La juste grandeur[56] du débordement, selon Pline, est de seize coudées.

Quand il n'y en a que douze ou treize, on est menacé de famine; et quand

l'inondation passe les seize, elle devient dangereuse. Il faut se

souvenir [Marge: Juli. ep. 50.] qu'une coudée est un pied et demi.

L'empereur Julien marque, dans une lettre à Ecdice, préfet d'Égypte, que

la hauteur du débordement du Nil s'était trouvée de quinze coudées le 20

septembre (en 362). Les anciens ne conviennent point entièrement sur la

mesure du débordement, ni entre eux, ni avec les modernes: mais la

différence n'est pas fort considérable, et elle peut venir 1º de celle

des mesures anciennes et modernes, qu'il est difficile d'évaluer sur un

pied fixe et certain; 2º du peu d'exactitude des observateurs et des

historiens; 3º de la différence réelle de la crue du Nil, qui était

moins grande lorsqu'on approchait de la mer[57].

[Note 56: «Justum incrementum est cubitorum XVI. Minores aquæ non

omnia rigant: ampliores detinent tardiùs recedendo. Hæ serendi tempora

absumunt solo madente: illæ non dant sitiente. Utrumque reputat

provincia. In duodecim cubitis famem sentit, in tredecim etiamnum

esurit: quatuordecim cubita hilaritatem afferunt, quindecim securitatem,

sexdecim delicias.» (Lib. v, c. 9.)

= Ce passage (de même que celui d'Hérodote) s'applique sans doute à

l'Égypte moyenne. Les 16 coudées, d'après le module du nilomètre

d'Éléphantine,

valent 8 met. 432

15 coudées 7 905

14 7 378

13 6 851

12 6 324

En 1779, la crue fut au

Caire, de 7 961

En 1800, seulement de 6 857

Donc le terme moyen est 7 419.

Il est digne de remarque que cette quantité est égale à celle de 14

coudées, que Pline semble donner comme la crue moyenne. Ce fait, et

d'autres qu'on pourrait citer, prouvent que rien n'est changé en Égypte

relativement aux inondations du Nil, depuis les plus anciens temps. Le

sol de l'Égypte s'est élevé graduellement; mais, comme le lit du fleuve

s'est élevé dans la même proportion, le rapport entre le niveau des

basses eaux et celui des hautes est resté à-peu-près le même.--L.]

[Note 57: Nous lisons dans Plutarque (_de Isid. et Osirid._, pag.

368, B), et dans Aristide (tom. II, pag. 361, éd. Gebb.), que

l'inondation était de 28 coudées (grecques) à Éléphantine, de 21 à

Coptos, de 14 à Memphis, de 7 à Mendès.--L.]

[Marge: Diod. lib. 1, pag. 35.] Comme la richesse de l'Égypte dépendait

des débordements du Nil, on en avait étudié avec soin toutes les

circonstances et les différents degrés de ses accroissements; et par une

longue suite d'observations régulières qu'on avait faites pendant

plusieurs années, l'inondation même faisait connaître quelle devait être

la récolte de l'année suivante. Les rois avaient fait placer à Memphis

une mesure où ces différents accroissements étaient marqués; [Marge:

Lib. 17, pag. 817.] et de là on en donnait avis à tout le reste de

l'Égypte, qui par ce moyen était avertie de ce qu'elle avait à craindre

ou à espérer pour la moisson. Strabon parle d'un puits bâti sur le bord

du Nil, près de la ville de Syène, pour le même usage[58].

[Note 58: Ce nilomètre est placé par Strabon dans l'île

d'Éléphantine. Il subsiste encore. On a trouvé sur les parois l'échelle

métrique qui indiquait en coudées la hauteur des eaux. C'est le module

de cette coudée dont je me sers pour l'évaluation des mesures

égyptiennes.--L.]

Encore aujourd'hui au grand Caire la même coutume s'observe. Il y a dans

la cour d'une mosquée une colonne où l'on marque les degrés de

l'accroissement du Nil, et chaque jour des crieurs publics annoncent

dans tous les quartiers de la ville de combien il est cru[59]. Le tribut

que l'on paie au grand-seigneur pour les terres est réglé sur

l'inondation. Le jour qu'elle est parvenue à un certain degré, il se

fait dans la ville une fête extraordinaire, accompagnée de festins, de

feux d'artifice, et de toutes les marques publiques de réjouissance; et,

dans les temps les plus reculés, l'inondation du Nil a toujours causé

une joie universelle dans toute l'Égypte, dont elle faisait le bonheur.

[Note 59: Il s'agit ici du _Mékyaz_, situé à l'extrémité méridionale

de l'île de Roudah, vis-à-vis le Caire. Ce nilomètre fut construit, vers

847 de notre ère, par le calife El-Mozouatel. La pièce principale

consiste en une colonne de marbre blanc, érigée au milieu d'un réservoir

quadrangulaire qui communique par un canal avec le Nil. Cette colonne

est divisée, depuis sa base jusqu'à son chapiteau, en seize coudées de

24 doigts, ayant chacune 0 mètre 541 millimèt. de longueur.--L.]

[Marge: Socrat. l. 1, cap. 18. Sozam. l. 5, cap. 3.] Les païens

attribuaient à leur dieu Sérapis l'inondation du Nil; et la colonne qui

servait à en marquer l'accroissement était gardée religieusement dans le

temple de cette idole. L'empereur Constantin l'ayant fait transporter

dans l'église d'Alexandrie, ils publièrent que le Nil ne monterait plus,

à cause de la colère de Sérapis; mais il déborda et s'accrut à

l'ordinaire les années suivantes. Julien-l'Apostat, protecteur zélé de

l'idolâtrie, fit remettre cette colonne dans le même temple, d'où elle

fut encore retirée par l'ordre de Théodose.

_Canaux du Nil. Pompes._

La providence divine, en donnant un fleuve si bienfaisant à l'Égypte,

n'a pas prétendu que ses habitants demeurassent oisifs, ni qu'ils

profitassent d'une si grande faveur sans se donner aucune peine. On

comprend sans peine que, le Nil ne pouvant pas de lui-même couvrir

toutes les campagnes, il a fallu faire de grands travaux pour faciliter

l'inondation des terres, et pratiquer une infinité de canaux pour porter

les eaux de tous côtés. Les villages, qui sont en fort grand nombre sur

les bords du Nil, dans des lieux élevés, ont chacun des canaux qu'on

ouvre à propos pour faire couler l'eau dans la campagne. Les villages

plus éloignés en ont ménagé d'autres jusqu'aux extrémités de ce royaume.

Ainsi les eaux sont conduites successivement dans les lieux les plus

reculés. Il n'est pas permis de couper les tranchées pour y recevoir les

eaux, jusqu'à ce que le fleuve soit à une certaine hauteur, ni de les

ouvrir toutes ensemble, parce qu'il y aurait en ce cas-là des terres qui

seraient trop inondées, et d'autres qui ne le seraient pas assez. On

commence par les ouvrir dans la haute Égypte, ensuite dans la basse, et

cela suivant un tarif dont on observe exactement toutes les mesures. Par

ce moyen, on ménage l'eau avec tant de précaution, qu'elle se répand

dans toutes les terres. Les pays que le Nil inonde sont si vastes et si

profonds, et le nombre des canaux si grand, que de toutes les eaux qui

entrent en Égypte aux mois de juin, de juillet et d'août, on croit qu'il

n'en arrive pas la dixième partie dans la mer[60].

[Note 60: Pour bien entendre le système d'irrigation de l'Égypte, il

faut remarquer que ces canaux sont dérivés de différents points du Nil,

sur l'une et l'autre de ses rives, et qu'ils en portent les eaux

jusqu'au pied des collines qui séparent la vallée de l'Égypte, du

désert: de distance en distance, à partir de cette limite, chaque canal

d'irrigation est barré par des digues transversales qui coupent

obliquement la vallée, en s'appuyant sur le fleuve. Les eaux que le

canal conduit contre l'une de ces digues s'élèvent jusqu'à ce qu'elles

aient atteint le niveau du Nil, au point d'où elles ont été tirées.

Ainsi tout l'espace compris, dans la vallée, entre la prise d'eau et la

digue transversale, forme, pendant l'inondation, un étang plus ou moins

étendu. Lorsque cet espace est suffisamment submergé, on ouvre la digue

contre laquelle l'inondation s'appuie: les eaux se déversent alors dans

le prolongement du canal au-dessous de cette digue; et elles sont

arrêtées à quelque distance par un second barrage, contre lequel elles

sont obligées de s'élever de nouveau pour inonder l'espace renfermé

entre cette digue et la première.

La vallée de l'Égypte présente donc, lors de l'inondation, une suite de

petits lacs disposés par échelons les uns au-dessous des autres, de

manière que la pente du fleuve, entre deux points donnés, se trouve, sur

les deux rives, distribuée par gradins. (GIRARD, _sur l'exhaussement du

sol de l'Égypte_, pag. 10.)]

[Marge: Lib. i, p. 30, et lib. 5. pag. 313. [cf. Vitruv., x. 11; Philon.

_Jud._ p. 325; D. Strab. 17, p. 807-819.]] Mais comme, malgré tous ces

canaux, il reste encore bien des terres dans des lieux élevés, qui ne

peuvent point avoir part à l'inondation du Nil, on y a pourvu par le

moyen des pompes en forme de vis, qu'on fait tourner par des boeufs pour

faire entrer l'eau dans des tuyaux qui la conduisent dans ces terres.

Diodore parle d'une pareille machine, inventée par Archimède dans le

voyage qu'il fit en Égypte, et qu'on appelle _cochlia ægyptia_.

_Fécondité causée par le Nil._

Il n'y a point de pays dans le monde où la terre soit plus féconde qu'en

Égypte; et c'est au Nil qu'elle doit sa fécondité[61]. Car, au lieu que

les autres fleuves emportent le suc des terres et les épuisent en les

inondant, celui-ci, au contraire, par un heureux limon qu'il traîne avec

lui, les engraisse et les fertilise de telle sorte, qu'il suffit pour

réparer les forces que la moisson précédente leur a fait perdre. Le

laboureur, dans ce pays-là, ne se fatigue point à tracer avec le soc de

la charrue de pénibles sillons, ni à rompre les mottes de terre. Dès que

le Nil est retiré, il n'a qu'à retourner la terre, en y mêlant un peu de

sable pour en diminuer la force; après quoi il la sème sans peine, et

presque sans frais. Deux mois après, elle est couverte de toutes sortes

de grains et de légumes. On sème ordinairement dans les mois d'octobre

et de novembre, à mesure que les eaux se sont écoulées, et on fait la

moisson dans les mois de mars et d'avril.

[Note 61: «Quum cæteri amnes abluant terras et eviscerent, Nilus

adeò nihil exedit, nec abradit, ut contrà adjiciat vires.... Ita juvat

agros duabus ex causis, et quòd inundat, et quòd oblimat.» SENEC. _Nat.

Quæst._, l. 4, c. 2 [§ 10].]

Une même terre porte dans une même année trois ou quatre sortes de

fruits différents. On y sème des laitues et des concombres, ensuite du

blé; et, après la moisson, différents légumes qui sont particuliers à

l'Égypte. Comme la chaleur du soleil y est extrême, et la pluie

très-rare, on conçoit aisément que l'humidité de la terre serait bientôt

desséchée, les grains et les légumes brûlés par une ardeur si vive, sans

le secours des canaux et des réservoirs dont l'Égypte est toute remplie,

et qui, par les saignées et les coupures que l'on a eu soin d'y faire,

fournissent abondamment de quoi humecter et rafraîchir les campagnes et

les jardins.

Le Nil ne contribue pas moins à la nourriture des bestiaux, qui sont une

autre source de richesses pour l'Égypte. On commence à les mettre au

vert au mois de novembre, ce qui dure jusqu'à la fin de mars. On ne peut

exprimer combien les pâturages sont abondants, et combien les troupeaux,

à qui la douceur de l'air permet d'y demeurer nuit et jour,

s'engraissent en peu de temps. Pendant l'inondation du Nil, on leur

donne du foin, de la paille hachée, de l'orge, des fèves: c'est là leur

nourriture ordinaire.

[Marge: Tome 2.] On ne peut s'empêcher, dit Corneille Le Bruyn dans ses

Voyages, de remarquer ici l'admirable conduite de Dieu, qui envoie dans

un temps précis des pluies dans l'Éthiopie, afin d'humecter l'Égypte, où

il ne pleut presque point, et qui, par ce moyen, du terrain le plus sec

et le plus sablonneux, en fait le pays le plus gras et le plus fertile

qu'il y ait dans l'univers.

Une autre chose qu'on doit encore ici remarquer, c'est que, selon le

témoignage des habitants, au commencement de juin et les quatre mois

suivants, les vents du nord-est soufflent régulièrement[62], afin de

repousser l'eau, qui s'écoulerait trop tôt, et pour l'empêcher de se

décharger dans la mer, dont ils lui ferment pour ainsi dire l'entrée.

Les anciens n'ont pas omis cette circonstance.

[Note 62: C'est ce que les anciens appelaient les vents _étésiens_

ou _annuels_. Thalès croyait même que ces vents, qui soufflaient en sens

inverse du courant du Nil, étaient la seule cause de l'inondation.

(DIOD. SIC. I, § 38; DIOGEN. LAERT. I, § 37; SENEC., _Quæst. Nat._ IV,

2, § 21.)--L.]

[Marge: Multiformis sapientia. Eph. 3, 10.] La même Providence, riche et

inépuisable en ressources et en merveilles, qu'elle sait varier à

l'infini, éclatait d'une manière toute différente dans la Palestine, en

la rendant extrêmement fertile, non par les pluies qui tombent pendant

le cours de l'année, comme cela est ordinaire ailleurs; non par une

inondation particulière, comme celle du Nil en Égypte; mais par des

pluies fixes, qu'elle envoyait régulièrement aux deux saisons quand son

peuple lui était fidèle, afin de lui faire mieux sentir la dépendance

continuelle où il était de son maître. C'est Dieu lui-même qui lui

commande[Marge: Deuter. 11, 10-13.] par la bouche de Moïse de faire

cette réflexion: «La terre dont vous allez prendre possession n'est pas

comme la terre d'Égypte d'où vous êtes sortis, où, après que l'on a jeté

la semence, on fait venir l'eau par des canaux pour l'arroser, comme on

fait dans les jardins: mais c'est une terre de montagnes et de plaines,

qui attend les pluies du ciel, que le Seigneur votre Dieu regarde

toujours, et sur laquelle il tient ses yeux arrêtés depuis le

commencement de l'année jusqu'à la fin.» Après cela Dieu s'engage de

donner à ce peuple, tant qu'il lui sera fidèle, la pluie des deux

saisons, _temporaneam et serotinam_: la première dans l'automne,

nécessaire pour faire lever les blés; la seconde dans le printemps et

l'été, nécessaire pour les faire croître et mûrir.

_Double spectacle causé par le Nil._

Rien n'est si beau à voir que l'Égypte dans deux saisons de l'année[63];

car, si l'on monte sur quelque montagne, ou sur les grandes pyramides du

Caire, vers les mois de juillet et d'août, on voit une vaste mer, sur

laquelle il s'élève une infinité de villes et de villages, avec

plusieurs chaussées qui conduisent d'un lieu à un autre; le tout

entre-mêlé de bosquets et d'arbres fruitiers dont on ne voit que les

têtes, ce qui fait un coup-d'oeil charmant. Cette perspective est bornée

par des montagnes et des bois qui, dans l'éloignement, terminent le plus

agréable horizon qu'on puisse voir. En hiver, au contraire, c'est-à-dire

vers les mois de janvier et de février, toute la campagne ressemble à

une belle prairie, dont la verdure émaillée de fleurs charme les yeux.

On voit de tous côtés des troupeaux répandus dans la plaine, avec une

infinité de laboureurs et de jardiniers. L'air est alors embaumé par la

grande quantité de fleurs que fournissent les orangers, les citronniers,

et les autres arbres; et il est si pur, qu'on n'en saurait respirer ni

de plus sain, ni de plus agréable: en sorte que la nature, qui est alors

comme morte dans un grand nombre de climats, semble presque n'avoir de

vie que pour un séjour si charmant.

[Note 63: «Illa faciès pulcherrima est, quum jam se in agros Nilus

ingessit. Latent campi, opertæque sunt valles: oppida insularum modo

exstant. Nullum in mediterraneis, nisi per navigia, commercium est:

majorque est lætitia in gentibus, quò minus terrarum suarum vident.»

(SENEC., _Natur. Quæstion._, lit. 4, cap. 2 § 11).]

_Canal de communication entre les deux mers par le Nil._

[Marge: Herod. l. 2, cap. 158. Strab. l. 17, pag. 804. Plin. lib. 16,

cap. 29. Diod. lib. 1, pag. 29.] Le canal qui faisait la communication

des deux mers, savoir de la mer Rouge et de la Méditerranée, doit

trouver ici sa place, et n'est pas un des moindres avantages que le Nil

procurait à l'Égypte. Sésostris, ou, selon d'autres, Psammitichus, fut

le premier qui en forma le dessein, et qui commença l'ouvrage[64].

Néchao, successeur du dernier, y employa des sommes immenses et un grand

nombre de troupes. On dit que plus de six-vingt mille Égyptiens périrent

dans cette entreprise. Il l'abandonna, effrayé par un oracle qui lui

avait répondu que c'était ouvrir aux étrangers un chemin dans l'Égypte.

L'entreprise fut recommencée par Darius, premier de ce nom; mais il la

quitta aussi, parce qu'on lui dit que la mer Rouge, étant plus haute que

l'Égypte, inonderait tout le pays[65]. Enfin elle fut achevée sous les

Ptolémées, qui, par le moyen des écluses, tenaient le canal ouvert ou

fermé selon leurs besoins. Il commençait assez près du Delta[66], vers

la ville de Bubaste. Il avait de largeur cent coudées[67], c'est-à-dire

vingt-cinq toises, de sorte que deux bâtiments pouvaient y passer à

l'aise; de profondeur, autant qu'il en faut pour porter les plus grands

vaisseaux[68]; et de longueur, plus de mille stades, c'est-à-dire plus

de cinquante lieues[69]. Ce canal était d'une grande utilité pour le

commerce. Aujourd'hui il est presque entièrement comblé, et à peine en

reste-t-il quelque vestige[70].

[Note 64: Je ne crois pas qu'aucun auteur dise que Psammitichus ait

commencé ce canal. Cette erreur légère de Rollin me paraît tenir à une

fausse traduction de ce passage de Strabon: [Grec: oi de hypo tou

Psammitichou paidos] que les versions latines rendent par _a Psammiticho

filio_, tandis que le sens est _a Psammitichi filio_ (par le fils de

Psammitique), ce qui désigne _Nécheo_, fils et successeur de

_Psammitichus_.

Quant à Sésostris, Strabon dit en effet que ce prince eut la première

idée du canal; mais c'est dans un endroit différent de celui que Rollin

a cité: c'est au livre premier (pag. 38), et Strabon n'a fait que copier

Aristote (_Meteorol._ I, c. 14.)--L.]

[Note 65: Les travaux des modernes prouvent que cette opinion des

anciens était bien fondée. Il résulte des opérations de nivellement

faites par les ingénieurs français entre le fond de la mer Rouge et la

Méditerranée, à Péluse, que la différence de niveau des deux mers peut

aller à 30 pieds 6 pouces (9 mètres 907). Le niveau des hautes eaux du

Nil, au Caire, surpasse celui des hautes eaux de la mer Rouge, de 9

pieds 1 pouce; et celui des basses eaux, de 14 pieds 7 pouces: mais le

niveau des basses eaux du Nil est surpassé de 8 pieds 6 pouces par les

basses eaux de la mer Rouge, et de 14 pieds 2 pouces par les hautes eaux

de cette mer.

C'est cette différence de niveau qui rendit nécessaire l'établissement

d'une espèce de sas fermé par des écluses, à l'embouchure du canal dans

la mer Rouge.--L.]

[Note 66: Il commençait au Delta même; puisque Bubaste, dont les

ruines subsistent encore à Tell-Bastah, était située sur la branche

Pélusiaque, à environ 50,000 mètres au-dessous du sommet du Delta.

Ce canal suivait la vallée de l'Ouadi, et allait aboutir à un bassin,

appelé parles anciens _lacs amers_ (VI, 29; STRAB. XVII, p. 804); de ce

bassin, il se prolongeait jusqu'à _Clysma_ ou _Clisma_, lieu situé sur

la mer Rouge, près d'Héroopolis, et dont le nom me semble venir du mot

[Grec: Kleisma], qui a pu désigner le barrage fermant le canal à son

extrémité.--L.]

[Note 67: 52 mètres 70 centimètres.--L.]

[Note 68: L'expression est un peu forte. Il y a dans Strabon [Grec:

muriophoros naus], ce qui signifie un _vaisseau de charge_ et rien de

plus.--L.]

[Note 69: La longueur totale du canal, depuis Bubaste jusqu'à la mer

Rouge, était d'environ 80 milles géographiques, ou 27 lieues.

La longueur de _mille stades_, donnée par Rollin, est une erreur fondée

sur ce qu'il applique au canal la mesure de l'intervalle qui sépare les

deux mers entre Péluse et Héroopolis; cet intervalle est en effet de

1000 stades, selon Hérodote (II, § 158--IV, § 41), Strabon (I, p. 35,

D), et Pline (V, c. 11.)--L.]

[Note 70: L'utilité de ce canal fixa l'attention des Romains; il fut

réparé par Adrien: j'ai prouvé ailleurs (_Rech. sur Dicuil_, pag. 12),

qu'il était encore navigable vers l'an 500 de notre ère. Les Arabes,

sous le calife Omar, le réparèrent en 640; il servit à la navigation

jusqu'en 767, époque à laquelle le calife Abou-Giafar-Almanzor le fit

définitivement combler, pour qu'on ne pût porter de secours aux révoltés

de la Mecque et de Médine.--L.]

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CHAPITRE III.

BASSE ÉGYPTE.

Il me reste à parler de la basse Égypte. Sa figure, qui ressemble à un

triangle ou à un ([Grec: D]) _delta_, lui a fait donner ce dernier nom,

qui est celui d'une lettre grecque. La basse Égypte forme une espèce

d'île. Elle commence à l'endroit où le Nil se divise en deux grands

canaux, par lesquels il va se jeter dans la mer Méditerranée.

L'embouchure qui est à droite s'appelle _Pélusienne_, l'autre

_Canopique_, du nom des deux villes dont elles sont voisines, _Pelusium_

et _Canopus_, appelées maintenant Damiette et Rosette[71]. Entre ces

deux grandes branches il y en a cinq autres moins célèbres. Cette île

est la partie de l'Égypte la plus cultivée, la plus fertile et la plus

riche. Ses principales villes furent, dans les temps les plus reculés,

Héliopolis[72], Héracléopolis, Naucratis, Saïs, Tanis, Canope, Péluse;

et, dans les temps postérieurs, Alexandrie, Nicopolis, etc. Ce fut dans

le pays de Tanis que les Israëlites habitèrent[73].

[Note 71: Rosette et Damiette ne répondent point à _Canopus_ et à

_Pelusium_. _Canopus_ était situé à environ 3 lieues d'Alexandrie, et à

6 lieues de Rosette; _Pelusium_ était à plus de 16 lieues de Damiette.

La branche Pélusiaque est comblée; la Canopique l'est aussi dans la

partie septentrionale. La branche actuelle de Rosette répond à la

Bolbitine; la branche de Damiette, à la _Phatmitique_.

Les sept branches étaient, à partir, de l'Ouest, la _Canopique_, la

_Bolbitine_, la _Sébennytique_, la _Phatmitique_, la _Mendésienne_, la

_Tanitique_, la _Pélusiaque_.--L.]

[Note 72: Elle était située à la pointe, mais hors du Delta.--L.]

[Note 73: Il est au contraire à peu près reconnu que les Israëlites

habitèrent dans les vallées de l'Ouadi et de Sabah-Byar, vers l'isthme

de Suez.--L.]

[Marge: Plut. de Isid. pag. 354. [cf. Procl. in Tim. p. 30.]] Il y avait

dans Saïs un temple dédié à Minerve, qu'on croit être la même qu'Isis,

avec cette inscription: «Je suis tout ce qui a été, ce qui est, et ce

qui sera; et personne n'a encore percé le voile qui me couvre.»

[Marge: Strab. l. 7, pag. 805.] Héliopolis, c'est-à-dire ville du

soleil, fut ainsi appelée à cause d'un temple magnifique qui y était

dédié au soleil. [Marge: Herod. l. 2, cap. 73. Plin. l. 10, cap. 2.

Tacit. Ann. lib. 6, cap. 28.] Hérodote, et après lui d'autres auteurs,

racontent une chose qui se passait dans ce temple, et qui serait bien

merveilleuse si elle était vraie: c'est au sujet du _phénix_[74]. Cet

oiseau, si l'on en croit les anciens, est unique dans son espèce. Il

naît dans l'Arabie, et vit cinq ou six cents ans. Il est de la grandeur

d'un aigle. Il a la tête ornée et brillante d'un plumage exquis, les

plumes du cou dorées, les autres pourprées, la queue blanche, mêlée de

plumes incarnates, des yeux étincelants comme des étoiles. Lorsque,

chargé d'années, il voit sa fin approcher, il forme un nid de bois et de

gommes aromatiques, après quoi il meurt. De ses os et de sa moelle il

naît un ver, d'où il se forme un autre phénix. Son premier soin est de

rendre à son père les honneurs de la sépulture: pour cela il compose

comme une boule ou un oeuf de quantité de parfums de myrrhe, du poids

qu'il se sent capable de porter, et il en fait souvent l'épreuve; puis

il le vide en partie, y dépose le corps de son père, et en ferme avec

soin l'entrée, qu'il enduit de myrrhe et d'autres parfums. Alors il

charge ses épaules de ce précieux fardeau, et va le brûler sur l'autel

du soleil dans la ville d'Héliopolis.

[Note 74: On peut voir tout ce que les anciens ont rapporté sur cet

oiseau fabuleux, dans un mémoire de M. Larcher (_Mémoires de l'Institut,

classe d'histoire_, tom. 1, pag. 166 et suiv.).--L.]

Hérodote et Tacite révoquent en doute quelques circonstances de ce fait,

mais semblent supposer que le fond en est vrai. Pline, au contraire, dès

le commencement du récit qu'il en fait, insinue assez clairement que le

tout lui paraît fabuleux; et c'est le sentiment de tous les modernes.

Cette vieille tradition, fondée sur une fausseté évidente, a pourtant

établi un usage commun dans presque toutes les langues, de donner le nom

de phénix à tout ce qui est singulier et rare dans son espèce: _rara

avis in terris_, dit Juvénal[75], en parlant de la difficulté de trouver

une femme accomplie en tout point. Et Sénèque en dit autant d'un homme

de bien[76].

[Note 75: Juvénal dit (Satyr. VI, 165): Rara avis in terris,

nigroque simillima cycno! sorte de proverbe qui n'a point de rapport

avec le Phénix.--L.]

[Note 76: «Vir bonus tam citò nec fieri potest, nec intelligi...

tanquam phoenix semel anno quingentesimo nascitur.» (Epist. 42.)]

Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1 · 第 8 / 37 段