Sésostris, mais non à sa gloire. Hérodote ne rapporte de lui qu'une
action, qui marque combien il avait dégénéré des sentiments religieux de
son père. Dans un débordement du Nil,[Marge: Herod. l. 2, c. III. Diod.
lib. 1, pag. 54.] qui fut extraordinaire, et qui passa dix-huit coudées,
indigné du dégât qu'il causerait dans le pays, il lança un javelot
contre le fleuve, comme pour le châtier; et, s'il en faut croire
l'historien, il fut puni lui-même sur-le-champ de son impiété par la
perte de la vue.
[Marge: AN. M. 2800 AV. J.C. 1204. Herod. lib. 2, c. 112-120.] PROTÉE.
Il était de Memphis, où, du temps d'Hérodote, on voyait encore son
temple, dans lequel il y avait une chapelle dédiée à Vénus l'étrangère:
on conjecture que c'était Hélène. Du temps de ce roi, Pâris le Troyen,
retournant chez lui avec Hélène, qu'il avait ravie, fut poussé par la
tempête à une des embouchures du Nil appelée Canopique. De là il fut
conduit à Memphis devant Protée, qui lui reprocha fortement le crime et
la lâche perfidie dont il s'était rendu coupable en enlevant la femme de
son hôte et avec elle tous les biens qu'il avait trouvés dans sa maison.
Il ajouta qu'il ne s'abstenait de le faire mourir, comme son crime le
méritait, que parce que les Égyptiens évitaient de souiller leurs mains
dans le sang des étrangers; qu'il retiendrait Hélène avec toutes ses
richesses, pour les restituer à leur légitime possesseur; que, pour lui,
il eût à sortir de ses états dans l'espace de trois jours, faute de quoi
il serait traité comme ennemi. La chose fut ainsi exécutée. Pâris
continua sa route, et arriva à Troie. L'armée des Grecs l'y suivit de
près. Elle commença par sommer les Troyens de leur rendre Hélène et
toutes les richesses qu'on avait emportées avec elle. Ils répondirent
que ni cette princesse ni ses biens n'étaient point dans leur ville.
Quelle apparence en effet, remarque Hérodote, que Priam, ce vieillard si
sage, eût mieux aimé voir périr sous ses yeux ses enfants et sa patrie
que de donner aux Grecs une satisfaction aussi juste que celle qu'ils
lui demandaient? Mais ils eurent beau affirmer avec serment qu'Hélène
n'était point dans leur ville, les Grecs, persuadés qu'on se moquait
d'eux, persistèrent opiniâtrément à ne les point croire: la Divinité,
ajoute encore le même historien, voulant que les Troyens, par la
destruction entière de leur ville et de leur empire, apprissent à
l'univers effrayé[150], _que les dieux vengent les grands crimes d'une
manière éclatante_. Ménélas, à son retour, passa en Égypte chez le roi
Protée, qui lui rendit Hélène avec toutes ses richesses. Hérodote
prouve, par quelques passages d'Homère, que le voyage de Pâris en Égypte
n'était point inconnu à ce poëte.
[Note 150: «[Grec: Ôs tôn megalôn adikêmatôn megalai eisi kai ai
timôriai para tôn theôn] II. § 120 fin.»]
[Marge: Lib. 2, c. 121-123.] RHAMPSINIT. Ce qu'Hérodote raconte du
trésor que Rhampsinit, le plus riche des rois d'Égypte, fit bâtir, et de
sa descente dans les enfers, sent trop la fiction et le roman pour être
rapporté ici.
Jusqu'à ce dernier roi, il y avait eu dans le gouvernement de l'Égypte
quelque ombre de justice et de modération; mais, sous les deux règnes
suivants, la violence et la dureté en prirent la place.
[Marge: Herod. l. 2, c. 124-128. Diod. lib. 1, pag. 57.] CHÉOPS et
CHÉPHREN [151]. Ces deux princes, véritablement frères par la
ressemblance de leurs moeurs, semblaient avoir pris à tâche de se
signaler à l'envi l'un de l'autre par une impiété ouverte à l'égard des
dieux, et par une barbare inhumanité à l'égard des hommes. Le premier
régna cinquante ans, et l'autre après lui cinquante-six. Ils tinrent les
temples fermés pendant tout le temps de leur règne, et défendirent aux
Égyptiens, sous de grosses peines, d'offrir des sacrifices. D'un autre
côté, ils accablèrent leurs sujets par de durs et d'inutiles travaux, et
ils firent périr un nombre infini d'hommes pour satisfaire la folle
ambition qu'ils avaient d'immortaliser leur nom par des bâtiments d'une
grandeur énorme et d'une dépense sans bornes. Il est remarquable que ces
superbes pyramides[152], qui ont fait l'admiration de l'univers, étaient
le fruit de l'irréligion et de l'impitoyable dureté de ces princes.
[Note 151: Son frère.--L.]
[Note 152: Ce sont les deux plus grandes (suprà, pag. 17), que les
voyageurs sont convenus d'appeler _Chéops_ et _Chéphren_, du nom des
rois qui les ont fait bâtir.--L.]
[Marge: Herod. l. 2, p. 139-140. Diod. p. 58.] MYCÉRINUS. Il était le
fils de Chéops, mais d'un caractère bien différent. Loin de marcher sur
les traces de son père, il détesta sa conduite, et suivit une route tout
opposée. Il rouvrit les temples des dieux, rétablit les sacrifices,
s'appliqua à soulager les peuples et à leur faire oublier leurs maux
passés, et il ne se crut roi que pour rendre la justice à ses sujets et
pour leur faire goûter la douceur d'un règne équitable et paisible. Il
écoutait leurs plaintes, essuyait leurs larmes, soulageait leur misère,
et se regardait moins comme le maître que comme le père des peuples:
aussi en était-il infiniment chéri. Toute l'Égypte retentissait de ses
louanges, et son nom était par-tout en vénération.
Il semble qu'une conduite si douce et si sage aurait dû lui attirer la
protection des dieux. Il en fut tout autrement. Ses malheurs
commencèrent par la mort d'une fille unique qu'il aimait tendrement, et
qui faisait toute sa consolation. Il lui fit rendre des honneurs
extraordinaires, qui subsistaient encore du temps d'Hérodote. Il dit que
dans la ville de Saïs on brûlait pendant tout le jour des parfums exquis
auprès du tombeau de cette princesse, et que pendant la nuit on y
conservait toujours une lampe allumée.
Il apprit par un oracle qu'il ne régnerait que sept ans; et, comme il en
fit ses plaintes aux dieux en demandant pourquoi le règne de son père et
de son oncle, tous deux également impies et cruels, avait été si heureux
et si long; et pourquoi le sien, qu'il avait tâché de rendre le plus
équitable et le plus doux qu'il lui avait été possible, devait être si
court et si malheureux, il lui fut répondu que cela même en était la
cause, parce que la volonté des dieux avait été que le peuple d'Égypte,
en punition de ses crimes, fût maltraité et accablé de maux pendant
l'espace de cent cinquante ans; et que son règne, qui aurait dû être de
cinquante ans comme les précédents, avait été abrégé parce qu'il avait
été trop doux. Il bâtit aussi une pyramide, mais bien moindre que celle
de son père.
[Marge: Herod. l. 2, cap. 136.] ASYCIUS. Ce fut lui qui établit la loi
sur les emprunts, par laquelle il n'est permis à un fils d'emprunter
qu'en mettant en gage le corps mort de son père. Cette loi ajoute que,
s'il n'a soin de le retirer en rendant la somme empruntée, il sera privé
pour toujours, lui et ses enfants, du droit de sépulture.
Il se piqua de surpasser tous ses prédécesseurs par la construction
d'une pyramide de brique, plus magnifique, si l'on en croit, que toutes
celles qu'on avait vues jusque-là. Il y fit graver cette inscription:
DONNEZ-VOUS BIEN DE GARDE DE ME MÉPRISER EN ME COMPARANT AUX AUTRES
PYRAMIDES FAIRES DE PIERRE. JE LEUR SUIS AUTANT SUPÉRIEURE QUE JUPITER
L'EST AUX AUTRES DIEUX.
En supposant que les six règnes précédents, parmi lesquels il y en a
plusieurs dont Hérodote ne fixe point la durée, aient été de cent
soixante et dix ans, il reste un intervalle de près de trois cents ans
jusqu'au règne de Sabacus l'Éthiopien. Je place dans cet intervalle deux
ou trois faits que l'Écriture sainte nous fournit.
[Marge: 3 Reg. 3, 1. AN. M. 2991 AV. J.C. 1013.] PHARAON, roi d'Égypte,
donna sa fille en mariage à Salomon, roi d'Israël, qui la fit venir dans
cette partie de Jérusalem appelée la _ville de David_, jusqu'à ce qu'il
lui eût bâti un palais.
SÉSAC. Il est appelé autrement _Sésonchis_.
[Marge: AN. M. 3026 AV. J.C. 978. 3, Reg. c. 11, 40, etc. 12.] C'est
vers lui que se réfugia Jéroboam pour éviter la colère de Salomon, qui
voulait le faire mourir. Jéroboam demeura en Égypte jusqu'à la mort de
Salomon, après laquelle il retourna à Jérusalem; et, s'étant mis à la
tête des révoltés, il enleva à Roboam, fils de Salomon, dix tribus, dont
il se fit déclarer roi.
[Marge: 2 Paral. 12, 1, 9. AN. M. 3033 AV. J.C. 971.] Le même Sésac, la
cinquième année du règne de Roboam, marcha contre Jérusalem, parce que
les Juifs avaient péché contre le Seigneur. Il avait avec lui douze
cents chariots de guerre, et soixante mille hommes de cavalerie. Le
peuple qui était venu avec lui ne pouvait se compter; il étaient tous
Libyens, Troglodytes et Éthiopiens. Sésac se rendit maître des plus
fortes places du royaume de Juda, et avança jusque devant Jérusalem.
Alors le roi et les premiers de la cour ayant imploré la miséricorde du
Dieu d'Israël, Dieu leur déclara par son prophète Séméias que, parce
qu'ils s'étaient humiliés, il ne les exterminerait point entièrement
comme ils l'avaient mérité, mais qu'ils seraient assujettis à Sésac;
afin, leur dit-il, qu'ils apprennent quelle différence il y a entre me
servir et servir les rois de la terre: _ut sciant distantiam servitutis
meæ et servitutis regni terrarum_. Sésac se retira donc de Jérusalem
après avoir enlevé les trésors de la maison du Seigneur et ceux du
palais du roi. Il emporta tout avec lui, et même les trois cents
boucliers d'or que Salomon avait fait faire.
[Marge: 2. Paral. 14, 9-13. AN. M. 3063 AV. J.C. 941.] ZARA, roi
d'Éthiopie, et sans, doute roi d'Égypte en même temps, fit la guerre à
Asa, roi de Juda. Son armée était composée d'un million d'hommes et de
trois cents chariots de guerre. Asa marcha au-devant de lui, rangea son
armée en bataille, et, plein de confiance dans le Dieu qu'il servait:
«Seigneur, lui dit-il, c'est une même chose, à votre égard, de nous
secourir avec un petit nombre ou avec un grand. C'est par ce que nous
nous confions en vous et en votre nom que nous sommes venus contre cette
multitude. Seigneur, vous êtes notre Dieu: ne permettez pas que l'homme
l'emporte sur vous.» Une prière si pleine de foi fut exaucée. Dieu jeta
l'épouvante parmi les Éthiopiens. Ils prirent la fuite, et furent
défaits sans qu'il en restât un seul; parce que c'était le Seigneur, dit
l'Écriture, qui les taillait en pièces pendant que son armée combattait:
_ruerunt usque ad internecionem, quia Domino cædente contriti sunt, et
exercitu illius præliante_.
[Marge: Herod. l. 2, c. 137-140. Diod. lib. 1, pag. 59.] ANYSIS. Il
était aveugle. Sous son règne, SABACUS, roi d'Éthiopie, excité par un
oracle, entra avec une nombreuse armée en Égypte, et s'en rendit maître.
Il régna avec beaucoup de douceur et de justice. Au lieu de faire mourir
les coupables condamnés à mort par les juges, il les faisait travailler,
chacun dans leurs villes, aux réparations des levées sur lesquelles
elles étaient situées. Il bâtit plusieurs temples magnifiques; un entre
autres dans la ville de Bubaste, dont Hérodote fait une longue et belle
description. Après avoir régné cinquante ans, qui était le terme que lui
avait marqué l'oracle, il se retira volontairement en Éthiopie, et
laissa le trône à Anysis, qui s'était tenu [Marge: 4. Reg. 17, 4. AN. M.
3279. AV. J.C. 723.] caché pendant tout ce temps dans les marais. On
croit que ce Sabacus est le même que SUA, dont Osée, roi d'Israël,
implora le secours contre Salmanasar, roi des Assyriens.
[Marge: AN. M. 3285. AV. J.C. 719.] SÉTHON. Il régna quatorze ans. C'est
le même[153] que _Sévéchus_, fils de _Sabacon_ ou _Sual_, Éthiopien, qui
avait régné si long-temps en Égypte. Ce prince, au lieu de s'acquitter
des fonctions d'un roi, affectait celles d'un prêtre, s'étant fait
consacrer lui-même souverain-pontife de Vulcain. Livré entièrement à la
superstition, loin de s'appliquer à défendre ses états par les armes, il
fit peu de cas des gens de guerre; et, persuadé qu'il n'aurait jamais
besoin de leur secours, il ne se mit point en peine de les ménager, leur
ôta leurs privilèges, et alla jusqu'à les dépouiller des fonds de terre
que les rois ses prédécesseurs leur avaient assignés.
Il éprouva bientôt leur ressentiment dans une guerre qui lui survint
tout-à-coup, et dont il ne se tira que par une protection miraculeuse,
si l'on s'en rapporte au récit qu'en fait Hérodote, qui est mêlé de
beaucoup de fables. Sannacharib[154], roi des Arabes et des Assyriens,
étant entré avec une armée nombreuse en Égypte, les officiers et les
soldats égyptiens refusèrent de marcher contre lui. Le prêtre de
Vulcain, réduit à une telle extrémité, eut recours à son dieu, qui lui
dit de ne point perdre courage et de marcher hardiment contre les
ennemis avec le peu de gens qu'il pourrait ramasser. Il le fit. Un petit
nombre de marchands, d'ouvriers, et de gens de la lie du peuple, se
joignit à lui. Avec cette poignée de soldats, il s'avança jusqu'à
Péluse, où Sannacharib avait établi son camp. La nuit suivante une
multitude effroyable de rats se répandit dans le camp des Assyriens, et,
y ayant rongé toutes les cordes de leurs arcs et toutes les courroies de
leurs boucliers, les mit hors d'état de se défendre. Ainsi désarmés, ils
furent obligés de prendre la fuite; et ils se retirèrent après avoir
perdu une grande partie de leurs troupes. Séthon, de retour chez lui, se
fit ériger une statue dans le temple de Vulcain, où, tenant à sa main
droite un rat, il disait, dans une inscription: QU'EN ME VOYANT, ON
APPRENNE À RESPECTER LES DIEUX [155].
[Note 153: Rien n'est plus douteux.--L.]
[Note 154: Hérodote appelle ainsi ce prince. [II, c. 141.]]
[Note 155: [Grec: Es eme tis oreôn eusedês estô].]
Il est visible que cette histoire, telle que je la viens de raconter et
qu'on la lit dans Hérodote, est une altération de celle qui est
rapportée dans le quatrième livre des Rois. On y voit que Sannacharib,
roi des Assyriens, [Marge: Cap. 17, etc.] après avoir subjugué toutes
les nations voisines et s'être rendu maître de toutes les autres villes
du royaume de Juda, prit la résolution d'assiéger Ézéchias dans
Jérusalem, qui en était la capitale. Les ministres de ce saint roi,
malgré son opposition et les remontrances du prophète Isaïe qui
promettait une protection assurée de la part de Dieu si l'on ne mettait
sa confiance qu'en lui seul, mendièrent secrètement le secours des
Égyptiens et des Éthiopiens. Leurs armées, unies ensemble, s'avancèrent,
dans le temps marqué, vers Jérusalem. L'Assyrien marcha à leur
rencontre, les défit en bataille rangée, poursuivit les vaincus jusque
dans l'Égypte et la ravagea entièrement. A son retour, la nuit même qui
précéda le jour où l'on devait donner l'assaut à la ville de Jérusalem
et où tout paraissait désespéré, l'ange exterminateur ravagea le camp
des Assyriens, y fit périr par l'épée et par le feu cent
quatre-vingt-cinq mille hommes, et montra qu'on avait raison de se fier,
comme avait fait Ézéchias, à la parole et aux promesses du Dieu
d'Israël.
Voilà la vérité du fait; mais, comme elle était peu honorable pour les
Égyptiens, ils ont tâché de la tourner à leur avantage en la déguisant
et la corrompant. Cependant les traces de cette histoire, quoique
défigurées, doivent paraître précieuses dans un historien d'une aussi
haute antiquité et d'un aussi grand poids qu'est Hérodote.
Le prophète Isaïe avait prédit à plusieurs reprises que cette expédition
des Égyptiens, concertée, ce semble, avec tant de prudence, conduite
avec tant d'habileté, et où les forces de deux puissants empires
s'étaient réunies pour secourir les Juifs; Isaïe, dis-je, avait prédit
que cette expédition, non-seulement serait inutile à Jérusalem, mais
tournerait à la ruine de l'Égypte même, dont les plus fortes villes
seraient prises, les terres ravagées, les habitants de tout sexe et de
tout âge emmenés captifs. On peut consulter les chapitres 18, 19, 20,
30, 31, etc.
Ussérius et M. Prideaux croient que c'est dans ce temps qu'arriva la
ruine de[156] _No-Amon_, cette fameuse [Marge: Nahum. 3 8-10.] ville
dont parle le prophète Nahum, et dont il dit que les habitants avaient
été traînés en captivité, que les jeunes enfants avaient été écrasés
dans les carrefours de ses rues, et que ses plus grands seigneurs,
chargés de chaînes, avaient été partagés par sort entre les vainqueurs.
Il marque que tous ces malheurs tombèrent sur elle lorsque _l'Égypte et
l'Éthiopie étaient sa force_; ce qui semble désigner assez clairement le
temps dont nous parlons, où Tharaca et Séthon étaient unis ensemble. Ce
sentiment n'est point sans difficulté, et est contredit par d'habiles
gens. Il me suffit d'en avertir le lecteur.
[Note 156: La vulgate nomme _Alexandrie_ la ville qui est appelée
dans l'hébreu _No-Amon_, parce qu'Alexandrie fut depuis bâtie à la place
de cette dernière. M. Prideaux, après Bochard, croit que c'est _Thèbes_,
surnommée _Diospolis_. En effet, Amon chez les Égyptiens est le même que
Jupiter; mais _Thèbes_ n'est point l'endroit où fut bâtie depuis
Alexandrie. Il se peut faire qu'il y eût là une autre ville appelée
aussi _No-Amon_.]
[Marge: Herod. l, 2, cap. 142.] Jusqu'au règne de Séthon, les prêtres
égyptiens comptaient trois cent quarante et une générations d'hommes, ce
qui fait onze mille trois cent quarante années, en mettant trois
générations d'hommes pour cent ans. Ils comptaient pareil nombre de
prêtres et de rois. Ces derniers, soit dieux, soit hommes, s'étaient
succédé sans interruption sous le nom de _piromis_, mot égyptien qui
signifie _bon et honnête_. Les prêtres égyptiens montrèrent à Hérodote
trois cent quarante et un colosses de bois de ces _piromis_, rangés tous
en ordre dans une grande salle. C'était la folie des Égyptiens de se
perdre dans une antiquité dont aucun autre peuple n'approchât.
[Marge: AN. M. 3299 AV. J.C. 705. Afric. apud Syncel. p. 74.] THARACA.
C'est celui-là même qui était venu avec une armée d'Éthiopiens au
secours de Jérusalem avec Séthon. Quand celui-ci fut mort, après avoir
occupé le trône pendant quatorze ans, Tharaca y monta à sa place, et le
tint pendant dix-huit. Ce fut le dernier des rois éthiopiens qui
régnèrent dans l'Égypte.
Après sa mort, les Égyptiens, ne pouvant s'accorder sur la succession,
furent deux ans dans un état d'anarchie accompagné de grands désordres.
DOUZE ROIS[157].
[Note 157: Jusqu'ici la chronologie égyptienne, incertaine et
interrompue par des lacunes, commence à prendre de la suite et de la
certitude. D'après Hérodote, le règne des douze rois est de l'an 673:
ils régnèrent 15 ans; ainsi Psammitique régna seul, à partir de l'an
656, et non pas en 670: ce prince mourut, après un règne de 39 ans;
conséquemment son fils Néchao lui succéda vers 617, comme l'a marqué
Rollin (616), p. 124. Les deux dates de 685 et de 670 sont donc
fautives.--L.]
[Marge: AN. M. 3319 AV. J.C. 685. Herod. l. 2, cap. 147-152. Diod. lib.
1, pag. 59.] Enfin douze des principaux seigneurs, s'étant ligués
ensemble, se saisirent du royaume, et le partagèrent entre eux en douze
parties. Ils convinrent de gouverner chacun leur district avec un
pouvoir et une autorité égale, sans que jamais l'un songeât à rien
entreprendre contre l'autre ni à s'emparer de son gouvernement. Ils
crurent devoir faire ensemble cet accord, et le cimenter par les plus
terribles serments, pour éviter l'effet d'un oracle qui avait prédit que
celui d'entre eux qui aurait fait des libations à Vulcain dans un vase
d'airain deviendrait le maître de l'Égypte. Ils régnèrent ensemble
pendant quinze ans dans une grande union; et, pour en laisser à la
postérité un célèbre monument, ils bâtirent de concert et à frais
communs le fameux labyrinthe, qui était un amas de douze grands
palais,[Marge: [Pag. 20.]] et qui avait autant de bâtiments sous terre
qu'il en paraissait au-dehors. J'en ai fait mention précédemment.
Un jour que les douze rois assistaient ensemble dans le temple de
Vulcain à un sacrifice solennel qui s'y faisait régulièrement dans un
certain temps marqué, les prêtres ayant présenté à chacun d'eux une
coupe d'or pour faire les libations, il s'en trouva une de manque, et
Psammitique, l'un des douze, sans aucun dessein prémédité, au lieu de
coupe prit son casque d'airain, car ils en portaient tous, et s'en
servit pour faire les libations. Cette circonstance frappa les autres,
et leur rappela dans l'esprit le souvenir de l'oracle dont j'ai parlé.
Ils crurent donc se devoir mettre en sûreté contre ses entreprises, et
le reléguèrent dans les pays marécageux de l'Égypte[158].
[Note 158: Dans la partie septentrionale du Delta, entre les bouches
Phatmitique et Sébennytique--L.]
Après que Psammitique y eut passé quelques années, attendant une
occasion favorable pour se venger de l'affront qu'il avait reçu, un
courrier vint lui dire qu'il était arrivé en Égypte des hommes d'airain:
c'étaient des soldats de Grèce, Cariens et Ioniens, que la tempête avait
jetés sur les côtes d'Égypte, et qui étaient tout couverts de casques,
de cuirasses et d'autres armes d'airain. Psammitique se souvint aussitôt
d'un oracle qui lui avait répondu que des hommes d'airain viendraient du
côté de la mer à son secours. Il ne douta point que ce n'en fût ici
l'accomplissement. Il fit donc amitié avec ces étrangers, les engagea
par de grandes promesses à demeurer avec lui, leva sous main d'autres
troupes, mit à leur tête ces Grecs, et, ayant attaqué les onze rois, il
les défit, et demeura seul maître de l'Égypte.
[Marge: AN. M. 3334 AV. J.C. 670. Herod. l. 2, c. 153, 154.]
PSAMMITIQUE. Ce prince, qui devait son salut aux Ioniens et aux Cariens,
les établit dans l'Égypte, fermée jusqu'alors aux étrangers, et leur y
assigna des bons fonds de terre et des revenus assurés, qui leur firent
oublier leur patrie. Il leur donna de jeunes enfants égyptiens à élever,
à qui ils apprirent leur langue. A cette occasion et par ce moyen, les
Égyptiens entrèrent en commerce avec les Grecs; et depuis ce temps aussi
l'histoire d'Égypte, jusque-là mêlée de fables pompeuses par l'artifice
des prêtres, commence, selon Hérodote, à avoir plus de certitude.
Dès que Psammitique fut affermi sur le trône, il entra en guerre avec le
roi d'Assyrie au sujet des limites des deux empires. Cette guerre dura
long-temps. Depuis que les Assyriens eurent conquis la Syrie, la
Palestine, étant le seul pays qui séparât les deux royaumes, devint
entre eux un sujet continuel de discorde, comme elle le fut ensuite
entre les Ptolémées et les Séleucides. Ce fut à qui des deux l'aurait,
et cette province devint tour à tour le partage du plus fort.
Psammitique, se voyant maître paisible de toute l'Égypte et ayant remis
toutes choses sur[159] l'ancien pied, crut qu'il était temps de penser
aux frontières de son royaume, et de les mettre en sûreté contre
l'Assyrien son voisin, dont la puissance augmentait de jour en jour. Il
entra pour cet effet à la tête d'une armée dans la Palestine.
[Note 159: Cette révolution arriva environ sept ans après la
captivité de Manassé, roi de Juda.]
[Marge: Lib. 1, p. 61.] Peut-être faut-il placer au commencement de
cette guerre ce qu'on lit dans Diodore, que les Égyptiens, indignés de
ce que le roi avait placé les Grecs à l'aile droite, par préférence à
eux, quittèrent le service au nombre de plus de deux cent mille, et se
retirèrent en Éthiopie, où on leur donna un établissement avantageux.
[Marge: Herod. [l. 2,] cap. 157.] Quoi qu'il en soit, Psammitique entra
en Palestine. Mais il s'y trouva d'abord arrêté à Azot, une des
principales villes du pays, qui lui donna tant de peine, que ce ne fut
qu'après un siége de vingt-neuf ans qu'il s'en rendit maître. C'est le
plus long siége dont il soit parlé dans l'histoire ancienne.
Cette place était anciennement une des cinq villes capitales des
Philistins. Les Égyptiens, quelque temps auparavant, s'en étant emparés,
la fortifièrent si bien, qu'elle devint la plus forte barrière de leur
pays de ce côté-là; en sorte que Sennachérib ne put entrer en Égypte
qu'il n'eût premièrement emporté cette place. C'est ce qu'il fit par
Tarthan, l'un de ses généraux. Les Assyriens l'avaient conservée jusqu'à
ce temps-ci, et ce ne fut qu'après le long siége dont je viens de parler
qu'elle revint aux Égyptiens.