[Marge: Herod, lib. 2 cap. 177.] L'Égypte, dans une étendue assez

bornée, renfermait autrefois[25] un grand nombre de villes, et une

multitude incroyable d'habitants[26].

[Note 25: On marque que, sous Amasis, il y avait en Égypte vingt

mille villes habitées.]

[Note 26: La population de l'ancienne Égypte n'a rien d'incroyable.

Seulement il faut distinguer, dans les textes anciens qui en font

mention, ceux qui donnent un renseignement positif, de ceux qui

n'offrent que des circonstances vagues dont on croit pouvoir conclure la

population de ce pays.

Diodore de Sicile dit qu'autrefois, et de son temps, l'Égypte contenait

sept millions d'habitants (I, § 31).

Josèphe, environ un siècle après, porte la population de ce pays à sept

millions cinq cent mille ames, sans compter celle d'Alexandrie (Jos.

_Bell. Jud._ II, c. 16, §4), qui était, selon Diodore, de trois cent

mille ames.

Il résulte de ces deux passages clairs et positifs que, depuis les temps

anciens jusqu'au règne de Titus, la population de l'Égypte était

constamment restée au-dessous de huit millions d'habitants.

Comme la surface habitable de ce pays est d'environ deux mille deux

cents lieues carrées, on voit que la population était de trois mille

quatre cents à trois mille cinq cents habitants par lieue carrée de

terre habitable; ce qui n'a rien d'extraordinaire, quand on songe à la

prospérité de l'ancienne Égypte.

Quant à la population qu'on a voulu conclure du nombre d'un million de

soldats qui sortaient des cent portes de Thèbes, ou bien encore des

dix-sept cents enfants mâles nés, selon Diodore de Sicile, le même jour

que Sésostris (I, § 54), elle serait en effet incroyable; car elle

monterait à quarante ou cinquante millions d'individus. Mais, de ces

deux faits, le premier est fondé sur une erreur de mots; le second, sur

une erreur faite par Diodore de Sicile, ou peut-être sur une des

exagérations familières aux prêtres égyptiens, qui ont débité tant de

contes aux voyageurs grecs. C'est ce que j'établis dans un Mémoire dont

je n'ai pu présenter ici que le principal résultat.--L.]

Elle est bornée au levant par la mer Rouge et l'isthme de Suez, au midi

par l'Éthiopie, au couchant par la Libye, et au nord par la mer

Méditerranée. Le Nil parcourt du midi au nord toute la longueur du pays

dans l'espace de près de deux cents lieues[27]. Ce pays se trouve

resserré de côté et d'autre par deux chaînes de montagnes, qui souvent

ne laissent entre elles et le Nil qu'une plaine d'une demi-journée de

chemin, et quelquefois moins.

Du côté occidental, la plaine s'élargit en quelques endroits[28] jusqu'à

une étendue de vingt-cinq ou trente lieues. La plus grande largeur de

l'Égypte se prend d'Alexandrie à Damiette, dans un espace d'environ

cinquante lieues[29].

[Note 27: La longueur de la vallée de l'Égypte, y compris ses

sinuosités, est de cinq cent soixante-dix milles géographiques, ou deux

cent trente-sept lieues de vingt-cinq au degré, et cent quatre-vingt-dix

lieues de vingt au degré.--L.]

[Note 28: Par exemple, dans la partie de l'Égypte moyenne, qu'on

appelle le _Faïoum_, ancien nome _Arsinoïtes_, dont le point le plus

éloigné du Nil en est distant de quarante milles géographiques, ou

quatorze lieues environ.--L.]

[Note 29: La plus grande largeur se prend d'Alexandrie à Péluse: la

distance est de cent quarante milles, ou quarante-six lieues.--L.]

L'ancienne Égypte peut se diviser en trois principales parties: la haute

Égypte, appelée autrement Thébaïde, qui était la partie la plus

méridionale; l'Égypte du milieu, nommée Heptanome, à cause des sept

nomes ou départements qu'elle renfermait; la basse Égypte, qui

comprenait ce que les Grecs appellent Delta, et tout ce qu'il y a de

pays jusqu'à la mer Rouge, et le long de la [Marge: Strab. l. 17, pag.

787.]mer Méditerranée jusqu'à Rhinocolure, ou au mont Casius. Sous

Sésostris, toute l'Égypte fut réunie en un [Marge: [Diod. Sic. I §

54.]]seul royaume, et divisée en trente-six gouvernements ou nomes: dix

dans la Thébaïde, dix dans le Delta, et seize dans le pays qui est

entre-deux.

Les villes de Syène et d'Éléphantine séparaient l'Égypte et l'Éthiopie;

et, du temps d'Auguste, elles servaient [Marge: Tacit. Ann. l. 2, c.

61.]de bornes à l'empire romain: _claustra olim romani imperii_.

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CHAPITRE PREMIER.

THÉBAIDE.

Thèbes, qui donna son nom à la Thébaïde, le pouvait disputer aux plus

belles villes de l'univers. Ses cent portes chantées par Homère sont

connues de tout le [Marge: Hom. II. 1, vers. 381.] monde, et lui font

donner le surnom d'Hécatompyle, pour la distinguer d'une autre Thèbes

située en Béotie. Elle n'était pas moins peuplée qu'elle était vaste, et

on a dit qu'elle pouvait faire sortir ensemble deux cents chariots et

dix mille combattants par chacune de ses [Marge: Strab. l. 17, pag.

816.]portes. Les Grecs et les Romains ont célébré sa magnificence

[Marge: Tacit. Ann. l. 2, c. 60.]et sa grandeur, encore qu'ils n'en

eussent vu que les ruines, tant les restes en étaient augustes.

[Marge: Voyage de Thévenot.] On a découvert dans la Thébaïde (on

l'appelle maintenant le Sayd) des temples et des palais encore presque

entiers, où les colonnes et les statues sont innombrables. On y admire

sur-tout un palais dont les restes semblent n'avoir subsisté que pour

effacer la gloire des plus grands ouvrages. Quatre allées à perte de

vue, et bornées de part et d'autre par des sphinx d'une matière aussi

rare que leur grandeur est remarquable, servent d'avenues à quatre

portiques dont la hauteur étonne les yeux. Encore ceux qui nous ont

décrit ce prodigieux édifice n'ont-ils pas eu le temps d'en faire le

tour, et ne sont pas même assurés d'en avoir vu la moitié; mais tout ce

qu'ils ont vu était surprenant. Une salle, qui apparemment faisait le

milieu de ce superbe palais, était soutenue de six-vingts colonnes de

six brassées de grosseur, grandes à proportion, et entremêlées

d'obélisques que tant de siècles n'ont pu abattre. La peinture y avait

étalé tout son art et toutes ses richesses. Les couleurs même,

c'est-à-dire, ce qui éprouve le plus tôt le pouvoir du temps, se

soutiennent encore parmi les ruines de cet admirable édifice, et y

conservent leur vivacité: tant l'Égypte savait imprimer un caractère

d'immortalité à tous ses ouvrages. Strabon, qui avait été sur les

[Marge: Lib. 17, pag. 805.] lieux, fait la description d'un temple qu'il

avait vu en Égypte, presque entièrement semblable à ce qui vient d'être

rapporté[30].

[Marge: Pag. 816.] Le même auteur, en écrivant les raretés de la

Thébaïde, parle d'une statue de Memnon, fort célèbre, dont il avait vu

les restes[31]. On dit que cette statue, lorsqu'elle était frappée des

premiers rayons du soleil levant, rendait un son articulé. En effet

Strabon entendit ce son; mais il doute qu'il vînt de la statue.

[Note 30: Ce temple est celui d'Héliopolis. Voyez l'explication que

j'en ai donnée dans la traduction française, tom. V, p. 386 et

suiv.--L.]

[Note 31: «Germanicus aliis quoque miraculis intendit animum, quorum

præcipua fuêre Memnonis saxea effigies, ubi radiis solis icta est,

vocalem sonum reddens, etc.» TACIT. _Annal._ lib. 2, cap. 61.

= Cette statue colossale est assise et haute de 19 mètres 55 centimètres

(environ 60 pieds), y compris le piédestal, qui a 4 mètres: si la statue

était debout, elle aurait plus de 60 pieds. Ses jambes sont encore

toutes couvertes d'inscriptions grecques et latines, la plupart du temps

d'Adrien. Elles ont été gravées par des personnes qui attestent avoir

entendu Memnon saluer l'Aurore. (Voy. Jablonski, _Syntagm._ III, _de

Memn._, pag. 57.) On a soupçonné que les prêtres, au moyen de conduits

souterrains, pénétraient dans la statue, afin que Memnon n'oubliât point

de saluer sa mère. M. de Humboldt a cherché une explication physique du

bruit que l'on croyait entendre. (_Voyages_, tom. IV, p. 560.)--L.]

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CHAPITRE II.

ÉGYPTE DU MILIEU, OU HEPTANOME.

Cette partie de l'Égypte avait pour capitale Memphis. On voyait dans

cette ville plusieurs temples magnifiques, entre autres celui du dieu

Apis, qui y était honoré d'une manière particulière. Il en sera parlé

dans la suite, aussi-bien que des pyramides, qui étaient dans le

voisinage de Memphis, et qui ont rendu cette ville si célèbre. Elle

était située sur le bord occidental du Nil.

[Marge: Voyage de Thévenot.] Le grand Caire, qui semble avoir succédé à

Memphis, a été bâti de l'autre côté du Nil. Le château du Caire est une

des choses les plus curieuses qui soient en Égypte. Il est situé sur une

montagne hors de la ville. Il est bâti sur le roc qui lui sert de

fondement, et entouré de murailles fort hautes et fort épaisses. On

monte à ce château par un escalier taillé dans le roc, si aisé à monter,

que les chevaux et les chameaux tout chargés y vont facilement. Ce qu'il

y a de plus beau et de plus rare à voir dans ce château, c'est le puits

de Joseph. On lui donne ce nom, soit parce que les Égyptiens se plaisent

à attribuer à ce grand homme ce qu'ils ont chez eux de plus remarquable,

soit parce qu'en effet cette tradition s'est conservée dans le pays[32].

C'est une preuve au moins que l'ouvrage est fort ancien; et certainement

il est digne de la magnificence des plus puissants rois de l'Égypte. Ce

puits est comme à double étage, taillé dans le roc vif, d'une profondeur

prodigieuse. On descend jusqu'au réservoir qui est entre les deux puits

par un escalier qui a deux cent vingt marches, large d'environ sept à

huit pieds, dont la descente, douce et presque imperceptible, laisse un

accès très-facile aux boeufs qui sont employés pour faire monter l'eau.

Elle vient d'une source qui est presque la seule qui se trouve dans le

pays. Les boeufs font tourner continuellement une roue où tient une

corde à laquelle sont attachés plusieurs seaux. L'eau tirée ainsi du

premier puits, qui est le plus profond, se rend par un petit canal dans

un réservoir qui fait le fond du second puits, au haut duquel elle est

portée de la même manière; et de là elle se distribue par des canaux en

plusieurs endroits du château. Comme ce puits passe dans le pays pour

être fort ancien, et qu'effectivement il se sent bien du goût antique

des Égyptiens, j'ai cru qu'il pouvait ici trouver sa place parmi les

raretés de l'ancienne Égypte.

[Note 32: Le nom de _puits de Joseph_ vient uniquement de ce que ce

puits a été construit vers l'an 1176 de notre ère, par les ordres du

sultan Salah-Eddin ou Saladin, qui se nommait aussi _Joseph_

(Yousouf).--L.]

[Marge: Lib. 17, pag. 807.] Strabon parle d'une machine pareille, qui,

par le moyen de roues et de poulies, faisait monter de l'eau du Nil sur

une colline fort élevée, avec cette différence qu'au lieu de boeufs

c'étaient des esclaves, au nombre de cent cinquante, qui étaient

employés à faire tourner ces roues.

La partie de l'Égypte dont nous parlons ici est célèbre par plusieurs

raretés qui méritent d'être examinées chacune en particulier. Je n'en

rapporterai que les principales: les obélisques, les pyramides, le

labyrinthe, le lac de Moeris, et ce qui regarde le Nil.

§ Ier. _Obélisques._

L'Égypte semblait mettre toute sa gloire à dresser des monuments pour la

postérité. Ses obélisques font encore aujourd'hui, autant par leur

beauté que par leur hauteur, le principal ornement de Rome; et la

puissance romaine, désespérant d'égaler les Égyptiens, a cru faire assez

pour sa grandeur d'emprunter les monuments de leurs rois.

Un obélisque est une aiguille ou pyramide quadrangulaire, menue, haute,

et perpendiculairement élevée en pointe, pour servir d'ornement à

quelque place, et qui est souvent chargée d'inscriptions ou

d'hiéroglyphes. On appelle hiéroglyphes, des figures ou des symboles

mystérieux, dont se servaient les Égyptiens pour couvrir et envelopper

les choses sacrées et les mystères de leur théologie.

[Marge: Diod. lib. 1, pag. 37.] Sésostris avait fait élever dans la

ville d'Héliopolis deux obélisques d'une pierre très-dure, tirée des

carrières de la ville de Syenne, à l'extrémité de l'Égypte. Ils avaient

chacun cent-vingt coudées de haut[33], c'est-à-dire, trente toises ou

cent quatre-vingts pieds. L'empereur Auguste, après avoir réduit

l'Égypte en province, fit transporter à Rome ces deux obélisques, dont

l'un a été brisé depuis. Il n'osa pas en faire autant à l'égard d'un

troisième, qui était d'une grandeur énorme. [Marge: Plin. lib. 36, cap.

6 et 8.] Il avait été construit sous Ramessès: on dit qu'il y avait eu

vingt mille hommes employés à le tailler. Constance, plus hardi

qu'Auguste, le fit transporter à Rome[34]. On y voit encore deux de ces

obélisques, aussi-bien qu'un autre de cent coudées ou vingt-cinq toises

de haut, et de huit coudées ou deux toises de diamètre. Caïus César

[Marge: _Ibid._ cap. 9.] l'avait fait venir d'Égypte sur un vaisseau

d'une fabrique si extraordinaire, qu'au rapport de Pline on n'en avait

jamais vu de pareil.

[Note 33: Je prends pour la coudée égyptienne celle qu'on a trouvée

gravée dans le nilomètre d'Éléphantine: elle est de 0 mètre 527

millimètres. Les 120 coudées font 63 mètres 24 centim., ou 194 pieds 8

pouc.--L.]

[Note 34: Les principaux obélisques égyptiens qui existent à Rome

sont ceux de

Mètr. Cen.

St-Jean de Latran, hauteur. 33 3

Saint-Pierre. 27 7

Du palais Pamphili. 16 53

De Sainte-Marie-Majeure. 14 74

Du Quirinal. 14 74

De la Porte du Peuple. 24 57

--L.]

Toute l'Égypte était pleine de ces sortes d'obélisques. Ils étaient pour

la plupart taillés dans les carrières de la haute Égypte, où l'on en

trouve encore qui sont à demi taillés. Mais ce qu'il y a de plus

admirable, c'est que les anciens Égyptiens avaient su creuser jusque

dans la carrière un canal, où montait l'eau du Nil dans le temps de son

inondation; d'où ensuite ils enlevaient les colonnes, les obélisques, et

les statues sur des radeaux[35] proportionnés à leur poids, pour les

conduire dans la basse Égypte[36]. Et, comme le pays était tout coupé

d'une infinité de canaux, il n'y avait guère d'endroits où ils ne

pussent transporter facilement ces masses énormes, dont le poids aurait

fait succomber toute autre sorte de machines.

[Note 35: Le radeau est un assemblage de plusieurs pièces de bois

plates, qui sert à voiturer des marchandises sur une rivière.]

[Note 36: Le procédé employé par les Égyptiens, et dont Rollin ne

donne pas une idée assez précise, mérite bien d'être rapporté ici.

Lorsque Ptolémée Philadelphe voulut faire transporter à Alexandrie un

obélisque de 80 coudées (42 mètres 160 millim.), que le roi Nectanebis

avait fait tailler autrefois, Callisthène dit qu'on creusa d'abord un

canal qui, partant du Nil, allait passer sous l'obélisque qu'on voulait

enlever. On construisit ensuite deux barques qu'on remplit de pierres

dont la masse était double de celle de l'obélisque. Cette pesante charge

les fit enfoncer dans l'eau assez profondément pour qu'elles pussent

être conduites sous l'obélisque, qui se trouvait couché en travers du

canal, ayant ses extrémités appuyées sur les deux bords. Ensuite on vida

les bâtiments de toutes les pierres qu'ils contenaient. Dégagés de ce

poids, ils soulevèrent nécessairement l'obélisque, qu'il fut aisé de

conduire au lieu de sa destination (lib. 36, c. 9.). Ce procédé

ingénieux, analogue à celui que nous employons pour remettre à flot les

vaisseaux submergés, explique comment les Égyptiens ont pu transporter

d'un bout de l'Égypte à l'autre d'énormes fardeaux, tels que les temples

monolithes, ou d'une seule pierre.--L.]

§ II. _Pyramides._

Une pyramide est un corps solide ou creux, qui a une base large et

ordinairement carrée, qui se termine en pointe.

[Marge: Herodot., lib. 2, c. 124, etc.] Il y avait en Égypte trois

pyramides plus célèbres que toutes les autres, qui, selon Diodore de

Sicile, ont mérité [Marge: Diod. lib. 1, p. 39-41.] [Marge: Plin. lib.

36, cap. 12.] d'être mises au nombre des sept merveilles du monde. Elles

n'étaient pas fort éloignées de la ville de Memphis[37]. Je ne parlerai

ici que de la plus grande des trois. Elle était, comme les autres, bâtie

sur le roc qui lui servait de fondement, de figure carrée par sa base,

construite au-dehors en forme de degrés[38], et allait toujours en

diminuant jusqu'au sommet. Elle était bâtie de pierres d'une grandeur

extraordinaire, dont les moindres étaient de trente pieds, travaillées

avec un art merveilleux, et couvertes de figures hiéroglyphiques. Selon

plusieurs des anciens auteurs, chaque côté avait huit cents pieds de

largeur, et autant de hauteur[39]. Le haut de la pyramide, qui d'en bas

semblait être une pointe, une aiguille, était une belle plate-forme de

dix ou douze grosses pierres, et chaque côté de cette plate-forme était

de seize à dix-sept pieds.

[Note 37: Elles en étaient à 120 stades (DIOD. SIC. 1, § 63.).--L.]

[Note 38: Autrefois les degrés étaient recouverts et cachés par un

revêtement qui a tout-à-fait disparu: aussi était-il fort difficile

d'arriver au sommet, comme Pline le donne à entendre (lib. 36, c. 12;

cf. Silv. de Sacy, _Trad. d'Abdallatif_, p. 216). J'ai expliqué ailleurs

ce revêtement (_Recherches critiques sur Dicuil._, pag. 101 et

suiv.).--L.]

[Note 39: Les anciens ne sont point d'accord sur les dimensions de

la grande pyramide. On peut voir leurs textes dans M. Larcher

(_Traduction d'Hérodote_, tom. II, pag. 440.).--L.]

Voici la mesure qu'en a donnée feu M. de Chazelles[40], de l'Académie

des Sciences, qui avait été exprès sur les lieux en 1693:

Le côté de la base, qui est tout carré 110 toises.

Ainsi la superficie de la base est de 12,100 tois. carrées.

Les faces sont des triangles équilatéraux.

La hauteur perpendiculaire. 77 toises 3/4.

Et la solidité. 313,590 toises cubes.

[Note 40: Les mesures trigonométriques prises par M. Nouet diffèrent

un peu de celles de M. de Chazelles.

Mètr. Cent.

La base est de 227 25

La hauteur perpendiculaire

jusq'à la plate-forme actuelle, de 136 95

L'inclinaison des faces sur

le plan, de 51° 33' 44"

Au témoignage de Diodore, la pyramide n'était pas terminée tout-à-fait

en pointe: la plate-forme supérieure avait six coudées, ou trois mètres

162 mill. de côté (DIOD. SIC. I, § 63); d'une autre part, on a la preuve

que le revêtement était de 2 mètres 710 mill.: on a donc pour la base

232 mètres 67 cent., ou 119 toises; et pour la hauteur 144 mètres, 60

cent., ou 75 toises. Il s'ensuit que la solidité de la pyramide est

d'environ 2,620,000 mètres cubes.

Voici les dimensions des deux autres pyramides construites, l'une par

Mycérinus, l'autre par Chéphren:

Base. Haut. Solidité.

Mycér. 103 1 53 193,000 mètres cub.

Chéph. 207 1 132 1,880,000

Ainsi la solidité des trois pyramides est égale à 4,690,000 mètres

cubes. En supposant qu'avec les pierres qui entrent dans ces trois

édifices on voulût construire une muraille de trois mètres (environ 9

pieds) de haut, et de 1/3 de mètre (environ 1 pied d'épaisseur), on

pourrait lui donner 469 myriamètres ou 1054 lieues de longueur;

c'est-à-dire, qu'elle serait assez longue pour traverser l'Afrique

depuis Alexandrie jusqu'à la côte de Guinée. Ces calculs sont propres à

donner une idée de l'immensité du travail que ces monuments ont

exigé.--L.]

Cent mille ouvriers travaillaient à cet ouvrage, et de trois mois en

trois mois un pareil nombre leur succédait. Dix années entières furent

employées à couper les pierres, soit dans l'Arabie, soit dans

l'Éthiopie, et à les voiturer en Égypte; et vingt autres années à

construire ce vaste édifice, qui au-dedans avait une infinité de

chambres et de salles. On avait marqué sur la pyramide, en caractères

égyptiens, ce qu'il avait coûté simplement pour les aulx, les poireaux,

les ognons, et autres pareils légumes fournis aux ouvriers, et cette

somme montait à seize cents talents d'argent,[41] c'est-à-dire, quatre

millions cinq cent mille livres; d'où il était facile de conjecturer

combien pour tout le reste la dépense était énorme.

[Note 41: 8,800,000 francs, s'il s'agit de talents attiques; ce qui

est douteux.--L.]

Telles étaient les fameuses pyramides d'Égypte, qui, par leur figure,

autant que par leur grandeur, ont triomphé du temps et des barbares.

Mais, quelque effort que fassent les hommes, leur néant paraît partout.

Ces pyramides étaient des tombeaux, et l'on voit encore aujourd'hui, au

milieu de celle qui était la plus grande, un sépulcre[42] vide, taillé

tout entier d'une seule pierre, qui a de largeur et de hauteur environ

trois pieds, sur un peu plus de six pieds de longueur. Voilà à quoi se

terminaient tant de mouvements, tant de dépenses, tant de travaux

imposés à des milliers d'hommes pendant plusieurs années, à procurer à

un prince, dans cette vaste étendue et cette masse énorme de bâtiments,

un petit caveau de six pieds. Encore les rois qui ont bâti ces pyramides

n'ont-ils pas eu le pouvoir d'y être inhumés, et ils n'ont pas joui de

leur sépulcre. La haine publique qu'on leur portait, à cause des duretés

inouïes qu'ils avaient exercées contre leurs sujets en les accablant de

travaux, les obligea de se faire inhumer dans des lieux inconnus, afin

de dérober leurs corps à la connaissance et à la vengeance des peuples.

[Note 42: Strabon parle de ce sépulcre, liv. 17, p. 808.

= M. Belzoni, qui vient de pénétrer dans la seconde pyramide, y a trouvé

également un tombeau.--L.]

[Marge: Diod. lib. 1, pag. 46.] Cette dernière circonstance, que les

historiens ont soigneusement remarquée, nous apprend quel jugement nous

devons porter de ces ouvrages si vantés dans l'antiquité. Il est

raisonnable d'y remarquer et d'y estimer le bon goût des Égyptiens par

rapport à l'architecture, qui les porta dès le commencement, et sans

qu'ils eussent encore de modèles qu'ils pussent imiter, à viser en tout

au grand, et à s'attacher aux vraies beautés, sans s'écarter jamais

d'une noble simplicité, en quoi consiste la souveraine perfection de

l'art. Mais quel cas doit-on faire de ces princes qui regardaient comme

quelque chose de grand de faire construire, à force de bras et d'argent,

de vastes bâtiments, dans l'unique vue d'éterniser leur nom, et qui ne

craignaient point de faire périr des milliers d'hommes pour satisfaire

leur vanité? Ils étaient bien éloignés du goût des Romains, qui

cherchaient à s'immortaliser par des ouvrages magnifiques, mais

consacrés à l'utilité publique.

[Marge: Lib. 36, cap. 12.] Pline nous donne en peu de mots une juste

idée de ces pyramides en les appelant une folle ostentation de la

richesse des rois, qui ne se termine à rien d'utile: _regum pecuniæ

otiosa ac stulta ostentatio_; et il ajoute que c'est par une juste

punition que leur mémoire a été ensevelie dans l'oubli, les historiens

ne convenant point entre eux du nom de ceux qui ont été les auteurs

d'ouvrages si vains: _inter eos non constat à quibus factæ sint,

justissimo casu obliteratis tantæ vanitatis auctoribus_. En un mot,

selon la remarque judicieuse de Diodore, autant l'industrie des

architectes est louable et estimable dans ces pyramides, autant

l'entreprise des rois est-elle digne de blâme et de mépris.

Mais ce que nous devons le plus admirer dans ces anciens monuments,

c'est la preuve certaine et subsistante qu'ils nous fournissent de

l'habileté des Égyptiens dans l'astronomie, c'est-à-dire dans une

science qui semble ne pouvoir se perfectionner que par une longue suite

d'années et par un grand nombre d'expériences. M. de Chazelles, en

mesurant la grande pyramide dont nous parlons, trouva que les quatre

côtés de cette pyramide étaient exposés précisément aux quatre régions

du monde, et par conséquent marquaient la véritable méridienne de ce

lieu[43]. Or, comme cette exposition si juste doit, selon toutes les

apparences, avoir été affectée par ceux qui élevaient cette grande masse

de pierres il y a plus de trois mille ans, il s'ensuit que, pendant un

si long espace de temps, rien n'a changé dans le ciel à cet égard, ou

(ce qui revient au même) dans les pôles de la terre, ni dans les

méridiens. C'est M. de Fontenelle qui fait cette remarque dans l'éloge

de M. de Chazelles.

Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1 · 第 6 / 37 段