d'un cercle d'or qui avait une coudée de largeur, et trois cent
soixante-cinq coudées de circuit[132], sur chacune desquelles étaient
marqués le lever et le coucher du soleil, de la lune et des autres
constellations; car dès-lors les Égyptiens divisaient l'année en douze
mois, chacun de trente jours, et après le douzième mois ils ajoutaient
chaque année cinq jours [Marge: [plus haut, p. 76.]] et six heures. On
ne savait ce qu'on devait le plus admirer dans ce superbe monument, ou
la richesse de la matière, ou l'art et l'industrie des ouvriers.
[Marge: Diod. p. 46.] UCHORÉUS, l'un des successeurs d'Osymandyas, bâtit
la ville de Memphis[133]. Elle avait cent cinquante stades de
circuit[134], c'est-à-dire plus de sept lieues. Il la plaça à la pointe
du Delta, à l'endroit où le Nil se partage en plusieurs branches. Du
côté du midi, il fit une levée fort haute. A droite et à gauche, il
creusa des fossés très-profonds[135] pour y recevoir le fleuve. Ils
étaient revêtus de pierres, et, du côté de la ville, rehaussés par de
fortes chaussées: le tout pour mettre la ville en sûreté et contre les
inondations du Nil, et contre les attaques des ennemis. Une ville si
avantageusement située, et si bien fortifiée, qui était comme la clef du
Nil, et qui par là dominait sur tout le pays, devint bientôt la demeure
ordinaire des rois. Elle demeura en possession de cet honneur jusqu'au
temps où Alexandre-le-Grand fit bâtir Alexandrie.
[Note 132: Il est permis de douter de l'existence de ce merveilleux
cercle d'or, qui avait 192 mètres (590 pieds) de circonférence; car
Diodore n'a pu le décrire que d'après le récit des prêtres, attendu
qu'il avait été détruit cinq siècles auparavant par Cambyse. (I, §
49.)--L.]
[Note 133: Bâtie par Ménès, selon Hérodote.--L.]
[Note 134: Environ 31,620 mètres, environ 6 lieues; mais peut-être
s'agit-il du petit stade (V. plus bas, p. 101): dans ce cas, la mesure
se réduit à 3 lieues.--L.]
[Note 135: Diodore dit un _lac_.--L.]
[Marge: plus haut, p. 22, n. 1.] MOERIS. C'est lui qui construisit ce
lac si fameux qui porta son nom. Nous en avons parlé ci-devant.
[Marge: AN. M. 1920 AV. J.C. 2084.] L'Égypte avait été long-temps
gouvernée par des princes nés dans le pays même, lorsque des étrangers,
qu'on nomma rois-pasteurs, en langue égyptienne _hycsos_, Arabes ou
Phéniciens, s'emparèrent d'une grande partie de la basse Égypte et de
Memphis: mais ils ne furent point maîtres de la haute Égypte, et le
royaume de Thèbes subsista toujours jusqu'au temps de Sésostris. La
domination de ces rois étrangers dura environ 260 ans.
[Marge: Gen. 12, 20-20. AN. M. 2084 AV. J.C. 1920.] C'est sous l'un
d'eux, appelé dans l'Écriture Pharaon, nom commun à tous les rois
d'Égypte, qu'Abraham passa dans ce pays avec Sara sa femme, qui y courut
un grand risque, parce que le prince, informé de sa rare beauté, et ne
la croyant que soeur et non épouse d'Abraham, l'avait fait enlever.
[Marge: AN. M. 2179 AV. J.C. 1825 AN. M. 2276 AV. J.C. 1728.] TETHMOSIS,
ou Amosis, ayant chassé les rois-pasteurs, régna dans la basse Égypte.
Long-temps après, Joseph fut mené en Égypte par des marchands
ismaélites, vendu à Putiphar, et, par une suite d'événements
merveilleux, conduit à une suprême autorité, et élevé à la première
place du royaume. Je ne dis rien ici de son histoire, qui est connue de
tout le monde. [Marge: Justin. l. 36, cap. 2.] J'avertis seulement que
Justin, qui n'a fait qu'abréger Trogue Pompée, historien excellent du
temps d'Auguste, remarque que Joseph, le dernier des enfants de Jacob,
que ses frères, par envie, avaient vendu à des marchands étrangers,
ayant reçu du ciel l'intelligence des songes et la connaissance de
l'avenir, sauva, par sa rare prudence, l'Égypte de la famine dont elle
était menacée, et fut extrêmement considéré du roi.
[Marge: AN. M. 2298 AV. J.C. 1706.] Jacob y passa aussi avec toute sa
famille, qui fut toujours bien traitée par les Égyptiens pendant qu'ils
conservèrent le souvenir des services importants que Joseph leur avait
rendus. Mais, dit l'Écriture, après la [Marge: Exod. 1-8.] mort de
Joseph il s'éleva un nouveau roi, à qui Joseph était inconnu.
RAMESSÈS-MIAMUN était, selon Ussérius, le nom de ce nouveau roi connu
dans l'Écriture sous celui de [Marge: AN. M. 2427 AV. J.C. 1577.]
Pharaon. Il régna pendant soixante-six ans, et fit souffrir aux
Israélites des maux infinis. «Il établit, _dit l'Écriture_, des
intendants des ouvrages, afin qu'ils accablassent les Hébreux de
fardeaux _insupportables_. [Marge: Exod. 1-11-13-14.] Et ils bâtirent à
Pharaon des villes pour servir de[136] magasins, savoir: Phithom et
Ramessès... Les Égyptiens haïssaient les enfants d'Israël: ils les
affligeaient en leur insultant; et ils leur rendaient la vie ennuyeuse
en les employant à des travaux pénibles de boue, de mortier et de
brique, et à toutes sortes d'ouvrages de terre dont ils étaient
accablés.» Ce roi avait deux fils, Aménophis et Busiris.
[Note 136: Heb. _urbes thesaurorum_; Sept. _urbes munitas_. Ces
villes étaient destinées pour y mettre en réserve le blé, l'huile et les
autres richesses de l'Égypte. _Vatab._ = Dans la Vulgate, _urbes
tabernaculorum_.--L.]
[Marge: AN. M. 2494 AV. J.C. 1510. AN. M. 2513 AV. J.C. 1491,]
AMÉNOPHIS, qui était l'aîné, lui succéda. C'est ce Pharaon sous qui les
Israélites sortirent d'Égypte, et qui fut submergé au passage de la mer
Rouge.
Selon le P. Tournemine, Sésostris, dont nous parlerons bientôt, est
celui des rois d'Égypte qui commença la persécution contre les
Israélites, et qui les accabla de travaux pénibles; ce qui est
très-conforme à ce que Diodore remarque de ce prince, qu'il n'employa
dans les ouvrages qu'il fit en Égypte que des étrangers. Ainsi l'on peut
mettre le grand événement du passage de la mer Rouge sous[137] Phéron
son fils; et le caractère d'impiété que lui donne Hérodote rend cette
conjecture très-vraisemblable. Le plan que je me suis proposé me
dispense d'entrer dans ces discussions de chronologie.
[Note 137: Ce nom ressemble fort à celui de Pharaon, qui était
commun aux rois d'Égypte.]
[Marge: Lib. 3, p. 74] Diodore, en parlant de la mer Rouge, dit une
chose bien digne de remarque. Il y avait, observe cet historien, dans
tout le pays, une ancienne tradition, transmise des pères aux enfants
depuis plusieurs siècles, qu'autrefois, par un reflux extraordinaire, la
mer avait été entièrement desséchée, en sorte qu'on en voyait le fond,
et que bientôt après, les eaux, par un flux violent, avaient repris leur
première place. Il est évident que c'est le passage miraculeux de la mer
Rouge sous Moïse qui est ici désigné; et j'en fais la remarque exprès
pour avertir les jeunes gens de ne pas laisser échapper, dans la lecture
des auteurs, ces traces précieuses d'antiquité, sur-tout quand elles
ont, comme celle-ci, quelque rapport à la religion.
Ussérius dit qu'Aménophis laissa deux fils, l'un nommé Séthosis ou
Sésostris, l'autre Armaïs. Les Grecs l'ont appelé Bélus, et ses deux
enfants, Ægyptus et Danaüs.
[Marge: Herod. l. 2, c. 102-110.] Sésostris a été non-seulement l'un des
plus puissants [Marge: Diod. l. 1, p. 48-54.] rois qu'ait eus l'Égypte,
mais l'un des plus grands conquérants que vante l'antiquité.
Son père, ou par instinct, ou par humeur, ou, comme le disent les
Égyptiens, par l'autorité d'un oracle, conçut le dessein de faire de son
fils un conquérant. Il s'y prit à la manière des Égyptiens, c'est-à-dire
avec grandeur et noblesse. Tous les enfants qui naquirent le même jour
que Sésostris furent amenés à la cour par ordre du roi. Il les fit
élever comme ses enfants, et avec les mêmes soins que Sésostris, près
duquel ils étaient nourris. Il ne pouvait lui donner de plus fidèles
ministres, ni des officiers plus zélés pour le succès de ses armes. On
les accoutuma sur-tout, dès l'âge le plus tendre, à une vie dure et
laborieuse, pour les mettre en état de soutenir un jour avec facilité
les fatigues de la guerre. On ne leur donnait pas à manger qu'auparavant
ils n'eussent fait à pied ou à cheval une course considérable[138]. La
chasse était leur exercice le plus ordinaire.
[Note 138: Diodore dit 180 stades, mesure qui a paru si longue à
Rollin, qu'il n'a pas osé l'exprimer; et pour sauver l'invraisemblance,
il laisse croire que ces jeunes gens faisaient cette route _ou à pied ou
à cheval_, quoique Diodore parle seulement d'une course à pied; il faut
voir comme Voltaire se moque de l'extravagance de Diodore (_Philosoph.
de l'hist._), à l'occasion de ces 180 stades, qu'il évalue à 8 lieues.
Diodore se sert ici, comme plus bas (pag. 106, note 2), du petit stade
Égyptien (= 105, 4 mètres), et les 180 stades valent 18,970 mètres, ou
seulement 3 lieues 1/2; or, il n'y a rien d'invraisemblable à ce qu'on
exige de jeunes gens, habitués à de rudes exercices, qu'ils fassent tous
les matins 3 lieues 1/2 avant de prendre de la nourriture.--L.]
[Marge: Lib. 12, c. 4.] Élien[139] remarque que Sésostris fut instruit
par Mercure, et qu'il apprit de lui la politique et l'art de régner. Ce
Mercure est celui que les Grecs ont appelé _Trismégiste_, c'est-à-dire
_trois fois grand_[140]. L'Égypte, où il était né, lui doit l'invention
de presque tous les arts. Les deux ouvrages que nous avons sous son nom
portent des marques si certaines de nouveauté, qu'il n'y a personne qui
doute maintenant de leur supposition. Il y a encore eu un autre Mercure,
fort célèbre chez les Égyptiens par ses rares connaissances, et beaucoup
plus ancien que celui-ci. Jamblique, prêtre de l'Égypte, nous assure que
l'usage de ce pays était de mettre sous le nom d'Hermès ou Mercure les
ouvrages et les inventions que l'on donnait au public.
[Note 139: [Grec: Ta noêmata ekmousôthênai]]
[Note 140: _Trois fois très-grand._--L.]
Quand Sésostris fut plus âgé, son père lui fit faire son apprentissage
par une guerre contre les Arabes. Ce jeune prince y apprit à supporter
la faim et la soif, et soumit cette nation, jusqu'alors indomptable. La
jeunesse élevée avec lui le suivit toujours dans toutes ses campagnes.
Accoutumé aux travaux guerriers par cette conquête, son père le fit
tourner vers l'occident de l'Égypte. Il attaqua la Libye, et la plus
grande partie de cette vaste région fut subjuguée.
[Marge: AN. M. 2513 AV. J. C. 1491.] SÉSOSTRIS. En ce temps son père
mourut, et le laissa en état de tout entreprendre. Il ne conçut pas un
moindre dessein que celui de la conquête du monde; mais, avant que de
sortir de son royaume, il avait pourvu à la sûreté du dedans, en gagnant
le coeur de tous ses peuples par la libéralité, par la justice, et par
des manières douces et populaires. Il n'eut pas moins de soin de ménager
les officiers et les soldats, qui devaient toujours être prêts à
répandre leur sang pour lui, persuadé qu'il ne pourrait réussir dans ses
entreprises s'ils n'étaient fortement attachés à sa personne par les
liens de l'estime, de l'affection, et même de l'intérêt. Il divisa tout
le pays en trente-six gouvernements (on les appelait des _nomes_), et il
les donna à des personnes du mérite et de la fidélité desquelles il
était assuré.
Cependant il faisait ses préparatifs. Il levait des troupes, et leur
donnait pour capitaines les officiers les plus braves et les plus
estimés, et sur-tout les jeunes gens que son père avait fait nourrir
avec lui. Il y en avait dix-sept cents[141], capables d'inspirer aux
troupes le courage, l'amour de la discipline, et le zèle pour le service
du prince. Son armée montait à six cent mille hommes de pied, et
vingt-quatre mille chevaux, sans compter vingt-sept mille chars armés en
guerre.
[Note 141: Ce nombre est beaucoup trop fort; il est impossible que
l'on vît naître en Egypte 1700 mâles en un jour. En adoptant la
condition la plus favorable pour les naissances, il en résulte une
population d'environ 29,000,000 d'habitants. Or, on a tout lieu de
croire que celle de l'Égypte n'a jamais excédé 7,500,000 ames. Ce
passage de Diodore a beaucoup exercé les savants; j'ai fait voir, dans
un Mémoire particulier, que Diodore a mal compris le renseignement que
lui ont donné les prêtres égyptiens.--L.]
Il commença son expédition par l'Éthiopie, située au midi de l'Égypte.
Il la rendit tributaire, et obligea les peuples de lui payer tous les
ans une certaine quantité d'ébène, d'ivoire et d'or.
Il avait équipé une flotte de quatre cents voiles. L'ayant fait avancer
sur la mer Rouge, il se rendit maître des îles, et de toutes les villes
placées sur le bord de la mer. Pour lui, il marcha à la tête de son
armée de terre. Il parcourut et soumit l'Asie avec une rapidité
étonnante, et pénétra dans les Indes plus loin qu'Hercule et que
Bacchus, et plus loin que ne fit depuis Alexandre, puisqu'il soumit le
pays au-delà du Gange, et s'avança jusqu'à l'Océan[142]. On peut juger
par là si les pays voisins lui résistèrent. Les Scythes, jusqu'au Tanaïs
lui furent assujettis, aussi-bien que l'Arménie et la Cappadoce. Il
laissa une colonie dans l'ancien royaume de Colchos, situé vers la
partie orientale de la mer Noire, où les moeurs d'Égypte sont toujours
demeurées depuis. Hérodote a vu dans l'Asie mineure, d'une mer à
l'autre, les monuments de ses victoires. On lisait en plusieurs pays
cette inscription gravée sur des colonnes: _Sésostris, le roi des rois
et le seigneur des seigneurs, a conquis ce pays par ses armes._ Il y en
avait jusque dans la Thrace, et il étendit son empire depuis le Gange
jusqu'au Danube. Il y eut des peuples qui défendirent courageusement
leur liberté: d'autres cédèrent sans résistance. Sésostris eut soin de
marquer dans ses monuments cette différence en figures hiéroglyphiques,
à la manière des Égyptiens.
[Note 142: Les prêtres Égyptiens, en décrivant les conquêtes de
Sésostris, paraissent avoir pris à tâche de faire croire qu'il avait été
aussi loin que le Bacchus, l'Hercule et l'Alexandre des Grecs.--L.]
La difficulté des vivres l'arrêta dans la Thrace, et l'empêcha d'entrer
plus avant dans l'Europe. On remarque un caractère singulier dans ce
conquérant, qui ne songea pas, comme les autres, à maintenir sa
domination sur les nations vaincues, mais qui, se bornant à la gloire de
les avoir assujetties et dépouillées, après avoir couru le monde pendant
neuf ans, se renferma presque dans les anciennes bornes de l'Égypte, à
l'exception de quelques provinces voisines: car on ne voit par aucun
vestige que ce nouvel empire ait subsisté, ni sous lui, ni sous ses
successeurs.
Il revint donc chargé des dépouilles de tous les peuples vaincus,
traînant après lui une multitude infinie de captifs, et couvert de
gloire plus que ne l'avait jamais été aucun de ses prédécesseurs;
j'entends de cette gloire qui consiste à faire beaucoup parler de soi, à
envahir par les armes et par la violence un grand nombre de provinces,
et souvent à faire bien des malheureux. Il récompensa les officiers et
les soldats avec une magnificence vraiment royale, traitant chacun selon
sa qualité et son mérite. Il se faisait un plaisir, et regardait comme
un devoir, de mettre les compagnons de ses victoires en état de jouir
paisiblement le reste de leur vie d'un doux loisir, juste fruit de leurs
travaux.
Pour lui, toujours occupé du soin de sa réputation, et encore plus du
désir de rendre sa puissance utile et salutaire à ses peuples, il
employa le repos que la paix lui laissait, à construire des ouvrages
plus propres encore à enrichir l'Égypte qu'à immortaliser son nom, et où
l'art et l'industrie des ouvriers se faisaient plus admirer que
l'immense grandeur des dépenses qu'on y avait faites.
Cent temples fameux, érigés en actions de graces aux dieux tutélaires de
toutes les villes, furent les premiers aussi-bien que les plus illustres
témoignages de ses victoires; et il eut soin de publier par des
inscriptions que ces grands ouvrages avaient été achevés sans fatiguer
aucun de ses sujets. Il mettait sa gloire à les ménager, et à ne faire
travailler que les captifs aux monuments de ses victoires.
L'Écriture[143] remarque quelque chose de pareil en parlant des
bâtiments de Salomon.
[Note 143: «Porrò de filiis Israel non posuit ut servirent operibus
regis». (2 Paral. 8, 9.)]
Il se piqua sur-tout d'orner et d'enrichir le temple de Vulcain à
Péluse, en reconnaissance de la protection qu'il croyait en avoir
éprouvée lorsqu'au retour de ses expéditions, son frère lui dressa des
embûches dans cette ville, et voulut le faire périr avec sa femme et ses
enfants en mettant le feu à l'appartement où il était couché.
Son grand travail fut de faire construire dans toute l'étendue de
l'Égypte un nombre considérable de hautes levées[144], sur lesquelles il
bâtit de nouvelles villes, afin que les hommes et les bestiaux y pussent
être en sûreté pendant les débordements du Nil.
Depuis Memphis jusqu'à la mer, il fit creuser des deux côtés du fleuve
un grand nombre de canaux pour faciliter le commerce et le transport des
vivres, et pour établir une communication aisée entre les villes les
plus éloignées les unes des autres; outre que par là il rendit l'Égypte
inaccessible à la cavalerie des ennemis, qui avait coutume auparavant de
l'infester par de fréquentes irruptions.
Il fit plus: pour mettre le pays à l'abri des incursions des Syriens et
des Arabes, qui en sont fort voisins, il fortifia tout le côté de
l'Égypte qui est tourné vers l'orient, depuis Péluse jusqu'à Héliopolis,
c'est-à-dire plus de sept lieues en longueur[145].
[Note 144: Les collines factices dont Rollin a parlé plus haut (p.
25.)--L.]
[Note 145: 1500 stades.
= Cette distance était, selon Strabon, de 750 stades (XVII, pag. 1156
Almel.); selon Diodore, elle était de 1500 stades, ce qui est
précisément le double. Il s'ensuit que Diodore se sert ici, comme plus
haut (p. 101, n. 1), du petit stade égyptien, qui était la moitié du
grand, égal à 210,8 mètres. Ainsi les 750 grands stades, ou 1500 petits,
représentent une distance de 158,300 mètres, ou environ 28 lieues. C'est
précisément la distance qui existe entre Péluse et Héliopolis, en ligne
droite.--L.]
On pourrait regarder Sésostris comme un des héros les plus illustres et
les plus vantés de l'antiquité, s'il n'avait lui-même terni l'éclat de
ses exploits guerriers et de ses vertus pacifiques par une soif de
gloire et par une aveugle complaisance dans sa grandeur, qui lui firent
oublier qu'il était homme. Les rois et les chefs des nations subjuguées
venaient, dans de certains temps marqués, rendre hommage à leur
vainqueur, et lui payer les tributs qu'on leur avait imposés. En toute
autre occasion, il les traitait avec assez de douceur et de bonté; mais,
quand il allait au temple ou qu'il entrait dans la ville, il faisait
atteler à son char ces rois et ces princes quatre à quatre, au lieu de
chevaux, et se croyait bien grand de se faire ainsi traîner par les
maîtres et les seigneurs des autres nations. Ce qui m'étonne le plus,
c'est que l'historien Diodore mette cette folle et inhumaine vanité au
nombre de ses plus éclatantes actions.
Devenu aveugle dans sa vieillesse, il se donna la mort à lui-même, après
avoir régné trente-trois ans, et laissa l'Égypte extrêmement riche. Son
empire pourtant ne passa point la quatrième génération; mais il [Marge:
Tacit. Annal. lib. 2, cap. 60.] restait encore du temps de Tibère des
monuments magnifiques qui marquaient l'étendue qu'il avait eue du vivant
de Sésostris, aussi-bien que la quantité des tributs qu'on lui payait.
Je reprends quelques faits particuliers arrivés dans le temps dont je
viens de parler, que j'ai omis pour ne point interrompre le fil de
l'histoire, et que je me contenterai d'indiquer ici simplement.
[Marge: AN. M. 2448.] Vers le temps dont nous parlons, les peuples
d'Égypte s'établirent dans divers endroits de la terre. La colonie que
Cécrops amena d'Égypte fonda douze villes, ou plutôt douze bourgs, dont
il composa le royaume d'Athènes.
Nous avons remarqué que le frère de Sésostris, appelé par les Grecs
Danaüs[146], lui avait dressé des embûches et avait voulu le faire périr
lorsque après ses conquêtes il revint en Égypte. Son dessein n'ayant
[Marge: 2530.] pas réussi, il fut obligé de prendre la fuite. Il se
retira dans le Péloponnèse, où il s'empara du royaume d'Argos, fondé
près de quatre cents ans auparavant par Inachus.
[Note 146: C'est Manéthon qui donne Sésostris comme frère de Danaüs.
Son témoignage à cet égard est vivement attaqué par plusieurs
chronologistes, tels que Périzonius et Larcher. (_Chronol. d'Hérodote_,
tom. VII, pag. 323.)--L.]
[Marge: 2533.] Busiris, frère d'Aménophis, si célèbre chez les anciens
pour sa cruauté, exerçait alors sa tyrannie en[Marge: [V. plus haut p.
96, n. 1.]] Égypte sur les bords du Nil, et égorgeait impitoyablement
tous les étrangers qui abordaient dans le pays: ce fut apparemment
pendant l'absence de Sésostris.
[Marge: 2549.] Vers le même temps Cadmus porta de Syrie en Grèce
l'invention des lettres. Quelques-uns prétendent que ces lettres étaient
les égyptiennes, et que Cadmus lui-même était d'Égypte, et non de
Phénicie; et les Égyptiens, qui se disent inventeurs de tout, et qui
vantent leur antiquité par-dessus celle de tous les autres peuples,
n'ont pas manqué d'attribuer à leur Mercure l'invention des
lettres[147]. La plupart des savants conviennent que Cadmus porta en
Grèce les lettres syriennes ou phéniciennes, et que ces lettres sont les
mêmes que les hébraïques, les Hébreux, qui ne faisaient qu'un petit
peuple, étant compris sous le nom général de _Syriens_. Joseph Scaliger,
dans ses notes sur la Chronique d'Eusèbe, prouve que les lettres
grecques, et celles de l'alphabet latin qui en ont été formées, tirent
leur origine des anciennes lettres phéniciennes, qui sont les mêmes que
les samaritaines, dont les Juifs se sont servis avant la captivité de
Babylone. Cadmus ne porta que seize lettres[148] en Grèce, auxquelles on
en ajouta huit autres dans la suite.
[Note 147: On peut voir sur cette matière deux savantes
dissertations de M. l'abbé Renaudot, insérées dans le second volume de
_l'Histoire de l'Académie des Inscriptions_.]
[Note 148: Les seize lettres que Cadmus porta en Grèce sont: [Grec:
alpha, beta, gamma, delta, epsilon, iota, kappa, lambda, mu, nu,
omicron, pi rho, sigma, tau, upsilon]. Palamède, à l'époque de la guerre
de Troie, c'est-à-dire plus de 250 ans après Cadmus, ajouta les quatre
suivantes: [Grec: xi, theta, chi, phi]; et Simonide, long-temps après,
inventa les quatre autres, qui sont: [Grec: eta, omega, zeta, psi].
VIII, cap. 57.
= Quelques savants, et entre autres M. Larcher, croient que les Grecs
avaient une écriture alphabétique avant l'arrivée de Cadmus, et que ce
prince apporta seulement quelques lettres nouvelles. (LARCHER, _sur
Hérodote_, tom. IV, pag. 258.)--L.]
Je reviens à l'histoire des rois d'Égypte, et je les rangerai désormais
dans l'ordre qu'Hérodote leur a donné[149].
[Note 149: Je ne crois pas devoir entrer dans la discussion d'une
difficulté qui serait fort embarrassante s'il fallait concilier ici la
suite des rois d'Hérodote avec le sentiment d'Ussérius. Celui-ci
suppose, avec plusieurs savants, que Sésostris est le fils du roi
d'Égypte qui fut submergé dans la mer Rouge, dont le règne, par
conséquent, a commencé l'année du monde 1513, et a duré jusqu'à l'année
1547, puisque son règne est de 33 ans. Quand on donnerait 50 ans au
règne de Phéron, son fils, il resterait encore plus de 200 ans entre
Phéron et Protée, qu'Hérodote dit avoir succédé immédiatement au
premier, puisque Protée était du temps du siége de Troie, dont Ussérius
met la prise en 2820. Je ne sais pas si c'est parce qu'il a senti cette
difficulté que, depuis Sésostris, il ne parle presque plus des rois
d'Égypte. Je suppose qu'entre Phéron et Protée il y a eu un grand vide
et un long intervalle. En effet Diodore (lib. 1, pag. 54) y place
plusieurs rois, et il en faut dire autant de quelques-uns des rois
suivants.]