ses prédictions à l'égard de ceux de son peuple qui, après la prise de
Jérusalem, s'étaient retirés en Égypte contre sa défense, et qui y
avaient entraîné Jérémie malgré lui. Dès qu'ils y furent entrés, et
qu'ils furent arrivés à Taphnis (c'est la même que Tanis), le prophète,
après avoir caché en leur présence, par l'ordre de Dieu, des pierres
dans une grotte qui était près du palais du roi, leur déclara que
Nabuchodonosor entrerait bientôt en Égypte, et que Dieu établirait son
trône dans cet endroit-là même; que ce prince ravagerait tout le pays,
et porterait par-tout le fer et le feu; qu'eux-mêmes tomberaient entre
les mains de ces cruels ennemis, qui en massacreraient une partie, et
traîneraient le reste captif à Babylone; qu'un très-petit nombre
seulement échapperait à la désolation commune, et serait enfin rétabli
dans sa patrie. Toutes ces prédictions eurent leur accomplissement dans
les temps marqués.
[Marge: AN M. 3435 AV. J.C. 569.] AMASIS. Après la mort d'Apriès, Amasis
devint possesseur paisible de toute l'Égypte, dont il occupa le trône
pendant quarante ans. Il était, selon Platon, de[Marge: In Timæo. [p.
21, E.]] la ville de Saïs[170].
[Note 170: Selon Hérodote, de la ville de Siouph, qui était
probablement voisine de Saïs.--L.]
[Marge: Herod. l. 2, cap. 172.] Comme il était de basse naissance, les
peuples, dans le commencement de son règne, en faisaient peu de cas, et
n'avaient que du mépris pour lui. Il n'y fut pas insensible; mais il
crut devoir ménager les esprits avec adresse, et les rappeler à leur
devoir par la douceur et par la raison. Il avait une cuvette d'or, où
lui et tous ceux qui mangeaient à sa table se lavaient les pieds. Il la
fit fondre, et en fit faire une statue, qu'il exposa à la vénération
publique. Les peuples accoururent en foule, et rendirent à la nouvelle
statue toutes sortes d'hommages. Le roi, les ayant assemblés, leur
exposa à quel vil usage cette statue avait d'abord servi; ce qui ne les
empêchait pas de se prosterner devant elle par un culte religieux.
L'application de cette parabole était aisée à faire: elle eut tout le
succès qu'il en pouvait attendre; et les peuples, depuis ce jour, eurent
pour lui tout le respect qui est dû à la majesté royale.
[Marge: _Ibid._ c. 173.] Il donnait régulièrement tout le matin aux
affaires, pour recevoir les placets, donner ses audiences, prononcer des
jugements, et tenir ses conseils: le reste du temps était accordé au
plaisir; et comme, dans les repas et dans les conversations, il était
d'une humeur extrêmement enjouée, et qu'il poussait, ce semble, la gaîté
au-delà des justes bornes, les courtisans ayant pris la liberté de le
lui représenter, il leur répondit que l'esprit ne pouvait pas être
toujours sérieux et appliqué aux affaires, non plus qu'un arc demeurer
toujours tendu.
Ce fut lui qui obligea les particuliers, dans chaque ville, d'inscrire
leur nom chez le magistrat, et de marquer de quelle profession ou de
quel métier ils vivaient. Solon inséra cette loi dans les siennes.
Il bâtit plusieurs temples magnifiques, principalement à Saïs, qui était
le lieu de sa naissance. Hérodote y admirait sur-tout une chapelle faite
d'une seule pierre, qui avait au dehors vingt et une coudées de longueur
sur quatorze de largeur et huit de hauteur, et un peu moins en dedans.
On l'avait apportée d'Éléphantine; et deux mille hommes avaient été
occupés pendant trois ans à la voiturer sur le Nil[171].
[Note 171: Ce temple _monolithe_ (HEROD. II. c. 175) avait en dehors
21 coudées de long (11 met. 87 mill.), 14 de large (7 met. 378 mill.) et
8 de haut (4 met. 216 mill.): ainsi sa solidité était de 344 mètres
cubes (9990 pieds cubes) environ, dont le poids (en supposant à la
matière la pesanteur spécifique du marbre) était de 965,720 kilogrammes
(1,972,000 livres): Hérodote en ayant donné les dimensions intérieures,
savoir 18 coudées 20 doigts de long, 12 de large et 5 de haut, on voit,
par le calcul, que la partie évidée était égale à 165 mètres cubes,
pesant 463,092 kilogrammes; ainsi le poids du temple monolithe,
probablement travaillé dans la carrière même, était égal à 502,600
kilogrammes ou plus d'un million de livres. Voyez ce que j'ai dit plus
haut, p. 15, n. 2, des moyens de transport.--L.]
Amasis considérait fort les Grecs. Il leur accorda de grands priviléges,
et permit à ceux qui voudraient s'établir en Égypte d'habiter dans la
ville de Naucratis, très-renommée pour son port[172]. Lorsqu'il s'agit
de rebâtir le fameux temple de Delphes qui avait été brûlé, réparation
qui devait monter à trois cents talents, c'est-à-dire à trois cent mille
écus[173], il fournit à ceux de Delphes une somme fort considérable pour
les aider à payer leur quote-part, qui était le quart de toute la
dépense.
[Note 172: Ville sur la branche Canopique, à environ 16 lieues dans
les terres un peu au S. de Damanhour.--L.]
[Note 173: 1,650,000 f.--L.]
Il fit alliance avec les Cyrénéens, et prit chez eux une femme.
Il est le seul des rois égyptiens qui ait conquis l'île de Cypre, et qui
l'ait rendue tributaire.
Ce fut sous son règne que Pythagore vint en Égypte: il lui était
recommandé par le célèbre Polycrate, tyran de Samos, dont il sera parlé
ailleurs, et qui était lié d'amitié avec Amasis. Dans le séjour que ce
philosophe fit en Égypte, il fut initié dans tous les mystères du pays,
et apprit des prêtres tout ce qu'il y avait de plus secret et de plus
important dans leur religion. C'est là qu'il puisa sa doctrine de la
métempsycose.
Dans l'expédition où Cyrus s'était rendu maître d'une grande partie de
la terre, l'Égypte sans doute avait subi le joug comme toutes les autres
provinces, et Xénophon le dit formellement au commencement de la
Cyropédie. Apparemment qu'après que les quarante années de désolation
prédites par le prophète furent expirées, l'Égypte commençant un peu à
se rétablir, Amasis secoua le joug et se remit en liberté.
Aussi voyons-nous qu'un des premiers soins de Cambyse, fils de Cyrus,
dès qu'il fut monté sur le trône, fut de porter la guerre contre
l'Égypte. Quand il y arriva, Amasis venait de mourir, et avait eu pour
successeur son fils Psamménit.
[Marge: AN. M. 3479 AV. J.C. 525.] PSAMMÉNIT. Cambyse, après le gain
d'une bataille, poursuivit les vaincus jusque dans Memphis, assiégea la
place, et la prit en fort peu de temps. Il traita le roi avec douceur,
lui laissa la vie, et lui assigna un entretien honorable; mais, ayant
appris qu'il prenait des mesures secrètes pour remonter sur le trône, il
le fit mourir. Le règne de Psamménit ne fut que de six mois. Alors toute
l'Égypte se soumit au vainqueur. Je rapporterai plus en détail cette
histoire lorsque j'exposerai celle de Cambyse.
Ici finit la suite des rois d'Égypte. L'histoire de ce pays, comme je
l'ai déjà remarqué, sera confondue avec celle des Perses et des Grecs
jusqu'à la mort d'Alexandre. Alors s'élèvera une nouvelle monarchie
d'Égypte, fondée par Ptolémée, fils de Lagus, qui sera continuée jusqu'à
Cléopatre; et ce dernier espace sera environ de 300 ans. Je traiterai
chacune de ces matières dans son temps.
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LIVRE SECOND.
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HISTOIRE ANCIENNE DES CARTHAGINOIS.
Je diviserai en deux parties ce que j'ai à dire sur les Carthaginois.
Dans la première, je donnerai une idée générale des moeurs de ce peuple,
de son caractère, de son gouvernement, de sa religion, de sa puissance
et de ses richesses. Dans la seconde, après avoir indiqué en peu de mots
la manière dont Carthage s'établit et s'accrut, je rapporterai les
guerres qui l'ont rendue si célèbre.
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PREMIÈRE PARTIE.
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CARACTÈRE, MOEURS, RELIGION ET GOUVERNEMENT
DES CARTHAGINOIS.
§ Ier. _Carthage formée sur le modèle de Tyr, dont elle était une
colonie._
Les Carthaginois ont reçu des Tyriens, non-seulement leur origine, mais
leurs moeurs, leur langage, leurs usages, leurs lois, leur religion,
leur goût et leur industrie pour le commerce, comme toute la suite le
fera connaître. Ils parlaient le même langage que les [Marge: Bochard,
Part. 2, l. 2, cap. 16.] Tyriens, et ceux-ci le même que les Cananéens
et les Israélites, c'est-à-dire la langue hébraïque, ou du moins une
langue qui en était entièrement dérivée. Leurs noms avaient pour
l'ordinaire une signification particulière. Hannon signifie _gracieux_,
_bienfaisant_; Didon, _aimable_ ou _bien-aimée_; Sophonisbe, _elle
gardera bien le secret de son mari_. Ils se plaisaient aussi, par esprit
de religion, à faire entrer le nom de Dieu dans les noms qu'ils
portaient, selon le génie des Hébreux. Annibal, qui répond à Ananias,
signifie: _Baal_ (ou _le Seigneur_) _m'a fait grace_; Asdrubal, qui
répond à Azarias, signifie: _le Seigneur sera notre secours_. Il en est
ainsi des autres noms, Adherbal, Maharbal, Mastanabal, etc. Le mot
_Poeni_, d'où vient _punique_, est le même que _Phoeni_ ou _Phéniciens_,
parce qu'ils tiraient leur origine de la Phénicie[174]. On a dans le
_Poenulus_ de Plaute une scène en langue punique qui a fort exercé les
savants.
[Note 174: Dans beaucoup de mots, les Latins ont changé la
diphthongue _oe_ en _u_. Ils disaient originairement _poenire_ pour
_punire_, ce qui s'est conservé dans _poena_; _moerus_ pour _murus_
comme on le voit par le mot _pomoerium_; _moenire_ pour _munire_, ce qui
s'est conservé dans _moenia_. Sur les anciennes inscriptions, on lit
_oeti_, _loedos_, _coeira_, pour _uti_, _ludos_, _cura_, etc.: de même,
ils ont dit _Puni_ au lieu de _Poeni_.--L.]
Mais ce qu'il y a de plus remarquable ici, c'est l'union étroite qui a
toujours subsisté entré les Phéniciens et [Marge: Herod. l. 3, c. 17 et
19.] les Carthaginois[175]. Lorsque Cambyse voulut porter la guerre
contre ces derniers, les Phéniciens, qui faisaient la principale force
de son armée navale, lui déclarèrent nettement qu'ils ne pouvaient pas
le servir contre leurs compatriotes; et ce prince fut obligé de renoncer
à son dessein. Les Carthaginois, de leur côté, n'oublièrent jamais d'où
ils étaient sortis et à qui ils devaient leur origine. Ils envoyaient
régulièrement à Tyr, tous les [Marge: Polyb. pag. 944. Q. Curt. l. 4, c.
2 et 3.] ans, un vaisseau chargé de présents, qui étaient comme un cens
et une redevance qu'ils payaient à leur ancienne patrie; et ils
faisaient offrir un sacrifice annuel aux dieux tutélaires du pays,
qu'ils regardaient aussi comme leurs protecteurs. Ils ne manquaient
jamais à y envoyer les prémices de leurs revenus, aussi-bien que la dîme
des dépouilles et du butin qu'ils faisaient sur les ennemis, pour les
offrir à Hercule, une des principales divinités de Tyr et de Carthage.
Lorsque Tyr fut assiégée par Alexandre, les Tyriens, pour mettre en
sûreté ce qu'ils avaient de plus cher, envoyèrent à Carthage leurs
femmes et leurs enfants, qui y furent reçus et entretenus, quoique dans
le temps d'une guerre fort pressante; avec une bonté et une générosité
telles qu'on aurait pu les attendre des pères et des mères les plus
tendres et les plus opulents. Ces marques constantes d'une vive et
sincère reconnaissance font plus d'honneur à une nation que les plus
grandes conquêtes et les plus glorieuses victoires.
[Note 175: L'histoire offre beaucoup d'autres exemples de ce genre.
Ils tiennent au droit des métropoles sur les colonies. (V. Heyn. _Opusc.
Academic._ t. I, p. 312, seq.)--L.]
§ II. _Religion des Carthaginois._
Il paraît, par plusieurs traits de l'histoire de Carthage, que ses
généraux regardaient comme un devoir essentiel de commencer et de finir
leurs entreprises[Marge: Liv. lib. 21, n. 1. _Ibid._ n. 21.] par le
culte des dieux. Amilcar, père du grand Annibal, avant que d'entrer en
Espagne pour y faire la guerre, eut soin d'offrir des sacrifices aux
dieux. Son fils, marchant sur ses traces, avant que de partir de
l'Espagne et de marcher contre les Romains, se transporte jusqu'à Cadix
pour s'acquitter des voeux qu'il avait faits à Hercule, et il lui en
fait de nouveaux si ce dieu favorise son entreprise. Après la bataille
de [Marge: Lib. 23, n. 11.] Cannes, lorsqu'il fit savoir cette heureuse
nouvelle à Carthage, il recommanda sur-tout qu'on eût soin de rendre aux
dieux immortels de solennelles actions de graces pour toutes les
victoires qu'il avait remportées: _pro his tantis totque victoriis verum
esse grates diis immortalibus agi haberique_.
Ce n'étaient pas seulement les particuliers qui se piquaient ainsi de
faire paraître en toute occasion un soin religieux d'honorer la
Divinité; on voit que c'était le génie et le goût de la nation entière.
[Marge: Lib. 7, pag. 502.] Polybe nous a conservé un traité de paix
entre Philippe, fils de Démétrius, roi de Macédoine, et les
Carthaginois, où l'on voit d'une manière bien sensible le respect de
ceux-ci pour la Divinité, et leur intime persuasion que les dieux
assistaient et présidaient aux actions humaines, et sur-tout aux traités
solennels qui se faisaient en leur nom, sous leurs yeux et en leur
présence. Il y est fait mention de cinq ou six ordres différents de
divinités; et ce dénombrement paraît bien extraordinaire dans un acte
public comme est un traité de paix entre deux empires. J'en rapporterai
les termes mêmes, qui peuvent servir à nous donner quelque idée de la
théologie des Carthaginois: _Ce traité a été conclu en présence de
Jupiter, de Junon et d'Apollon; en présence du démon ou du génie des
Carthaginois ([Grec: daimonos]), d'Hercule et d'Iolaüs; en présence de
Mars, de Neptune, de Triton; en présence des dieux qui_ _accompagnent
l'armée des Carthaginois, et du Soleil, de la Lune et de la Terre; en
présence des rivières, des prairies et des eaux; en présence de tous les
dieux qui possèdent Carthage_. Que dirions-nous maintenant d'un pareil
acte, où l'on ferait intervenir les anges et les saints, protecteurs
d'un royaume?
Il y avait chez les Carthaginois deux divinités qui y étaient
particulièrement adorées, et dont il est à propos de dire ici un mot.
La première était la déesse _Céleste_, appelée aussi _Uranie_, qui est
la lune, dont on implorait le secours dans les grandes calamités,
sur-tout dans les sécheresses, pour obtenir de la pluie _ista ipsa virgo
coelestis_, dit Tertullien, [Marge: Tertul. Apolog. cap. 23.] _pluviarum
polliciatrix_. C'est en parlant de cette déesse et d'Esculape que
Tertullien fait aux païens de son temps un défi bien hardi, mais bien
glorieux au christianisme, en déclarant que le premier venu des
chrétiens obligera ces faux dieux d'avouer hautement qu'ils ne sont que
des démons; et en consentant qu'on fasse mourir sur-le-champ ce
chrétien, s'il ne vient à bout de tirer cet aveu de la bouche même de
leurs dieux: _nisi se dæmones confessi fuerint christiano mentiri non
audentes, ibidem illius christiani procacissimi sanguinem fundite_.
Saint Augustin parle souvent aussi de cette divinité. «Céleste, dit-il,
autrefois régnait souverainement à Carthage. Qu'est devenu son règne
depuis Jésus-Christ?» [Marge: S. August. in psalm. 98.]_Regnum Coelestis
quale erat Carthagini! ubi nunc est regnum Coelestis?_ C'est sans doute
la même divinité que Jérémie appelle [Marge: Jerem. c. 7, v. 18; etc. 44
v. 17-25.]_la reine du ciel_, à laquelle les femmes juives avaient
grande dévotion, lui adressant des voeux, lui faisant des libations, lui
offrant des sacrifices, et lui préparant de leurs propres mains des
gâteaux, _ut faciant placentas reginæ coeli_, et dont elles se vantaient
d'avoir reçu toutes sortes de biens, pendant qu'elles étaient exactes à
lui rendre ce culte; au lieu que, depuis qu'il avait cessé, elles
s'étaient vues accablées de toutes sortes de malheurs.
La seconde divinité honorée particulièrement chez les Carthaginois, et à
qui l'on offrait des victimes humaines, c'est _Saturne_, connu sous le
nom de _Moloch_ dans l'Écriture; et ce culte avait passé de Tyr à
Carthage. Philon cite un passage de Sanchoniaton, où l'on voit que
c'était une coutume à Tyr que, dans les grandes calamités, les rois
immolassent leurs fils pour apaiser la colère des dieux, et que l'un
d'eux, qui l'avait fait, fut depuis honoré comme un dieu sous le nom de
la constellation appelée _Saturne_: ce qui a sans doute donné occasion à
la fable qui dit que Saturne avait dévoré ses enfants. Les particuliers,
quand ils voulaient détourner quelque grand malheur, en usaient de même,
et n'étaient pas moins superstitieux que leurs princes; en sorte que
ceux qui n'avaient point d'enfants en achetaient des pauvres, pour
n'être pas privés du mérite d'un tel sacrifice. Cette coutume se
conserva long-temps chez les Phéniciens et les Cananéens, de qui les
Israélites l'empruntèrent, quoique Dieu le leur eût défendu bien
expressément. On brûlait d'abord inhumainement ces enfants, soit en les
jetant au milieu d'un brasier ardent, tel qu'étaient ceux de la vallée
d'Ennon, dont il est si souvent parlé dans l'Écriture; soit en les
enfermant dans une statue de Saturne, qui était tout enflammée. [Marge:
Plut. de superst. p. 171.] Pour étouffer les cris que poussaient ces
malheureuses victimes, on faisait retentir pendant cette barbare
cérémonie le bruit des tambours et des trompettes. Les mères se
faisaient un honneur et un point de religion d'assister à ce cruel
spectacle, l'oeil sec et sans pousser aucun gémissement; et, s'il leur
échappait quelque larme ou quelque soupir, le sacrifice en était moins
agréable à la divinité, et elles en perdaient le fruit. [Marge: Tertul.
in Apolog.] Elles portaient la fermeté d'ame, ou plutôt la dureté et
l'inhumanité, jusqu'à caresser elles-mêmes et baiser leurs enfants pour
apaiser leurs cris, de peur qu'une victime offerte de mauvaise grâce et
au milieu des pleurs ne déplût à Saturne: [Marge: Minuc. Fel.]
_Blanditiis et osculis comprimebant vagitum, ne flebilis hostia
immolaretur_. Dans la suite, on se contenta de faire passer les enfants
à travers le feu, comme cela paraît par plusieurs endroits de
l'Écriture, et très-souvent ils y périssaient.
[Marge: Q. Curt. lib. 4, cap. 3.]
Les Carthaginois retinrent jusqu'à la ruine de leur ville cette coutume
barbare d'offrir à leurs dieux des victimes humaines; action qui
méritait bien plus le nom de _sacrilége_ que de sacrifice: _sacrilegium
veriùs quàm sacrum_. Ils la suspendirent seulement pendant quelques
années, pour ne pas s'attirer la colère et les armes de Darius Ier, roi
de Perse, qui leur fit défendre d'immoler des victimes humaines, et de
manger de la chair de chien. [Marge: Plut. de serâ vindicatione deor.
pag. 552. [_Id._ Apopht. p. 174-175.]] Mais ils revinrent bientôt à leur
génie, puisque, du temps de Xerxès, qui succéda à Darius, Gélon, tyran
de Syracuse, ayant remporté en Sicile une victoire considérable sur les
Carthaginois, parmi les conditions de paix qu'il leur prescrivit, y
inséra celle-ci, qu'ils n'immoleraient plus de victimes humaines à
Saturne; et sans doute que ce qui l'obligea à prendre[Marge: Herod. l.
7, cap. 167.] cette précaution fut ce qui avait été mis en pratique dans
cette occasion-là même par les Carthaginois; car pendant tout le combat,
qui dura depuis le matin jusqu'au soir, Amilcar, fils d'Hannon leur
général, ne cessa point de sacrifier aux dieux des hommes tout vivants,
et en grand nombre, en les faisant jeter dans un bûcher ardent[176]; et,
voyant que ses troupes étaient mises en fuite et en déroute, il s'y
précipita lui-même pour ne pas survivre à sa honte, et, comme le dit
saint Ambroise en rapportant cette action, pour éteindre par son propre
sang ce feu sacrilège qu'il voyait ne lui avoir servi de rien.
Dans des temps de peste[177] ils sacrifiaient à leurs dieux un grand
nombre d'enfants, sans pitié pour un âge qui excite la compassion des
ennemis les plus cruels, cherchant un remède à leurs maux dans le crime,
et usant de barbarie pour attendrir les dieux.
[Marge: Lib. 20, pag. 756. [Lactant. Institut. 1, 21.]] Diodore rapporte
un exemple de cette cruauté, qui fait frémir. Dans le temps qu'Agathocle
était près de mettre le siége devant Carthage, les habitants de cette
ville, se voyant réduits à la dernière extrémité, imputèrent leur
malheur à la juste colère de Saturne contre eux, parce qu'au lieu des
enfants de la première qualité qu'on avait coutume de lui sacrifier, on
avait mis frauduleusement à leur place des enfants d'esclaves et
d'étrangers. Pour réparer cette faute, ils immolèrent à Saturne deux
cents enfants des meilleures maisons de Carthage; et, outre cela, plus
de trois cents citoyens, qui se sentaient coupables de ce prétendu
crime, s'offrirent volontairement en sacrifice. Diodore ajoute qu'il y
avait une statue d'airain de Saturne, dont les mains étaient penchées
vers la terre, de telle sorte que l'enfant qu'on posait sur ces mains
tombait aussitôt dans une ouverture et une fournaise pleine de feu.
[Note 176: «In ipsos, quos adolebat, sese præcipitavit ignes, ut eos
vel cruore suo extingueret, quos sibi nihil profuisse cognoverat.» (S.
AMBROS.)]
[Note 177: «Quum peste laborarent, cruentâ sacrorum religione et
scelere pro remedio usi sunt. Quippe homines ut victimas immolabant, et
impuberes (quæ ætas etiam hostium misericordiam provocat) aris
admovebant, pacem deorum sanguine eorum exposcentes, pro quorum vità dii
maximè rogari solent.» (JUSTIN. lib. 18, cap. 6.)]
[Marge: Plut. de superst. pag. 169-171.] Est-ce là, dit Plutarque,
adorer les dieux? Est-ce avoir d'eux une idée qui leur fasse beaucoup
d'honneur, que de les supposer avides de carnage, altérés du sang
humain, et capables d'exiger et d'agréer de telles victimes?[Marge: Id.
in Camil. pag. 132.] La religion, dit cet auteur sensé, est environnée
de deux écueils également dangereux à l'homme, également injurieux à la
Divinité: savoir, de l'impiété et de la superstition. L'une, par
affectation d'esprit fort, ne croit rien; l'autre, par une aveugle
faiblesse, croit tout. L'impiété, pour secouer un joug et une crainte
qui la gêne, nie qu'il y ait des dieux; la superstition, pour calmer
aussi ses frayeurs, se forge des dieux selon son caprice, non-seulement
amis, mais protecteurs et modèles du crime. Ne valait-il pas mieux,
dit-il encore,[Marge: De superstit. [pag. 171.]] que Carthage, dès le
commencement, prît pour législateurs un Critias, un Diagoras, athées
reconnus et se donnant pour tels, que d'adopter une si étrange et si
perverse religion? Les Typhons, les géants, ennemis déclarés des dieux,
s'ils avaient triomphé du ciel, auraient-ils pu établir sur la terre des
sacrifices plus abominables?
Voilà ce que pensait un païen, du culte carthaginois tel que nous
l'avons rapporté. En effet on ne croirait pas le genre humain
susceptible d'un tel excès de fureur et de frénésie. Les hommes ne
portent point communément dans leur propre fonds un renversement si
universel de tout ce que la nature a de plus sacré. Immoler, égorger
soi-même ses propres enfants, et les jeter de sang-froid dans un brasier
ardent! Des sentiments si dénaturés, si barbares, adoptés cependant par
des nations entières, et des nations très-policées, par les Phéniciens,
les Carthaginois, les Gaulois, les Scythes, les Grecs même et les
Romains, et consacrés par une pratique constante de plusieurs siècles,
ne peuvent avoir été inspirés que par celui qui a été homicide dès le
commencement, et qui ne prend plaisir qu'à la dégradation, à la misère
et à la perte de l'homme.
§ III. _Forme du Gouvernement de Carthage._
Le gouvernement de Carthage était fondé sur des principes d'une profonde
sagesse; et ce n'est point sans [Marge: Arist. lib. 2, de Rep. c. 11.]
raison qu'Aristote met cette république au nombre de celles qui étaient
les plus estimées dans l'antiquité, et qui pouvaient servir de modèles
aux autres. Il appuie d'abord ce sentiment sur une réflexion qui fait
beaucoup d'honneur à Carthage, en marquant que, jusqu'à son temps,
c'est-à-dire depuis plus de cinq cents ans, il n'y avait eu ni aucune
sédition considérable qui en eût troublé le repos, ni aucun tyran qui en
eût opprimé la liberté. En effet c'est un double inconvénient des
gouvernements mixtes, tels qu'était celui de Carthage, où le pouvoir est
partagé entre le peuple et les grands, de dégénérer ou en abus de la
liberté par les séditions du côté du peuple, comme cela était ordinaire
à Athènes et dans toutes les républiques grecques; ou en oppression de
la liberté publique du côté des grands, par la tyrannie, comme cela
arriva à Athènes, à Syracuse, à Corinthe, à Thèbes, à Rome même du temps
de Sylla et de César. C'est donc un grand éloge pour Carthage d'avoir
su, par la sagesse de ses lois, et par l'heureux concert des différentes
parties qui composaient son gouvernement, éviter pendant un si long
espace d'années deux écueils si dangereux et si communs.