[Marge: Jerem. c. 43 et 44.] Dieu ne fut pas moins fidèle à accomplir

ses prédictions à l'égard de ceux de son peuple qui, après la prise de

Jérusalem, s'étaient retirés en Égypte contre sa défense, et qui y

avaient entraîné Jérémie malgré lui. Dès qu'ils y furent entrés, et

qu'ils furent arrivés à Taphnis (c'est la même que Tanis), le prophète,

après avoir caché en leur présence, par l'ordre de Dieu, des pierres

dans une grotte qui était près du palais du roi, leur déclara que

Nabuchodonosor entrerait bientôt en Égypte, et que Dieu établirait son

trône dans cet endroit-là même; que ce prince ravagerait tout le pays,

et porterait par-tout le fer et le feu; qu'eux-mêmes tomberaient entre

les mains de ces cruels ennemis, qui en massacreraient une partie, et

traîneraient le reste captif à Babylone; qu'un très-petit nombre

seulement échapperait à la désolation commune, et serait enfin rétabli

dans sa patrie. Toutes ces prédictions eurent leur accomplissement dans

les temps marqués.

[Marge: AN M. 3435 AV. J.C. 569.] AMASIS. Après la mort d'Apriès, Amasis

devint possesseur paisible de toute l'Égypte, dont il occupa le trône

pendant quarante ans. Il était, selon Platon, de[Marge: In Timæo. [p.

21, E.]] la ville de Saïs[170].

[Note 170: Selon Hérodote, de la ville de Siouph, qui était

probablement voisine de Saïs.--L.]

[Marge: Herod. l. 2, cap. 172.] Comme il était de basse naissance, les

peuples, dans le commencement de son règne, en faisaient peu de cas, et

n'avaient que du mépris pour lui. Il n'y fut pas insensible; mais il

crut devoir ménager les esprits avec adresse, et les rappeler à leur

devoir par la douceur et par la raison. Il avait une cuvette d'or, où

lui et tous ceux qui mangeaient à sa table se lavaient les pieds. Il la

fit fondre, et en fit faire une statue, qu'il exposa à la vénération

publique. Les peuples accoururent en foule, et rendirent à la nouvelle

statue toutes sortes d'hommages. Le roi, les ayant assemblés, leur

exposa à quel vil usage cette statue avait d'abord servi; ce qui ne les

empêchait pas de se prosterner devant elle par un culte religieux.

L'application de cette parabole était aisée à faire: elle eut tout le

succès qu'il en pouvait attendre; et les peuples, depuis ce jour, eurent

pour lui tout le respect qui est dû à la majesté royale.

[Marge: _Ibid._ c. 173.] Il donnait régulièrement tout le matin aux

affaires, pour recevoir les placets, donner ses audiences, prononcer des

jugements, et tenir ses conseils: le reste du temps était accordé au

plaisir; et comme, dans les repas et dans les conversations, il était

d'une humeur extrêmement enjouée, et qu'il poussait, ce semble, la gaîté

au-delà des justes bornes, les courtisans ayant pris la liberté de le

lui représenter, il leur répondit que l'esprit ne pouvait pas être

toujours sérieux et appliqué aux affaires, non plus qu'un arc demeurer

toujours tendu.

Ce fut lui qui obligea les particuliers, dans chaque ville, d'inscrire

leur nom chez le magistrat, et de marquer de quelle profession ou de

quel métier ils vivaient. Solon inséra cette loi dans les siennes.

Il bâtit plusieurs temples magnifiques, principalement à Saïs, qui était

le lieu de sa naissance. Hérodote y admirait sur-tout une chapelle faite

d'une seule pierre, qui avait au dehors vingt et une coudées de longueur

sur quatorze de largeur et huit de hauteur, et un peu moins en dedans.

On l'avait apportée d'Éléphantine; et deux mille hommes avaient été

occupés pendant trois ans à la voiturer sur le Nil[171].

[Note 171: Ce temple _monolithe_ (HEROD. II. c. 175) avait en dehors

21 coudées de long (11 met. 87 mill.), 14 de large (7 met. 378 mill.) et

8 de haut (4 met. 216 mill.): ainsi sa solidité était de 344 mètres

cubes (9990 pieds cubes) environ, dont le poids (en supposant à la

matière la pesanteur spécifique du marbre) était de 965,720 kilogrammes

(1,972,000 livres): Hérodote en ayant donné les dimensions intérieures,

savoir 18 coudées 20 doigts de long, 12 de large et 5 de haut, on voit,

par le calcul, que la partie évidée était égale à 165 mètres cubes,

pesant 463,092 kilogrammes; ainsi le poids du temple monolithe,

probablement travaillé dans la carrière même, était égal à 502,600

kilogrammes ou plus d'un million de livres. Voyez ce que j'ai dit plus

haut, p. 15, n. 2, des moyens de transport.--L.]

Amasis considérait fort les Grecs. Il leur accorda de grands priviléges,

et permit à ceux qui voudraient s'établir en Égypte d'habiter dans la

ville de Naucratis, très-renommée pour son port[172]. Lorsqu'il s'agit

de rebâtir le fameux temple de Delphes qui avait été brûlé, réparation

qui devait monter à trois cents talents, c'est-à-dire à trois cent mille

écus[173], il fournit à ceux de Delphes une somme fort considérable pour

les aider à payer leur quote-part, qui était le quart de toute la

dépense.

[Note 172: Ville sur la branche Canopique, à environ 16 lieues dans

les terres un peu au S. de Damanhour.--L.]

[Note 173: 1,650,000 f.--L.]

Il fit alliance avec les Cyrénéens, et prit chez eux une femme.

Il est le seul des rois égyptiens qui ait conquis l'île de Cypre, et qui

l'ait rendue tributaire.

Ce fut sous son règne que Pythagore vint en Égypte: il lui était

recommandé par le célèbre Polycrate, tyran de Samos, dont il sera parlé

ailleurs, et qui était lié d'amitié avec Amasis. Dans le séjour que ce

philosophe fit en Égypte, il fut initié dans tous les mystères du pays,

et apprit des prêtres tout ce qu'il y avait de plus secret et de plus

important dans leur religion. C'est là qu'il puisa sa doctrine de la

métempsycose.

Dans l'expédition où Cyrus s'était rendu maître d'une grande partie de

la terre, l'Égypte sans doute avait subi le joug comme toutes les autres

provinces, et Xénophon le dit formellement au commencement de la

Cyropédie. Apparemment qu'après que les quarante années de désolation

prédites par le prophète furent expirées, l'Égypte commençant un peu à

se rétablir, Amasis secoua le joug et se remit en liberté.

Aussi voyons-nous qu'un des premiers soins de Cambyse, fils de Cyrus,

dès qu'il fut monté sur le trône, fut de porter la guerre contre

l'Égypte. Quand il y arriva, Amasis venait de mourir, et avait eu pour

successeur son fils Psamménit.

[Marge: AN. M. 3479 AV. J.C. 525.] PSAMMÉNIT. Cambyse, après le gain

d'une bataille, poursuivit les vaincus jusque dans Memphis, assiégea la

place, et la prit en fort peu de temps. Il traita le roi avec douceur,

lui laissa la vie, et lui assigna un entretien honorable; mais, ayant

appris qu'il prenait des mesures secrètes pour remonter sur le trône, il

le fit mourir. Le règne de Psamménit ne fut que de six mois. Alors toute

l'Égypte se soumit au vainqueur. Je rapporterai plus en détail cette

histoire lorsque j'exposerai celle de Cambyse.

Ici finit la suite des rois d'Égypte. L'histoire de ce pays, comme je

l'ai déjà remarqué, sera confondue avec celle des Perses et des Grecs

jusqu'à la mort d'Alexandre. Alors s'élèvera une nouvelle monarchie

d'Égypte, fondée par Ptolémée, fils de Lagus, qui sera continuée jusqu'à

Cléopatre; et ce dernier espace sera environ de 300 ans. Je traiterai

chacune de ces matières dans son temps.

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LIVRE SECOND.

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HISTOIRE ANCIENNE DES CARTHAGINOIS.

Je diviserai en deux parties ce que j'ai à dire sur les Carthaginois.

Dans la première, je donnerai une idée générale des moeurs de ce peuple,

de son caractère, de son gouvernement, de sa religion, de sa puissance

et de ses richesses. Dans la seconde, après avoir indiqué en peu de mots

la manière dont Carthage s'établit et s'accrut, je rapporterai les

guerres qui l'ont rendue si célèbre.

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PREMIÈRE PARTIE.

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CARACTÈRE, MOEURS, RELIGION ET GOUVERNEMENT

DES CARTHAGINOIS.

§ Ier. _Carthage formée sur le modèle de Tyr, dont elle était une

colonie._

Les Carthaginois ont reçu des Tyriens, non-seulement leur origine, mais

leurs moeurs, leur langage, leurs usages, leurs lois, leur religion,

leur goût et leur industrie pour le commerce, comme toute la suite le

fera connaître. Ils parlaient le même langage que les [Marge: Bochard,

Part. 2, l. 2, cap. 16.] Tyriens, et ceux-ci le même que les Cananéens

et les Israélites, c'est-à-dire la langue hébraïque, ou du moins une

langue qui en était entièrement dérivée. Leurs noms avaient pour

l'ordinaire une signification particulière. Hannon signifie _gracieux_,

_bienfaisant_; Didon, _aimable_ ou _bien-aimée_; Sophonisbe, _elle

gardera bien le secret de son mari_. Ils se plaisaient aussi, par esprit

de religion, à faire entrer le nom de Dieu dans les noms qu'ils

portaient, selon le génie des Hébreux. Annibal, qui répond à Ananias,

signifie: _Baal_ (ou _le Seigneur_) _m'a fait grace_; Asdrubal, qui

répond à Azarias, signifie: _le Seigneur sera notre secours_. Il en est

ainsi des autres noms, Adherbal, Maharbal, Mastanabal, etc. Le mot

_Poeni_, d'où vient _punique_, est le même que _Phoeni_ ou _Phéniciens_,

parce qu'ils tiraient leur origine de la Phénicie[174]. On a dans le

_Poenulus_ de Plaute une scène en langue punique qui a fort exercé les

savants.

[Note 174: Dans beaucoup de mots, les Latins ont changé la

diphthongue _oe_ en _u_. Ils disaient originairement _poenire_ pour

_punire_, ce qui s'est conservé dans _poena_; _moerus_ pour _murus_

comme on le voit par le mot _pomoerium_; _moenire_ pour _munire_, ce qui

s'est conservé dans _moenia_. Sur les anciennes inscriptions, on lit

_oeti_, _loedos_, _coeira_, pour _uti_, _ludos_, _cura_, etc.: de même,

ils ont dit _Puni_ au lieu de _Poeni_.--L.]

Mais ce qu'il y a de plus remarquable ici, c'est l'union étroite qui a

toujours subsisté entré les Phéniciens et [Marge: Herod. l. 3, c. 17 et

19.] les Carthaginois[175]. Lorsque Cambyse voulut porter la guerre

contre ces derniers, les Phéniciens, qui faisaient la principale force

de son armée navale, lui déclarèrent nettement qu'ils ne pouvaient pas

le servir contre leurs compatriotes; et ce prince fut obligé de renoncer

à son dessein. Les Carthaginois, de leur côté, n'oublièrent jamais d'où

ils étaient sortis et à qui ils devaient leur origine. Ils envoyaient

régulièrement à Tyr, tous les [Marge: Polyb. pag. 944. Q. Curt. l. 4, c.

2 et 3.] ans, un vaisseau chargé de présents, qui étaient comme un cens

et une redevance qu'ils payaient à leur ancienne patrie; et ils

faisaient offrir un sacrifice annuel aux dieux tutélaires du pays,

qu'ils regardaient aussi comme leurs protecteurs. Ils ne manquaient

jamais à y envoyer les prémices de leurs revenus, aussi-bien que la dîme

des dépouilles et du butin qu'ils faisaient sur les ennemis, pour les

offrir à Hercule, une des principales divinités de Tyr et de Carthage.

Lorsque Tyr fut assiégée par Alexandre, les Tyriens, pour mettre en

sûreté ce qu'ils avaient de plus cher, envoyèrent à Carthage leurs

femmes et leurs enfants, qui y furent reçus et entretenus, quoique dans

le temps d'une guerre fort pressante; avec une bonté et une générosité

telles qu'on aurait pu les attendre des pères et des mères les plus

tendres et les plus opulents. Ces marques constantes d'une vive et

sincère reconnaissance font plus d'honneur à une nation que les plus

grandes conquêtes et les plus glorieuses victoires.

[Note 175: L'histoire offre beaucoup d'autres exemples de ce genre.

Ils tiennent au droit des métropoles sur les colonies. (V. Heyn. _Opusc.

Academic._ t. I, p. 312, seq.)--L.]

§ II. _Religion des Carthaginois._

Il paraît, par plusieurs traits de l'histoire de Carthage, que ses

généraux regardaient comme un devoir essentiel de commencer et de finir

leurs entreprises[Marge: Liv. lib. 21, n. 1. _Ibid._ n. 21.] par le

culte des dieux. Amilcar, père du grand Annibal, avant que d'entrer en

Espagne pour y faire la guerre, eut soin d'offrir des sacrifices aux

dieux. Son fils, marchant sur ses traces, avant que de partir de

l'Espagne et de marcher contre les Romains, se transporte jusqu'à Cadix

pour s'acquitter des voeux qu'il avait faits à Hercule, et il lui en

fait de nouveaux si ce dieu favorise son entreprise. Après la bataille

de [Marge: Lib. 23, n. 11.] Cannes, lorsqu'il fit savoir cette heureuse

nouvelle à Carthage, il recommanda sur-tout qu'on eût soin de rendre aux

dieux immortels de solennelles actions de graces pour toutes les

victoires qu'il avait remportées: _pro his tantis totque victoriis verum

esse grates diis immortalibus agi haberique_.

Ce n'étaient pas seulement les particuliers qui se piquaient ainsi de

faire paraître en toute occasion un soin religieux d'honorer la

Divinité; on voit que c'était le génie et le goût de la nation entière.

[Marge: Lib. 7, pag. 502.] Polybe nous a conservé un traité de paix

entre Philippe, fils de Démétrius, roi de Macédoine, et les

Carthaginois, où l'on voit d'une manière bien sensible le respect de

ceux-ci pour la Divinité, et leur intime persuasion que les dieux

assistaient et présidaient aux actions humaines, et sur-tout aux traités

solennels qui se faisaient en leur nom, sous leurs yeux et en leur

présence. Il y est fait mention de cinq ou six ordres différents de

divinités; et ce dénombrement paraît bien extraordinaire dans un acte

public comme est un traité de paix entre deux empires. J'en rapporterai

les termes mêmes, qui peuvent servir à nous donner quelque idée de la

théologie des Carthaginois: _Ce traité a été conclu en présence de

Jupiter, de Junon et d'Apollon; en présence du démon ou du génie des

Carthaginois ([Grec: daimonos]), d'Hercule et d'Iolaüs; en présence de

Mars, de Neptune, de Triton; en présence des dieux qui_ _accompagnent

l'armée des Carthaginois, et du Soleil, de la Lune et de la Terre; en

présence des rivières, des prairies et des eaux; en présence de tous les

dieux qui possèdent Carthage_. Que dirions-nous maintenant d'un pareil

acte, où l'on ferait intervenir les anges et les saints, protecteurs

d'un royaume?

Il y avait chez les Carthaginois deux divinités qui y étaient

particulièrement adorées, et dont il est à propos de dire ici un mot.

La première était la déesse _Céleste_, appelée aussi _Uranie_, qui est

la lune, dont on implorait le secours dans les grandes calamités,

sur-tout dans les sécheresses, pour obtenir de la pluie _ista ipsa virgo

coelestis_, dit Tertullien, [Marge: Tertul. Apolog. cap. 23.] _pluviarum

polliciatrix_. C'est en parlant de cette déesse et d'Esculape que

Tertullien fait aux païens de son temps un défi bien hardi, mais bien

glorieux au christianisme, en déclarant que le premier venu des

chrétiens obligera ces faux dieux d'avouer hautement qu'ils ne sont que

des démons; et en consentant qu'on fasse mourir sur-le-champ ce

chrétien, s'il ne vient à bout de tirer cet aveu de la bouche même de

leurs dieux: _nisi se dæmones confessi fuerint christiano mentiri non

audentes, ibidem illius christiani procacissimi sanguinem fundite_.

Saint Augustin parle souvent aussi de cette divinité. «Céleste, dit-il,

autrefois régnait souverainement à Carthage. Qu'est devenu son règne

depuis Jésus-Christ?» [Marge: S. August. in psalm. 98.]_Regnum Coelestis

quale erat Carthagini! ubi nunc est regnum Coelestis?_ C'est sans doute

la même divinité que Jérémie appelle [Marge: Jerem. c. 7, v. 18; etc. 44

v. 17-25.]_la reine du ciel_, à laquelle les femmes juives avaient

grande dévotion, lui adressant des voeux, lui faisant des libations, lui

offrant des sacrifices, et lui préparant de leurs propres mains des

gâteaux, _ut faciant placentas reginæ coeli_, et dont elles se vantaient

d'avoir reçu toutes sortes de biens, pendant qu'elles étaient exactes à

lui rendre ce culte; au lieu que, depuis qu'il avait cessé, elles

s'étaient vues accablées de toutes sortes de malheurs.

La seconde divinité honorée particulièrement chez les Carthaginois, et à

qui l'on offrait des victimes humaines, c'est _Saturne_, connu sous le

nom de _Moloch_ dans l'Écriture; et ce culte avait passé de Tyr à

Carthage. Philon cite un passage de Sanchoniaton, où l'on voit que

c'était une coutume à Tyr que, dans les grandes calamités, les rois

immolassent leurs fils pour apaiser la colère des dieux, et que l'un

d'eux, qui l'avait fait, fut depuis honoré comme un dieu sous le nom de

la constellation appelée _Saturne_: ce qui a sans doute donné occasion à

la fable qui dit que Saturne avait dévoré ses enfants. Les particuliers,

quand ils voulaient détourner quelque grand malheur, en usaient de même,

et n'étaient pas moins superstitieux que leurs princes; en sorte que

ceux qui n'avaient point d'enfants en achetaient des pauvres, pour

n'être pas privés du mérite d'un tel sacrifice. Cette coutume se

conserva long-temps chez les Phéniciens et les Cananéens, de qui les

Israélites l'empruntèrent, quoique Dieu le leur eût défendu bien

expressément. On brûlait d'abord inhumainement ces enfants, soit en les

jetant au milieu d'un brasier ardent, tel qu'étaient ceux de la vallée

d'Ennon, dont il est si souvent parlé dans l'Écriture; soit en les

enfermant dans une statue de Saturne, qui était tout enflammée. [Marge:

Plut. de superst. p. 171.] Pour étouffer les cris que poussaient ces

malheureuses victimes, on faisait retentir pendant cette barbare

cérémonie le bruit des tambours et des trompettes. Les mères se

faisaient un honneur et un point de religion d'assister à ce cruel

spectacle, l'oeil sec et sans pousser aucun gémissement; et, s'il leur

échappait quelque larme ou quelque soupir, le sacrifice en était moins

agréable à la divinité, et elles en perdaient le fruit. [Marge: Tertul.

in Apolog.] Elles portaient la fermeté d'ame, ou plutôt la dureté et

l'inhumanité, jusqu'à caresser elles-mêmes et baiser leurs enfants pour

apaiser leurs cris, de peur qu'une victime offerte de mauvaise grâce et

au milieu des pleurs ne déplût à Saturne: [Marge: Minuc. Fel.]

_Blanditiis et osculis comprimebant vagitum, ne flebilis hostia

immolaretur_. Dans la suite, on se contenta de faire passer les enfants

à travers le feu, comme cela paraît par plusieurs endroits de

l'Écriture, et très-souvent ils y périssaient.

[Marge: Q. Curt. lib. 4, cap. 3.]

Les Carthaginois retinrent jusqu'à la ruine de leur ville cette coutume

barbare d'offrir à leurs dieux des victimes humaines; action qui

méritait bien plus le nom de _sacrilége_ que de sacrifice: _sacrilegium

veriùs quàm sacrum_. Ils la suspendirent seulement pendant quelques

années, pour ne pas s'attirer la colère et les armes de Darius Ier, roi

de Perse, qui leur fit défendre d'immoler des victimes humaines, et de

manger de la chair de chien. [Marge: Plut. de serâ vindicatione deor.

pag. 552. [_Id._ Apopht. p. 174-175.]] Mais ils revinrent bientôt à leur

génie, puisque, du temps de Xerxès, qui succéda à Darius, Gélon, tyran

de Syracuse, ayant remporté en Sicile une victoire considérable sur les

Carthaginois, parmi les conditions de paix qu'il leur prescrivit, y

inséra celle-ci, qu'ils n'immoleraient plus de victimes humaines à

Saturne; et sans doute que ce qui l'obligea à prendre[Marge: Herod. l.

7, cap. 167.] cette précaution fut ce qui avait été mis en pratique dans

cette occasion-là même par les Carthaginois; car pendant tout le combat,

qui dura depuis le matin jusqu'au soir, Amilcar, fils d'Hannon leur

général, ne cessa point de sacrifier aux dieux des hommes tout vivants,

et en grand nombre, en les faisant jeter dans un bûcher ardent[176]; et,

voyant que ses troupes étaient mises en fuite et en déroute, il s'y

précipita lui-même pour ne pas survivre à sa honte, et, comme le dit

saint Ambroise en rapportant cette action, pour éteindre par son propre

sang ce feu sacrilège qu'il voyait ne lui avoir servi de rien.

Dans des temps de peste[177] ils sacrifiaient à leurs dieux un grand

nombre d'enfants, sans pitié pour un âge qui excite la compassion des

ennemis les plus cruels, cherchant un remède à leurs maux dans le crime,

et usant de barbarie pour attendrir les dieux.

[Marge: Lib. 20, pag. 756. [Lactant. Institut. 1, 21.]] Diodore rapporte

un exemple de cette cruauté, qui fait frémir. Dans le temps qu'Agathocle

était près de mettre le siége devant Carthage, les habitants de cette

ville, se voyant réduits à la dernière extrémité, imputèrent leur

malheur à la juste colère de Saturne contre eux, parce qu'au lieu des

enfants de la première qualité qu'on avait coutume de lui sacrifier, on

avait mis frauduleusement à leur place des enfants d'esclaves et

d'étrangers. Pour réparer cette faute, ils immolèrent à Saturne deux

cents enfants des meilleures maisons de Carthage; et, outre cela, plus

de trois cents citoyens, qui se sentaient coupables de ce prétendu

crime, s'offrirent volontairement en sacrifice. Diodore ajoute qu'il y

avait une statue d'airain de Saturne, dont les mains étaient penchées

vers la terre, de telle sorte que l'enfant qu'on posait sur ces mains

tombait aussitôt dans une ouverture et une fournaise pleine de feu.

[Note 176: «In ipsos, quos adolebat, sese præcipitavit ignes, ut eos

vel cruore suo extingueret, quos sibi nihil profuisse cognoverat.» (S.

AMBROS.)]

[Note 177: «Quum peste laborarent, cruentâ sacrorum religione et

scelere pro remedio usi sunt. Quippe homines ut victimas immolabant, et

impuberes (quæ ætas etiam hostium misericordiam provocat) aris

admovebant, pacem deorum sanguine eorum exposcentes, pro quorum vità dii

maximè rogari solent.» (JUSTIN. lib. 18, cap. 6.)]

[Marge: Plut. de superst. pag. 169-171.] Est-ce là, dit Plutarque,

adorer les dieux? Est-ce avoir d'eux une idée qui leur fasse beaucoup

d'honneur, que de les supposer avides de carnage, altérés du sang

humain, et capables d'exiger et d'agréer de telles victimes?[Marge: Id.

in Camil. pag. 132.] La religion, dit cet auteur sensé, est environnée

de deux écueils également dangereux à l'homme, également injurieux à la

Divinité: savoir, de l'impiété et de la superstition. L'une, par

affectation d'esprit fort, ne croit rien; l'autre, par une aveugle

faiblesse, croit tout. L'impiété, pour secouer un joug et une crainte

qui la gêne, nie qu'il y ait des dieux; la superstition, pour calmer

aussi ses frayeurs, se forge des dieux selon son caprice, non-seulement

amis, mais protecteurs et modèles du crime. Ne valait-il pas mieux,

dit-il encore,[Marge: De superstit. [pag. 171.]] que Carthage, dès le

commencement, prît pour législateurs un Critias, un Diagoras, athées

reconnus et se donnant pour tels, que d'adopter une si étrange et si

perverse religion? Les Typhons, les géants, ennemis déclarés des dieux,

s'ils avaient triomphé du ciel, auraient-ils pu établir sur la terre des

sacrifices plus abominables?

Voilà ce que pensait un païen, du culte carthaginois tel que nous

l'avons rapporté. En effet on ne croirait pas le genre humain

susceptible d'un tel excès de fureur et de frénésie. Les hommes ne

portent point communément dans leur propre fonds un renversement si

universel de tout ce que la nature a de plus sacré. Immoler, égorger

soi-même ses propres enfants, et les jeter de sang-froid dans un brasier

ardent! Des sentiments si dénaturés, si barbares, adoptés cependant par

des nations entières, et des nations très-policées, par les Phéniciens,

les Carthaginois, les Gaulois, les Scythes, les Grecs même et les

Romains, et consacrés par une pratique constante de plusieurs siècles,

ne peuvent avoir été inspirés que par celui qui a été homicide dès le

commencement, et qui ne prend plaisir qu'à la dégradation, à la misère

et à la perte de l'homme.

§ III. _Forme du Gouvernement de Carthage._

Le gouvernement de Carthage était fondé sur des principes d'une profonde

sagesse; et ce n'est point sans [Marge: Arist. lib. 2, de Rep. c. 11.]

raison qu'Aristote met cette république au nombre de celles qui étaient

les plus estimées dans l'antiquité, et qui pouvaient servir de modèles

aux autres. Il appuie d'abord ce sentiment sur une réflexion qui fait

beaucoup d'honneur à Carthage, en marquant que, jusqu'à son temps,

c'est-à-dire depuis plus de cinq cents ans, il n'y avait eu ni aucune

sédition considérable qui en eût troublé le repos, ni aucun tyran qui en

eût opprimé la liberté. En effet c'est un double inconvénient des

gouvernements mixtes, tels qu'était celui de Carthage, où le pouvoir est

partagé entre le peuple et les grands, de dégénérer ou en abus de la

liberté par les séditions du côté du peuple, comme cela était ordinaire

à Athènes et dans toutes les républiques grecques; ou en oppression de

la liberté publique du côté des grands, par la tyrannie, comme cela

arriva à Athènes, à Syracuse, à Corinthe, à Thèbes, à Rome même du temps

de Sylla et de César. C'est donc un grand éloge pour Carthage d'avoir

su, par la sagesse de ses lois, et par l'heureux concert des différentes

parties qui composaient son gouvernement, éviter pendant un si long

espace d'années deux écueils si dangereux et si communs.

Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1 · 第 16 / 37 段