Ce que l'on dit des cygnes, qu'ils ne chantent que quand ils sont près

de mourir, et qu'alors ils chantent fort mélodieusement, n'est fondé de

même que sur une erreur populaire[77], et cependant est employé

non-seulement, [Marge: Od. 3, l. 4. [ibi not. Mitscherlich.]] par les

poëtes, mais par les orateurs et même par les philosophes. _O mutis

quoque piscibus donatura cycni, si libeat, sonum_, dit Horace en

s'adressant à [Marge: Lib. 5, de Orat. n. 6.] Melpomène. Cicéron compare

l'admirable discours que fit Crassus dans le sénat, peu de jours avant

sa mort, à la voix mélodieuse d'un cygne mourant: [Marge: Lib. 1, Tusc.

Quæst. n. 73.] _illa tanquam cycnea fuit divini hominis vox et oratio_.

Et Socrate disait que les gens de bien devaient imiter les cygnes, qui,

sentant, par un instinct secret et une sorte de divination, l'avantage

qui se trouve dans la mort, meurent avec joie et en chantant:

_providentes quid in morte boni sit, cum cantu et voluptate moriuntur_.

J'ai cru que cette petite digression ne serait pas inutile pour les

jeunes gens. Je reviens à mon sujet.

[Note 77: Cette opinion est cependant fondée sur quelque chose de

réel. Les observations des modernes, et particulièrement de M. Mongez,

ont constaté que les Cygnes sauvages sont doués d'une espèce de chant;

ainsi les anciens ne se sont pas trompés en leur attribuant cette

faculté; ils ont erré seulement en l'attribuant à tous les cygnes sans

distinction, tandis qu'elle est particulière aux cygnes sauvages. (Voyez

Mongez, _Dictionnaire des Antiquités_, _art._ CYGNES, tom. 11, pag.

281.)--L.]

[Marge: Strab. l. 17, pag. 805.] C'est dans Héliopolis qu'un boeuf, sous

le nom de Mnévis, était honoré comme un dieu. Cambyse, roi des Perses,

exerça sur cette ville sa fureur sacrilège, brûlant les temples,

renversant les palais, et détruisant les plus rares monuments de

l'antiquité. On y voit encore quelques obélisques qui échappèrent à sa

fureur; et quelques autres en ont été transportés à Rome, dont ils font

encore l'ornement.

Alexandrie, bâtie par Alexandre-le-Grand, qui lui donna son nom, égala

presque la magnificence des anciennes villes d'Égypte. Elle est à quatre

journées du Caire. [Marge: Strab. l. 16, pag. 781.] C'est là

principalement que se faisait le commerce de l'Orient. On déchargeait

les marchandises dans une ville sur la côte occidentale de la mer Rouge,

nommée _Portus Muris_[78]; on les conduisait ensuite sur des chameaux à

une ville de la Thébaïde appelée _Coptos_; et on les voiturait enfin par

le Nil jusqu'à Alexandrie, où les marchands abordaient de toutes parts.

[Note 78: [Grec: Myos Ormos]. C'est le _Vieux-Cosseir_. La route de

Myos-Hormos à Coptos n'était que de 6 à 7 journées de chemin. Elle fit

négliger une route plus ancienne, tracée par Ptolémée Philadelphe, entre

Coptos et Bérénice (STRAB. XVII, p. 815), et qui était de 12 journées,

et de 258 milles ou environ 70 lieues. (VI, 23. Itiner. Anton, p. 173,

etc.)

_Coptos_ est à présent _Keft_.--L.]

On sait que le commerce de l'Orient a toujours enrichi ceux qui l'ont

exercé. Ce fut là la principale source des trésors incroyables que

Salomon amassa, et qui servirent à construire le magnifique temple de

Jérusalem. [Marge:2. Reg. 8, 14.] David, en subjuguant l'Idumée, était

devenu maître d'Elath et d'Asiongaber, deux villes situées sur le bord

oriental de la mer Rouge. [Marge: 3. Reg. 9, 26-28.] C'est de là que

Salomon envoya ses flottes vers Ophir et Tarsis, d'où elles revenaient

toujours chargées de richesses immenses. Ce commerce, après avoir été

quelque temps entre les mains des rois de Syrie, qui reconquirent

l'Idumée, passa en celles des Tyriens. [Marge: Strab. 1. 16, pag. 781.]

Ils faisaient venir par Rhinocolure, ville maritime située entre

l'Égypte et la Palestine, leurs marchandises à Tyr, d'où ils les

distribuaient dans tout l'Occident. Ce négoce enrichit extrêmement les

Tyriens sous les Perses, par la faveur et la protection desquels ils en

furent pleinement en possession. Mais, lorsque les Ptolémées se furent

rendus maîtres de l'Égypte, ils attirèrent bientôt ce trafic dans leur

royaume, en bâtissant Bérénice et d'autres ports sur la côte occidentale

de la mer Rouge qui appartenait à l'Égypte. Ils établirent leur

principale foire à Alexandrie, qui par là devint la ville la plus

marchande de l'univers. C'est par cette voie, savoir par la mer Rouge et

l'embouchure du Nil, que s'est fait pendant plusieurs siècles le

commerce des pays occidentaux avec la Perse, les Indes, l'Arabie et les

côtes orientales d'Afrique. Depuis environ deux cents ans qu'on a

découvert une route pour aller aux Indes en doublant le cap de

Bonne-Espérance, les Portugais sont devenus les maîtres de ce commerce,

qui maintenant est tombé presque entier entre les mains des Anglais et

des Hollandais. [Marge: I. Part. l. 1, Pag. 9.] C'est de M. Prideaux que

j'ai tiré cette histoire abrégée du commerce des Indes orientales depuis

Salomon jusqu'à notre temps.

[Marge: Strab. l. 17, pag. 791. Plin. l. 36, cap. 12.] Ce fut pour la

commodité du commerce que l'on bâtit, tout près d'Alexandrie, dans une

île appelée Pharos[79], une tour qui en porta aussi le nom. Au haut de

cette tour il y avait un fanal pour éclairer de nuit les vaisseaux qui

naviguaient sur les côtes, pleines d'écueils et de bancs de sable; et

elle a communiqué son nom à toutes les autres destinées au même usage:

Phare de Messine, etc. Le célèbre architecte Sostrate l'avait bâtie par

ordre de Ptolémée Philadelphe[80], qui y employa huit cents talents[81].

Elle était comptée au nombre des sept merveilles du monde. Par une[82]

erreur de fait, on a loué ce prince d'avoir permis qu'au lieu de son nom

l'architecte mît le sien dans l'inscription de cette tour. Elle est fort

courte et fort simple, selon le goût des anciens: _Sostratus Cnidius

Dexiphanis F. diis servatoribus, pro navigantibus_; c'est-à-dire:

_Sostrate le Cnidien, fils de Dexiphanes, aux dieux sauveurs, pour le

bien de ceux qui vont sur mer_. Il faudrait en effet que Ptolémée eût

fait bien peu de cas de cette sorte d'immortalité, dont ordinairement

les princes sont si avides, pour consentir que son nom n'entrât pas même

dans l'inscription d'un ouvrage si capable de l'immortaliser[83].

[Marge: De scrib. hist. p. 706.] Mais ce qu'on lit dans Lucien sur ce

sujet ôte à Ptolémée le mérite d'une modestie qui paraîtrait assez mal

placée. Cet auteur nous apprend que Sostrate, pour avoir seul chez la

postérité tout l'honneur de cet ouvrage, après avoir fait graver sur le

marbre même l'inscription sous son nom, la mit sous le nom du roi sur de

la chaux dont il enduisit le marbre. La suite des années fit bientôt

tomber la chaux, et, au lieu de procurer à l'architecte la gloire qu'il

s'était promise, ne servit qu'à manifester aux siècles futurs sa

criminelle supercherie et sa ridicule vanité.

[Note 79: Elle était jointe à la ville par une chaussée de 7 stades

de longueur, appelée _Heptastade_.--L.]

[Note 80: Cette tour, qu'Eusèbe (_Chron. ad Olymp._ CXXIV, an. 1) et

le Syncelle (_Chronograph._, pag. 272 fin.) attribuent à Ptolémée

Philadelphe, fut bâtie, selon Suidas, lorsque Pyrrhus monta sur le trône

d'Epire (Voce [Grec: pharos]), ce qui répond à la 23e année de Ptolémée

Soter: il est vraisemblable en effet qu'elle fut construite par ce

prince.--L.]

[Note 81: Huit cent mille écus. = Si ce sont des talents attiques,

800 talents représentent 4,440,000 francs.--L.

J'ai montré ailleurs, par plusieurs rapprochements et plusieurs calculs,

que cette tour devait avoir de 150 à 160 pieds de haut. (_Trad. de_

STRABON, pag. 332, 334.)--L.]

[Note 82: «Magno animo Ptolemæi regis, quòd in eâ permiserit

Sostrati Cnidii architecti structuræ nomen inscribi.» [XXXVI. 12. p.

739.]]

[Note 83: La manière dont l'inscription a été expliquée par

d'habiles critiques sert à rendre compte du fait, sans qu'on ait besoin

de recourir à l'historiette de Lucien. L'inscription portait en grec:

[Grec: Sôsratos Knidios Dexipsanous Theois Sôtêrsin, hyper tôn

plôizomenôn]. D'après la remarque de Spanheim, appuyée sur les monuments

(_Proest. Numism._, pag. 415, tom. 1), Ptolémée Soter et sa femme

Bérénice étaient appelés _les Dieux Sauveurs_, [Grec: Theoi Sôtêres].

Il est donc probable que ce sont eux que l'inscription a désignés par

leur titre, plutôt que par leur nom. M. Visconti croit même que le datif

[Grec: theois sôtêrsin] ne doit pas s'entendre d'une dédicace, mais se

rapporte à l'ordre de construire le monument: dans cette idée, la

tournure de l'inscription serait tout elliptique; et l'on devrait

suppléer à-peu-près ainsi les ellipses: [Grec: Sôsratos Knidios

Dexipsanous [touton ton pyrgon] Theois Sôtêrsin [cateskeuasen] hyper tôn

plôizomenôn], c'est-à-dire: «Sostrate de Cnide, fils de Dexiphanes, a

construit cette tour, par l'ordre des Dieux Sauveurs, pour le bien des

navigateurs.» D'après cette interprétation, il ne serait plus douteux

que le phare eût été construit par Ptolémée Soter.--L.]

Les richesses ne manquèrent pas, comme c'est l'ordinaire, d'introduire

dans cette ville le luxe et la licence; [Marge: Quint.] et les délices

d'Alexandrie passèrent en proverbe[84]. On y cultiva aussi beaucoup les

arts et les sciences: témoin ce superbe bâtiment surnommé Musée, où les

savants tenaient leurs assemblées, et où ils étaient entretenus aux

dépens du public; et cette fameuse bibliothèque que Ptolémée Philadelphe

augmenta considérablement, et que les princes ses successeurs firent

enfin monter au nombre de sept cent mille volumes. [Marge: Plut. In Cæs.

pag. 731. Senec. de tranq. anim. cap 9. [Dion. Cassius. XLII. § 38.]]

Dans la guerre qu'eut César avec ceux d'Alexandrie, un incendie consuma

une partie de cette bibliothèque, qui était placée dans le[85] Bruchium,

et qui contenait quatre cent mille volumes.

[Note 84: «Ne alexandrinis quidem permittenda deliciis.»

= Ce passage de Quintilien (_Institut. Orat._ I, 2) n'a pas tout-à-fait

le sens que lui donne Rollin: le mot _deliciæ_ ne signifie point

_délices_; il doit s'entendre des _pueri delicati quales domi habere

solebant divites Romani, Ægyptios maxime et Alexandrinos, qui jocis suis

heros demereri deberent_. V. la note de Burman et de Spalding sur

Quintilien. L'expression proverbiale, à laquelle Rollin fait allusion,

se retrouve plutôt dans le _Alexandrina vita atque licentia_ de Jules

César (_Bell. civ._ III, § 110).--L.]

[Note 85: C'était un quartier de la ville d'Alexandrie.]

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SECONDE PARTIE.

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DES MOEURS ET COUTUMES DES ÉGYPTIENS.

L'Égypte a toujours été regardée parmi les anciens comme l'école la plus

renommée en matière de politique et de sagesse, et comme l'origine de la

plupart des arts et des sciences. Ses plus nobles travaux et son plus

bel art consistaient à former les hommes. La Grèce en était si

persuadée, que ses plus grands hommes, un Homère, un Pythagore, un

Platon, Lycurgue même et Solon, ces deux grands législateurs, et

beaucoup d'autres qu'il est inutile de nommer, allèrent exprès en Égypte

pour s'y perfectionner, et pour y puiser en tout genre d'érudition

[Marge: Act. 7, 22.] les plus rares connaissances. Dieu même lui a rendu

un glorieux témoignage, en louant Moïse «d'avoir été instruit dans toute

la sagesse des Égyptiens.»

Pour donner quelque idée des moeurs et des coutumes de l'Égypte, je

m'arrêterai principalement à ce qui regarde les rois et le gouvernement;

les prêtres et la religion; les soldats et la guerre; les sciences, les

arts et les métiers.

Je dois avertir le lecteur de n'être pas surpris s'il rencontre

quelquefois parmi les coutumes que je rapporte une espèce de

contradiction. Elle vient, ou de la différence des pays et des peuples,

qui ne suivaient pas toujours les mêmes usages, ou de la diversité des

sentiments de la part des historiens qui me servent de guides.

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CHAPITRE PREMIER.

DE CE QUI REGARDE LES ROIS ET LE GOUVERNEMENT.

Les Égyptiens sont les premiers qui aient bien connu les règles du

gouvernement. Cette nation grave et sérieuse comprit d'abord que la

vraie fin de la politique est de rendre la vie commode et les peuples

heureux.

Le royaume était héréditaire; mais, selon Diodore, les rois ne se

conduisaient pas en Égypte comme il est [Marge: Diod. lib. 1 p. 63,

etc.] assez ordinaire dans les autres monarchies, où le prince ne

reconnaît d'autres règles de ses actions que sa volonté et son bon

plaisir. Ils étaient obligés plus que les autres à vivre selon les lois.

Ils en avaient de particulières qu'un roi avait digérées et qui

faisaient une partie de ce que les Égyptiens appelaient les livres

sacrés. Ainsi, une coutume ancienne ayant tout réglé, ils ne s'avisaient

pas de vivre autrement que leurs ancêtres.

Nul esclave[86], nul étranger n'était admis auprès du prince pour le

servir: cet important emploi n'était confié qu'aux personnes les plus

distinguées par leur naissance, et qu'à celles qui avaient reçu la plus

excellente éducation[87]; afin qu'ayant le privilège d'approcher jour et

nuit de sa personne, elles ne lui apprissent jamais rien d'indigne de la

majesté royale, et ne lui inspirassent que des sentiments nobles et

généreux; car, ajoute Diodore, il est rare que les rois se portent à des

excès vicieux, s'ils ne trouvent dans ceux qui les approchent des

approbateurs de leur dérèglement, et des ministres de leurs passions.

[Note 86: Le texte dit: _nul esclave acheté, ou né à la

maison_.--L.]

[Note 87: Le texte dit: _aux fils des prêtres les plus distingués:

ils devaient avoir dépassé 20 ans, et être les mieux élevés de tous ceux

de leur caste._--L.]

Les rois d'Égypte souffraient sans peine, non-seulement que la qualité

des viandes et la mesure du boire et du manger leur fussent marquées

(car c'était une chose ordinaire en Égypte, où tout le monde était

sobre, et où l'air du pays inspirait la frugalité), mais encore que

toutes leurs heures et presque toutes leurs actions fussent réglées par

la loi.

Dès le matin et au point du jour, lorsque l'esprit est le plus net, et

les pensées le plus pures, ils lisaient leurs lettres, pour prendre une

idée plus juste et plus véritable des affaires qu'ils avaient à décider.

Sitôt qu'ils étaient habillés, ils allaient sacrifier au temple. Là,

environnés de toute leur cour, et les victimes étant à l'autel, ils

assistaient à la prière que le pontife prononçait à haute voix, et dans

laquelle il demandait aux dieux, pour le roi, la santé et toutes sortes

de biens et de prospérités, parce qu'il gouvernait ses peuples avec

bonté et avec justice, et suivait exactement les lois du royaume. Le

pontife entrait dans un grand détail de ses vertus royales, marquant

qu'il était religieux envers les dieux, doux envers les hommes, modéré,

juste, magnanime, sincère et éloigné du mensonge, libéral, maître de

lui-même, punissant au-dessous du mérite, et récompensant au-dessus. Il

parlait ensuite des fautes que les rois pouvaient commettre; mais il

supposait toujours qu'ils n'y tombaient que par surprise et par

ignorance, chargeant d'imprécations les ministres qui leur donnaient de

mauvais conseils et leur déguisaient la vérité. Telle était la manière

d'instruire les rois. On croyait que les reproches ne faisaient

qu'aigrir leurs esprits; et que le moyen le plus efficace de leur

inspirer de la vertu était de leur marquer leurs devoirs dans des

louanges conformes aux lois, et prononcées gravement devant les dieux.

Après la prière et le sacrifice, on lisait au roi, dans les saints

livres, les conseils et les actions des grands hommes, afin qu'il

gouvernât son état par leurs maximes, et maintînt les lois qui avaient

rendu ses prédécesseurs heureux aussi-bien que leurs sujets.

J'ai déjà remarqué que le boire et le manger des rois étaient réglés par

les lois, tant pour la quantité que pour la qualité. On ne servait sur

leur table que des mets fort communs, parce que le but de leurs repas

était, non de flatter le goût, mais de satisfaire aux besoins de la

nature. On aurait dit, remarque l'historien, que ces règles avaient été

dictées non pas tant par un législateur que par un habile médecin,

uniquement attentif à la santé du prince. [Marge: De Isid. et Osir. p.

354.] Le même goût de simplicité régnait dans tout le reste; et on lit

dans Plutarque qu'il y avait dans un temple de Thèbes une colonne sur

laquelle on avait gravé des imprécations contre un roi qui, le premier,

avait introduit la dépense et le luxe parmi les Égyptiens.

Le principal devoir des rois, et leur fonction la plus essentielle, est

de rendre la justice aux peuples. Aussi c'était à quoi les rois d'Égypte

donnaient le plus d'attention, persuadés que de ce soin dépendait

non-seulement le repos des particuliers, mais le bonheur de l'état, qui

serait moins un royaume qu'un brigandage, si les faibles demeuraient

sans protection, et si les puissants trouvaient dans leurs richesses et

dans leur crédit l'impunité de leurs crimes et de leurs violences.

Trente juges étaient tirés des principales villes[88] pour composer la

compagnie qui jugeait tout le royaume. Le prince, pour remplir ces

places, choisissait les plus honnêtes gens du pays, et mettait à leur

tête[89] celui qui se distinguait le plus par la connaissance et l'amour

des lois, et qui était le plus généralement estimé. Il leur assignait

certains revenus, afin qu'affranchis des embarras domestiques, ils

pussent donner tout leur temps à faire observer les lois. Ainsi,

entretenus honnêtement par la libéralité du prince, ils rendaient

gratuitement au peuple une justice qui lui est due de droit, et qui doit

être également ouverte à tous les sujets, et encore plus, en un certain

sens, aux pauvres qu'aux riches, parce que ceux-ci, par eux-mêmes,

trouvent assez d'appui, au lieu que les autres, par leur état même, sont

plus exposés à l'injure et ont plus besoin de la protection des lois.

Pour éviter les surprises, les affaires étaient traitées par écrit dans

cette assemblée. On y craignait la fausse éloquence, qui éblouit les

esprits et émeut les passions. La vérité ne pouvait être expliquée d'une

manière trop sèche, et l'on voulait qu'elle seule dominât dans les

jugements, parce qu'elle seule devait être la ressource du riche et du

pauvre, du puissant et du faible, du savant et de l'ignorant. Le

président du sénat portait un collier d'or et de pierres précieuses,

d'où pendait une figure sans yeux, qu'on appelait la _Vérité_. Quand il

la prenait, c'était le signal pour commencer la séance. Il l'appliquait

à la partie qui devait gagner sa cause, et c'était la forme de prononcer

les sentences.

[Note 88: Diodore dit que Thèbes, Memphis et Héliopolis

fournissaient chacune dix de ces juges.--L.]

[Note 89: Le même auteur dit au contraire que les 30 juges élisaient

un président parmi eux; et que la ville à laquelle appartenait l'élu,

envoyait un autre juge à sa place: de sorte qu'il y avait 30 juges, sans

compter le président.--L.]

[Marge: Plat. in Tim. pag. 656.] Ce qu'il y avait de meilleur parmi les

lois des Égyptiens, c'est que tout le monde était nourri dans l'esprit

de les observer. Une coutume nouvelle était un prodige en Égypte: tout

s'y faisait toujours de même; et l'exactitude qu'on y avait à garder les

petites choses maintenait les grandes. Aussi n'y eut-il jamais de peuple

qui ait conservé plus long-temps ses usages et ses lois.

[Marge: Diod. lib. I, pag. 70.] Le meurtre volontaire était puni de

mort, de quelque condition que fût celui qui avait été tué, libre ou

non: en quoi les Égyptiens montraient plus d'humanité et d'équité que

les Romains, qui donnaient aux maîtres droit absolu de vie et de mort

sur leurs esclaves. L'empereur Adrien le leur ôta dans la suite, et crut

devoir corriger cet abus, quelque ancien et quelque autorisé qu'il fût

par les lois romaines.

[Marge: Pag. 69.] Le parjure était aussi puni de mort: parce que ce

crime attaque en même temps et les dieux, dont on méprise la majesté en

attestant leur nom par un faux serment; et les hommes, en rompant le

lien le plus ferme de la société humaine, qui est la sincérité et la

bonne foi.

[Marge: _Ibid._] Le calomniateur était impitoyablement condamné au même

supplice qu'aurait subi l'accusé, si le crime s'était trouvé véritable.

[Marge: _Ibid._] Celui qui, pouvant sauver un homme attaqué, ne le

faisait pas, était puni de mort aussi rigoureusement que l'assassin. Que

si l'on ne pouvait secourir le malheureux, il fallait du moins dénoncer

l'auteur de la violence; et il y avait des peines établies contre ceux

qui manquaient à ce devoir. Ainsi les citoyens étaient à la garde les

uns des autres, et tout le corps de l'état était uni contre les

méchants.

[Marge: Diod. lib. 1 pag. 69.] Il n'était pas permis d'être inutile à

l'état[90]: chaque particulier était tenu d'inscrire son nom et sa

demeure sur un registre public qui demeurait entre les mains du

magistrat, d'y marquer sa profession, et de déclarer d'où il tirait de

quoi vivre. Si l'on énonçait faux, la peine de mort s'ensuivait.

[Note 90: Cette loi fut faite par Amasis, et Solon la transporta à

Athènes (Hérodote II, § 177).--L.]

[Marge: Herod. l. 2, cap. 136.] Pour empêcher les emprunts, d'où

naissent la fainéantise, les fraudes, et la chicane, le roi Asychis

avait fait une ordonnance fort sensée. Les états les plus sages et les

mieux policés, comme Athènes et Rome, ont toujours été embarrassés pour

trouver un juste tempérament pour réprimer la dureté du créancier dans

l'exaction de son prêt, et la mauvaise foi du débiteur qui refuse ou

néglige de payer ses dettes. L'Égypte prit un sage milieu, qui, sans

toucher à la liberté personnelle des citoyens, et sans ruiner les

familles, pressait continuellement le débiteur par la crainte de passer

pour infame, s'il manquait d'être fidèle. Il n'était permis d'emprunter

qu'à condition d'engager au créancier le corps de son père, que chacun

dans l'Égypte faisait embaumer avec soin, et conservait avec honneur

dans sa maison, comme il sera dit dans la suite, et qui pouvait, par

cette raison, être aisément transporté. Or c'était une impiété et une

infamie tout ensemble de ne pas retirer assez promptement un gage si

précieux; et celui qui mourait sans s'être acquitté de ce devoir était

privé des honneurs qu'on avait coutume de rendre aux morts.

[Marge: Diod. lib. I, pag. 71.] Diodore remarque une faute qu'avaient

commise quelques législateurs de la Grèce. Ils défendaient qu'on pût,

par exemple, enlever pour dettes, à des laboureurs, leurs chevaux, leurs

charrues, et les autres instruments dont ils se servaient pour cultiver

la terre, parce qu'ils trouvaient de l'inhumanité à réduire par là ces

pauvres gens à l'impossibilité et de payer leurs dettes et de gagner

leur vie: mais en même temps ils permettaient d'emprisonner les

laboureurs mêmes, qui seuls peuvent faire usage de ces instruments; ce

qui les exposait aux mêmes inconvénients, et d'ailleurs enlevait à

l'état des citoyens qui lui appartiennent, qui lui sont nécessaires, qui

travaillent pour l'utilité publique, et sur la personne desquels le

particulier n'a aucun droit.

[Marge: Pag. 72.] La polygamie était permise en Égypte[91], excepté aux

prêtres, qui ne pouvaient épouser qu'une femme. De quelque condition que

fût la femme, libre ou esclave, les enfants étaient censés libres et

légitimes.

[Note 91: Hérodote dit au contraire que les Égyptiens n'avaient

qu'une femme chacun (II, § 92).--L.]

[Marge: Pag. 22.] Ce qui marque le plus les profondes ténèbres où

étaient plongées les nations qui passaient pour les plus éclairées, est

de voir qu'en Égypte le mariage des frères avec les soeurs était

non-seulement autorisé par les lois, mais fondé en quelque sorte sur

leur religion même, et sur l'exemple des dieux le plus anciennement et

le plus généralement honorés dans le pays, savoir Osiris et Isis.

Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1 · 第 9 / 37 段