Quoique le public n'attende pas de moi une apologie sur la promptitude

avec laquelle je le sers, je me crois néanmoins obligé de lui rendre

compte de mon travail, et de lui expliquer comment, au lieu d'un seul

volume de mon Histoire, qui est le tribut annuel que j'avais coutume de

lui payer, je me prépare cette année à lui en fournir deux. En voici

déjà un qui paraît; et j'espère que, vers le mois d'août, il sera suivi

d'un autre. Il peut y avoir quelque lieu d'en être surpris, et de douter

si c'est assez respecter le public que de se hâter ainsi de lui donner

livre sur livre, sans paraître avoir pris tout le temps nécessaire pour

les travailler et les polir comme il convient.

Je serais fâché qu'on me soupçonnât d'une pareille négligence, que je

regarde comme directement contraire au devoir d'un écrivain. Je ne le

serais guère moins qu'on attribuât cette promptitude à une heureuse

fécondité de génie, à une grande facilité de composition, à un fonds de

connaissances amassé de longue main. Je ne me reconnais point, ou peu, à

tous ces traits.

Il est vrai, et le public ne me saura pas mauvais ré de cet aveu, que,

pour répondre à son estime et à son attente, je me livre tout entier à

mon ouvrage, que j'en fais mon unique affaire, que j'y donne tout mon

temps et tous mes soins, et que j'écarte sévèrement toute autre

occupation, parce que celle-ci me paraît dans l'ordre de la Providence,

et que j'ai lieu de croire, par le succès que Dieu y a donné jusqu'ici,

que c'est à quoi il m'appelle, et le travail qu'il m'impose.

Mais ce qui a avancé cette année mon ouvrage au-delà de la mesure

ordinaire, sont les secours considérables que j'ai tirés de plusieurs

livres, sur les principales matières dont traitent les deux volumes qui

suivent le quatrième. A ce prix, il est aisé de devenir auteur, et l'on

gagne bien du temps quand on trouve une partie de la besogne faite par

d'excellents ouvriers, et qu'il ne reste qu'à l'adopter, et à en faire

usage comme de son bien propre. C'est la possession où je me suis mis

dès le commencement, et dont il semble que le public m'a passé titre.

Outre ces secours, j'en trouve d'autres qui ne sont pas moins

importants, dont le public souffrira que je lui rende ici compte, parce

que ma reconnaissance ne peut pas demeurer muette plus longtemps. J'ai

l'avantage de passer près de quatre mois de suite au voisinage de Paris,

dans une agréable campagne, qui me fournit tout ce que je puis désirer

et pour le travail, et pour le délassement: la bonne compagnie, la

conversation, le bon air, la promenade, des prairies enchantées, un bord

de rivière toujours amusant, une vue douce et qui se présente toujours

avec un nouveau plaisir; et, ce qui fait l'assaisonnement de tout le

reste, une pleine et entière liberté.

Deux frères (M. l'abbé et M. le marquis d'Asfeld), qui se sont tous deux

également distingués, chacun dans leur profession, par un mérite rare et

solide, me sont aussi tous deux d'un secours infini pour mon ouvrage.

L'un, qui a fait et soutenu des siéges, et qui s'est trouvé à plusieurs

actions (le public sait avec quel succès), veut bien que je lui lise les

principales batailles dont je fais mention dans mon Histoire, et par là

m'épargne beaucoup de fautes et de bévues grossières, telles que Polybe

en relève un [Marge: Polyb. l. 12, p. 662-666.] grand nombre dans les

écrits du philosophe Callisthène, qui avait accompagné

Alexandre-le-Grand dans ses glorieuses campagnes, et qui s'était mal à

propos ingéré de décrire les expéditions guerrières de ce conquérant, où

il n'entendait rien, sans avoir pris la précaution de consulter les gens

du métier.

L'autre frère, l'un de mes plus anciens et de mes plus intimes amis,

qui, outre la science profonde de la théologie, et la connaissance des

Écritures, où il excelle, possède nos historiens grecs et latins, aussi

bien qu'aucune personne que je connaisse, et qui paraît n'avoir rien

oublié de tout ce qu'il a lu, a la patience de lire et de relire tous

mes Ouvrages avant qu'ils paraissent en public, et ne refuse pas de me

donner ses remarques, de me faire part de ses vues, de me communiquer

ses réflexions; et il m'en fournit d'excellentes. Je sens bien que la

tendre amitié dont il m'honore depuis long-temps entre pour beaucoup

dans toutes les peines qu'il veut bien se donner pour perfectionner mon

Ouvrage; mais je lui dois ce témoignage, que l'amour du bien public, qui

fait l'un des principaux caractères de ces deux frères, y a encore plus

de part; et ce sentiment, loin de rien diminuer de ma reconnaissance, la

rend encore plus vive, et j'ose dire plus religieuse.

Qu'on juge, après cela, si Colombe ne doit pas être pour moi un séjour

agréable et utile en même temps. Je voudrais que ce fût encore la

coutume, comme autrefois, d'inscrire ses ouvrages du lieu où on les a

composés. Je mettrais à la tête des miens: DE MA MAISON DE COLOMBE[20];

car le maître de celle-ci veut que je la regarde comme mienne. Je lui

desire, pour récompense, moins la graisse de la terre que la rosée du

ciel; et je souhaite de tout mon coeur, trop heureux si j'y pouvais

contribuer en quelque chose, qu'il ait la consolation de voir ses

aimables enfants croître sous ses yeux de plus en plus en sagesse et en

grâce devant Dieu et devant les hommes.

[Note 20: E Columbano meo.]

AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR

POUR LE TOME ONZIÈME.

Ce onzième volume, qui contient huit cents pages, s'est trouvé d'une

grosseur si énorme, qu'on s'est cru obligé de le diviser pour la

commodité des lecteurs, et de le couper en deux tomes, qui ne seront

vendus tout reliés que trois livres dix sous.

Le traité des arts et des sciences m'a conduit bien plus loin que je ne

pensais, et il occupera encore le douzième volume tout entier au moins.

Je me suis repenti plus d'une fois de m'être engagé dans une entreprise

qui demanderait un grand nombre de connaissances, et même portées à une

grande perfection, pour donner de chacune une idée juste, précise,

complète. J'ai bientôt senti qu'elle était infiniment au-dessus de mes

forces; et j'ai tâché de suppléer à ce qui me manquait, en profitant du

travail des plus habiles en chaque art pour me conduire dans des routes,

dont les unes m'étaient peu familières, et les autres entièrement

inconnues.

J'envisageais avec une secrète joie la fin prochaine de mon travail, non

pour me livrer à une molle et frivole oisiveté, qui ne convient point à

un honnête homme, et encore moins à un chrétien, mais pour jouir d'un

tranquille repos, qui me permettrait de ne plus employer ce qu'il peut

me rester encore de jours à vivre qu'à des études et à des lectures

propres à me sanctifier moi-même, et à me préparer à ce dernier moment

qui doit décider pour toujours de notre sort. Il me semblait qu'après

avoir travaillé pour les autres pendant plus de cinquante ans, il devait

m'être permis de ne plus travailler que pour moi, et de renoncer

absolument à l'étude des auteurs profanes, qui peuvent plaire à

l'esprit, mais qui sont incapables de nourrir le coeur. Une forte

inclination me portait à prendre ce parti, qui me paraissait tout-à-fait

convenable, et presque nécessaire.

Cependant les désirs du public, qui ne sont pas obscurs sur ce sujet,

m'ont fait naître quelque doute. Je n'ai pas voulu me déterminer

moi-même, ni prendre pour règle de ma conduite mon inclination seule.

J'ai consulté séparément des amis sages et éclairés, qui m'ont tous

condamné à entreprendre l'Histoire romaine, j'entends celle de la

république. Une conformité de sentiments si peu suspecte m'a frappé; et

je n'ai plus eu de peine à me rendre à un avis que j'ai regardé comme

une marque certaine de la volonté de Dieu sur moi.

Je commencerai ce nouvel ouvrage aussitôt que j'aurai achevé l'autre, ce

que j'espère qui n'ira pas loin. Agé de soixante et seize ans accomplis,

je n'ai pas de temps à perdre. Ce n'est pas que je me flatte de pouvoir

le conduire jusqu'à sa fin: je l'avancerai autant que mes forces et ma

santé me le permettront. N'ayant entrepris ma première Histoire que pour

remplir le ministère auquel il me semblait que Dieu m'avait appelé, en

commençant à former le coeur des jeunes gens, à leur donner les

premières teintures de la vertu par l'exemple des grands hommes du

paganisme, et à en jeter les premiers fondements pour les conduire à des

vertus plus solides, je me sens plus obligé que jamais à porter les

mêmes vues dans celle où je suis près d'entrer. Je tâcherai de ne point

oublier que Dieu, me prenant sur mon Ouvrage (car c'est à quoi je dois

m'attendre), n'examinera pas s'il est bien ou mal écrit, ni s'il aura

été reçu avec applaudissement ou non, mais si je l'aurai composé

uniquement pour lui plaire, et pour rendre quelque service au public.

Cette pensée ne servira qu'à augmenter de plus en plus mon ardeur et mon

zèle par la vue de celui pour qui je travaillerai, et m'engagera à faire

de nouveaux efforts pour répondre à l'attente publique, en profitant de

tous les avis qu'on a bien voulu me donner sur ma première Histoire.

Au reste, je serais bien à plaindre si je n'attendais d'autre récompense

d'un si long et si pénible travail que des louanges humaines. Et qui

peut se flatter néanmoins d'être assez attentif pour se défendre de la

surprise d'une si douce illusion? Les païens ne travaillaient que dans

cette vue. Aussi est-il écrit d'eux: _Receperunt mercedem suam. Vani

vanam,_ ajoute un Père. _Ils ont reçu leur récompense, aussi vaine

qu'eux_. Je dois bien plutôt me proposer pour modèle ce serviteur qui

emploie toute son industrie et toute son application à faire valoir le

peu de talents que son maître lui a confiés, afin d'entendre comme lui,

au dernier jour, ces consolantes paroles, bien supérieures à toutes les

louanges des hommes: [Marge: Matth. 25, 21.] _O bon et fidèle serviteur,

parce que vous avez été fidèle en peu de choses, je vous établirai sur

beaucoup: entrez dans la joie de votre Seigneur._ FIAT, FIAT.

AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR

POUR LE TREIZIÈME VOLUME.

Me voici enfin arrivé au terme d'un Ouvrage qui m'a occupé tout entier

pendant plusieurs années. Je ne puis m'empêcher, en le finissant, de

marquer au public ma reconnaissance pour l'accueil favorable qu'il lui a

fait. J'ai éprouvé de sa part une bonté et une indulgence qui m'ont

étonné, et auxquelles certainement je ne m'attendais pas. J'ai trouvé

les mêmes dispositions chez les étrangers que dans mes compatriotes, et

j'en ai reçu des témoignages d'approbation et de bienveillance qui me

feraient beaucoup d'honneur, s'il m'était permis de les rendre publics.

Il faut bien, et je ne puis me le dissimuler, que l'Ouvrage ne soit pas

mauvais, puisqu'il a eu le bonheur de plaire à tant de personnes; mais

je dois aussi reconnaître que la gloire ne m'en appartient pas tout

entière. On sait que le fond de tout ce que j'ai écrit est tiré

d'auteurs anciens tant grecs que latins, qui ont fait l'admiration de

tous les siècles, et qui m'ont fourni les faits, les réflexions, les

pensées, les tours, et souvent même les expressions, par la beauté et

l'énergie de celles qu'ils me présentaient. Les traductions qu'on a de

plusieurs de ces historiens m'ont été d'un grand secours, et m'ont

épargné beaucoup de peine et de temps, parce qu'en les comparant avec

les originaux j'y trouvais pour l'ordinaire peu de choses à changer. Je

me suis donné la liberté, et il me semble qu'on ne m'en a pas su mauvais

gré, d'enrichir mon ouvrage d'une infinité de beaux morceaux que je

trouvais dans ceux des Modernes, et qui convenaient au mien, et j'en

userai de même encore dans l'Histoire romaine; mais ce qui m'a le plus

aidé dans mon travail, et ce qui a le plus contribué à le mettre en état

de ne pas déplaire au public, ce sont les remarques de quelques amis

d'un goût rare et exquis, qui ont eu la patience de lire et de

critiquer, presque en ennemis, mes écrits avant qu'ils parussent, et qui

m'ont épargné bien des fautes. On voit donc que, tout compté et bien

examiné, il y a beaucoup à rabattre pour moi des louanges que mon

Ouvrage a pu m'attirer; aussi je ne prétends en tirer d'autre avantage

que celui de m'animer de plus en plus dans la nouvelle carrière de

l'Histoire romaine, où je commence à entrer.

Quoi qu'il en soit, l'Ouvrage est enfin achevé. On trouvera à la fin de

ce dernier volume deux tables, l'une chronologique, l'autre des

matières.

[Marge: En 1738.] J'espère donner au public le premier tome de

l'Histoire romaine avant le mois de septembre prochain. Pour en avancer

la composition, j'ai cru devoir me reposer entièrement du soin des deux

tables qui terminent l'Histoire ancienne sur des personnes qui ont bien

voulu s'en charger. Au défaut d'autres qualités, je me pique d'être

prompt à servir le public, et je lui consacre de bon coeur tout mon

temps, sur lequel il a un droit justement acquis par toutes les bontés

qu'il me témoigne.

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ÉDITIONS

DES PRINCIPAUX AUTEURS GRECS

CITÉS

DANS LE TEXTE DE L'HISTOIRE ANCIENNE[21].

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[Note 21: Cette table ne s'applique point aux citations qui se

trouvent dans mes notes. Les éditions récentes dont je me suis servi

étant presque toutes divisées par chapitres, paragraphes et numéros,

c'est de cette manière que j'en indique les citations. Quand il m'arrive

de me servir d'une édition qui n'est pas ainsi divisée, je cite la page,

en ayant le soin de spécifier l'édition que j'ai eue sous les yeux; dans

ce cas, c'est ordinairement la même que celle que Rollin a

consultée.--L.]

HERODOTUS. _Francof._, an. 1608.

THUCYDIDES. _Apud Henricum Stephanum_, an. 1588.

XENOPHON. _Lutetiæ Parisiorum, apud Societatem græcarum Editionum_, an.

1625.

POLYBIUS. _Parisiis_, an. 1609.

DIODORUS SICULUS. _Hanoviæ, Typis Wechelianis_, an. 1684.

PLUTARCHUS. _Lutetiæ Parisiorum, apud Societatem græcarum Editionum_,

an. 1624.

STRABO. _Lutetiæ Parisiorum, Typis regiis_, an. 1620.

ATHENÆUS. _Lugduni_, an. 1612.

PAUSANIAS. _Hanoviæ, Typis Wechelianis_, an. 1613.

APPIANUS ALEXANDRINUS. _Apud Henric. Stephan._, an. 1592.

PLATO. _Ex nova Joannis Serrani interpretatione, apud Henricum

Stephanum_, an. 1578.

ARISTOTELES. _Lutetiæ Parisiorum, apud Societatem græcarum Editionum_,

an. 1619.

ISOCRATES. _Apud Paulum Stephanum_, an. 1604.

DIOGENES LAERTIUS. _Apud Henricum Stephanum_, an. 1594.

DEMOSTHENES. _Francof._, an. 1604.

ARRIANUS. _Lugd. Batav._, an. 1704.

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HISTOIRE ANCIENNE

DES ÉGYPTIENS,

DES CARTHAGINOIS, DES ASSYRIENS, DES BABYLONIENS,

DES MÈDES ET DES PERSES,

DES MACÉDONIENS ET DES GRECS.

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AVANT-PROPOS.

ORIGINE ET PROGRÈS DE L'ÉTABLISSEMENT

DES ROYAUMES.

Pour connaître comment se sont formés les états et les royaumes qui ont

partagé l'univers, par quels degrés ils sont parvenus à ce point de

grandeur que l'histoire nous montre, par quels liens les familles et les

villes se sont réunies pour composer un corps de société, et pour vivre

ensemble sous une même autorité et sous des lois communes, il est à

propos de remonter, pour ainsi dire, jusqu'à l'enfance du monde, et

jusqu'au temps où les hommes, répandus en différentes contrées après la

division des langues, commencèrent à peupler la terre.

Dans ces premiers temps, chaque père était le chef souverain de sa

famille, l'arbitre et le juge des différends qui y naissaient, le

législateur-né de la petite société qui lui était soumise, le défenseur

et le protecteur de ceux que la naissance, l'éducation et leur faiblesse

mettaient sous sa sauvegarde, et dont sa tendresse lui rendait les

intérêts aussi chers que les siens propres.

Quelque indépendante que fût l'autorité de ces maîtres, ils n'en usaient

qu'en pères, c'est-à-dire, avec beaucoup de modération. Peu jaloux de

leur pouvoir, ils ne songeaient point à dominer avec hauteur, ni à

décider avec empire. Comme ils se trouvaient nécessairement obligés

d'associer les autres à leurs travaux domestiques, ils les associaient

aussi à leurs délibérations, et s'aidaient de leurs conseils dans les

affaires. Ainsi tout se faisait de concert, et pour le bien commun.

Les lois que la vigilance paternelle établissait dans ce petit sénat

domestique, étant dictées par le seul motif de l'utilité publique,

concertées avec les enfants les plus âgés, acceptées par les inférieurs

avec un libre consentement, étaient gardées avec religion, et se

conservaient dans les familles comme une police héréditaire qui en

faisait la paix et la sûreté.

Différents motifs donnèrent lieu à différentes lois. L'un, sensible à la

joie de la naissance d'un fils qui, le premier, l'avait rendu père,

songea à le distinguer parmi ses frères par une portion plus

considérable dans ses biens et par une autorité plus grande dans sa

famille. Un autre, plus attentif aux intérêts d'une épouse qu'il

chérissait, ou d'une fille tendrement aimée qu'il voulait établir, se

crut obligé d'assurer leurs droits et d'augmenter leurs avantages. La

solitude et l'abandon d'une épouse qui pouvait devenir veuve toucha

davantage un autre, et il pourvut de loin à la subsistance et au repos

d'une personne qui faisait la douceur de sa vie. De ces différentes

vues, et d'autres pareilles, sont nés les différents usages des peuples,

et les droits des nations, qui varient à l'infini.

A mesure que chaque famille croissait par la naissance des enfants et

par la multiplicité des alliances, leur petit domaine s'étendait, et

elles vinrent peu-à-peu à former des bourgs et des villes.

Ces sociétés étant devenues fort nombreuses par la succession des temps,

et les familles s'étant partagées en diverses branches, qui avaient

chacune leurs chefs, et dont les intérêts et les caractères différents

pouvaient troubler l'ordre public, il fut nécessaire de confier le

gouvernement à un seul, pour réunir tous ces chefs sous une même

autorité, et pour maintenir le repos public par une conduite uniforme.

L'idée qu'on conservait encore du gouvernement paternel, et l'heureuse

expérience qu'on en avait faite, inspirèrent la pensée de choisir parmi

les plus gens de bien et les plus sages celui en qui l'on reconnaissait

davantage l'esprit et les sentiments de père. L'ambition et la brigue

n'avaient [Marge: Justin. lib. 1, cap. 1.] point de part dans ce choix:

la probité seule et la réputation de vertu et d'équité en décidaient, et

donnaient la préférence aux plus dignes[22].

[Note 22: «Quos ad fastigium hujus majestatis non ambitio popularis,

sed spectata inter bonos moderatio provehebat.»]

Pour relever l'éclat de leur nouvelle dignité, et pour les mettre plus

en état de faire respecter les lois, de se consacrer tout entiers au

bien public, de défendre l'État contre les entreprises des voisins et

contre la mauvaise volonté des citoyens mécontents, on leur donna le nom

de _roi_, on leur érigea un trône, on leur mit le sceptre en main, on

leur fit rendre des hommages, on leur assigna des officiers et des

gardes, on leur accorda des tributs, on leur confia un plein pouvoir

pour administrer la justice; et, dans cette vue, on les arma du glaive

pour réprimer les injustices et pour punir les crimes.

[Marge: Justin. lib. 1, cap. 1.] Chaque ville, dans les commencements,

avait son roi, qui, plus attentif à conserver son domaine qu'à

l'étendre, renfermait son ambition dans les bornes du pays qui l'avait

vu naître[23]. Les démêlés presque inévitables entre des voisins, la

jalousie contre un prince plus puissant, un esprit remuant et inquiet,

des inclinations martiales, le désir de s'agrandir et de faire éclater

ses talents, donnèrent occasion à des guerres, qui se terminaient

souvent par l'entier assujettissement des vaincus, dont les villes

passaient sous le pouvoir du conquérant, et grossissaient peu-à-peu son

domaine. [Marge: Justin. _ibid._] De cette sorte, une première victoire

servant de degré et d'instrument à la seconde, et rendant le prince plus

puissant et plus hardi pour de nouvelles entreprises, plusieurs villes

et plusieurs provinces, réunies sous un seul monarque, formèrent des

royaumes plus ou moins étendus, selon que le vainqueur avait poussé ses

conquêtes avec plus ou moins de vivacité[24].

[Note 23: «Fines imperii tueri magis quàm proferre mos erat. Intra

suam cuique patriam regna finiebantur.»]

[Note 24: «Domitis proximis, quum accessione virium fortior ad alios

transiret, et proxima quæque victoria instrumentum sequentis esset,

totius Orientis populos subegit.»]

Parmi ces princes, il s'en rencontra dont l'ambition, se trouvant trop

resserrée dans les limites d'un simple royaume, se répandit par-tout

comme un torrent et comme une mer, engloutit les royaumes et les

nations, et fit consister la gloire à dépouiller de leurs états des

princes qui ne leur avaient fait aucun tort, à porter au loin les

ravages et les incendies, et à laisser par-tout des traces sanglantes de

leur passage. Telle a été l'origine de ces fameux empires qui

embrassaient une grande partie du monde.

Les princes usaient diversement de la victoire, selon la diversité de

leurs caractères ou de leurs intérêts. Les uns, se regardant comme

absolument maîtres des vaincus, et croyant que c'était assez faire pour

eux que de leur laisser la vie, les dépouillaient eux et leurs enfants

de leurs biens, de leur patrie, de leur liberté; les réduisaient à un

dur esclavage; les occupaient aux arts nécessaires pour la vie, aux plus

vils ministères de la maison, aux pénibles travaux de la campagne; et

souvent même les forçaient, par des traitements inhumains, à creuser les

mines, et à fouiller dans les entrailles de la terre pour satisfaire

leur avarice; et de là le genre humain se trouva partagé comme en deux

espèces d'hommes, de libres et de serfs, de maîtres et d'esclaves.

D'autres introduisirent la coutume de transporter les peuples entiers,

avec toutes leurs familles, dans de nouvelles contrées, où ils les

établissaient, et leur donnaient des terres à cultiver.

D'autres, encore plus modérés, se contentaient de faire racheter aux

peuples vaincus leur liberté, et l'usage de leurs lois et de leurs

privilèges, par des tributs annuels qu'ils leur imposaient; et

quelquefois même ils laissaient les rois sur leur trône, en exigeant

d'eux seulement quelques hommages.

Les plus sages et les plus habiles en matière de politique se faisaient

un honneur de mettre une espèce d'égalité entre les peuples nouvellement

conquis et les anciens sujets, accordant aux premiers le droit de

bourgeoisie, et presque tous les mêmes droits et les mêmes priviléges

dont jouissaient les autres; et par-là, d'un grand nombre de nations

répandues dans toute la terre, ils ne faisaient plus en quelque sorte

qu'une ville, ou du moins qu'un peuple.

Voilà une idée générale et abrégée de ce que l'histoire du genre humain

nous présente, et que je vais tâcher d'exposer plus en détail en

traitant de chaque empire et de chaque nation. Je ne toucherai point à

l'histoire du peuple de Dieu, ni à celle des Romains. Les Égyptiens, les

Carthaginois, les Assyriens, les Babyloniens, les Mèdes et les Perses,

les Macédoniens, les Grecs feront le sujet de l'ouvrage que je donne au

public. Je commence par les Égyptiens et par les Carthaginois, parce que

les premiers sont fort anciens, et que les uns et les autres sont plus

détachés du reste de l'histoire, au lieu que les autres peuples ont plus

de liaison entre eux, et quelquefois même se succèdent.

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LIVRE PREMIER.

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HISTOIRE ANCIENNE DES ÉGYPTIENS.

Je diviserai en trois parties ce que j'ai à dire sur les Égyptiens. La

première renfermera un plan abrégé et une courte description des

différentes parties de l'Égypte, et de ce qu'on y trouve de plus

remarquable. Dans la seconde, je parlerai des coutumes, des lois et de

la religion des Égyptiens. Enfin, dans la troisième, j'exposerai

l'histoire des rois d'Égypte.

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PREMIÈRE PARTIE.

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DESCRIPTION DE L'ÉGYPTE, ET DE CE QUI S'Y TROUVE

DE PLUS REMARQUABLE.

Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1 · 第 5 / 37 段