pas si grande; où vivre noblement ne fût pas vivre sans rien faire, mais
conserver soigneusement sa liberté, c'est-à-dire n'être sujet qu'aux
lois et à la puissance publique, subsister de son fonds sans dépendre de
personne, et se contenter de peu plutôt que de faire quelque bassesse
pour s'enrichir; un pays où l'on méprisât l'oisiveté, la mollesse et
l'ignorance des choses nécessaires pour la vie, et où l'on fît moins de
cas du plaisir que de la santé et de la force du corps, en ce pays-là il
serait bien plus honnête de labourer ou de garder un troupeau que de
jouer ou se promener toute la vie.» Or il ne faut point recourir à la
république de Platon pour trouver des hommes en cet état. C'est ainsi
qu'a vécu la plus grande partie du monde pendant près de quatre mille
ans, non-seulement les Israélites, mais les Égyptiens, les Grecs, les
Romains, c'est-à-dire les nations les plus policées, les plus sages, les
plus guerrières, les plus éclairées en tout genre. Elles nous apprennent
toutes le cas que nous devrions faire de la culture des terres et du
soin des troupeaux: dont l'une, sans parler du chanvre et du lin d'où
l'on tire les toiles, nous fournit, par les grains, les fruits, les
légumes, une nourriture non-seulement abondante, mais délicieuse; et
l'autre, outre les viandes exquises dont il couvre nos tables, met
presque seul en mouvement les manufactures et le commerce par le moyen
des cuirs et des étoffes.
L'intention des princes, pour l'ordinaire, et leur intérêt certainement,
est qu'on ménage et qu'on favorise les gens de la campagne, qui
soutiennent à la lettre le poids du jour et de la chaleur, et qui
supportent une grande partie des charges du royaume; mais les bonnes
intentions des princes sont souvent frustrées par l'insatiable et
impitoyable avidité de ceux qui sont chargés du recouvrement de leurs
deniers. L'histoire nous a conservé une belle parole de Tibère à ce
sujet: Un gouverneur du pays même dont nous parlons ici, c'est-à-dire
[Marge: Diodor. [lis. Dio. Cassius] l. 57, p. 608.] de l'Égypte, ayant
augmenté l'imposition annuelle que payait la province, sans doute pour
faire sa cour à l'empereur, et lui ayant envoyé une somme plus
considérable qu'à l'ordinaire, Tibère, qui, dans ses premières années,
pensait ou du moins parlait bien, lui répondit que[112] _son intention
était qu'on tondît ses brebis, et non pas qu'on les écorchât_.
[Note 112: [Grec: Keiresthai mou ta probata, all' ouk apoxyresthai
boulomai.]]
--------------------------------------------------------------------
CHAPITRE VI.
DE LA FÉCONDITÉ DE L'ÉGYPTE.
Je ne parlerai ici que de quelques plantes particulières à l'Égypte, et
de l'abondance du blé qui y croissait.
_Papyrus_[113]. C'est une plante qui pousse quantité de tiges
triangulaires, hautes de six ou sept coudées. [Marge: Plin. l. 13, c.
11.] Les anciens ont écrit d'abord sur des feuilles de palmier, puis sur
des écorces d'arbre, d'où est venu le mot _liber_: après cela sur des
tablettes enduites de cire, où l'on imprimait les caractères avec un
poinçon qui avait un bout aigu pour écrire, et l'autre plat pour
effacer: ce qui a donné lieu à cette expression d'Horace, [Marge: Satir.
10, lib. 1 [v. 72.]]
Sæpè stylum vertas, iterùm quæ digna legi sint
Scripturus.
qui signifie que, pour faire un bon ouvrage, il faut beaucoup effacer,
beaucoup corriger. Enfin on introduisit l'usage du papier. C'était des
feuilles propres à écrire, faites de l'écorce de la plante dont nous
parlons, _papyrus_, appelée autrement _byblus_: [Marge: Lucan. [Pharsal.
III, v. 222.]]
Nondum flumineas Memphis contexere byblos
Nuverat.
[Note 113: Pour les différents usages du papyrus, voyez une
dissertation de M. de Caylus (_Académ. Insc._ tom. XXVI, pag. 267).--L.]
Merveilleuse invention[114], dit Pline, qui est d'un si grand usage dans
la vie, qui fixe la mémoire des faits, et qui immortalise les hommes!
Varron l'attribue à Alexandre-le-Grand, lorsqu'il bâtit Alexandrie: mais
elle est bien plus ancienne que lui; il ne fit que la rendre plus
commune. Le même Pline ajoute qu'Eumène, roi de Pergame, substitua le
parchemin au papier, par jalousie contre Ptolémée, roi d'Égypte, se
piquant de l'emporter par ce moyen sur sa bibliothèque, dont les livres
n'étaient que de papier. Le parchemin est une peau de mouton ou de
bélier préparée pour écrire; on l'appelle _pergamenum_, à cause qu'il a
été inventé par les rois de Pergame. Tous les anciens manuscrits sont
sur du parchemin, ou sur du vélin, qui est une peau de veau plus
délicate que le parchemin ordinaire. C'est une chose curieuse de voir
comment notre papier, qui est si blanc et si fin, se fait de vieux
haillons et de sales chiffons qu'on ramasse dans les rues. La plante
nommée _papyrus_ servait aussi à faire des voiles de vaisseau, des
cordages, des habits, des couvertures, etc.
[Note 114: «Postea promiscuè patuit usus rei, quà constat
immortalitas hominum... Chartæ usu maximè humanitas constat in
memoria.»]
[Marge: Plin. l. 19, cap. 1.] _Linum._ Le lin est une plante dont
l'écorce est pleine de filets qui servent à faire de la toile déliée. On
avait en Égypte une adresse merveilleuse pour le préparer et le
travailler, les fils qu'on en tirait étant d'une si grande finesse,
qu'ils échappaient presque à la vue. Les prêtres n'y étaient vêtus que
de lin, et jamais de laine, et c'était aussi l'habillement ordinaire des
personnes considérables. On en faisait un grand commerce, et il s'en
transportait beaucoup dans les pays étrangers. Ce travail occupait un
grand nombre de personnes en Égypte, sur-tout parmi les femmes, comme on
le voit dans l'endroit d'Isaïe où ce prophète menace l'Égypte d'une
affreuse sécheresse qui en fera cesser tous les travaux: [Marge: Is. 19,
9. Exod. 9, 31.] _Confundentur qui operabantur linum, pectentes et
texentes subtilia_. On voit aussi dans l'Écriture que l'un des effets de
la grêle que Moïse fit tomber en Égypte fut de ruiner tout le lin qui
commençait déjà à monter en graine: c'était au mois de mars.
[Marge: Plin. _Ibid._] _Byssus._ C'était une autre espèce de lin[115],
extrêmement fin et délié, qui était souvent teint en pourpre. Il était
fort cher, et il n'y avait que les gens riches et aisés qui s'en
vêtissent. Pline, qui donne la première place au lin incombustible, met
celui-ci après, et[116] dit qu'il servait à la parure et à l'ornement
des dames. Il paraît, par l'Écriture sainte, que c'était de l'Égypte
[Marge: Ezech. 27] sur-tout qu'on tirait les toiles composées de cette
espèce de lin: _byssus varia de Ægypto texta est tibi_.
[Note 115: Forster (_de bysso_) et Larcher ont prouvé que le byssus
était le coton. (Voyez plus haut, p. 69.)--L.]
[Note 116: «Pioximus byssino, mulierum maxime deliciis... genito.»]
Je ne parle point du _lotus_, plante fort commune et fort estimée en
Égypte, dont la graine servait autrefois à faire du pain[117]. Il y
avait un autre _lotus_ en Afrique, qui a donné son nom aux _lotophages_,
parce qu'ils [Marge: Odys. l. 9 v. 84-102.] vivaient du fruit de cet
arbre[118], fruit d'un goût si délicieux, s'il en faut croire Homère,
qu'il faisait oublier à ceux qui en mangeaient toutes les douceurs de la
patrie, comme Ulysse l'éprouva à son retour de Troie.
En général les légumes et les fruits étaient excellents en Égypte, et
auraient pu[119], comme Pline le remarque, suffire seuls pour la
nourriture, tant la bonté et l'abondance en étaient grandes; et en effet
les ouvriers ne vivaient presque d'autre chose, comme on le voit dans
ceux qui travaillaient aux pyramides.
[Note 117: Et dont on mangeait la racine. Le _lotus_ est une plante
aquatique, espèce de _nymphæa_.--L.]
[Note 118: Ce lotus est une espèce de jujubier, selon M.
Desfontaines.--L.]
[Note 119: «Ægyptus frugum quidem fertilissima, sed ut propè sola
iis carere possit, tanta est ciborum ex herbis abundantia.» (Plin., lib.
21, cap. 15.)]
Outre ces richesses champêtres, le Nil, par la pêche et par la
nourriture des troupeaux, fournissait la table des Égyptiens de poissons
exquis de toute espèce, et de viandes très-succulentes. C'est ce qui fit
regretter si fort l'Égypte aux Israélites, quand ils se trouvèrent dans
le désert. [Marge: Num. 11, 4, 5.] _Qui nous donnera de la chair à
manger?_ disaient-ils d'un ton plaintif et séditieux. _Nous nous
souvenons des poissons que nous mangions en Égypte_ presque _pour rien.
Les concombres, les melons, les poireaux, les ognons et l'ail nous
reviennent dans l'esprit.... [Marge: Exod. 16, 5.] Nous étions assis
près des marmites pleines de viandes, et nous mangions du pain tant que
nous voulions_.
Mais la grande et l'incomparable richesse de l'Égypte était le blé, qui
la mettait en état, même dans des temps de famine presque universelle,
de nourrir tous les peuples voisins, comme cela arriva sous Joseph. Dans
les temps postérieurs elle fut toujours la ressource et le grenier le
plus assuré de Rome et de Constantinople. On sait que la calomnie
inventée contre saint Athanase, à qui l'on imputait d'avoir menacé
d'empêcher à l'avenir que l'on ne transportât du blé d'Alexandrie à
Constantinople, fit entrer en fureur contre ce saint évêque l'empereur
Constantin, parce qu'il savait que cette ville ne pouvait subsister sans
les convois d'Égypte. C'est la même raison qui porta toujours les
empereurs romains à prendre un si grand soin de l'Égypte, qu'ils
regardaient comme la mère nourricière de Rome.
Cependant le même fleuve qui a mis cette province en état de nourrir et
de faire subsister les deux villes du monde les plus peuplées, la
réduisait quelquefois elle-même à une affreuse famine; et il est
étonnant que la sage prévoyance de Joseph, qui, dans des temps
d'abondance, avait mis en réserve des blés pour des années de stérilité,
n'ait point appris à ces politiques si vantés à se précautionner par une
pareille industrie contre les variétés et les incertitudes du Nil[120].
Pline le jeune, dans le panégyrique de Trajan, nous fait une peinture
admirable de l'extrémité où la famine réduisit cette province sous cet
empereur, et de la généreuse libéralité qu'il fit paraître pour la
soulager. On ne sera pas fâché d'en voir ici un extrait, qui rendra
moins les expressions que les pensées.
[Note 120: Sénèque nous apprend que, pendant deux années
consécutives, dans la dixième et la onzième années du règne de
Cléopatre, l'inondation du Nil trompa l'espérance des laboureurs; et que
ce malheur arriva pendant neuf années, au témoignage de Callimaque.
(Senec., _Quæst. Natur._ IV, 2, § 15.) Le passage de Callimaque, dont
Sénèque rappelle le sens, a été conservé par le grand étymologiste. On
le trouve dans l'édit. d'Ernesti (t. 1, p. 357).--L.]
L'Égypte, dit Pline, qui se glorifiait de n'avoir besoin, pour nourrir
et faire croître ses grains, ni des pluies, ni du ciel, et qui se
croyait assurée pour toujours de le disputer aux terres les plus
fertiles, fut condamnée à une sécheresse inopinée, et à une funeste
stérilité, parce que l'inondation du Nil, source et mesure certaine de
l'abondance, beaucoup moins étendue qu'à l'ordinaire, avait laissé à sec
la plupart des terres[121]. Pour-lors elle implora le secours du prince,
comme elle avait coutume d'attendre celui du fleuve. Le délai ne dura
que ce qu'il fallut de temps au courrier pour porter à Rome cette triste
nouvelle; et il semblait que ce malheur n'était arrivé que pour faire
paraître avec plus d'éclat la bonté de César[122]. C'était une ancienne
et commune opinion, que notre ville ne pouvait subsister que par les
vivres qu'elle tirait d'Égypte. Cette nation vaine et fastueuse se
vantait de nourrir, toute vaincue qu'elle était, ses vainqueurs, d'avoir
leur sort entre ses mains, et de régler par son fleuve leur bonne ou
mauvaise destinée. Nous avons rendu au Nil ses moissons, et lui avons
renvoyé ses convois: que l'Égypte apprenne donc, par son expérience,
qu'elle ne nous est point nécessaire, mais qu'elle est notre esclave:
qu'elle sache que ce n'est pas tant des vivres qu'elle nous envoie qu'un
tribut qu'elle nous paie; et qu'elle n'oublie jamais que nous pouvons
bien nous passer de l'Égypte, mais que l'Égypte ne peut point se passer
de nous. C'en était fait de cette province si fertile, si elle eût
encore été libre. Elle a trouvé un sauveur et un père dans son maître.
Étonnée de voir ses greniers remplis sans le travail de ses laboureurs,
elle n'a su d'où lui pouvaient venir ces richesses étrangères et
gratuites. La disette de peuples si éloignés de nous, et secourus si
promptement, n'a servi qu'à faire mieux sentir quel avantage c'est que
d'être sous notre empire[123]. Le Nil a pu, dans d'autres temps, couvrir
d'une plus grande inondation les campagnes d'Égypte, mais il n'a jamais
coulé plus abondamment pour la gloire des Romains. Puisse le ciel,
content d'avoir mis à une telle épreuve et la patience des peuples, et
la bonté du prince, rendre pour toujours à l'Égypte son ancienne
fécondité!
[Note 121: «Inundatione; id est ubertate regio fraudata, sic opem
Cæsaris invocavit, ut solet amnem suum.»]
[Note 122: «Pererebuerat antiquitas, urbem nostram nisi opibus
Ægypti ali sustentarique non posse. Superbiebat ventosa et insolens
natio, quôd victorem quidcm populum pasceret tamen, quòdque in suo
flumine, in suis manibus, vel abundantia nostra vel fames esset.
Refudimus Nilo suas copias. Recepit frumenta quæ miserat, deportatasque
messes revexit.»]
[Note 123: «Nilus Ægypto quidem sæpè, sed gloriæ nostræ nunquam
largior fluxit.»]
Le reproche que Pline fait ici aux Égyptiens, d'avoir une vaine et folle
complaisance dans les inondations de leur Nil, marque un de leurs
caractères les plus particuliers, et me fait souvenir d'un bel endroit
d'Ézéchiel, où Dieu parle ainsi à Pharaon, l'un de leurs rois: [Marge:
Ezech. 29, v. 3 et 9.] «Je viens à toi, grand dragon, qui te couches au
milieu de tes fleuves, et qui dis: Le fleuve est à moi, c'est moi qui
l'ai fait, c'est moi-même qui me suis créé.» _Ecce ego ad te, Pharao,
rex Ægypti, draco magne, qui cubas in medio fluminum tuorum, et dicis:
Meus est fluvius, et ego feci eum, et ego feci memetipsum._
Dieu voyait dans le coeur de ce prince un orgueil insupportable, un
sentiment de sécurité, de confiance dans les inondations du Nil, d'une
entière indépendance des influences du ciel, comme s'il n'eût dû les
heureux effets de cette inondation qu'à ses soins et à ses travaux, ou à
ceux de ses prédécesseurs: _Meus est fluvius, et ego feci eum._
Avant que de terminer cette seconde partie, qui regarde les moeurs des
Égyptiens, je crois devoir avertir les lecteurs de se rendre attentifs à
différents traits répandus dans l'histoire d'Abraham, de Jacob, de
Joseph, de Moïse, qui confirment et éclaircissent une partie de ce que
nous trouvons dans les auteurs profanes sur ce sujet. Ils y remarqueront
la police parfaite qui régnait en Égypte, soit à la cour, soit dans le
reste du royaume; la vigilance du prince, qui était averti de tout, qui
avait un conseil réglé, des ministres choisis, des troupes toujours bien
entretenues, et de toute sorte, infanterie, cavalerie, chariots armés en
guerre; des intendants dans toutes les provinces; des gardes des
greniers publics, des dispensateurs exacts du blé, qui le distribuaient
avec grand ordre; une cour formée avec tous les officiers de la
couronne, capitaine des gardes, grand échanson, grand panetier, en un
mot tout ce qui compose la maison d'un prince et qui fait l'éclat d'une
cour brillante. [Marge: Gen. 12, 10-20.] Ils y admireront plus que tout
cela encore la crainte des menaces de Dieu, inspecteur de toutes les
actions, et juge des rois mêmes; et l'horreur de l'adultère, reconnu
comme un crime capable de faire périr un royaume.
--------------------------------------------------------------------
TROISIÈME PARTIE.
-----------------
HISTOIRE DES ROIS D'ÉGYPTE.
Il n'y a point dans toute l'antiquité d'histoire plus obscure ni plus
incertaine que celle des premiers rois d'Égypte. Cette nation fastueuse,
et follement entêtée de son antiquité et de sa noblesse, trouvait qu'il
était beau de se perdre dans un abyme infini de siècles, qui [Marge:
Diod. l. 1, p. 41.] semblait l'approcher de l'éternité. Si on l'en
croit, les dieux d'abord, ensuite les demi-dieux ou héros, la
gouvernèrent successivement pendant l'espace de plus de vingt mille
ans[124]. On sent assez combien cette prétention est vaine et fabuleuse.
[Note 124: Diodore, cité par Rollin, dit: _un peu moins de dix-huit
mille ans_. (1, § 44.) Fréret a montré que cette antiquité si reculée
provient de l'équivoque causée par le mot _année_, qui a désigné
originairement des saisons de trois ou de quatre mois. En réduisant les
dates égyptiennes, d'après cette hypothèse, on reconnaît qu'elles se
renferment dans les limites de la chronologie de l'Écriture Sainte.--L.]
Après les dieux et demi-dieux régnèrent des hommes égyptiens, dont
Manéthon nous a laissé trente dynasties ou principautés. Ce Manéthon
était Égyptien, grand-prêtre et garde des archives sacrées de l'Égypte;
il avait été instruit dans les lettres grecques. Il a écrit l'histoire
des Égyptiens, et l'a tirée, à ce qu'il dit, des écrits de Mercure, et
des autres anciens mémoires conservés dans les archives des temples. Il
avait composé cet ouvrage sous le règne et par l'ordre de Ptolémée
Philadelphe.
Si l'on suppose les trente dynasties de Manéthon successives, elles
composent plus de cinq mille trois cents ans jusqu'au règne d'Alexandre,
ce qui est manifestement convaincu de fausseté. D'ailleurs on voit dans
Ératosthène[125], appelé à Alexandrie par Ptolémée Evergète, une liste
de trente-huit rois thébains, tous différents [Marge: Eratosthen. ap.
Syncell. p. 91. c. 147 D.] de ceux de Manéthon. Le soin d'éclaircir ces
difficultés a beaucoup exercé les savants. La voie la plus sûre de
concilier ces contradictions est de supposer, comme le font maintenant
presque tous ceux qui traitent cette matière, que les rois dont il est
parlé dans les différentes dynasties ne se sont pas tous succédé les uns
aux autres, mais que plusieurs ont régné en même temps dans des contrées
différentes. Il y a eu en Égypte quatre dynasties principales: celle de
Thèbes, celle de Thin, celle de Memphis, et celle de Tanis. Je ne ferai
point ici le dénombrement des rois qui y ont régné: l'histoire ne nous
en a presque conservé que les noms. Je ne rapporterai que ce qui me
paraîtra propre à éclairer et à instruire les jeunes gens, pour qui
principalement j'écris; et je m'arrêterai sur-tout à ce qu'Hérodote et
Diodore de Sicile nous apprennent des rois d'Égypte, sans même y garder
une suite fort exacte, du moins dans les commencements de cette
histoire, qui sont fort obscurs, et sans me mettre en devoir de
concilier ces deux historiens. Leur dessein, surtout d'Hérodote, a été,
non de donner une suite exacte des rois d'Égypte, mais seulement
d'indiquer ceux dont l'histoire leur a paru plus intéressante et plus
instructive. Je suivrai le même plan; et j'espère qu'on ne me saura pas
mauvais gré de n'être point entré moi-même, et de n'avoir point engagé
avec moi les jeunes gens, dans un labyrinthe de difficultés qui est
presque sans issue, et d'où les plus habiles ont bien de la peine à se
tirer quand ils veulent suivre le fil de l'histoire et fixer des dates
assurées. Les curieux pourront consulter les savants[126] ouvrages où
cette matière est traitée à fond.
[Note 125: Il était de Cyrène.]
[Note 126: La chronique du chevalier Marsham; les ouvrages du P.
Pezron; les dissertations du P. Tournemine, et celles de M. l'abbé
Sevin.]
Je dois avertir dès le commencement qu'Hérodote, sur la foi des prêtres
Égyptiens qu'il avait consultés, rapporte beaucoup d'oracles et de faits
singuliers qu'un lecteur éclairé ne prendra que pour ce qu'ils sont,
c'est-à-dire pour des fables.
L'histoire ancienne d'Égypte contient 2158 ans, et elle se divise
naturellement en trois parties.
La première commence à l'établissement de la monarchie égyptienne,
fondée par Ménès ou Mesraïm, fils de Cham, l'année du monde 1816, et
finit à la destruction de cette même monarchie par Cambyse, roi de
Perse, l'an 3479; et cette première partie comprend 1663 ans.
La seconde partie est mêlée avec l'histoire des Perses et des Grecs, et
s'étend jusqu'à la mort d'Alexandre-le-Grand, arrivée en 3681, et
renferme par conséquent 202 ans.
La troisième est celle où s'est élevée en Égypte une nouvelle monarchie
sous les Lagides, c'est-à-dire sous les Ptolémées, descendants de Lagus,
jusqu'à la mort de Cléopatre, dernière reine d'Egypte, en 3974; et ce
dernier espace renferme 293 ans.
Je ne traiterai ici que la première partie, réservant les deux autres
pour les temps qui leur sont propres.
ROIS D'ÉGYPTE.
[Marge: AN. M. 1816 AV. J.C. 2188] MÉNÈS. Tous les historiens
conviennent que Ménès est le premier roi d'Égypte. On prétend, et ce
n'est point sans fondement, qu'il est le même que Mesraïm, fils de Cham.
Cham était le second fils de Noé. Lorsque la famille de ce dernier,
après la folle entreprise de la tour de Babel, se dispersa en
différentes contrées, Cham tourna du côté de l'Afrique: et c'est lui
sans doute qui dans la suite y fut honoré comme dieu sous le nom de
Jupiter Ammon. Il avait quatre enfants: Chus, Mesraïm, Phuth [Marge:
Gen. 10, 6.] et Canaan. Chus s'établit en Ethiopie; Mesraïm dans
l'Égypte, qui, dans l'Écriture, est le plus souvent appelée de son nom
et de celui de Cham son père; Phuth, dans la partie de l'Afrique qui est
à l'occident de l'Égypte; et Canaan, dans le pays qui depuis a porté son
nom. Les Cananéens sont certainement le même peuple que les Grecs
nomment presque toujours Phéniciens, sans qu'on puisse rendre raison ni
de ce nom étranger, ni de l'oubli du véritable.
[Marge: Herod. l. 1, cap. 99. Diod. lib. 1, pag. 42.] Je reviens à
Mesraïm. On convient que c'est le même que Ménès, que tous les
historiens donnent pour le premier roi d'Égypte. Ils disent que c'est
lui qui y établit le premier le culte des dieux et les cérémonies des
sacrifices.
BUSIRIS, assez long-temps après, bâtit la fameuse ville de Thèbes, et y
établit le siège de l'empire[127]. Nous avons parlé ailleurs de la
magnificence et des richesses de cette ville. Ce n'est pas le Busiris
connu par sa cruauté[128].
[Note 127: Diodore de Sicile compte deux rois de ce nom: le premier
a régné 1400 ans après Ménès; et l'autre est le huitième successeur du
premier: c'est à celui-ci qu'il attribue la fondation de Thèbes. (I, §
45.)--L.]
[Note 128: Strabon (XVII, pag. 802), et Diodore de Sicile (§ 45 et
88), nient l'existence de ce Busiris, et traitent de fables tout ce que
les Grecs en ont dit. Marsham et Newton sont de l'avis de ces deux
auteurs.--L.]
[Marge: Diod. lib. 2, pag. 44, 45.] OSYMANDYAS. Diodore décrit fort au
long plusieurs édifices magnifiques que ce prince avait fait
construire[129], dont l'un entre autres[130] était orné de scupltures et
de peintures d'une beauté parfaite, qui représentaient son expédition
contre les Bactriens, peuple de l'Asie, qu'il avait attaqués avec une
armée de quatre cent mille hommes de pied, et de vingt mille chevaux. On
y voyait, dans un autre endroit, une assemblée de juges, dont le
président portait au cou une image de la Vérité, qui avait les yeux
fermés, et avait autour de lui un grand nombre de livres; symbole
énergique, qui marquait que les juges devaient être instruits des lois,
et juger sans acception de personnes.
On y avait peint aussi le roi, qui offrait aux dieux l'or et l'argent
qu'il tirait chaque année des mines d'Égypte, qui montaient à la somme
de seize millions[131].
[Note 129: A Thèbes.--L.]
[Note 130: C'était son tombeau.--L.]
[Note 131: Trois mille deux cents myriades de mines. = Rollin a
voulu dire _seize cent millions_; car les trois mille deux cents
myriades ou 32,000,000 de mines d'argent, 533,000 talents, valent
1,599,000,000 fr., d'après l'évaluation du talent, suivie par Rollin, ou
les talents dont il est question ici sont de fort peu de valeur, ou les
prêtres en ont imposé à Diodore de Sicile.--L.]
Non loin de là paraissait une magnifique bibliothèque, la plus ancienne
dont il soit parlé dans l'histoire; elle avait pour titre: _le trésor
des remèdes de l'ame_. Près de cette bibliothèque on avait placé des
statues de tous les dieux d'Égypte, à chacun desquels le roi offrait des
présents convenables; par où il semblait vouloir annoncer à la postérité
que pendant sa vie il avait eu le bonheur de montrer toujours beaucoup
de piété envers les dieux et de justice envers les hommes.