avec laquelle je le sers, je me crois néanmoins obligé de lui rendre
compte de mon travail, et de lui expliquer comment, au lieu d'un seul
volume de mon Histoire, qui est le tribut annuel que j'avais coutume de
lui payer, je me prépare cette année à lui en fournir deux. En voici
déjà un qui paraît; et j'espère que, vers le mois d'août, il sera suivi
d'un autre. Il peut y avoir quelque lieu d'en être surpris, et de douter
si c'est assez respecter le public que de se hâter ainsi de lui donner
livre sur livre, sans paraître avoir pris tout le temps nécessaire pour
les travailler et les polir comme il convient.
Je serais fâché qu'on me soupçonnât d'une pareille négligence, que je
regarde comme directement contraire au devoir d'un écrivain. Je ne le
serais guère moins qu'on attribuât cette promptitude à une heureuse
fécondité de génie, à une grande facilité de composition, à un fonds de
connaissances amassé de longue main. Je ne me reconnais point, ou peu, à
tous ces traits.
Il est vrai, et le public ne me saura pas mauvais ré de cet aveu, que,
pour répondre à son estime et à son attente, je me livre tout entier à
mon ouvrage, que j'en fais mon unique affaire, que j'y donne tout mon
temps et tous mes soins, et que j'écarte sévèrement toute autre
occupation, parce que celle-ci me paraît dans l'ordre de la Providence,
et que j'ai lieu de croire, par le succès que Dieu y a donné jusqu'ici,
que c'est à quoi il m'appelle, et le travail qu'il m'impose.
Mais ce qui a avancé cette année mon ouvrage au-delà de la mesure
ordinaire, sont les secours considérables que j'ai tirés de plusieurs
livres, sur les principales matières dont traitent les deux volumes qui
suivent le quatrième. A ce prix, il est aisé de devenir auteur, et l'on
gagne bien du temps quand on trouve une partie de la besogne faite par
d'excellents ouvriers, et qu'il ne reste qu'à l'adopter, et à en faire
usage comme de son bien propre. C'est la possession où je me suis mis
dès le commencement, et dont il semble que le public m'a passé titre.
Outre ces secours, j'en trouve d'autres qui ne sont pas moins
importants, dont le public souffrira que je lui rende ici compte, parce
que ma reconnaissance ne peut pas demeurer muette plus longtemps. J'ai
l'avantage de passer près de quatre mois de suite au voisinage de Paris,
dans une agréable campagne, qui me fournit tout ce que je puis désirer
et pour le travail, et pour le délassement: la bonne compagnie, la
conversation, le bon air, la promenade, des prairies enchantées, un bord
de rivière toujours amusant, une vue douce et qui se présente toujours
avec un nouveau plaisir; et, ce qui fait l'assaisonnement de tout le
reste, une pleine et entière liberté.
Deux frères (M. l'abbé et M. le marquis d'Asfeld), qui se sont tous deux
également distingués, chacun dans leur profession, par un mérite rare et
solide, me sont aussi tous deux d'un secours infini pour mon ouvrage.
L'un, qui a fait et soutenu des siéges, et qui s'est trouvé à plusieurs
actions (le public sait avec quel succès), veut bien que je lui lise les
principales batailles dont je fais mention dans mon Histoire, et par là
m'épargne beaucoup de fautes et de bévues grossières, telles que Polybe
en relève un [Marge: Polyb. l. 12, p. 662-666.] grand nombre dans les
écrits du philosophe Callisthène, qui avait accompagné
Alexandre-le-Grand dans ses glorieuses campagnes, et qui s'était mal à
propos ingéré de décrire les expéditions guerrières de ce conquérant, où
il n'entendait rien, sans avoir pris la précaution de consulter les gens
du métier.
L'autre frère, l'un de mes plus anciens et de mes plus intimes amis,
qui, outre la science profonde de la théologie, et la connaissance des
Écritures, où il excelle, possède nos historiens grecs et latins, aussi
bien qu'aucune personne que je connaisse, et qui paraît n'avoir rien
oublié de tout ce qu'il a lu, a la patience de lire et de relire tous
mes Ouvrages avant qu'ils paraissent en public, et ne refuse pas de me
donner ses remarques, de me faire part de ses vues, de me communiquer
ses réflexions; et il m'en fournit d'excellentes. Je sens bien que la
tendre amitié dont il m'honore depuis long-temps entre pour beaucoup
dans toutes les peines qu'il veut bien se donner pour perfectionner mon
Ouvrage; mais je lui dois ce témoignage, que l'amour du bien public, qui
fait l'un des principaux caractères de ces deux frères, y a encore plus
de part; et ce sentiment, loin de rien diminuer de ma reconnaissance, la
rend encore plus vive, et j'ose dire plus religieuse.
Qu'on juge, après cela, si Colombe ne doit pas être pour moi un séjour
agréable et utile en même temps. Je voudrais que ce fût encore la
coutume, comme autrefois, d'inscrire ses ouvrages du lieu où on les a
composés. Je mettrais à la tête des miens: DE MA MAISON DE COLOMBE[20];
car le maître de celle-ci veut que je la regarde comme mienne. Je lui
desire, pour récompense, moins la graisse de la terre que la rosée du
ciel; et je souhaite de tout mon coeur, trop heureux si j'y pouvais
contribuer en quelque chose, qu'il ait la consolation de voir ses
aimables enfants croître sous ses yeux de plus en plus en sagesse et en
grâce devant Dieu et devant les hommes.
[Note 20: E Columbano meo.]
AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR
POUR LE TOME ONZIÈME.
Ce onzième volume, qui contient huit cents pages, s'est trouvé d'une
grosseur si énorme, qu'on s'est cru obligé de le diviser pour la
commodité des lecteurs, et de le couper en deux tomes, qui ne seront
vendus tout reliés que trois livres dix sous.
Le traité des arts et des sciences m'a conduit bien plus loin que je ne
pensais, et il occupera encore le douzième volume tout entier au moins.
Je me suis repenti plus d'une fois de m'être engagé dans une entreprise
qui demanderait un grand nombre de connaissances, et même portées à une
grande perfection, pour donner de chacune une idée juste, précise,
complète. J'ai bientôt senti qu'elle était infiniment au-dessus de mes
forces; et j'ai tâché de suppléer à ce qui me manquait, en profitant du
travail des plus habiles en chaque art pour me conduire dans des routes,
dont les unes m'étaient peu familières, et les autres entièrement
inconnues.
J'envisageais avec une secrète joie la fin prochaine de mon travail, non
pour me livrer à une molle et frivole oisiveté, qui ne convient point à
un honnête homme, et encore moins à un chrétien, mais pour jouir d'un
tranquille repos, qui me permettrait de ne plus employer ce qu'il peut
me rester encore de jours à vivre qu'à des études et à des lectures
propres à me sanctifier moi-même, et à me préparer à ce dernier moment
qui doit décider pour toujours de notre sort. Il me semblait qu'après
avoir travaillé pour les autres pendant plus de cinquante ans, il devait
m'être permis de ne plus travailler que pour moi, et de renoncer
absolument à l'étude des auteurs profanes, qui peuvent plaire à
l'esprit, mais qui sont incapables de nourrir le coeur. Une forte
inclination me portait à prendre ce parti, qui me paraissait tout-à-fait
convenable, et presque nécessaire.
Cependant les désirs du public, qui ne sont pas obscurs sur ce sujet,
m'ont fait naître quelque doute. Je n'ai pas voulu me déterminer
moi-même, ni prendre pour règle de ma conduite mon inclination seule.
J'ai consulté séparément des amis sages et éclairés, qui m'ont tous
condamné à entreprendre l'Histoire romaine, j'entends celle de la
république. Une conformité de sentiments si peu suspecte m'a frappé; et
je n'ai plus eu de peine à me rendre à un avis que j'ai regardé comme
une marque certaine de la volonté de Dieu sur moi.
Je commencerai ce nouvel ouvrage aussitôt que j'aurai achevé l'autre, ce
que j'espère qui n'ira pas loin. Agé de soixante et seize ans accomplis,
je n'ai pas de temps à perdre. Ce n'est pas que je me flatte de pouvoir
le conduire jusqu'à sa fin: je l'avancerai autant que mes forces et ma
santé me le permettront. N'ayant entrepris ma première Histoire que pour
remplir le ministère auquel il me semblait que Dieu m'avait appelé, en
commençant à former le coeur des jeunes gens, à leur donner les
premières teintures de la vertu par l'exemple des grands hommes du
paganisme, et à en jeter les premiers fondements pour les conduire à des
vertus plus solides, je me sens plus obligé que jamais à porter les
mêmes vues dans celle où je suis près d'entrer. Je tâcherai de ne point
oublier que Dieu, me prenant sur mon Ouvrage (car c'est à quoi je dois
m'attendre), n'examinera pas s'il est bien ou mal écrit, ni s'il aura
été reçu avec applaudissement ou non, mais si je l'aurai composé
uniquement pour lui plaire, et pour rendre quelque service au public.
Cette pensée ne servira qu'à augmenter de plus en plus mon ardeur et mon
zèle par la vue de celui pour qui je travaillerai, et m'engagera à faire
de nouveaux efforts pour répondre à l'attente publique, en profitant de
tous les avis qu'on a bien voulu me donner sur ma première Histoire.
Au reste, je serais bien à plaindre si je n'attendais d'autre récompense
d'un si long et si pénible travail que des louanges humaines. Et qui
peut se flatter néanmoins d'être assez attentif pour se défendre de la
surprise d'une si douce illusion? Les païens ne travaillaient que dans
cette vue. Aussi est-il écrit d'eux: _Receperunt mercedem suam. Vani
vanam,_ ajoute un Père. _Ils ont reçu leur récompense, aussi vaine
qu'eux_. Je dois bien plutôt me proposer pour modèle ce serviteur qui
emploie toute son industrie et toute son application à faire valoir le
peu de talents que son maître lui a confiés, afin d'entendre comme lui,
au dernier jour, ces consolantes paroles, bien supérieures à toutes les
louanges des hommes: [Marge: Matth. 25, 21.] _O bon et fidèle serviteur,
parce que vous avez été fidèle en peu de choses, je vous établirai sur
beaucoup: entrez dans la joie de votre Seigneur._ FIAT, FIAT.
AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR
POUR LE TREIZIÈME VOLUME.
Me voici enfin arrivé au terme d'un Ouvrage qui m'a occupé tout entier
pendant plusieurs années. Je ne puis m'empêcher, en le finissant, de
marquer au public ma reconnaissance pour l'accueil favorable qu'il lui a
fait. J'ai éprouvé de sa part une bonté et une indulgence qui m'ont
étonné, et auxquelles certainement je ne m'attendais pas. J'ai trouvé
les mêmes dispositions chez les étrangers que dans mes compatriotes, et
j'en ai reçu des témoignages d'approbation et de bienveillance qui me
feraient beaucoup d'honneur, s'il m'était permis de les rendre publics.
Il faut bien, et je ne puis me le dissimuler, que l'Ouvrage ne soit pas
mauvais, puisqu'il a eu le bonheur de plaire à tant de personnes; mais
je dois aussi reconnaître que la gloire ne m'en appartient pas tout
entière. On sait que le fond de tout ce que j'ai écrit est tiré
d'auteurs anciens tant grecs que latins, qui ont fait l'admiration de
tous les siècles, et qui m'ont fourni les faits, les réflexions, les
pensées, les tours, et souvent même les expressions, par la beauté et
l'énergie de celles qu'ils me présentaient. Les traductions qu'on a de
plusieurs de ces historiens m'ont été d'un grand secours, et m'ont
épargné beaucoup de peine et de temps, parce qu'en les comparant avec
les originaux j'y trouvais pour l'ordinaire peu de choses à changer. Je
me suis donné la liberté, et il me semble qu'on ne m'en a pas su mauvais
gré, d'enrichir mon ouvrage d'une infinité de beaux morceaux que je
trouvais dans ceux des Modernes, et qui convenaient au mien, et j'en
userai de même encore dans l'Histoire romaine; mais ce qui m'a le plus
aidé dans mon travail, et ce qui a le plus contribué à le mettre en état
de ne pas déplaire au public, ce sont les remarques de quelques amis
d'un goût rare et exquis, qui ont eu la patience de lire et de
critiquer, presque en ennemis, mes écrits avant qu'ils parussent, et qui
m'ont épargné bien des fautes. On voit donc que, tout compté et bien
examiné, il y a beaucoup à rabattre pour moi des louanges que mon
Ouvrage a pu m'attirer; aussi je ne prétends en tirer d'autre avantage
que celui de m'animer de plus en plus dans la nouvelle carrière de
l'Histoire romaine, où je commence à entrer.
Quoi qu'il en soit, l'Ouvrage est enfin achevé. On trouvera à la fin de
ce dernier volume deux tables, l'une chronologique, l'autre des
matières.
[Marge: En 1738.] J'espère donner au public le premier tome de
l'Histoire romaine avant le mois de septembre prochain. Pour en avancer
la composition, j'ai cru devoir me reposer entièrement du soin des deux
tables qui terminent l'Histoire ancienne sur des personnes qui ont bien
voulu s'en charger. Au défaut d'autres qualités, je me pique d'être
prompt à servir le public, et je lui consacre de bon coeur tout mon
temps, sur lequel il a un droit justement acquis par toutes les bontés
qu'il me témoigne.
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ÉDITIONS
DES PRINCIPAUX AUTEURS GRECS
CITÉS
DANS LE TEXTE DE L'HISTOIRE ANCIENNE[21].
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[Note 21: Cette table ne s'applique point aux citations qui se
trouvent dans mes notes. Les éditions récentes dont je me suis servi
étant presque toutes divisées par chapitres, paragraphes et numéros,
c'est de cette manière que j'en indique les citations. Quand il m'arrive
de me servir d'une édition qui n'est pas ainsi divisée, je cite la page,
en ayant le soin de spécifier l'édition que j'ai eue sous les yeux; dans
ce cas, c'est ordinairement la même que celle que Rollin a
consultée.--L.]
HERODOTUS. _Francof._, an. 1608.
THUCYDIDES. _Apud Henricum Stephanum_, an. 1588.
XENOPHON. _Lutetiæ Parisiorum, apud Societatem græcarum Editionum_, an.
1625.
POLYBIUS. _Parisiis_, an. 1609.
DIODORUS SICULUS. _Hanoviæ, Typis Wechelianis_, an. 1684.
PLUTARCHUS. _Lutetiæ Parisiorum, apud Societatem græcarum Editionum_,
an. 1624.
STRABO. _Lutetiæ Parisiorum, Typis regiis_, an. 1620.
ATHENÆUS. _Lugduni_, an. 1612.
PAUSANIAS. _Hanoviæ, Typis Wechelianis_, an. 1613.
APPIANUS ALEXANDRINUS. _Apud Henric. Stephan._, an. 1592.
PLATO. _Ex nova Joannis Serrani interpretatione, apud Henricum
Stephanum_, an. 1578.
ARISTOTELES. _Lutetiæ Parisiorum, apud Societatem græcarum Editionum_,
an. 1619.
ISOCRATES. _Apud Paulum Stephanum_, an. 1604.
DIOGENES LAERTIUS. _Apud Henricum Stephanum_, an. 1594.
DEMOSTHENES. _Francof._, an. 1604.
ARRIANUS. _Lugd. Batav._, an. 1704.
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HISTOIRE ANCIENNE
DES ÉGYPTIENS,
DES CARTHAGINOIS, DES ASSYRIENS, DES BABYLONIENS,
DES MÈDES ET DES PERSES,
DES MACÉDONIENS ET DES GRECS.
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AVANT-PROPOS.
ORIGINE ET PROGRÈS DE L'ÉTABLISSEMENT
DES ROYAUMES.
Pour connaître comment se sont formés les états et les royaumes qui ont
partagé l'univers, par quels degrés ils sont parvenus à ce point de
grandeur que l'histoire nous montre, par quels liens les familles et les
villes se sont réunies pour composer un corps de société, et pour vivre
ensemble sous une même autorité et sous des lois communes, il est à
propos de remonter, pour ainsi dire, jusqu'à l'enfance du monde, et
jusqu'au temps où les hommes, répandus en différentes contrées après la
division des langues, commencèrent à peupler la terre.
Dans ces premiers temps, chaque père était le chef souverain de sa
famille, l'arbitre et le juge des différends qui y naissaient, le
législateur-né de la petite société qui lui était soumise, le défenseur
et le protecteur de ceux que la naissance, l'éducation et leur faiblesse
mettaient sous sa sauvegarde, et dont sa tendresse lui rendait les
intérêts aussi chers que les siens propres.
Quelque indépendante que fût l'autorité de ces maîtres, ils n'en usaient
qu'en pères, c'est-à-dire, avec beaucoup de modération. Peu jaloux de
leur pouvoir, ils ne songeaient point à dominer avec hauteur, ni à
décider avec empire. Comme ils se trouvaient nécessairement obligés
d'associer les autres à leurs travaux domestiques, ils les associaient
aussi à leurs délibérations, et s'aidaient de leurs conseils dans les
affaires. Ainsi tout se faisait de concert, et pour le bien commun.
Les lois que la vigilance paternelle établissait dans ce petit sénat
domestique, étant dictées par le seul motif de l'utilité publique,
concertées avec les enfants les plus âgés, acceptées par les inférieurs
avec un libre consentement, étaient gardées avec religion, et se
conservaient dans les familles comme une police héréditaire qui en
faisait la paix et la sûreté.
Différents motifs donnèrent lieu à différentes lois. L'un, sensible à la
joie de la naissance d'un fils qui, le premier, l'avait rendu père,
songea à le distinguer parmi ses frères par une portion plus
considérable dans ses biens et par une autorité plus grande dans sa
famille. Un autre, plus attentif aux intérêts d'une épouse qu'il
chérissait, ou d'une fille tendrement aimée qu'il voulait établir, se
crut obligé d'assurer leurs droits et d'augmenter leurs avantages. La
solitude et l'abandon d'une épouse qui pouvait devenir veuve toucha
davantage un autre, et il pourvut de loin à la subsistance et au repos
d'une personne qui faisait la douceur de sa vie. De ces différentes
vues, et d'autres pareilles, sont nés les différents usages des peuples,
et les droits des nations, qui varient à l'infini.
A mesure que chaque famille croissait par la naissance des enfants et
par la multiplicité des alliances, leur petit domaine s'étendait, et
elles vinrent peu-à-peu à former des bourgs et des villes.
Ces sociétés étant devenues fort nombreuses par la succession des temps,
et les familles s'étant partagées en diverses branches, qui avaient
chacune leurs chefs, et dont les intérêts et les caractères différents
pouvaient troubler l'ordre public, il fut nécessaire de confier le
gouvernement à un seul, pour réunir tous ces chefs sous une même
autorité, et pour maintenir le repos public par une conduite uniforme.
L'idée qu'on conservait encore du gouvernement paternel, et l'heureuse
expérience qu'on en avait faite, inspirèrent la pensée de choisir parmi
les plus gens de bien et les plus sages celui en qui l'on reconnaissait
davantage l'esprit et les sentiments de père. L'ambition et la brigue
n'avaient [Marge: Justin. lib. 1, cap. 1.] point de part dans ce choix:
la probité seule et la réputation de vertu et d'équité en décidaient, et
donnaient la préférence aux plus dignes[22].
[Note 22: «Quos ad fastigium hujus majestatis non ambitio popularis,
sed spectata inter bonos moderatio provehebat.»]
Pour relever l'éclat de leur nouvelle dignité, et pour les mettre plus
en état de faire respecter les lois, de se consacrer tout entiers au
bien public, de défendre l'État contre les entreprises des voisins et
contre la mauvaise volonté des citoyens mécontents, on leur donna le nom
de _roi_, on leur érigea un trône, on leur mit le sceptre en main, on
leur fit rendre des hommages, on leur assigna des officiers et des
gardes, on leur accorda des tributs, on leur confia un plein pouvoir
pour administrer la justice; et, dans cette vue, on les arma du glaive
pour réprimer les injustices et pour punir les crimes.
[Marge: Justin. lib. 1, cap. 1.] Chaque ville, dans les commencements,
avait son roi, qui, plus attentif à conserver son domaine qu'à
l'étendre, renfermait son ambition dans les bornes du pays qui l'avait
vu naître[23]. Les démêlés presque inévitables entre des voisins, la
jalousie contre un prince plus puissant, un esprit remuant et inquiet,
des inclinations martiales, le désir de s'agrandir et de faire éclater
ses talents, donnèrent occasion à des guerres, qui se terminaient
souvent par l'entier assujettissement des vaincus, dont les villes
passaient sous le pouvoir du conquérant, et grossissaient peu-à-peu son
domaine. [Marge: Justin. _ibid._] De cette sorte, une première victoire
servant de degré et d'instrument à la seconde, et rendant le prince plus
puissant et plus hardi pour de nouvelles entreprises, plusieurs villes
et plusieurs provinces, réunies sous un seul monarque, formèrent des
royaumes plus ou moins étendus, selon que le vainqueur avait poussé ses
conquêtes avec plus ou moins de vivacité[24].
[Note 23: «Fines imperii tueri magis quàm proferre mos erat. Intra
suam cuique patriam regna finiebantur.»]
[Note 24: «Domitis proximis, quum accessione virium fortior ad alios
transiret, et proxima quæque victoria instrumentum sequentis esset,
totius Orientis populos subegit.»]
Parmi ces princes, il s'en rencontra dont l'ambition, se trouvant trop
resserrée dans les limites d'un simple royaume, se répandit par-tout
comme un torrent et comme une mer, engloutit les royaumes et les
nations, et fit consister la gloire à dépouiller de leurs états des
princes qui ne leur avaient fait aucun tort, à porter au loin les
ravages et les incendies, et à laisser par-tout des traces sanglantes de
leur passage. Telle a été l'origine de ces fameux empires qui
embrassaient une grande partie du monde.
Les princes usaient diversement de la victoire, selon la diversité de
leurs caractères ou de leurs intérêts. Les uns, se regardant comme
absolument maîtres des vaincus, et croyant que c'était assez faire pour
eux que de leur laisser la vie, les dépouillaient eux et leurs enfants
de leurs biens, de leur patrie, de leur liberté; les réduisaient à un
dur esclavage; les occupaient aux arts nécessaires pour la vie, aux plus
vils ministères de la maison, aux pénibles travaux de la campagne; et
souvent même les forçaient, par des traitements inhumains, à creuser les
mines, et à fouiller dans les entrailles de la terre pour satisfaire
leur avarice; et de là le genre humain se trouva partagé comme en deux
espèces d'hommes, de libres et de serfs, de maîtres et d'esclaves.
D'autres introduisirent la coutume de transporter les peuples entiers,
avec toutes leurs familles, dans de nouvelles contrées, où ils les
établissaient, et leur donnaient des terres à cultiver.
D'autres, encore plus modérés, se contentaient de faire racheter aux
peuples vaincus leur liberté, et l'usage de leurs lois et de leurs
privilèges, par des tributs annuels qu'ils leur imposaient; et
quelquefois même ils laissaient les rois sur leur trône, en exigeant
d'eux seulement quelques hommages.
Les plus sages et les plus habiles en matière de politique se faisaient
un honneur de mettre une espèce d'égalité entre les peuples nouvellement
conquis et les anciens sujets, accordant aux premiers le droit de
bourgeoisie, et presque tous les mêmes droits et les mêmes priviléges
dont jouissaient les autres; et par-là, d'un grand nombre de nations
répandues dans toute la terre, ils ne faisaient plus en quelque sorte
qu'une ville, ou du moins qu'un peuple.
Voilà une idée générale et abrégée de ce que l'histoire du genre humain
nous présente, et que je vais tâcher d'exposer plus en détail en
traitant de chaque empire et de chaque nation. Je ne toucherai point à
l'histoire du peuple de Dieu, ni à celle des Romains. Les Égyptiens, les
Carthaginois, les Assyriens, les Babyloniens, les Mèdes et les Perses,
les Macédoniens, les Grecs feront le sujet de l'ouvrage que je donne au
public. Je commence par les Égyptiens et par les Carthaginois, parce que
les premiers sont fort anciens, et que les uns et les autres sont plus
détachés du reste de l'histoire, au lieu que les autres peuples ont plus
de liaison entre eux, et quelquefois même se succèdent.
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LIVRE PREMIER.
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HISTOIRE ANCIENNE DES ÉGYPTIENS.
Je diviserai en trois parties ce que j'ai à dire sur les Égyptiens. La
première renfermera un plan abrégé et une courte description des
différentes parties de l'Égypte, et de ce qu'on y trouve de plus
remarquable. Dans la seconde, je parlerai des coutumes, des lois et de
la religion des Égyptiens. Enfin, dans la troisième, j'exposerai
l'histoire des rois d'Égypte.
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PREMIÈRE PARTIE.
---------
DESCRIPTION DE L'ÉGYPTE, ET DE CE QUI S'Y TROUVE
DE PLUS REMARQUABLE.