en plusieurs

occasions.

[Marge: Arist. loc. cit.] Quand les sentiments étaient uniformes et que

tous les suffrages se réunissaient, alors le sénat décidait

souverainement et en dernier ressort. Lorsqu'il y avait partage et qu'on

ne convenait point, les affaires étaient portées devant le peuple, et

dans ce cas le pouvoir de décider lui était dévolu[185]. Il est aisé de

comprendre quelle sagesse il y avait dans ce règlement, et combien il

était propre à arrêter les cabales, à concilier les esprits, à appuyer

et à faire dominer les bons conseils, une compagnie comme celle-là étant

extrêmement jalouse de son autorité, et ne consentant pas aisément à la

faire passer à une autre. On en voit un exemple mémorable dans Polybe.

Lorsque, après la perte de la [Marge: Polyb. l. 15, p. 706 et 707]

bataille donnée en Afrique à la fin de la seconde guerre punique, on fit

dans le sénat la lecture des conditions de paix qu'offrait le vainqueur,

Annibal, voyant qu'un des sénateurs s'y opposait, représenta vivement

que, s'agissant du salut de la république, il était de la dernière

importance de se réunir, et de ne point renvoyer une telle délibération

à l'assemblée du peuple; et il en vint à bout. Voilà sans doute ce qui,

dans les commencements de la république, rendit le sénat si puissant, et

ce qui porta son autorité à un si haut point; [Marge: Polyb. l. 6, pag.

494.] et le même auteur remarque, dans un autre endroit, que, tant que

le sénat fut le maître des affaires, l'état fut gouverné avec beaucoup

de sagesse, et que toutes les entreprises eurent un grand succès.

[Note 185: Aristote est plus précis: «Les rois avec les sénateurs

sont maîtres de porter une affaire au peuple, ou de ne la point porter,

s'ils sont _tous_ d'accord [sur cette affaire]; sinon, le peuple est

aussi appelé à en décider.» [Grec: Tou men gar to men prosagein, to de

mê prosagein pros ton dêmon oi basileis kyrioi META tôn gerontôn, an

omognômonôsi PANTES ei de mê, kai toutôn o Dêmos.] (_Polit._ II, 8, § 3,

éd. Schn.)--L.]

_Le peuple._

Il paraît, par tout ce que nous avons dit jusqu'ici, que jusqu'au temps

d'Aristote, qui fait une si belle peinture et un si magnifique éloge du

gouvernement de Carthage, le peuple se reposait volontiers sur le sénat

du soin des affaires publiques, et lui en laissait la principale

administration: et c'est par là que la république devint si puissante.

Il n'en fut pas ainsi dans la suite. Le peuple, devenu insolent par ses

richesses et par ses conquêtes, et ne faisant pas réflexion qu'il en

était redevable à la prudente conduite du sénat, voulut se mêler aussi

du gouvernement, et s'arrogea presque tout le pouvoir. Tout se conduisit

alors par cabales et par factions; ce qui fut, selon Polybe, une des

principales causes de la ruine de l'état.

_Le tribunal des cent._

C'était une compagnie composée de cent quatre personnes, quoique

souvent, pour abréger, il ne soit fait mention que de cent. Elle tenait

lieu à Carthage, selon Aristote, de ce qu'étaient les éphores à Sparte;

par où il paraît qu'elle fut établie pour balancer le pouvoir des grands

et du sénat; mais avec cette différence, que les éphores n'étaient qu'au

nombre de cinq et qu'ils ne demeuraient qu'un an en charge, au lieu que

ceux-ci étaient perpétuels et passaient le nombre de cent. On croit que

ces centumvirs sont les mêmes que les cent juges dont parle Justin, qui

furent tirés du sénat,[Marge: Lib. 19, c. 2.] et établis pour faire

rendre compte aux généraux de leur conduite. Le pouvoir exorbitant de

ceux de la famille de Magon, [Marge: An. M. 3609. De Carthage, 487.]

qui, occupant les premières places et se trouvant à la tête des armées,

s'étaient rendus maîtres de toutes les affaires, donna lieu à cet

établissement. On voulut par là mettre un frein à l'autorité des

généraux, laquelle, pendant qu'ils commandaient les troupes, était

presque sans bornes et souveraine; et on la rendit soumise aux lois par

la nécessité qu'on leur imposa de rendre compte de leur administration à

ces juges, au retour de leurs campagnes: [Marge: Justin. _Ibid._] _ut

hoc metu ita in bello imperia cogitarent, ut domi judicia legesque

respicerent_. Parmi ces cent quatre juges, il y en avait cinq qui

avaient une juridiction particulière et supérieure à celle des autres:

on ne sait pas combien elle durait de temps. Ce conseil des cinq était

comme le conseil des dix dans le sénat de Venise. Quand il y vaquait

quelque place, c'étaient eux seuls qui avaient le droit de la remplir.

Ils avaient droit aussi de choisir ceux qui entraient dans le conseil

des cent. Leur autorité était fort grande; et c'est pour cela qu'on

avait soin de ne mettre dans cette place que des hommes d'un rare

mérite; et l'on ne crut point devoir attacher à leur emploi aucune

rétribution ni aucune récompense, le motif seul du bien public devant

être assez fort dans l'esprit des gens de bien pour les engager à

remplir leurs devoirs avec zèle et fidélité. Polybe, en rapportant

[Marge: Lib. 10, pag. 592.] la prise de Carthagène par Scipion,

distingue nettement deux compagnies de magistrats établies à Carthage.

Il dit que, parmi les prisonniers qu'on fit dans Carthagène, il se

trouva deux magistrats du corps des vieillards, [Grec: ek tês

gerousias] (on appelait ainsi la compagnie des cent), et quinze du

sénat, [Grec: ek tês synklêtou].[Marge: Lib. 26, n. 15. Lib. 30, n.

16.] Tite-Live ne fait mention que de ces quinze derniers sénateurs.

Mais dans un autre endroit il nomme les vieillards, et marque qu'ils

composaient le conseil le plus respectable de l'état, et qu'ils avaient

une grande autorité dans le sénat: _Carthaginienses... oratores ad pacem

petendam mittunt triginta seniorum principes. Id erat sanctius apud

illos concilium, maximaque ad ipsum senatum regendum vis_.

Les établissements les plus sages et les mieux concertés dégénèrent

peu-à-peu, et font place enfin au désordre et à la licence, qui percent

et pénètrent partout. Ces juges, qui devaient être la terreur du crime

et le soutien de la justice, abusant de leur pouvoir, qui était presque

sans bornes, devinrent autant de petits tyrans, comme nous le verrons

dans l'histoire du grand Annibal, qui, pendant sa préture, lorsqu'il fut

retourné[Marge: AN. M. 3802. DE CARTHAGE 682.] en Afrique, employa tout

son crédit pour réformer un abus si criant; et de perpétuelle qu'était

l'autorité de ces juges, la rendit annuelle, environ deux cents ans

depuis que la compagnie des cent avait été formée.

_Défauts du gouvernement de Carthage._

Aristote, entre quelques autres observations qu'il fait sur le

gouvernement de Carthage, y remarque deux grands défauts, fort

contraires, selon lui, aux vues d'un sage législateur et aux règles

d'une bonne et saine politique.

Le premier de ces défauts consiste en ce qu'on mettait sur la tête d'un

même homme plusieurs charges; ce qui était considéré à Carthage comme la

preuve d'un mérite non commun. Aristote regarde cette coutume comme

très-préjudiciable au bien public. En effet, dit-il, lorsqu'un homme

n'est chargé que d'un seul emploi, il est beaucoup plus en état de s'en

bien acquitter, les affaires pour-lors étant examinées avec plus de soin

et expédiées avec plus de promptitude. On ne voit pas, ajoute-t-il, que,

ni dans les troupes, ni dans la marine, on en use de la sorte: un même

officier ne commande pas deux corps différents; un même pilote ne

conduit pas deux vaisseaux. D'ailleurs le bien de l'état demande que,

pour exciter de l'émulation parmi les gens de mérite, les charges et les

faveurs soient partagées; au lieu que, lorsqu'on les accumule sur un

même sujet, souvent elles produisent en lui une sorte d'éblouissement

par une distinction si marquée, et excitent toujours dans les autres la

jalousie, les mécontentements, les murmures.

Le second défaut qu'Aristote trouve dans le gouvernement de Carthage,

c'est que, pour parvenir aux premiers postes, il fallait, avec du mérite

et de la naissance, avoir encore un certain revenu; et qu'ainsi la

pauvreté pouvait en exclure les plus gens de bien, ce qu'il regarde

comme un grand mal dans un état: car alors, dit-il, la vertu n'étant

comptée pour rien, et l'argent pour tout, parce qu'il conduit à tout,

l'admiration et la soif des richesses saisit toute une ville et la

corrompt; outre que les magistrats et les juges, qui ne le deviennent

qu'à grands frais, semblent être en droit de s'en dédommager ensuite par

leurs propres mains.

On ne voit, je crois, dans l'antiquité aucune trace qui marque que les

dignités, soit de l'état, soit de la judicature, y aient jamais été

vénales; et ce que dit ici Aristote des dépenses qui se faisaient à

Carthage pour y parvenir tombe sans doute sur les présents par lesquels

on achetait les suffrages de ceux qui conféraient les charges[186]; ce

qui, comme le remarque aussi Polybe, était fort ordinaire parmi les

Carthaginois[187], chez qui nul gain n'était honteux. Il n'est donc pas

étonnant qu'Aristote condamne un usage dont il est aisé de voir combien

les suites peuvent être funestes.

Mais, s'il prétendait qu'on dût mettre également dans les premières

dignités les riches et les pauvres, comme il semble l'insinuer[188], son

sentiment serait réfuté par la pratique générale des républiques les

plus sages, qui, sans avilir ni déshonorer la pauvreté, ont cru devoir

sur ce point donner la préférence aux richesses, parce qu'on a lieu de

présumer que ceux qui ont du bien ont reçu une meilleure éducation,

pensent plus noblement, sont moins exposés à se laisser corrompre et à

faire des bassesses; et que la situation même de leurs affaires les rend

plus affectionnés à l'état, plus disposés à y maintenir la paix et le

bon ordre, plus intéressés à en écarter toute sédition et toute révolte.

[Note 186: Le texte d'Aristote me paraît se prêter difficilement à

cette ingénieuse interprétation. Cet auteur parle formellement de la

vénalité des charges. (_Polit._ II, 8, §7, _ed. Schneid._)--L.]

[Note 187: [Grec: Para Karchêdoniois ouden aischron tôn anêkontôn

pros kerdos]. (POLYB. lib. 6, pag. 497.)]

[Note 188: Aristote semble avoir prévu l'objection: «S'il est

nécessaire, dit-il, de considérer la fortune [en nommant aux places], à

cause du loisir qu'elle procure, il est mal que les plus grandes charges

de l'état soient à vendre.»--L.]

Aristote, en finissant ses réflexions sur la république de Carthage,

approuve fort la coutume[189] qui y régnait d'envoyer de temps en temps

des colonies en différents endroits, et de procurer ainsi aux citoyens

des établissements honnêtes. Par là on avait soin de pourvoir aux

nécessités des pauvres, qui sont, aussi-bien que les riches, membres de

l'état; on déchargeait la capitale d'une multitude de gens oisifs et

fainéants, qui la déshonorent et souvent lui deviennent dangereux; on

prévenait les mouvements et les troubles en éloignant ceux qui y donnent

lieu pour l'ordinaire, parce que, mécontents de leur fortune présente,

ils sont toujours prêts à remuer et à innover.

[Note 189: Cette coutume existait également dans la plupart des

républiques grecques.--L.]

§ IV. _Commerce de Carthage, première source de ses richesses et de sa

puissance._

Le commerce était, à proprement parler, l'occupation de Carthage,

l'objet particulier de son industrie, son caractère propre et dominant;

c'en était la plus grande force et le principal soutien: en un mot, le

commerce peut être regardé comme la source de la puissance, des

conquêtes, du crédit et de la gloire des Carthaginois. Situés au centre

de la Méditerranée, et prêtant une main à l'orient et l'autre à

l'occident, ils embrassaient, par l'étendue de leur commerce, toutes les

régions connues, et le portaient sur les côtes d'Espagne, de la

Mauritanie, des Gaules, au-delà du détroit et des colonnes d'Hercule.

Ils allaient par-tout acheter à bon marché le superflu de chaque nation,

pour le convertir à l'égard des autres en un nécessaire qu'ils leur

vendaient fort chèrement. Ils tiraient de l'Égypte le fin lin, le

papier, le blé, les voiles et les câbles pour les vaisseaux; des côtes

de la mer Rouge, les épiceries, l'encens, les aromates, les parfums,

l'or, les perles et les pierres précieuses; de Tyr et de la Phénicie, la

pourpre et l'écarlate, les riches étoffes, les meubles somptueux, les

tapisseries, et les différents ouvrages curieux et d'un travail

recherché: en un mot, ils allaient chercher en diverses contrées tout ce

qui peut fournir aux nécessités, et contribuer aux commodités, au luxe,

aux délices de la vie. A leur retour ils rapportaient en échange le fer,

l'étain, le plomb, et le cuivre des côtes occidentales; et par la vente

de toutes ces marchandises ils s'enrichissaient aux dépens de toutes les

nations, et les mettaient à une espèce de contribution d'autant plus

sûre, qu'elle était plus volontaire.

En se rendant ainsi les facteurs et les négociants de tous les peuples,

ils étaient devenus les princes de la mer, le lien de l'orient, de

l'occident et du midi, et le canal nécessaire de leur communication; et

avaient rendu Carthage la ville commune de toutes les nations que la mer

avait séparées, et le centre de leur commerce.

Les plus considérables de la ville ne dédaignaient pas de faire le

négoce; ils s'y appliquaient avec le même soin que les moindres

citoyens; et leurs grandes richesses ne les dégoûtaient jamais de

l'assiduité, de la patience et du travail nécessaires pour les

augmenter. C'est ce qui leur a donné l'empire de la mer, ce qui a fait

fleurir leur république, ce qui l'a mise en état de le disputer à Rome

même, et qui l'a portée à un si haut degré de puissance, qu'il fallut

aux Romains plus de quarante années d'une guerre cruelle et douteuse

pour dompter cette fière rivale. Enfin, Rome triomphante ne crut pouvoir

l'assujettir et la subjuguer entièrement qu'en lui ôtant les ressources

qu'elle eût encore pu trouver dans le négoce, qui, pendant un si long

temps, l'avait soutenue contre toutes les forces de la république.

Au reste, il n'est pas étonnant que Carthage, sortie de la première

école du monde pour le commerce, je veux dire de Tyr, y ait eu un succès

si prompt et si constant. Les mêmes vaisseaux qui conduisirent ses

fondateurs en Afrique, après le transport, leur servirent pour le

négoce. Ils commencèrent à s'établir sur les côtes d'Espagne, dans

quelques ports qui leur furent ouverts pour y débarquer leurs

marchandises. Les commodités et les facilités qu'ils y trouvèrent leur

firent naître la pensée de conquérir ces vastes régions; et dans la

suite Carthage la Neuve, ou Carthagène, donna aux Carthaginois en ce

pays-là un empire presque égal à celui que l'ancienne possédait en

Afrique.

§ V. _Mines d'Espagne, seconde source des richesses et de la puissance

de Carthage._

[Marge: Lib. 4, pag. 312, etc.] Diodore remarque avec raison que les

mines d'or et d'argent que les Carthaginois trouvèrent en Espagne furent

pour eux une source inépuisable de richesses qui les mirent en état de

soutenir de si longues guerres contre les Romains. Les naturels du pays

avaient longtemps ignoré ces trésors cachés dans le sein de la terre, ou

du moins ils en connaissaient peu l'usage et le prix. Les Phéniciens,

par l'échange qu'ils faisaient de marchandises de peu de valeur avec ces

précieux métaux, profitèrent de l'ignorance de ces peuples, et

amassèrent des richesses immenses. Quand les Carthaginois se furent

rendus maîtres du pays, ils creusèrent la terre plus avant que n'avaient

fait les anciens Espagnols, qui d'abord apparemment s'étaient contentés

de ce qu'ils trouvaient sur la superficie; et les Romains, quand ils

eurent enlevé l'Espagne aux Carthaginois, ne manquèrent pas de profiter

de leur exemple, et tirèrent de ces mines d'or et d'argent de fort

grands revenus.

[Marge: Diod. lib. 4, p. 312, etc.] Le travail pour parvenir à ces mines

et pour en tirer l'or et l'argent était incroyable; car les veines de

ces métaux paraissent rarement sur la superficie: il fallait les

chercher et les suivre dans des profondeurs affreuses, où souvent l'on

trouvait de l'eau en quantité, qui arrêtait tout court les ouvriers, et

semblait devoir les rebuter pour toujours. Mais la cupidité n'est pas

moins patiente pour soutenir les fatigues qu'ingénieuse pour trouver des

ressources. Dans la suite, par le moyen des [Marge: [plus haut, p. 35.]]

pompes qu'Archimède avait inventées dans son voyage en Égypte, les

Romains venaient à bout d'élever en haut toute l'eau de ces espèces de

puits, et de les mettre à sec. Pour enrichir les maîtres de ces mines,

il en coûta la vie à une infinité d'esclaves, qui étaient traités avec

la dernière dureté, que l'on faisait travailler malgré eux à coups de

bâton, et à qui on ne donnait de repos ni [Marge: Strab. l. 3, pag.

147.] jour ni nuit. Polybe, cité par Strabon, dit que de son temps il y

avait quarante mille hommes occupés aux mines qui étaient dans le

voisinage de Carthagène, et qu'ils fournissaient chaque jour au peuple

romain vingt-cinq mille drachmes[190], c'est-à-dire douze mille cinq

cents livres.

On ne doit pas être surpris de voir les Carthaginois, après les plus

grandes défaites, mettre en peu de temps sur pied de nombreuses armées,

équiper de grosses flottes, et soutenir pendant plusieurs années des

dépenses considérables pour les guerres qu'ils faisaient au loin. Mais

il doit paraître bien surprenant que les Romains fissent la même chose,

eux dont les revenus étaient fort modiques avant ces grandes conquêtes

qui leur assujettirent les peuples les plus puissants, et qui n'avaient

aucune ressource ni du côté du trafic, absolument inconnu à Rome, ni du

côté des mines d'or et d'argent, fort rares en Italie[191], supposé

qu'il y en eût, et dont les frais, par cette raison, auraient absorbé

tout le profit. Ils trouvaient dans leur vie simple et frugale, dans

leur zèle pour le bien public, et dans l'amour du peuple pour la patrie,

des fonds non moins prompts ni moins assurés que ceux de Carthage, mais

plus honorables à la nation.

[Note 190: Les drachmes dont parle Polybe sont des deniers romains:

c'est 20,460 francs par jour, et par an 6,138,000 f., en ne comptant que

300 jours de travail; ce qui donne pour le produit du travail de chaque

esclave 153 f. environ.--L.]

[Note 191: Selon Pline, aucun pays ne l'emporte sur l'Italie par

l'abondance des mines de tous métaux (III, 20, p. 177). Mais son

assertion paraît hasardée: il faut se souvenir, comme d'un fait capital,

que Rome n'a eu que de la monnaie de cuivre, jusqu'en l'année 247 avant

J.C. (Voyez mes _Considérations générales sur l'évaluation des monnaies

grecques et romaines_, pag. 108.)--L.]

§ VI. _La guerre._

Carthage doit être considérée comme une république marchande tout

ensemble et guerrière. Elle était marchande par inclination et par état;

elle devint guerrière, d'abord par la nécessité de se défendre contre

les peuples voisins, et ensuite par le désir d'étendre son commerce et

d'agrandir son empire. Cette double idée nous donne, ce me semble, le

vrai plan et le vrai caractère de la république carthaginoise. Nous

avons parlé du commerce.

La puissance militaire de Carthage consistait en rois alliés, en peuples

tributaires dont elle tirait des milices et de l'argent, en quelques

troupes composées de ses propres citoyens, et en soldats mercenaires

qu'elle achetait dans les états voisins, sans être obligée ni de les

lever, ni de les exercer, parce qu'elle les trouvait tout formés et tout

aguerris, choisissant dans chaque pays les troupes qui avaient le plus

de mérite et de réputation. Elle tirait de la Numidie une cavalerie

légère, hardie, impétueuse, infatigable, qui faisait la principale force

de ses armées; des îles Baléares, les plus adroits frondeurs de

l'univers; de l'Espagne, une infanterie ferme et invincible; des côtes

de Gênes et des Gaules, des troupes d'une valeur reconnue; et de la

Grèce même, des soldats également bons pour toutes les opérations de la

guerre, propres à servir en campagne ou dans les villes, à faire des

sièges ou à les soutenir.

Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1 · 第 17 / 37 段