[Note 43: Les savants Français ont trouvé que l'orientement de la

pyramide n'est exact qu'à environ 18' près; ce qui est déjà une

précision étonnante: car nos astronomes reconnaissent qu'il est fort

difficile de tracer une méridienne de plus de 700 pieds de longueur, à

18' près, quand on ne peut se guider que sur des alignements.

D'ailleurs, la difficulté de tracer une parallèle exacte à la base de la

pyramide, dans l'état où se trouve ce monument, laisse encore beaucoup

d'incertitude sur l'observation de M. de Chazelles et sur celle de M.

Nouet. Toujours est-il certain que les Égyptiens savaient mettre une

grande précision dans les travaux de ce genre.]

§ III. _Labyrinthe_.

[Marge: Herod. l. 2, cap. 148. Diod. lib. 1, pag. 42. Plin. l. 36, cap.

13. Strab. l. 17, pag. 811.] Ce que nous avons dit sur le jugement qu'on

doit porter des pyramides peut être appliqué aussi au labyrinthe,

qu'Hérodote, qui l'avait vu, nous assure avoir été encore plus

surprenant que les pyramides. On l'avait bâti à l'extrémité méridionale

du lac de Moeris, dont nous parlerons bientôt, près de la ville des

Crocodiles, qui est la même qu'Arsinoé. Ce n'était pas tant un seul

palais qu'un magnifique amas de douze palais disposés régulièrement, et

qui communiquaient ensemble. Quinze cents chambres entremêlées de

terrasses s'arrangeaient autour de douze salles, et ne laissaient point

de sortie à ceux qui s'engageaient à les visiter[44]. Il y avait autant

de bâtiments sous terre. Ces bâtiments souterrains étaient destinés à la

sépulture des rois; et encore (qui le pourrait dire sans honte, et sans

déplorer l'aveuglement de l'esprit humain?) à nourrir les crocodiles

sacrés, dont une nation d'ailleurs si sage faisait ses dieux[45].

[Note 44: Dans une dissertation spéciale, j'ai essayé d'expliquer la

construction de cet édifice étonnant (_trad. de Strabon_, tom. V, p.

407; et _Nouv. Annales des Voyages_, t. VI, pag. 133 et suiv.)]

[Note 45: Hérodote (II, § 148) dit que les souterrains _servaient de

tombeau_ aux crocodiles sacrés, mais non pas qu'on les y nourrissait, ce

qui, du reste, ne se concevrait pas facilement (Voyez Larcher,

_traduction d'Hérodote_, tom. II, pag. 494).

L'erreur appartient à Bossuet, que Rollin copie en cet endroit: tout le

paragraphe est tiré du Discours sur l'Histoire universelle.--L.]

Pour s'engager dans la visite des chambres et des salles du labyrinthe,

on juge aisément qu'il était nécessaire de prendre la même précaution

qu'Ariane fit prendre à Thésée, lorsqu'il fut obligé d'aller combattre

le Minotaure dans le labyrinthe de Crète. Virgile en fait ainsi la

description:

[Marge: Æneid. l. 5, v. 588.]

Ut quondam Cretâ fertur labyrinthus in altâ

Parietibus textum cæcis iter ancipitemque

Mille viis habuisse dolum, quà signa sequendi

Falleret indeprensus et irremeabilis error.

[Marge: Lib. 6, v. 27, etc.]

Hîc labor ille domûs, et inextricabilis error.

Dædalus ipse dolos tecti ambagesque resolvit,

Cæca regens filo vestigia.

§ IV. _Lac de Moeris_.

[Marge: Herod. l. 2, cap. 149. Strab. l. 17, pag. 787. Diod. lib. 1,

pag. 47. Plin. lib. 5, cap. 9. Pomp. Mela, [1. 1.9, 64.]] Le plus grand

et le plus admirable de tous les ouvrages des rois d'Égypte était le lac

de Moeris: aussi Hérodote le met-il beaucoup au-dessus des pyramides et

du labyrinthe. Comme l'Égypte était plus ou moins fertile, selon qu'elle

était plus ou moins inondée par le Nil, et que, dans cette inondation,

le trop et le trop peu étaient également funestes aux terres, le roi

Moeris, pour obvier à ces deux inconvénients, et pour corriger autant

qu'il se pourrait les irrégularités du Nil, songea à faire venir l'art

au secours de la nature. Il fit donc creuser le lac qui depuis a porté

son nom. Ce lac, selon Hérodote et Diodore de Sicile, dont Pline ne

s'éloigne pas, avait de tour trois mille six cents stades, c'est-à-dire

cent quatre-vingts lieues, et de profondeur trois cents pieds. Deux

pyramides, dont chacune portait une statue colossale placée sur un

trône, s'élevaient de trois cents pieds au milieu du lac, et occupaient

sous les eaux un pareil espace. Ainsi elles faisaient voir qu'on les

avait érigées avant que le creux eût été rempli, et montraient qu'un lac

de cette étendue avait été fait de main d'homme sous un seul prince.

Voilà ce que plusieurs historiens ont marqué du lac de Moeris, sur la

bonne foi des gens du pays; et M. Bossuet, dans son Discours sur

l'histoire universelle, rapporte ce fait comme incontestable. Pour moi,

j'avoue que je n'y trouve aucune vraisemblance[46]. Est-il possible

qu'un lac de cent quatre-vingts lieues d'étendue ait été creusé sous un

seul prince? Comment et où transporter les terres? Pourquoi perdre la

surface de tant de terrain? Comment remplir ce vaste espace du superflu

des eaux du Nil? Il y aurait bien d'autres objections à faire. Je crois

donc qu'on s'en peut tenir au sentiment de Pomponius Mela, ancien

géographe, d'autant plus qu'il est appuyé par plusieurs relations

modernes. Il ne donne de circuit à ce lac que vingt mille pas, qui font

sept ou huit de nos lieues. [Marge: Mela, lib. 1. [9-64.]] _Moeris,

aliquandò campus, nunc lacus, viginti millia passuum in circuitu

patens[47]._

[Note 46: Rollin a raison, d'après l'estimation donnée par Bossuet.

La difficulté diminue, si l'on fait attention aux mesures dont les

anciens se sont servis en cette occasion.

Le _Birket-el-Kéroun_, lac que l'on reconnaît maintenant pour être

l'ancien _Lac de Moeris_, est un bassin naturel, encaissé par des

montagnes qui l'environnent de toutes parts: il a existé de tout temps;

et les travaux de Moeris n'ont pu avoir pour objet que de l'agrandir, ou

de le rendre plus profond en certains endroits; ils n'ont donc pas tout

le merveilleux que les anciens auteurs se sont plu à leur attribuer.

Par sa constitution physique, le Birket-el-Kéroun n'a jamais pu éprouver

d'autre changement dans ses dimensions que celui qui provient de

l'élévation ou de l'abaissement des eaux du Nil. Il doit être aussi

grand de nos jours qu'il l'était dans l'antiquité. Dans le temps de

l'inondation, ce lac n'a que 105 milles géographiques, ou 35 lieues, de

circonférence.

Or, les 3,600 stades d'Hérodote, dans le module du stade égyptien,

valent 137 lieues(et non 180, comme le dit Rollin, d'après Bossuet), ce

qui est précisément le quadruple de la grandeur véritable: et, comme

nous voyons dans Strabon qu'en Égypte il y avait des schènes de 30, 60

et 120 stades (STRAB. XIV, pag. 804), c'est-à-dire, _doubles et

quadruples_ les uns des autres, on peut supposer qu'Hérodote a fait ici

quelque confusion de dimension, d'où il est résulté une mesure trop

forte dans le rapport de 120 à 30, ou de 4 à 1. Ce genre de méprise,

dont on pourrait rapporter ici d'autres preuves, explique naturellement

une difficulté qu'on aurait beaucoup de peine à résoudre d'une autre

manière.--L.]

[Note 47: Au lieu de _viginti millia_, Ciaconius et Isaac Vossius

lisent _quingenta_, correction à laquelle conduit la leçon

_quinquaginta_ que donnent des manuscrits et les anciennes éditions.

Comme, en Égypte, le mille comprenait 7 stades 1/2, on voit que les 500

milles de Pomponius Mela représentent 500 x 7-1/2=3750 stades, ce qui

revient à-peu-près aux 3600 stades d'Hérodote.--L.]

Ce lac communiquait au Nil par le moyen d'un grand canal, qui avait plus

de quatre lieues[48] de longueur, et cinquante pieds de largeur. De

grandes écluses ouvraient le canal et le lac, ou les fermaient selon le

besoin.

[Note 48: 85 stades.=Diodore dit 80 stades (et non 85) de long (1; §

52); ce qui vaut 16,864 mètres; et 3 plèthres, ou 300 pieds égyptiens

(105 mètres) de large.--L.]

Pour les ouvrir ou les fermer il en coûtait cinquante talents,

c'est-à-dire cinquante mille écus[49]. La pêche de ce lac valait au

prince des sommes immenses; mais sa grande utilité était par rapport au

débordement du Nil. Quand il était trop grand, et qu'il y avait à

craindre qu'il n'eût des suites funestes, on ouvrait les écluses; et les

eaux, ayant leur retraite dans ce lac, ne séjournaient sur les terres

qu'autant qu'il fallait pour les engraisser. Au contraire, quand

l'inondation était trop basse et menaçait de stérilité, on tirait de ce

même lac, par des coupures et des saignées, une quantité d'eau

suffisante pour arroser les terres. [Marge: [lib. 17, p. 788.]] Par ce

moyen les inégalités du Nil étaient corrigées; et Strabon remarque que,

de son temps, sous Pétrone, gouverneur d'Égypte, lorsque le débordement

du Nil montait à douze coudées, la fertilité était fort grande; et, lors

même qu'il n'allait qu'à huit coudées, la famine ne se faisait point

sentir dans le pays: sans doute parce que les eaux du lac suppléaient à

celles de l'inondation par le moyen des coupures et des canaux[50].

[Note 49: S'il s'agit du talent attique, les 50 talents valent, non

pas 150,000 fr., mais environ 300,000 fr.--L.]

[Note 50: Sans doute aussi parce que ce gouverneur avait fait curer

les canaux (GOSSELIN, _Notes sur Strabon_, t. V, p. 316): car Strabon

dit qu'avant Pétrone la famine se faisait sentir lorsque l'élévation du

Nil n'allait qu'à 8 coudées (STRAB. XVII, pag. 788). Probablement ce

gouverneur en agit ainsi par l'ordre d'Auguste; nous voyons en effet

dans Aurélius Victor que ce prince fit creuser les canaux de l'Égypte,

encombrés de limon, pour assurer la fertilité de ce pays (AUREL. VICT.

C. I).--L.]

§ V. _Débordement du Nil_.

Le Nil est la plus grande merveille de l'Égypte. Comme il y pleut

rarement, ce fleuve, qui l'arrose toute par ses débordements réglés,

supplée à ce qui lui manque de ce côté-là, en lui apportant, en forme de

tribut annuel, les pluies des autres pays; ce qui fait dire

ingénieusement à un poëte que l'herbe chez les Égyptiens, quelque grande

que soit la sécheresse, n'implore point le secours de Jupiter pour

obtenir de la pluie:

Te propter nullos tellus tua postulat imbres,

Arida nec pluvio supplicat herba Jovi[51].

[Note 51: Sénèque (_Nat. Quæst._ lib. 4, cap. 2) attribue ces vers à

Ovide; mais ils sont de Tibulle [I, 7, 23].]

Pour multiplier un fleuve si bienfaisant, l'Égypte était coupée de

plusieurs canaux d'une longueur et d'une largeur proportionnées aux

différentes situations et aux différents besoins des terres. Le Nil

portait partout la fécondité avec ses eaux salutaires, unissait les

villes entre elles, et la mer Méditerranée avec la mer Rouge,

entretenait le commerce au-dedans et au-dehors du royaume, et le

fortifiait contre l'ennemi: de sorte qu'il était tout ensemble et le

nourricier et le défenseur de l'Égypte. On lui abandonnait la campagne;

mais les villes, rehaussées avec des travaux immenses, et s'élevant

comme des îles au milieu des eaux, regardaient avec joie de cette

hauteur toute la plaine inondée et en même temps fertilisée par le Nil.

Voilà une idée générale de la nature et des effets de ce fleuve si

renommé chez les anciens. Mais une merveille si étonnante, et qui dans

tous les siècles a fait l'objet de la curiosité et de l'admiration des

savants, semble demander que j'entre ici dans quelque détail.

J'abrégerai le plus qu'il me sera possible.

_Sources du Nil._

Les anciens ont mis les sources du Nil dans les montagnes appelées

vulgairement les montagnes de la Lune, au dixième degré de latitude

méridionale. Mais nos voyageurs modernes ont découvert que ces sources

sont vers le douzième degré de latitude septentrionale[52]. Ainsi ils

retranchent environ quatre ou cinq cents lieues du cours que les anciens

lui donnaient. Il naît au pied d'une grande montagne du royaume de

Goïame en Abyssinie. Ce fleuve sort de deux fontaines, ou de deux yeux,

pour parler comme ceux du pays; le même mot en arabe signifiant _oeil_

et _fontaine_. Ces fontaines sont éloignées l'une de l'autre de trente

pas, chacune de la grandeur d'un de nos puits ou d'une roue de carrosse.

Le Nil est augmenté de plusieurs ruisseaux qui viennent s'y joindre; et,

après avoir traversé l'Éthiopie en serpentant beaucoup, il se rend enfin

en Égypte.

[Note 52: Dans la réalité, nous n'en savons pas plus à ce sujet que

les anciens au temps d'Ératosthènes. Il reconnaissait deux affluents du

Nil (STRAB. XVII, pag. 786), l'_Astaboras_, ou _Astosaba_ (Tacazzé), et

l'_Astapus_ (Abawi): ces rivières entouraient l'île de Méroé avant de se

jeter dans le Nil, qui est évidemment le _Bahr-el-Abyad_, ou rivière

Blanche des modernes. Cette dernière descend des montagnes de _Dyre_ et

_Tegla_, qui paraissent faire partie des montagnes de la Lune, appelées

par les Arabes _Djebel-al-Qamar_. C'est en effet le _vrai Nil_, quoi

qu'en aient dit les jésuites portugais et Bruce. On a maintenant toute

raison de croire, d'après quelques récits des Arabes, qu'il existe une

communication entre cette rivière et le Niger ou Joliba (_Annales des

Voyages_, tom. XVIII, p. 342).

La source que décrit ici Rollin est celle de l'Abawi, que les jésuites

ont pris pour le Nil, de même que Bruce, qui n'était pas fâché de passer

pour avoir fait le premier cette prétendue découverte.--L.]

_Cataractes du Nil._

On appelle ainsi quelques endroits où le Nil fait des chutes, et tombe

de dessus des rochers escarpés. Ce fleuve[53], qui d'abord coulait

paisiblement dans les vastes solitudes de l'Éthiopie, avant que d'entrer

en Égypte, passe par les cataractes. Alors devenu tout d'un coup, contre

sa nature, furieux et écumant, dans ces lieux où il est resserré et

arrêté, après avoir enfin surmonté les obstacles qu'il rencontre, il se

précipite du haut des rochers en bas, avec un tel bruit, qu'on l'entend

à trois lieues de là.

[Note 53: «Excipiunt eum (Nilum) cataractæ, nobilis insigni

spectaculo locus.... Illic excitatis primùm aquis, quas sine tumultu

leni alveo duxerat, violentus et torrens per malignos transitus

prosilit, dissimilis sibî.... tandemque eluctatus obstantia, in vastam

altitudinem subitò destitutus cadit, cum ingenti circumjacentium.

regionum strepitu, quem perferre gens ibi a Persis collocata non potuit,

obtusis assiduo fragore auribus et ob hoc sedibus ad quietiora

translatis. Inter miracula fluminis incredibilem incolarum audaciam

accepi. Bini parvula navigia conscendunt, quorum alter navem regit,

alter exhaurit. Deindè multùm inter rapidam insaniam Nili et reciprocos

fluctus volutati, tandem tenuissimos canales tenent, per quos angusta

rupium effugiunt: et cum toto flumine effusi, navigium ruens manu

temperant, magnoque spectantium metu in caput nixi, quum jam

adploraveris, mersosque atque obrutos tantâ mole credideris, longè ab eo

in quem ceciderant loco navigant, torrenti modo missi. Nec mergit cadens

unda, sed planis aquis tradit.» SENEC. _Nat. Quæst._ lib. IV, cap. 2

[4].

= Ce passage de Sénèque se sent de l'exagération que tous les anciens

ont mise dans la description des cataractes du Nil. Celles de la Nubie

méritent ce nom; mais les cataractes qu'on voit au-dessus d'Éléphantine

ne sont que des _rapides_, dont la hauteur, dans les basses eaux,

n'excède pas quatre ou cinq pieds. Au reste, ce que Sénèque raconte de

la hardiesse des naturels prouve assez que cette prétendue cataracte

n'est pas aussi effrayante qu'il le fait entendre. Un Anglais, qui

voulut tenter, il y a quelques années, une pareille entreprise à la

cataracte du Rhin, n'en est point revenu. Le dernier éditeur de Sénèque,

M. Ruhkopf, doute de la réalité du trait, parce que Sénèque ne le

rapporte que sur ouï-dire; il ne s'est pas souvenu que Strabon, témoin

oculaire, en parle comme d'un divertissement que les gens du pays

donnaient aux gouverneurs, quand ils poussaient leur inspection jusqu'à

Syène (STRAB. XVII, p. 818).

Du reste, les expressions de Sénèque, _illic excitatis primùm aquis,

quas sine tumultu leni alvea duxerat_, prouvent que cet auteur n'avait

point entendu parler des cataractes du Nil en Nubie: cependant Diodore

de Sicile les connaissait (DIOD. SIC. I, § 32, fin.), ainsi qu'Aristide,

qui en portait le nombre à trente-six, d'après le témoignage d'un

Éthiopien (ARISTID. _in Ægyptio_, tom. III, p. 581, edit. Canter.)--L.]

Des gens du pays, accoutumés par un long exercice à ce petit manége,

donnent ici aux passants un spectacle plus effrayant encore que

divertissant. Ils se mettent deux dans une petite barque, l'un pour la

conduire, l'autre pour vider l'eau qui y entre. Après avoir longtemps

essuyé la violence des flots agités, en conduisant toujours avec adresse

leur petite barque, ils se laissent entraîner par l'impétuosité du

torrent, qui les pousse comme un trait. Le spectateur tremblant croit

qu'ils vont être abymés dans le précipice où ils se jettent. Mais le

Nil, rendu à son cours naturel, les remontre sur ses eaux tranquilles et

paisibles. C'est Sénèque qui fait ce récit, et les voyageurs modernes en

parlent de même.

_Causes du débordement._

[Marge: Herod. l. 2, cap. 19-27. Diod. lib. 1, pag. 35-39. Senec. Nat.

Quæst. l. 4, cap. 1 et 2.] Les anciens ont imaginé plusieurs raisons

subtiles du grand accroissement du Nil, que l'on peut voir dans

Hérodote, Diodore de Sicile, et Sénèque. Ce n'est plus maintenant une

matière de problème, et l'on convient presque généralement que le

débordement du Nil vient des grandes pluies qui tombent dans l'Éthiopie,

d'où ce fleuve tire sa source. Ces pluies le font tellement grossir, que

l'Éthiopie, et ensuite l'Égypte, en sont inondées, et que ce qui n'était

d'abord qu'une grosse rivière devient comme une petite mer, et couvre

toutes les campagnes.

[Marge: Lib. 17, pag. 789.] Strabon remarque que les anciens[54] avaient

seulement conjecturé que le débordement du Nil était causé par les

pluies qui tombent abondamment dans l'Éthiopie; et il ajoute que

plusieurs voyageurs s'en sont assurés depuis par leurs propres yeux,

Ptolémée Philadelphe, qui était fort curieux pour tout ce qui regarde

les arts et les sciences, ayant envoyé exprès sur les lieux d'habiles

gens pour examiner ce qui en était, et pour constater la cause d'un fait

si singulier et si considérable.

[Note 54: Par ces anciens, Strabon paraît entendre Eudoxe, Aristote

(EUSTATH _ad Odyss._, p. 1505, l. 18) et Callisthène (STRAB. XVII, p.

790).--L.]

_Temps et durée du débordement._

[Marge: Herod. l. 2, cap. 19. Diod. lib. 1 pag. 32.] Hérodote, et après

lui Diodore de Sicile, et plusieurs autres, marquent que le Nil commence

à croître en Égypte au solstice d'été, c'est-à-dire vers la fin de juin,

et continue d'augmenter jusqu'à la fin de septembre, vers lequel temps

environ il s'arrête, et va toujours depuis en diminuant pendant les mois

d'octobre et de novembre, après quoi il rentre dans son lit, et reprend

son cours ordinaire. Ce calcul, à peu de chose près, est conforme à ce

qu'on lit sur ce sujet dans toutes les relations des modernes, et il est

fondé en effet sur la cause naturelle du débordement, savoir les pluies

qui tombent dans l'Éthiopie. Or, selon le témoignage constant de ceux

qui ont été sur les lieux, ces pluies commencent à y tomber au mois

d'avril, et continuent pendant cinq mois jusqu'à la fin d'août et au

commencement de septembre. La crue du Nil en Égypte doit donc

naturellement commencer trois semaines ou un mois après que les pluies

ont commencé en Abyssinie; et aussi les relations des voyageurs

marquent-elles que le Nil commence à croître dans le mois de mai, mais

d'une manière peu sensible d'abord, en sorte apparemment qu'il ne sort

point encore de son lit. L'inondation marquée n'arrive que vers la fin

de juin, et dure les trois mois suivants, comme Hérodote le dit.

Je dois avertir ceux qui consultent les originaux, d'une contradiction

qui se rencontre ici entre Hérodote et Diodore d'un côté, et de l'autre,

Strabon, Pline et Solin. Ces derniers abrégent de beaucoup la durée de

l'inondation, et supposent que le Nil laisse les terres libres après

l'espace de trois mois ou de cent jours. Et ce qui augmente la

difficulté, c'est que Pline semble appuyer son sentiment sur l'autorité

d'Hérodote: _in totum autem revocatur (Nilus) intra ripas in Librâ, ut

tradit Herodotus, centesimo die_. Je laisse aux savants le soin de

concilier cette contradiction[55].

[Note 55: Je ne vois nulle contradiction entre ces auteurs: il me

paraît que Rollin ne s'est point assez pénétré du sens de leurs textes.

Strabon n'a parlé que du temps employé par le Nil à rentrer dans son

lit.

Hérodote dit: «Le Nil commence à grossir à partir du solstice d'été, et

continue ainsi durant cent jours.» C'est à-peu-près ce qu'on lit dans

Diodore de Sicile: «Le Nil commence à croître au solstice d'été, et

s'arrête à l'équinoxe d'automne (I, § 36).» Sénèque dit la même chose,

excepté que, selon lui, l'inondation se prolonge au-delà de l'équinoxe:

«At Nilus ante ortum Caniculæ augetur mediis æstibus, ultra æquinoctium»

(_Quæst. Natur._ IV, II, I). Cela est plus conforme à ce que dit

Hérodote, et à ce que les voyageurs ont observé: car la crue s'étend

assez ordinairement jusqu'au 30 septembre, et même jusqu'au 3 ou 4

octobre.

Voilà pour la crue du Nil. Quant à sa décroissance, Hérodote ajoute: «Il

rétrograde et rentre tout-à-fait dans son lit, après le même nombre de

jours.» [Grec: Pelasas d' es ton arithmon touteôn tôn hêmereôn, opisô

aperchetai apoleipôn to rheethron.] Car c'est là le vrai sens de ce

passage entrevu par Laurent Valla et Wesseling, et que M. Larcher n'a

point saisi, s'étant trompé sur le sens de [Grec: pelasas] (SCHWEIGH.

_ad h. loc. Herod._). Hérodote veut dire que le Nil _ayant mis cent

jours à croître, met cent autres jours à rentrer tout-à-fait dans son

lit_. Nous lisons la même chose dans Strabon: «Le Nil (parvenu à sa plus

grande hauteur) reste stationnaire pendant plus de 40 jours de l'été;

puis il baisse peu-à-peu, comme il s'était élevé; et 60 jours après, le

sol est entièrement découvert, et même séché (lib. XVII, pag. 789).» Il

s'écoule donc _cent_ jours, comme dit Hérodote, entre le point de la

plus grande hauteur et celui où le fleuve rentre dans son lit. Diodore

de Sicile (I, § 36), et Aristide (tom. II, pag. 338), mettent la même

égalité dans la durée de la crue et de la décroissance. Enfin Pline

lui-même, au milieu de quelques erreurs légères, finit par dire, d'après

Hérodote, qu'_au bout du centième jour, le Nil est rentré dans son lit_;

c'est le sens du passage cité par Rollin: la seule difficulté est dans

les mots _in Libra_, qui ne sont point dans Hérodote, et qui d'ailleurs

sont une grave erreur: car, le Nil croissant jusqu'après l'équinoxe,

c'est-à-dire, jusqu'au temps où le soleil entre dans la Balance;

lorsqu'il est rentré dans son lit, _cent jours après_, le soleil doit se

trouver dans le signe du Capricorne. L'erreur de Pline consiste donc en

ce que, citant le témoignage d'Hérodote, il a ajouté mal-à-propos _in

Librâ_: puisque ce signe correspond _au commencement_, et non à la _fin_

de la _décroissance_ des eaux du Nil. Ou l'auteur lui-même a fait la

faute par précipitation, ce qui lui arrive souvent; ou les mots _in

Librâ_ sont une note marginale qui a passé dans le texte. La première

supposition est plus probable, attendu que ces mots se trouvent dans

tous les manuscrits de Pline, dans Solin, qui a copié cet auteur, et

dans un passage de l'Irlandais Dicuil, qui écrivait au neuvième siècle.

A cette difficulté près, qui me paraît nulle au fond, les textes anciens

d'Hérodote, de Strabon, de Diodore, d'Aristide, de Pline, s'accordent,

sans exception, sur la durée de l'inondation du Nil.

Je remarquerai, dans tous les cas, que les crues présentent de grandes

différences entre elles. Ainsi, par exemple, celle de 1799 s'éleva à la

plus grande hauteur le 23 septembre; et celle de 1800 n'y parvint que le

4 oct. (GIRARD, _sur l'exhaussement de la vallée du Nil_, p. 10.)--L.]

_Mesure du débordement._

Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1 · 第 7 / 37 段