[Marge: Isai. 20, 1. Herod. l. 1, cap. 105.] En ce temps-là les Scythes,

sortis des environs des Palus-Méotides, s'étant jetés dans la Médie,

défirent Cyaxare, qui en était roi, et le dépouillèrent de toute la

haute Asie, dont ils demeurèrent maîtres pendant vingt-huit ans. Ils

poussèrent leurs conquêtes dans la Syrie jusqu'aux frontières d'Égypte.

Mais Psammitique alla au-devant d'eux, et fit si bien par ses présents

et par ses prières, qu'ils ne passèrent pas plus avant, et délivra ainsi

son royaume de ces dangereux ennemis.

[Marge: Herod. l. 2, cap. 2, 3.] Jusqu'à son règne les Égyptiens

s'étaient toujours crus le plus ancien peuple de la terre. Il voulut

s'en assurer par lui-même, et pour cela il employa une expérience fort

extraordinaire, si pourtant ce fait doit paraître digne de foi. Il fit

élever à la campagne, dans une cabane fermée, deux enfants nés tout

récemment de pauvres parents, et il chargea un berger de les faire

nourrir par des chèvres (d'autres disent que ce furent des nourrices à

qui l'on avait coupé la langue), avec défense de laisser entrer aucune

personne dans cette cabane, ni de prononcer jamais lui-même devant eux

aucune parole. Quand ces enfants furent parvenus à l'âge de deux ans, un

jour que le berger entra pour leur donner ce qui leur était nécessaire,

ils s'écrièrent tous deux, en étendant les mains vers leur père

nourricier, _beccos, beccos_. Le berger, surpris de ce langage, nouveau

pour lui, et qu'ils répétèrent dans la suite plusieurs fois, en donna

avis au roi, qui se les fit apporter pour être témoin lui-même de la

vérité du fait; et ils recommencèrent tous deux en sa présence à bégayer

leur petit jargon. Il ne s'agissait plus que de vérifier chez quel

peuple ce mot était usité; et il se trouva que c'était chez les

Phrygiens, qui appellent ainsi du pain. Ils eurent depuis ce temps-là

parmi tous les peuples l'honneur de l'antiquité, ou plutôt de la

primauté, que l'Égypte elle-même, quelque jalouse qu'elle en eût

toujours été, fut obligée de leur céder, malgré sa longue possession.

Comme on amenait à ces enfants des chèvres pour les nourrir, et qu'il

n'est point marqué qu'ils fussent[Marge: [Schol. Apollon. Rhod. 4.

262.]] sourds, quelques-uns croient qu'ils avaient pu, d'après le cri de

ces animaux, former ce mot _bec_ ou _beccos_[160].

[Note 160: Il est indubitable que telle est l'origine de ce mot, si

cette histoire est vraie.--L.]

Psammitique mourut l'an vingt-quatrième de Josias, roi de Juda. Il eut

pour successeur son fils Néchao.

[Marge: AN. M. 3388 AV. J.C. 616.] NÉCHAO. L'Écriture fait souvent

mention de ce prince sous le nom de _Pharaon Néchao_.

[Marge: Herod. l. 1, cap. 158.] Il entreprit de joindre le Nil à la mer

Rouge, en tirant un canal de l'un à l'autre. L'espace qui les sépare est

au moins de mille stades, c'est-à-dire de cinquante lieues. Après avoir

fait périr six vingt mille hommes[Marge: [V. plus haut p. 40, n. 5.]]

dans ce travail, il fut obligé de l'abandonner. L'oracle, qu'il avait

envoyé consulter, lui répondit que, par ce nouveau canal, il ouvrait une

entrée aux barbares: c'est ainsi que les Égyptiens appelaient tous les

autres peuples.

Néchao réussit mieux dans une autre entreprise. D'habiles mariniers de

Phénicie, qu'il avait pris à son [Marge: Herod. l. 4, cap. 42.] service,

étant partis de la mer Rouge, avec ordre de découvrir les côtes

d'Afrique, en firent heureusement le tour, et retournèrent, la troisième

année de leur navigation, en Égypte par le détroit de Gibraltar; voyage

fort extraordinaire pour un temps où l'on n'avait pas encore l'usage de

la boussole[161]. Ce voyage fut fait vingt et un siècles avant que

Vasquez de Gama, Portugais, eût trouvé, par la découverte du cap de

Bonne-Espérance, l'an de notre Seigneur 1497, le même chemin pour aller

aux Indes, par lequel ces Phéniciens étaient venus des Indes dans la mer

Méditerranée.

[Marge: Joseph. Antiq. lib. 10, cap. 6. 4 Reg. 23, 29, 30. 2. Paral. 35,

20-25.] Les Babyloniens et les Mèdes, ayant détruit Ninive et avec elle

l'empire des Assyriens, devinrent si redoutables, qu'ils s'attirèrent la

jalousie de tous leurs voisins. Néchao en fut si alarmé, qu'il s'avança

vers l'Euphrate à la tête d'une puissante armée pour arrêter leurs

progrès. Josias, ce roi de Juda si recommandable par sa rare piété,

voyant qu'il prenait son chemin au travers de la Judée, résolut de

s'opposer à son passage. Il amassa dans ce dessein toutes les forces de

son royaume, et se posta dans la vallée de Mageddo. (Cette ville était

dans la tribu de Manassé, en-deçà du Jourdain; Hérodote l'appelle

_Magdole_[162].) Néchao lui manda par un héraut que ce n'était pas à lui

qu'il en voulait; qu'il avait d'autres ennemis en vue; qu'il

entreprenait cette guerre de la part de Dieu, qui était avec lui; et

qu'il lui conseillait de n'y prendre aucune part, de peur qu'elle ne

tournât à son désavantage. Josias ne fut point touché de ces raisons. Il

voyait qu'une si puissante armée ne manquerait pas de ruiner entièrement

son pays par ses seules marches; et d'ailleurs il craignait qu'après la

défaite des Babyloniens le vainqueur ne retombât sur lui, et ne lui

enlevât une partie de ses états. Il marcha donc à sa rencontre. La

bataille se donna; et Josias, non-seulement fut vaincu, mais reçut

encore malheureusement une blessure dont il mourut à Jérusalem, où il

s'était fait transporter.

[Note 161: On a nié la possibilité et le fait de ce voyage. Le récit

d'Hérodote contient des circonstances qui portent le caractère de la

vérité. Les opinions des savants sont encore partagées à cet égard.--L.]

[Note 162: La ville appelée _Magdole_ par Hérodote était située dans

la Basse Égypte; elle est conséquemment fort différente de _Mageddo_,

ville de Palestine. On croit qu'Hérodote a été trompé par la

ressemblance des noms. (LARCHER, _Chron. d'Hérod._ t. VII, p. 114,

115.)--L.]

Néchao, encouragé par cette victoire, continua sa marche et s'avança

vers l'Euphrate. Il battit les Babyloniens; prit Charcamis, grande ville

dans ces quartiers-là; et, s'en étant assuré la possession par une bonne

garnison qu'il y laissa, il reprit au bout de trois mois le chemin de

son royaume.

[Marge: 4. Reg. 23, 33-35. 2. Paral. 36, 1-4.] Comme il apprit en chemin

que Joachas s'était fait déclarer roi à Jérusalem sans lui demander son

consentement, il lui ordonna de le venir trouver à Rébla en Syrie. Ce

prince n'y fut pas plus tôt arrivé, que Néchao le fit mettre aux fers et

l'envoya prisonnier en Égypte, où il mourut. De là, poursuivant son

chemin, il arriva à Jérusalem, où il établit roi Joakim, un des autres

fils de Josias, à la place de son frère, et imposa sur le pays un tribut

annuel de cent talents d'argent et un talent d'or[163]. Après quoi il

retourna triomphant dans son royaume.

[Note 163: Cette somme montait à 330,000 liv.

= 610,000 f.--L.]

[Marge: Lib. 2, cap. 159.] Hérodote, faisant mention de l'expédition de

ce roi d'Égypte et de la bataille qu'il gagna à Mageddo, à qui il donne

le nom de _Magdole_, dit qu'après la victoire il prit la ville de

Cadytis, qu'il représente comme située dans les montagnes de la

Palestine, et de la grandeur de Sardes, qui était en ce temps-là, la

capitale, non-seulement de la Lydie, mais encore de toute l'Asie

mineure. Cette description ne peut convenir qu'à Jérusalem, qui était

ainsi située, et qui alors était la seule ville de ces quartiers-là qui

pût être comparée à Sardes. Il paraît d'ailleurs par l'Écriture que

Néchao, après sa victoire, se rendit maître de cette capitale de Judée;

car il y était en personne lorsqu'il donna la couronne à Joakim. Le nom

même de _Cadytis_, qui en hébreu signifie la _sainte_[164], désigne

clairement la ville de Jérusalem, comme le prouve le savant M. Prideaux.

[Note 164: Les Arabes appellent encore aujourd'hui la ville de

Jérusalem _el-Qods_, la Sainte.--L.]

[Marge: L. 1. Part. I. 1, p. 106, etc.] [Marge: AN. M. 3397 AV. J.C.

607.] Nabopolassar, roi de Babylone, voyant que, depuis la prise de

Charcamis par Néchao, toute la Syrie et la Palestine s'étaient détachées

de son obéissance, son âge d'ailleurs et ses infirmités ne lui

permettant pas d'aller en personne réduire ces rebelles, s'associa à

l'empire son fils Nabuchodonosor, et l'envoya à la tête d'une armée dans

ces quartiers-là. Ce jeune prince battit celle [Marge: Jerem. 46. 2,

etc.] de Néchao vers l'Euphrate, reprit Charcamis, et fit rentrer dans

son obéissance les provinces soulevées, comme Jérémie l'avait prédit.

Ainsi il enleva aux Égyptiens [Marge: 4. Reg. 24, 7.] tout ce qu'ils

possédaient depuis ce qu'on appelait [Marge: A rivo Ægypti.] le

_ruisseau d'Égypte_[165] jusqu'à l'Euphrate, ce qui comprend toute la

Syrie et toute la Palestine.

[Note 165: Ce ruisseau d'Égypte, dont il est si souvent parlé dans

l'Écriture, comme servant de borne à la terre promise du côté d'Égypte,

n'était pas le Nil, mais une petite rivière qui, coulant au travers du

désert qui est entre ces deux pays, passait anciennement pour leur borne

commune. C'est jusque-là que s'étendait le pays qui fut promis à la

postérité d'Abraham, et qui lui fut ensuite divisé par sort.]

Néchao, étant mort après avoir régné seize ans, laissa son royaume à son

fils.

[Marge: AN. M. 3404 AV. J.C. 600. Herod. l. 2, cap. 160.] PSAMMIS. Son

règne fut fort court, et ne dura que six ans. L'histoire ne nous en

apprend rien de particulier, sinon que ce prince fit une expédition en

Éthiopie.

[Marge: _Ibid._] Ce fut vers lui que ceux d'Élide, après avoir établi

les jeux olympiques[166], dont ils avaient concerté toutes les règles et

toutes les circonstances avec tant d'attention, qu'ils ne croyaient pas

qu'on y pût rien ajouter ni y trouver rien à redire, envoyèrent une

célèbre ambassade pour savoir ce que penseraient de cet établissement

les Égyptiens, qui passaient pour les hommes les plus sages et les plus

sensés de tout l'univers. C'était plutôt une approbation qu'un conseil

qu'ils venaient chercher. Le roi assembla les anciens du pays. Après

qu'ils eurent entendu tout ce qu'on avait à leur dire sur l'institution

de ces jeux, ils demandèrent aux Éléens s'ils y admettaient

indifféremment citoyens et étrangers: et comme on leur eut répondu que

l'entrée en était également ouverte à tous, ils ajoutèrent que les

règles de la justice auraient été mieux observées si l'on n'avait admis

à ces combats que les étrangers, parce qu'il était fort difficile que

les juges, en adjugeant la victoire et le prix, ne fissent pencher la

balance du côté de leurs concitoyens.

[Note 166: Hérodote dit: _Les Éléens qui se vantaient d'avoir

établi, pour la célébration des jeux olympiques, les règlements les plus

justes, etc._, et non pas _après avoir établi les jeux olympiques_.--L.]

[Marge: AN. M. 3410 AV. J.C. 594. Jerem. 44, 30.] APRIÈS. Il est appelé

dans l'Écriture _Pharaon Éphrée_, ou _Ophra_. Il succéda à son père

Psammis, et régna vingt-cinq ans.

[Marge: Herod. l. 2, cap. 161. Diod. lib. 1, pag. 62.] Pendant les

premières années de son règne, il fut aussi heureux qu'aucun de ses

prédécesseurs. Il porta ses armes contre l'île de Cypre. Il attaqua par

terre et par mer la ville de Sidon, la prit, et se rendit maître de

toute la Phénicie et de toute la Palestine.

De si prompts succès lui enflèrent extrêmement le coeur. Hérodote

rapporte de lui qu'il était devenu si orgueilleux, et tellement infatué

de sa grandeur, qu'il se vantait qu'il n'était pas au pouvoir des dieux

mêmes de le détrôner, tant il s'imaginait avoir établi solidement sa

puissance. C'est par rapport à de tels sentiments qu'Ézéchiel lui met à

la bouche ces paroles pleines d'une vanité folle et impie: _La rivière

est à moi, c'est [Marge: Ezech. 29, 3.] moi qui l'ai faite_. Le vrai

Dieu lui fit bien sentir dans la suite qu'il avait un maître, et qu'il

n'était qu'un homme; et il fit prédire par ses prophètes, long-temps

auparavant, tous les maux dont il avait résolu de punir son orgueil.

[Marge: Ezech. 17, 15.] Peu de temps après qu'Ophra fut monté sur le

trône, Sédécias, roi de Juda, lui envoya des ambassadeurs, fit alliance

avec lui; et l'année d'après, rompant le serment de fidélité qu'il avait

fait au roi de Babylone, il se révolta ouvertement contre lui.

Quelques défenses que Dieu eût faites à son peuple d'avoir recours aux

Égyptiens et de mettre en eux sa confiance, et quelque malheureux succès

qu'eussent eu les différentes tentatives que les Israélites avaient

faites de ce côté-là, l'Égypte leur paraissait toujours une ressource

assurée dans leurs dangers, et ils ne pouvaient s'empêcher d'y recourir.

C'est ce qui était déjà arrivé sous le saint roi Ézéchias. Isaïe leur

disait de la part de Dieu: [Marge: Is. cap. 31, v. 1 et 3.] «Malheur à

ceux qui vont en Égypte chercher du secours, qui mettent leur confiance

dans sa cavalerie et dans ses chariots, et qui ne s'appuient point sur

le Saint d'Israël, et ne cherchent point l'assistance du Seigneur!...

L'Égyptien est un homme et non pas un Dieu: ses chevaux ne sont que

chair, et non pas esprit. Le Seigneur étendra sa main, et celui qui

donnait secours sera renversé par terre; celui qui espérait d'être

secouru tombera avec lui, et une même ruine les enveloppera tous.» Ils

n'écoutèrent ni le prophète ni le roi, et ne reconnurent la vérité des

paroles de Dieu que par une funeste expérience.

Il en fut de même en cette occasion. Sédécias, malgré les remontrances

de Jérémie, voulut faire alliance avec l'Égyptien. Celui-ci, fier de

l'heureux succès de ses armes, et ne croyant pas que rien pût résister à

sa puissance, se déclara le protecteur d'Israël, et lui promit de le

délivrer des mains de Nabuchodonosor. Dieu, irrité qu'un mortel eût osé

prendre sa place, s'en expliqua ainsi à un autre prophète: [Marge:

Ezech. 24, 1-12.] «Fils de l'homme, tournez le visage contre Pharaon,

roi d'Égypte, et prophétisez tout ce qui lui doit arriver, à lui et à

l'Égypte. Parlez-lui, et dites-lui: Voici ce que dit le Seigneur notre

Dieu: Je viens à vous, Pharaon, roi d'Égypte, grand dragon, qui vous

couchez au milieu de vos fleuves, et qui dites: Le fleuve est à moi, et

c'est moi-même qui me suis créé. Je mettrai un frein à vos mâchoires,

etc.» Après l'avoir comparé à un roseau qui se brise sous celui qui s'y

appuie, et qui lui perce la main, Dieu ajoute: «Je vais faire tomber la

guerre sur vous, et je tuerai parmi vous les hommes avec les bêtes. Le

pays d'Égypte sera réduit en un désert et en une solitude; et ils

sauront que c'est moi qui suis le Seigneur, parce que vous avez dit: Le

fleuve est à moi, et c'est moi qui l'ai fait.» Le même prophète

continue, dans plusieurs [Marge: Cap. 29, 30, 31, 32.] chapitres de

suite, à prédire les maux dont l'Égypte allait être accablée.

Sédécias était bien éloigné d'ajouter foi à ces prédictions. Quand il

apprit que l'armée des Égyptiens approchait, et qu'il vit Nabuchodonosor

lever le siège de Jérusalem, il se crut délivré, et triomphait déjà. Sa

joie fut courte. Les Égyptiens, voyant approcher les Chaldéens,

n'osèrent en venir aux mains avec une armée si nombreuse et si aguerrie.

Ils reprirent le[Marge: AN. M. 3416 AV. J.C. 588. Jerem. 37, 6, 7.]

chemin de leur pays, et abandonnèrent Sédécias à tous les périls de la

guerre où ils l'avaient eux-mêmes engagé. Nabuchodonosor revint devant

Jérusalem, y remit le siège, la prit et la brûla, comme Jérémie l'avait

prédit.

[Marge: AN. M. 3430 AV. J.C. 574. Herod. l. 2, cap. 161, etc. Diod. lib.

1, pag. 62.] Plusieurs années après, les châtiments dont Dieu avait

menacé Apriès, roi d'Égypte, commencèrent à tomber sur lui; car les

Cyrénéens, colonie des Grecs qui s'était établie en Afrique, entre la

Libye et l'Égypte, ayant pris et partagé entre eux une grande partie du

pays des Libyens, forcèrent ces peuples dépouillés à se jeter entre les

bras de ce prince et à implorer sa protection. Aussitôt Apriès envoya

une grande armée dans la Libye pour faire la guerre aux Cyrénéens; mais,

cette armée ayant été défaite et presque toute taillée en pièces, les

Égyptiens s'imaginèrent qu'il ne l'avait envoyée dans la Libye que pour

l'y faire périr, afin que, quand il en serait défait, il pût régner plus

despotiquement sur ses sujets. Dans cette pensée, ils crurent devoir

secouer le joug d'un prince qu'ils regardaient comme leur ennemi.

Apriès, ayant appris cette révolte, leur envoya Amasis, un de ses

officiers, pour les apaiser et pour les faire rentrer dans leur devoir.

Mais, lorsque Amasis eut commencé à parler, ils lui mirent sur la tête

un casque pour marque de la royauté, et le proclamèrent roi. Amasis,

ayant accepté la couronne qu'ils lui offrirent, demeura avec eux, et les

confirma dans leur révolte.

Apriès, à cette nouvelle, encore plus enflammé de colère, envoya

Patarbémis, un autre de ses officiers et l'un des principaux seigneurs

de sa cour, pour arrêter Amasis et le lui amener. Mais Patarbémis, ne

s'étant pas trouvé en état d'enlever Amasis au milieu de cette armée de

révoltés dont il était entouré, fut traité à son retour, par Apriès, de

la manière la plus indigne et la plus cruelle; car ce prince, sans

considérer que ce n'était que faute de pouvoir qu'il n'avait pas exécuté

sa commission, lui fit couper le nez et les oreilles. Un outrage si

sanglant fait à un homme de ce rang irrita si fort les Égyptiens, que la

plupart allèrent se joindre aux mécontents et que la révolte devint

générale. Ce soulèvement de ses sujets obligea Apriès de se sauver dans

la haute Égypte, où il se maintint pendant quelques années, tandis

qu'Amasis occupa tout le reste de ses états.

Les troubles qui agitaient l'Égypte furent une occasion favorable à

Nabuchodonosor pour l'attaquer, et ce fut Dieu lui-même qui lui en

inspira le dessein. Ce prince, qui, sans le savoir, était l'instrument

de la colère de Dieu contre les peuples qu'il voulait châtier, venait de

prendre la ville de Tyr, où lui et son armée avaient essuyé des fatigues

incroyables. Pour les en récompenser, Dieu leur abandonna l'Égypte. Il

est beau de l'entendre lui-même s'expliquer sur ce sujet: il y a peu

d'endroits dans l'Écriture plus remarquables que celui-ci, et qui

fassent mieux comprendre la souveraine autorité de Dieu sur tous les

princes et sur tous les royaumes de la terre. «Fils de l'homme (c'est

ainsi [Marge: Ezech. 29, 20.] qu'il parle au prophète Ézéchiel),

Nabuchodonosor, roi de Babylone, m'a rendu, avec son armée, un grand

service au siége de Tyr. Toutes les têtes de ses gens en ont perdu les

cheveux, et toutes les épaules en sont écorchées; et néanmoins ni lui ni

son armée[167] n'ont point reçu de récompense pour le service qu'ils

m'ont rendu à la prise de Tyr. C'est pourquoi (continue Dieu) je vais

donner à Nabuchodonosor, roi de Babylone, le pays d'Égypte. Il en

prendra tout le peuple, il en fera son butin, et il en partagera les

dépouilles. Son armée recevra ainsi sa récompense, et il sera payé du

service qu'il m'a rendu dans le siége de cette ville. Je lui ai

abandonné l'Égypte, parce qu'il a travaillé pour moi, dit le Seigneur

notre Dieu.» Il enlèvera tout, dit-il par un autre prophète, avec la

même facilité qu'un berger se couvre de son manteau. Il se chargera

ainsi de tout le butin: il mettra ainsi sur ses épaules, et sur celles

de ses soldats, toute la dépouille de l'Égypte. [Marge: Jerem. 43, 12.]

_Amicietur terra Ægypti, sicut amicitur pastor pallio suo; et egredietur

indè in pace_: nobles expressions, qui montrent avec quelle facilité

toute la puissance et toutes les richesses d'un état sont enlevées,

quand Dieu le veut, et passent comme un manteau à un nouveau maître, qui

n'a qu'à le prendre et à s'en couvrir.

[Note 167: Pour bien entendre ce qui est dit ici, il faut savoir que

Nabuchodonosor essuya des fatigues incroyables dans le siége de Tyr, et

que, lorsque les Tyriens se virent pressés, les plus nobles de la ville

montèrent sur des vaisseaux avec tout ce qu'ils avaient de plus

précieux, et se retirèrent en d'autres îles. Ainsi Nabuchodonosor, ayant

pris la ville, n'y trouva rien qui fût digne de récompenser les grands

travaux qu'il avait soufferts dans ce siége. (S. HIERON.)]

Le roi de Babylone, profitant donc des divisions intestines où la

révolte d'Amasis avait jeté ce royaume, marcha de ce côté-là à la tête

de son armée. Il subjugua l'Égypte depuis Migdol ou Magdole, qui est à

l'entrée du royaume, jusqu'à Syène, qui est à l'autre extrémité, vers

les frontières d'Éthiopie. Il y fit par-tout d'horribles ravages, tua un

grand nombre d'habitants, et réduisit le pays dans une si grande

désolation, qu'il ne put se rétablir de quarante ans. Nabuchodonosor,

ayant chargé son armée de dépouilles et soumis tout le royaume, en vint

à un accommodement avec Amasis; et, l'ayant confirmé dans la possession

du royaume comme son vice-roi, il reprit le chemin de Babylone.

[Marge: Herod. l. 2, c. 163 et 169. Diod. lib. 1, pag. 62.] Alors

Apriès, sortant du lieu de sa retraite, s'avança vers les côtes de la

mer, apparemment du côté de la Libye; et, y ayant pris à sa solde une

armée de Cariens, d'Ioniens et d'autres étrangers, il marcha contre

Amasis, et lui livra bataille près de la ville de Memphis[168]. Mais,

ayant été battu et fait prisonnier, il fut mené à la ville de Saïs, et y

fut étranglé dans son propre palais[169].

[Note 168: Lisez: _près de la ville de Momemphis_; elle était située

à plus de 12 lieues au N. de Memphis, sur la branche Canopique, comme je

l'ai fait voir ailleurs. (_Trad. de Strabon_, t. V, p. 372.)--L.]

[Note 169: Amasis voulait lui conserver la vie; mais les Égyptiens

forcèrent ce prince de leur livrer Apriès, qu'ils étranglèrent.--L.]

Dieu avait annoncé par ses prophètes, dans un détail étonnant, toutes

les circonstances de ce grand événement. C'était lui qui avait brisé la

puissance d'Apriès, d'abord si formidable, et qui avait mis l'épée à la

main de Nabuchodonosor pour aller punir et humilier cet orgueilleux. «Je

viens à Pharaon, roi d'Égypte, dit-il, [Marge: Ezech. 30, 22-25.] et

j'achèverai de briser son bras, qui a été fort, mais qui est rompu, et

je lui ferai tomber l'épée de la main.... Je fortifierai en même temps

le bras du roi de Babylone, et je mettrai mon épée entre ses mains....

Et ils sauront que c'est moi qui suis le Seigneur.»

[Marge: Id. v. 14-17.] Il fait le dénombrement de toutes les villes qui

doivent être la proie du vainqueur: Taphnis, Péluse, No, appelée dans la

Vulgate Alexandrie, Memphis, Héliopolis, Bubaste, etc.

[Marge: Jerem. 44, 30.] Il marque en particulier la fin malheureuse du

roi, qui doit être livré à ses ennemis. «Je vais livrer, dit-il, Pharaon

Éphrée, roi d'Égypte, entre les mains de ses ennemis, entre les mains de

ceux qui cherchent à lui ôter la vie.»

En fin il déclare que pendant quarante ans les Égyptiens seront accablés

de toutes sortes de maux, et réduits à un état si déplorable, qu'ils

n'auront plus à l'avenir aucun prince de leur nation: [Marge: Ezech. 30,

13.] _et dux de terrâ Ægypti non erit ampliùs_. L'événement a justifié

cette prédiction, qui a été accomplie par degrés et en différents temps.

Peu de temps après l'expiration de ces quarante années, ils devinrent

une province des Perses, auxquels leurs rois, quoique originaires du

pays, étaient soumis; et la prédiction commença ainsi à s'accomplir.

Elle eut son entière exécution à la mort [Marge: AN. M. 3654.] de

Nectanébus, dernier roi de race égyptienne. Depuis ce temps-là, les

Égyptiens ont toujours été gouvernés par des étrangers: car, après

l'extinction du royaume des Perses, ils ont été successivement

assujettis aux Macédoniens, aux Romains, aux Sarrasins, aux Mamelucs, et

enfin aux Turcs; qui en sont aujourd'hui les maîtres.

Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1 · 第 15 / 37 段