[Marge: Herod. l, 2, cap. 80.] Les vieillards étaient fort respectés en

Égypte. Les jeunes gens étaient obligés de se lever devant eux, et de

leur céder partout la place d'honneur. C'est de là que cette loi a passé

à Sparte.

La principale vertu des Égyptiens était la reconnaissance. La gloire

qu'on leur a donnée d'être les plus reconnaissants de tous les hommes

fait voir qu'ils étaient aussi les plus sociables. Les bienfaits sont le

lien de la concorde publique et particulière. Qui reconnaît les graces

aime à en faire; et, en bannissant l'ingratitude, le plaisir de faire du

bien demeure si pur, qu'il n'y a plus moyen de n'y être pas sensible.

C'était surtout à l'égard de leurs rois que les Égyptiens se piquaient

de reconnaissance. Ils les honoraient pendant leur vie comme des images

vivantes de la Divinité, et ils les pleuraient après leur mort comme les

pères communs des peuples. Ce sentiment de respect et de tendresse

venait de la forte persuasion où ils étaient que c'était la Divinité

même qui avait placé les rois sur le trône, en les distinguant si fort

du reste des mortels; et qu'ils en portaient le plus noble caractère, en

réunissant en eux le pouvoir et la volonté de faire du bien aux autres.

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CHAPITRE II.

DES PRÊTRES ET DE LA RELIGION DES ÉGYPTIENS.

Les prêtres, en Égypte, tenaient le premier rang après les rois. Ils

avaient de grands priviléges et de grands revenus; leurs terres étaient

exemptes de toute imposition.

[Marge: Genes. 47.] On voit ici des traces, de ce qui est dit dans la

Genèse, que, du temps de Joseph, les terres des prêtres ne furent point

chargées d'une redevance perpétuelle au prince comme celles de tous les

autres Égyptiens.

Le prince, pour l'ordinaire, leur donnait beaucoup de part dans sa

confiance et dans le gouvernement, parce que, de tous les sujets de

l'empire, c'étaient eux qui avaient été le mieux élevés, qui avaient le

plus de lumières, et qui étaient le plus dévoués à la personne du roi et

au bien public. Ils étaient en même temps les dépositaires de la

religion et des sciences; et c'est ce qui leur attirait un si grand

respect de la part des habitants du pays et des étrangers, qui

s'adressaient également à eux pour les consulter sur ce qu'il y avait de

plus sacré dans les mystères et de plus profond dans les sciences.

[Marge: Herod. l. 2, cap. 60.] Les Égyptiens prétendent être les

premiers qui ont établi des fêtes et des processions pour honorer les

dieux. Il s'en faisait une dans la ville de Bubaste où l'on se rendait

de toute l'Égypte, et où il se trouvait plus de soixante et dix mille

personnes[92], sans compter les enfants. Il y avait une autre fête,

surnommée _des lumières_[93], qui se célébrait à Saïs. Ceux qui ne s'y

trouvaient pas étaient obligés, dans toute l'étendue de l'Égypte, de

tenir des lampes allumées aux fenêtres de leurs maisons.

[Note 92: Il y a dans Hérodote 700,000 personnes, [Grec:

ebdomêkonta myriadas]. Cette faute de Rollin, copiée par Dupuis, a été

relevée par Larcher (tom. II, pag. 296).--L.]

[Note 93: Dans le grec, [Grec: dychnokaiê qui signifie (fête) _des

lampes allumées_.--L.]

[Marge: Cap. 39.] On immolait différents animaux, selon les différents

pays; mais c'était une cérémonie commune, et généralement observée dans

tous les sacrifices, d'imposer les mains sur la tête de la victime, de

la charger d'imprécations, et de prier les dieux de détourner sur elle

tous les malheurs dont les Égyptiens pouvaient être menacés.

[Marge: Diod. lib. 1, pag. 88.] C'est de l'Égypte que Pythagore avait

emprunté son dogme favori de la métempsycose. Les Égyptiens croyaient

qu'à la mort des hommes leurs ames passaient dans d'autres corps

humains, et que, si elles avaient été vicieuses, elles étaient enfermées

dans des corps de bêtes immondes ou malheureuses pour y expier leurs

crimes, et qu'après quelques siècles elles venaient de nouveau animer

d'autres corps humains.

Les prêtres avaient entre les mains les livres sacrés, qui renfermaient

dans un grand détail et les principes du gouvernement et les mystères du

culte divin. [Marge: Plut. de Is. et Osir. pag. 354.] Les uns et les

autres étaient ordinairement enveloppés de symboles et d'énigmes, qui,

en voilant la vérité, la rendaient plus respectable, et piquaient plus

vivement la curiosité. La figure d'Harpocrate, qu'on voyait dans les

sanctuaires égyptiens avec le doigt sur la bouche, semblait avertir

qu'on y renfermait des mystères qu'il n'était pas permis à tout le monde

de pénétrer. Les sphinx, qui étaient toujours à l'entrée des temples,

donnaient le même avertissement. Tout le monde sait que les pyramides,

les obélisques, les colonnes, les statues, en un mot tous les monuments

publics, étaient pour l'ordinaire ornés d'hiéroglyphes, c'est-à-dire

d'écritures symboliques, soit que ce fussent des caractères inconnus au

vulgaire, soit que ce fussent des figures d'animaux, qui avaient un sens

caché et parabolique. [Marge: Plut. Sympos. lib. 4, p. 670.] Ainsi le

lièvre signifiait une attention vive et pénétrante, parce que cet animal

a le sens de l'ouïe fort délicat. Une statue de [Marge: Plut. de Isid.

pag. 355.] juge sans mains, et les yeux baissés en terre, marquait les

devoirs de ceux qui exerçaient la judicature.

Il y aurait beaucoup de choses à dire si l'on voulait traiter à fond ce

qui regarde la religion des Égyptiens; mais je me borne à deux articles

qui en font la principale partie: le culte de différentes divinités, et

les cérémonies des funérailles.

§ I. _Culte de différentes divinités._

Jamais nation ne fut plus superstitieuse que celle des Égyptiens. Elle

avait un grand nombre de dieux de différents ordres et de différents

étages, dont je ne parle point ici, parce que cette matière appartient

plus à la fable qu'à l'histoire. Entre les autres, il y en avait deux

qui étaient généralement honorés dans l'Égypte, Osiris et Isis, qu'on a

prétendu être le soleil et la lune: en effet, c'est par le culte de ces

astres qu'a commencé l'idolâtrie.

Outre ces dieux, l'Égypte adorait un grand nombre de bêtes, le boeuf, le

chien, le loup, l'épervier, le crocodile, l'ibis, le chat, etc.

Plusieurs de ces bêtes n'étaient l'objet de la superstition que de

quelques villes particulières; et, pendant qu'un peuple élevait une

espèce d'animaux sur ses autels, ses voisins les avaient en abomination.

De là les guerres continuelles d'une ville contre une autre, effet de la

fausse politique d'un de leurs rois qui chercha à les amuser par des

guerres de religion, pour leur ôter le temps et les moyens de conspirer

contre l'état. J'appelle cette politique fausse et mal entendue, parce

qu'elle est directement contraire au véritable esprit du gouvernement,

qui tend à unir tous les membres de l'état par les liens les plus

étroits, et qui fait consister sa force dans la parfaite harmonie de

toutes ses parties.

[Marge: Lib. 1, de Nat. deor. n. 82. Lib. 5, Tuscul. Quæst. n. 78.

Herod. l. 2, cap. 65. Diod. Lib. 1, p. 74 et 75.] Chaque peuple avait un

grand zèle pour ses dieux. Parmi nous, dit Cicéron, il n'est pas rare de

voir des temples dépouillés et des statues enlevées; mais, chez les

Égyptiens, il est inouï qu'aucun ait jamais maltraité un crocodile, un

ibis, un chat; et ils auraient souffert les derniers tourments, plutôt

que de commettre un tel sacrilége. Il y avait peine de mort contre

quiconque aurait tué volontairement aucun de ces animaux, et même peine

contre celui qui aurait tué un ibis ou un chat, de quelque manière que

ce fût, volontairement ou non. Diodore rapporte un fait dont il avait

été témoin pendant son séjour en Égypte. Un Romain ayant tué un chat par

mégarde et sans dessein, la populace en fureur courut à sa maison; et ni

l'autorité du roi, qui sur-le-champ envoya ses gardes, ni la crainte du

nom romain, ne purent le sauver. Leur respect pour ces animaux les

porta, dans le temps d'une famine extrême, à aimer mieux se manger les

uns les autres que de toucher à leurs prétendues divinités.

[Marge: Herod. l. 3, cap. 27, etc. Diod. lib. 1, pag. 76. Plin. lib. 8,

cap, 46.] De tous ces animaux, le boeuf Apis, nommé par les Grecs

_Epaphus_, était le plus célèbre. On lui avait bâti des temples

magnifiques. On lui rendait des honneurs extraordinaires pendant sa vie,

et de plus grands encore après sa mort. L'Égypte alors entrait dans un

deuil général. On célébrait ses funérailles avec une magnificence qu'on

a de la peine à croire. Sous Ptolémée Lagus, le boeuf Apis étant mort de

vieillesse, la dépense de son convoi, outre les frais ordinaires, monta

à plus de cinquante mille écus. Après qu'on avait rendu les derniers

honneurs au mort, il s'agissait de lui trouver un successeur, et on le

cherchait dans toute l'Égypte. On le reconnaissait à certains signes qui

le distinguaient de tout autre: sur le front, une tache blanche en forme

de croissant; sur le dos, la figure d'un aigle; sur la langue, celle

d'un escarbot. Quand on l'avait trouvé, le deuil faisait place à la

joie, et ce n'était plus dans toute l'Égypte que festins et

réjouissances. On amenait le nouveau dieu à Memphis pour y prendre

possession de sa nouvelle qualité, et il y était installé avec beaucoup

de cérémonies. On verra dans la suite que Cambyse, au retour de sa

malheureuse expédition contre l'Éthiopie, trouvant toute l'Égypte en

joie à cause qu'on avait trouvé le dieu Apis, et croyant qu'on insultait

à son malheur, tua, dans les transports de sa colère, ce jeune boeuf,

qui ne jouit pas long-temps de sa divinité.

On voit aisément que le veau d'or érigé près de la montagne de Sinaï par

les Israélites était un fruit de leur séjour dans l'Égypte, et une

imitation du dieu Apis, aussi-bien que ceux qui dans la suite furent

érigés aux deux extrémités du royaume d'Israël par le roi Jéroboam, qui

lui-même avait fait un assez long séjour en Égypte.

Les Égyptiens ne se contentaient pas d'offrir de l'encens aux animaux:

ils portaient la folie jusqu'à attribuer la divinité aux légumes de

leurs jardins[94]. C'est ce que leur reproche si ingénieusement le poète

satirique.

[Note 94: Il y a sur cette superstition, une dissertation curieuse

de Schmidt (_de cepis et alliis apud Ægyptios cultis_), dans ses

_Opuscula_, p, 71-122.--L.]

[Marge: Juv. satir. 15. [init.]]

Qui nescit, Volusi Bithynice, qualia demens

Ægyptus portenta colat? Crocodilon adorat

Pars hæc: illa pavet saturam serpentibus ibiu.

Effigies sacri nitet aurea cercopitheci,

Dimidio magicæ resonant ubi Memnone chordæ,

Atque vetus Thebe centum jacet obruta portis.

Illic cæruleos, hîc piscem fluminis, illic

Oppida tota canem venerantur, nemo Dianam.

Porrum et cepe nefas violare ac frangere morsu.

O sanctas gentes quibus hæc nascuntur in hortis

Numina!

On doit être bien étonné de voir la nation du monde qui se piquait le

plus de sagesse et de lumières s'abandonner si follement aux

superstitions les plus grossières et les plus ridicules. En effet,

rendre à des animaux et à de vils insectes un culte religieux, les

placer au milieu des temples, les nourrir avec soin et à grands [Marge:

Lib. 1, p. 76.] frais,[95] punir de mort ceux qui leur ôtaient la vie,

les embaumer et leur destiner des tombeaux publics, aller jusqu'à

reconnaître pour dieux des poireaux et des ognons, invoquer de pareilles

divinités dans ses besoins, en attendre du secours et de la protection,

ce sont des excès qui nous paraissent à peine croyables; et qui sont

néanmoins attestés par toute l'antiquité. [Marge: Lucian. Imag. [§11.]]

On entre dans un temple magnifique, dit Lucien, où brillent de toutes

parts l'or et l'argent. Les yeux avides y cherchent un dieu, et n'y

trouvent qu'une cicogne, un singe, un chat [et un bouc]: belle image,

ajoute-t-il, de beaucoup de palais, dont les maîtres ne sont pas le plus

bel ornement.

[Note 95: Diodore assure que de son temps même ces dépenses

n'allaient pas à moins de cent mille écus. = Dans le texte, 100 talents,

ou 550,000 fr. Cette somme est donnée par Diodore comme le montant des

frais d'embaumement et de sépulture des animaux sacrés (I. § 84.)--L.]

[Marge: Diod. lib. 1, p. 77, etc.] On rapporte différentes raisons du

culte que les Égyptiens rendaient aux animaux.

La première se tire de la fable. On prétend que les dieux, dans une

conspiration que firent contre eux les hommes, se réfugièrent en Égypte,

et s'y cachèrent [Marge: Cf. Ovid. Metamorph. v. 527; Hyg. astron. II,

28; Porphyr. abstin. III, 16.] sous différentes formes d'animaux; et de

là le culte divin qui depuis leur a été rendu.

La seconde est tirée[96] de l'utilité que chacun de ces animaux

procurait aux hommes: les boeufs, pour le labourage; les brebis, par

leur laine et leur lait; les chiens, pour la chasse et pour la garde des

maisons, d'où vient que le dieu Anubis est représenté avec une tête de

chien; l'ibis, qui est une espèce de cicogne, parce qu'il donne la

chasse à des serpents ailés, qui sans cela infesteraient l'Égypte;

[Marge: Herod. l. 2, cap. 68.] le crocodile, qui est un animal amphibie,

c'est-à-dire qui vit également dans l'eau et sur la terre, d'une

grandeur[97] et d'une force surprenantes, parce qu'il défend le pays

contre l'incursion des voleurs arabes[98]; et l'ichneumon, parce qu'il

empêche la race des crocodiles de se trop multiplier, ce qui deviendrait

funeste à l'Égypte. Or cette petite bête rend ce service au pays en deux

manières: premièrement elle observe le temps que le crocodile est

absent, et elle brise ses oeufs sans les manger; en second lieu, lorsque

le crocodile dort sur le rivage du Nil, et il dort toujours la gueule

ouverte, ce petit animal, qui s'était tenu caché dans le limon, saute

tout d'un coup dans sa gueule, pénètre jusque dans ses entrailles, qu'il

ronge, puis se fait une ouverture en lui perçant le ventre, dont la peau

est fort tendre, et sort impunément vainqueur, par sa finesse, de la

force d'un si terrible animal.

[Note 96: _Ipsi, qui irridentur, Ægyptii nullam belluam, nisi ob

aliquam utilitatem quam ex eâ caperent, consecraverunt_. (Cic. lib. 1 de

Nat. deor. n. 101).]

[Note 97: Cette grandeur va jusqu'à plus de 17 coudées.

= 17 Coudées valent 8 mètres, 953. Selon Élien (_Hist. Anim._ XVII, c.

6), on en avait vu un de 25 coudées (13 mètres 175), au temps de

Psammitichus; et un autre de 26 coudées, 4 palmes (14 mètres 053), sous

Amasis. Norden en a vu de 50 pieds (16 mètres).--L.]

[Note 98: Cela est fort douteux. Cicéron dit: _Possem, de ichneumone

utilitate, de crocodilorum, de felium dicere_ (_de Nat. Deor._ 1, § 36);

mais il aurait été vraisemblablement assez embarrassé pour dire quelle

pouvait être l'utilité des crocodiles. On a prétendu que les hommages

des Égyptiens s'adressaient particulièrement à une espèce de crocodiles

d'un naturel fort doux: malheureusement pour cette explication, on lit

dans Élien (_Hist. Anim._ X, c. 21), et dans Maxime de Tyr (_Dissert._

XXXVIII), que les crocodiles sacrés dévoraient les enfants de leurs

adorateurs.--L.]

Les philosophes, peu contents de raisons si faibles pour couvrir de si

étranges absurdités qui déshonoraient le paganisme, et dont ils

rougissaient en secret, ont imaginé, surtout depuis l'établissement du

christianisme, une troisième raison du culte que les Égyptiens rendaient

aux animaux, et on dit que ce n'était pas à ces animaux, mais aux dieux,

dont ils étaient les symboles, que se terminait ce culte. [Marge: Pag.

382.] «Les philosophes,» dit Plutarque dans le traité même où il examine

ce qui regarde les deux divinités les plus célèbres de l'Égypte, Isis et

Osiris, «les philosophes honorent l'image de Dieu, quelque part qu'elle

se montre, même dans les êtres qui sont sans vie, bien plus encore par

conséquent dans ceux qui sont animés. On doit donc approuver, non ceux

qui adorent ces créatures, mais ceux qui, par elles, remontent jusqu'à

la Divinité. On les doit regarder comme autant de miroirs que nous

fournit la nature, dans lesquels la Divinité se peint d'une manière

éclatante; ou comme autant d'instruments dont elle se sert pour faire

éclore au-dehors son incompréhensible sagesse. Quand donc, pour embellir

des statues, on entasserait dans un même endroit tout l'or et toutes les

pierreries du monde, ce n'est point à ces statues qu'il faudrait

rapporter son culte; car la Divinité n'existe point dans des couleurs

artistement dispensées, ni dans une matière fragile, destituée [Marge:

Pag. 377 et 378.] de mouvement et de sentiment.» Plutarque dit, dans le

même traité, que «comme le soleil, la lune, le ciel, la terre, la mer,

sont communs à tous les hommes, mais ont des noms différents, selon la

différence des nations et des langages, ainsi, quoiqu'il n'y ait qu'une

divinité unique et une providence unique qui gouverne l'univers, et qui

a sous elle différents ministres subalternes, on donne à cette divinité,

qui est la même, différents noms, et on lui rend différents honneurs,

selon les lois et les coutumes de chaque pays.»

Ces réflexions, qui présentent ce qu'on peut dire de plus raisonnable

pour justifier le culte idolâtre, étaient-elles bien propres à en

couvrir le ridicule? Était-ce relever dignement les attributs divins,

que de les vouloir faire admirer et d'en chercher l'image dans les bêtes

les plus viles et les plus méprisables, dans un crocodile, dans un

serpent, dans un chat? N'était-ce pas plutôt dégrader et avilir la

Divinité, dont les plus stupides ont ordinairement une idée tout

autrement grande et auguste?

Encore ces philosophes n'étaient-ils pas toujours si fidèles à remonter

des êtres sensibles à leur auteur invisible. [Marge: Rom. cap. 1, v.

21-25.] L'Écriture nous apprend que ces prétendus sages ont mérité, par

leur orgueil et par leur ingratitude, «d'être livrés à un sens réprouvé,

et de devenir _plus_ fous _que le peuple_, pour avoir changé la gloire

du Dieu incorruptible en l'image de bêtes à quatre pieds, d'oiseaux et

de reptiles, et pour avoir adoré la créature à la place du Créateur.»

Pour faire voir ce qu'était l'homme par lui-même, Dieu a permis que le

pays de toute la terre, où la sagesse humaine avait été portée au plus

haut degré, fût aussi le théâtre de l'idolâtrie la plus grossière et la

plus ridicule; et, d'un autre côté, pour faire voir ce que peut la force

toute-puissante de sa grâce, il a converti les affreux déserts d'Égypte

en un paradis terrestre, en les peuplant, dans le temps marqué par sa

providence, d'une troupe innombrable d'illustres solitaires, qui, par la

ferveur de leur piété et l'austérité de leur pénitence, ont fait tant

d'honneur au christianisme. Je ne puis m'empêcher d'en rapporter un

célèbre exemple, et j'espère que le lecteur me pardonnera cette espèce

de digression.

[Marge: Tom. 5, p. 23 et 26.] La grande merveille de la basse Thébaïde,

dit M. l'abbé Fleury dans son Histoire ecclésiastique, était la ville

d'Oxirinque[99]. Elle était peuplée de moines dedans et dehors, en sorte

qu'il y en avait plus que d'autres habitants. Les bâtiments publics et

les temples d'idoles avaient été convertis en monastères; et on en

voyait par toute la ville plus que de maisons particulières. Les moines

logeaient jusque sur les portes et dans les tours. Il y avait douze

églises pour les assemblées du peuple, sans compter les oratoires des

monastères. Cette ville avait vingt mille vierges et dix mille moines:

on y entendait jour et nuit retentir de tous côtés les louanges de Dieu.

Il y avait, par ordre des magistrats, des sentinelles aux portes pour

découvrir les étrangers et les pauvres; et c'était à qui les retiendrait

le premier pour exercer envers eux l'hospitalité.

[Note 99: À-présent Behnécé.--L.]

§ II. _Cérémonies des funérailles._

Il me reste à rapporter en abrégé les cérémonies des funérailles.

Le respect que tous les peuples ont eu dans tous les temps pour les

corps morts, et les soins religieux qu'ils ont toujours pris des

tombeaux, semblent insinuer la persuasion où l'on était que ces corps

n'y étaient mis qu'en dépôt.

Nous avons déjà observé, en parlant des pyramides, avec quelle

magnificence étaient construits les sépulcres de l'Égypte. C'est

qu'outre qu'on les érigeait comme des monuments sacrés, pour porter aux

siècles futurs la mémoire des grands princes, on les regardait encore

comme des demeures où les corps devaient séjourner pendant le cours

d'une longue suite de siècles; au lieu que les maisons étaient appelées

des [Marge: Diod. lib. 1, pag. 47.] _hôtelleries_, où l'on n'était qu'en

passant, et pendant une vie trop courte pour s'y attacher.

Quand quelqu'un était mort dans une famille, tous les parents et tous

les amis quittaient leurs habits ordinaires pour en prendre de lugubres,

et s'abstenaient du bain, du vin, et de tout mets exquis. Le deuil

durait quarante ou soixante et dix jours, apparemment selon la qualité

des personnes.

[Marge: Herod. l. 2, cap. 85, etc. Diod. lib. 1, pag. 81.] Il y avait

trois manières d'embaumer les corps. La plus magnifique était pour les

personnes les plus considérables; et la dépense montait à un talent

d'argent, c'est-à-dire à trois mille écus.[A] [Marge A: 5500 f.--L.]

Plusieurs ministres étaient employés à cette cérémonie. Les uns vidaient

la cervelle par les narines, avec un ferrement fait exprès pour cela;

d'autres vidaient les entrailles et les intestins, en faisant au côté

une ouverture avec une pierre d'Éthiopie tranchante comme un rasoir;

puis ils remplissaient ces vides de parfums et de diverses drogues

odoriférantes. Comme cette évacuation, accompagnée nécessairement de

quelques dissections, semblait avoir quelque chose de violent et

d'inhumain, ceux qui y avaient travaillé prenaient la fuite quand

l'opération était achevée, et étaient poursuivis à coups de pierres par

les assistants. On traitait fort honorablement ceux qui étaient chargés

d'embaumer le corps. Ils le remplissaient de myrrhe, de cannelle, et de

toutes sortes d'aromates. Après un certain temps ils l'enveloppaient de

bandelettes de lin très-fines[100], qu'ils collaient ensemble avec une

espèce de gomme fort déliée, et qu'ils enduisaient encore des parfums

les plus exquis. Par ce moyen on prétend que la figure entière du corps,

les traits même du visage, et jusqu'aux poils des paupières et des

sourcils, se conservaient parfaitement. Quand le corps avait été ainsi

embaumé, on le rendait aux parents, qui l'enfermaient dans une espèce

d'armoire ouverte, faite sur la mesure du mort; puis ils le plaçaient

debout et droit contre la muraille, soit dans leurs tombeaux, s'ils en

avaient, soit dans leurs maisons. C'est ce qu'on appelle _momies_. Il en

vient encore tous les jours d'Égypte, et plusieurs curieux en conservent

dans leurs cabinets. On voit par là quel soin les Égyptiens prenaient

des corps morts. Leur reconnaissance envers leurs parents était

immortelle. Les enfants, en voyant les corps de leurs ancêtres, se

souvenaient de leurs vertus, que le public avait reconnues, et

s'excitaient à aimer les lois qu'ils leur avaient laissées. On reconnaît

dans les funérailles de Joseph en Égypte une partie des cérémonies dont

je viens de parler.

[Note 100: Ou plutôt de coton, qui est le _byssus_ dont parle

Hérodote (LARCHER, tom. II, pag. 357).--L.]

J'ai dit que le public avait reconnu les vertus des morts, parce

qu'avant que d'être admis dans l'asyle sacré des tombeaux, il fallait

qu'ils subissent un jugement solennel. Et cette circonstance des

funérailles chez les Égyptiens est une des choses les plus remarquables

qui se trouvent dans l'histoire ancienne.

Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1 · 第 10 / 37 段