Pour embellir et enrichir la mienne, je déclare que je ne me fais point

un scrupule ni une honte de piller par-tout, souvent même sans citer les

auteurs que je copie, parce que quelquefois je me donne la liberté d'y

faire quelques changements. Je profite, autant que je puis, des solides

réflexions que l'on trouve dans la seconde et la troisième partie de

l'Histoire universelle de M. Bossuet, qui est l'un des plus beaux et des

plus utiles ouvrages que nous ayons. Je tire aussi de grands secours de

l'Histoire des Juifs, du savant M. Prideaux, Anglais, où il a

merveilleusement approfondi et éclairci ce qui regarde l'Histoire

ancienne. Il en sera ainsi de tout ce qui me tombera sous la main, dont

je ferai tout l'usage qui pourra convenir à la composition de mon livre,

et contribuer à sa perfection.

Je sens bien qu'il y a moins de gloire à profiter ainsi du travail

d'autrui, et que c'est en quelque sorte renoncer à la qualité d'auteur;

mais je n'en suis pas fort jaloux, et je serais très-content, et me

tiendrais très-heureux, si je pouvais être un bon compilateur, et

fournir une histoire passable à mes lecteurs, qui ne se mettront pas

beaucoup en peine si elle vient de mon fonds ou non, pourvu qu'elle leur

plaise.

Je ne puis pas dire précisément de combien de volumes sera composé mon

ouvrage; mais j'entrevois qu'il n'ira pas à moins de cinq ou six. Des

écoliers, pour peu qu'ils soient studieux, pourront faire aisément cette

lecture en particulier dans le cours d'une année, sans que leurs autres

études en souffrent. Dans mon plan, je destinerais la Seconde à cette

lecture: c'est une classe où les jeunes gens sont capables d'en

profiter, et d'y trouver quelque plaisir; et je réserverais l'Histoire

romaine pour la Rhétorique.

Il aurait été utile, et même nécessaire, de donner à mes lecteurs

quelque idée et quelque connaissance des auteurs anciens d'où je tire

les faits que je rapporte ici. La suite même de l'Histoire me donnera

lieu d'en parler, et m'en fournira une occasion naturelle.

[Marge: Jugement qu'il faut porter sur les augures, les prodiges, les

oracles des anciens.] En attendant, je crois devoir dire ici quelque

chose par avance sur la crédulité superstitieuse qu'on reproche à la

plupart de ces auteurs dans ce qui regarde les augures, les auspices,

les prodiges, les songes, les oracles. En effet, on est blessé de voir

des écrivains, d'ailleurs fort judicieux, se faire un devoir et une loi

de les rapporter avec une exactitude scrupuleuse, et d'insister

sérieusement sur un détail ennuyeux de petites et ridicules cérémonies,

du vol des oiseaux à droite ou à gauche, des signes marqués dans les

entrailles fumantes des animaux, de l'avidité plus ou moins grande des

poulets en mangeant, et de mille autres absurdités pareilles.

Il faut avouer qu'un lecteur sensé ne peut voir sans étonnement que les

hommes de l'antiquité les plus estimés pour le savoir et pour la

prudence, les capitaines les plus élevés au-dessus des opinions

populaires et les mieux instruits de la nécessité de profiter des

moments favorables, les conseils les plus sages des princes consommés

dans l'art de régner, les plus augustes assemblées de graves sénateurs,

en un mot, les nations les plus puissantes et les plus éclairées, aient

pu, dans tous les siècles, faire dépendre de ces petites pratiques et de

ces vaines observances la décision des plus grandes affaires, comme de

déclarer une guerre, de livrer une bataille, de poursuivre une victoire;

délibérations qui étaient de la dernière importance, et d'où souvent

dépendaient la destinée et le salut des États.

Mais il faut en même temps avoir l'équité de reconnaître que les moeurs,

les coutumes, les lois, ne permettaient point alors de s'écarter de ces

usages; que l'éducation, la tradition paternelle et immémoriale, la

persuasion et le consentement universel des nations, les préceptes et

l'exemple même des philosophes, leur rendaient ces pratiques

respectables; et que ces cérémonies, quelque absurdes qu'elles nous

paraissent et qu'elles soient en effet, faisaient chez les Anciens

partie de la religion et du culte public.

Cette religion était fausse, et ce culte mal entendu; mais le principe

en était louable, et fondé sur la nature. C'était un ruisseau corrompu

qui partait d'une bonne source. L'homme, par ses propres lumières, ne

connaît rien au-delà du présent: l'avenir est pour lui un abyme fermé à

la sagacité la plus vive et la plus perçante, qui ne lui montre rien de

certain sur quoi il puisse fixer ses vues et former ses résolutions. Du

côté de l'exécution, il n'est pas moins faible et moins impuissant. Il

sent qu'il est dans une dépendance entière d'une main souveraine, qui

dispose avec une autorité absolue de tous les événements, et qui, malgré

tous ses efforts, malgré la sagesse des mesures le mieux concertées, le

réduit, par les moindres obstacles et par les plus légers contre-temps,

à l'impossibilité d'exécuter ses projets.

Ces ténèbres, cette faiblesse, l'obligent de recourir à une lumière et à

une puissance supérieure. Il est forcé par son propre besoin, et par le

vif désir qu'il a de réussir dans ce qu'il entreprend, de s'adresser à

celui qu'il sait s'être réservé à lui seul la connaissance de l'avenir

et le pouvoir d'en disposer. Il offre des prières, il fait des voeux, il

présente des sacrifices, pour obtenir de la Divinité qu'il lui plaise de

s'expliquer ou par des oracles, ou par des songes, ou par d'autres

signes qui manifestent sa volonté, bien convaincu qu'il ne peut arriver

que ce qu'elle ordonne, et qu'il a un extrême intérêt de la connaître,

afin de pouvoir s'y conformer.

Ce principe religieux de dépendance et de respect à l'égard de l'Être

suprême est naturel à l'homme; il le porte gravé dans son coeur; il en

est averti par le sentiment intérieur de son indigence, et par tout ce

qui l'environne au-dehors; et l'on peut dire que ce recours continuel à

la Divinité, est un des premiers fondements de la religion, et le plus

ferme lien qui attache l'homme au Créateur.

Ceux qui ont eu le bonheur de connaître le vrai Dieu, et d'être choisis

pour former son peuple, n'ont point manqué de s'adresser à lui, dans

leurs besoins et dans leurs doutes, pour obtenir son secours et pour

connaître ses volontés. Il a bien voulu se manifester à eux; et les

conduire par des apparitions, par des songes, par des oracles, par des

prophéties, et les protéger par des prodiges éclatants.

Ceux qui ont été assez aveugles pour substituer le mensonge à la vérité

se sont adressés, pour obtenir le même secours, à des divinités fausses

et trompeuses, qui n'ont pu répondre à leur attente, et payer l'hommage

qu'on leur rendait, que par l'erreur et l'illusion, et par une

frauduleuse imitation de la conduite du vrai Dieu.

De là sont nées les vaines observations des songes, qu'une superstition

crédule leur faisait prendre pour des avertissements salutaires du ciel;

ces réponses obscures ou équivoques des oracles, sous le voile

desquelles les esprits de ténèbres cachaient leur ignorance, et par une

ambiguité étudiée se ménageaient une issue, quel que dût être

l'événement. De là sont venus ces pronostics de l'avenir, que l'on se

flattait de trouver dans les entrailles des bêtes, dans le vol et le

chant des oiseaux, dans l'aspect des astres, dans les rencontres

fortuites, dans les caprices du sort; ces prodiges effrayants qui

répandaient la terreur parmi tout un peuple, et qu'on croyait ne pouvoir

expier que par des cérémonies lugubres, et quelquefois même par

l'effusion du sang humain; enfin, ces noires inventions de la magie, les

prestiges, les enchantements, les sortilèges, les évocations des morts,

et beaucoup d'autres espèces de divination.

Tout ce que je viens de rapporter était un usage reçu et observé

généralement parmi tous les peuples; et cet usage était fondé sur les

principes de religion que j'ai montrés sommairement. [Marge: Xenoph. in

Cyrop. l. 1, p. 25 et 37.] On en voit une preuve éclatante dans

l'endroit de la Cyropédie où Cambyse, père de Cyrus, donne à ce jeune

prince de si belles instructions, et si propres à former un grand

capitaine et un grand roi. Il lui recommande sur-tout d'avoir un

souverain respect pour les dieux; de ne former jamais aucune entreprise,

soit petite, soit grande, sans les avoir auparavant invoqués et

consultés; d'honorer les prêtres et les augures, qui sont leurs

ministres et les interprètes de leurs volontés; mais de ne pas s'y fier

ni s'y livrer si aveuglément qu'il ne s'instruise par lui-même de ce qui

regarde la science de la divination, des augures et des auspices. Et la

raison qu'il rapporte de la dépendance où doivent être les princes à

l'égard des dieux, et de l'intérêt qu'ils ont à les consulter en tout;

c'est que, quelque prudents et quelque clairvoyants que soient les

hommes dans le cours ordinaire des affaires, leurs vues sont toujours

fort courtes et fort bornées par rapport à l'avenir; au lieu que la

Divinité, d'un seul regard, embrasse tous les siècles et tous les

événements. «Comme les dieux sont éternels, dit Cambyse à son fils, ils

savent tout, et connaissent également le passé, le présent et l'avenir.

Entre ceux qui les consultent, ils donnent des avis salutaires à ceux

qu'ils veulent favoriser, pour leur faire connaître ce qu'il faut faire

et ce qu'il ne faut pas entreprendre. Que si l'on voit qu'ils ne donnent

pas de semblables conseils à tous les hommes, il ne faut pas s'en

étonner, puisque nulle nécessité ne les oblige de prendre soin des

personnes sur qui il ne leur plaît pas de répandre leurs grâces.»

Telle était la doctrine des peuples les plus éclairés, par rapport aux

différentes espèces de divination; et il n'est pas étonnant que des

historiens qui écrivaient l'histoire de ces peuples se soient crus

obligés de rapporter avec soin ce qui faisait partie de leurs religion

et de leur culte, et qui souvent était l'ame de leurs délibérations et

la règle de leur conduite. J'ai cru, par cette même raison, ne devoir

pas entièrement supprimer dans l'Histoire que je donne au public ce qui

regarde cette matière, quoique pourtant j'en aie retranché une grande

partie.

Je me propose de mettre à la fin de cet ouvrage un abrégé chronologique

de tous les faits, et une table exacte des matières.

Mon guide pour la chronologie est ordinairement Ussérius. Dans

l'histoire des Carthaginois, je marque le plus souvent quatre époques:

l'année de la création du monde, que je désigne par ces lettres, pour

abréger, AN. m.; celles de la fondation de Carthage et de Rome; enfin,

l'année qui précède la naissance de Jésus-Christ, dont je compte les

années depuis l'an du monde 4004, suivant en cela Ussérius et les

autres, qui ne laissent pas de la croire antérieure de quatre ans.

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AVERTISSEMENTS

DE L'AUTEUR,

RÉPANDUS DANS L'IN-12, EN DIFFÉRENTS TOMES,

ET RÉUNIS ICI TOUS ENSEMBLE[18].

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[Note 18: Voulant donner une édition complète des oeuvres de Rollin,

nous avons dû conserver ces Avertissements, quoiqu'ils semblent

maintenant inutiles. Comme les volumes de notre Édition ne peuvent

correspondre à ceux de l'édition in-12, à la tête desquels ces

avertissements se trouvaient placés, nous aurions eu quelque peine à

leur trouver une place convenable dans le corps de l'ouvrage. Il nous a

donc semblé préférable de les mettre tous ensemble après la Préface,

dont ils forment en quelque sorte le complément. [_Note des Éditeurs._]]

AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR

POUR LE TOME TROISIÈME.

Je m'étais flatté de conduire ce troisième volume jusqu'à la fin de la

guerre du Péloponnèse, et de le terminer par quelques réflexions sur les

moeurs, le caractère, le gouvernement des peuples de la Grèce les plus

connus. Je me suis trouvé hors d'état de tenir ma parole. Les additions

que j'ai faites dans le cours de l'impression, pour tâcher de ne rien

omettre d'intéressant, ont fait croître le livre plus que je ne l'avais

prévu. J'ai donc été obligé de m'arrêter à la déroute de l'armée des

Athéniens devant Syracuse, et à la mort de Nicias, qui arrivent la

dix-neuvième année de la guerre du Péloponnèse. J'aurais même souhaité

pouvoir finir plus tôt ce volume; mais c'est ce qu'il ne m'a pas été

possible de faire, quelque envie que j'en eusse. L'entreprise des

Athéniens contre Syracuse étant la plus grande que cette république ait

jamais faite, et étant devenue la principale cause de sa chute, je n'ai

pas cru devoir couper la narration d'un événement si grand et si lié; et

il me semble que ç'aurait été tromper l'attente du lecteur, si, après

l'avoir introduit dans une scène pleine d'action et de mouvement, je lui

en avais dérobé la catastrophe.

J'ai retranché tout le reste, et l'ai renvoyé au volume suivant. Malgré

tous ces retranchements, celui-ci est demeuré encore très-incommode pour

les lecteurs, qu'il charge d'un trop grand poids; pour les ouvriers, qui

ne peuvent le relier qu'avec peine; et sur-tout pour le libraire, dont

la dépense est augmentée considérablement par le surcroît de cinq ou six

feuilles de plus que dans les deux premiers volumes, c'est-à-dire de 150

ou de 200 pages. Il m'a paru que le public, par rapport à l'impression

de ce livre, n'était pas mécontent ni du papier, ni des caractères, ni

de l'exactitude et de la correction, et j'ai veillé à ce qu'on y

apportât tous les soins possibles. Sur la représentation que m'a faite

la veuve du libraire (car Dieu a appelé à lui depuis peu son mari), que

ce troisième volume surpassait de beaucoup les deux autres, je n'ai pu

lui refuser la grace qu'elle m'a demandée, et que je regarde comme une

justice, qui est d'ajouter dix sols au prix ordinaire, mais pour ce

volume seulement. Je l'ai priée de continuer d'avoir égard aux personnes

qui s'adresseront à elle avec un témoignage de ma part. Je prendrai de

meilleures mesures dans la suite, et ne tomberai plus dans le même

inconvénient.

Dès que l'impression de ce troisième volume a été achevée, on a commencé

à réimprimer les deux premiers. J'y ai fait quelques corrections et

quelques légers changements sur les avis que des amis m'ont donnés. Je

les aurais marqués à la fin de ce volume, si je n'avais craint de le

trop charger: je le ferai dans les volumes suivants, afin que ceux qui

ont la première édition puissent en faire usage. Ce petit recueil de

corrections, c'est-à-dire de fautes, ramassées ensemble, et mises sous

les yeux du lecteur, ne peut pas être fort agréable à l'amour-propre;

mais il peut être utile au public en rendant le livre moins défectueux,

et cela doit me suffire. D'ailleurs, en matière de littérature, comme

dans la morale, les fautes reconnues et avouées sincèrement sont

oubliées, ou, pour mieux dire, ne subsistent plus.

Je prie les lecteurs qui auront remarqué dans ces trois volumes des

endroits qui leur paraîtront demander quelque changement nécessaire,

soit pour la justesse de l'expression, soit pour la vérité des faits,

soit pour l'exactitude des dates, soit même pour quelques circonstances

essentielles que j'aurai omises, de vouloir m'en donner avis, en

adressant leurs lettres chez le libraire. On me permettra de n'y faire

d'autre réponse que celle que je fais ici par avance, en témoignant dès

à-présent une très-sincère et très-vive reconnaissance à toutes les

personnes qui voudront bien m'aider de leurs lumières.

AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR

POUR LE QUATRIÈME VOLUME.

Il est bien difficile, dans un ouvrage d'une aussi grande étendue qu'est

celui de l'Histoire ancienne, qu'il n'échappe bien des fautes à un

écrivain, quelque attention et quelque exactitude qu'il tâche d'y

apporter. J'en avais déjà reconnu plusieurs par moi-même. Les avis qu'on

m'a donnés, soit dans des lettres particulières, soit dans des écrits

publics, m'en ont fait encore remarquer d'autres. J'espère les corriger

toutes dans l'édition suivante de mon Histoire, que l'on doit bientôt

commencer.

Quand je ne serais pas porté par moi-même à profiter des avis qu'on me

donne, il me semble que l'indulgence, je pourrais presque dire la

complaisance, que le public témoigne pour mon ouvrage, devrait m'engager

à faire tous mes efforts pour le rendre le moins défectueux qu'il me

serait possible. Il est bien aisé de prendre son parti, lorsque la

critique tombe sur des fautes marquées et sensibles: il ne s'agit alors

que de reconnaître qu'on s'est trompé, et de corriger ses fautes. Mais

il est une autre sorte de critique qui embarrasse et laisse dans

l'incertitude, parce qu'elle ne porte pas avec elle une pareille

évidence; et c'est le cas où je me trouve. J'en apporterai un exemple

entre plusieurs autres.

Quelques personnes croient que, dans mon Histoire, les réflexions sont

trop longues et trop fréquentes. Je sens bien que cette critique n'est

point sans fondement, et qu'en cela je me suis un peu écarté de la règle

que les historiens ont coutume de suivre, qui est de laisser pour

l'ordinaire au lecteur le soin et, en même temps, le plaisir de faire

lui-même ses réflexions sur les faits qu'on lui présente; au lieu qu'en

les lui suggérant, il paraît qu'on se défie de ses lumières et de sa

pénétration. Ce qui m'a déterminé à en user ainsi, c'est que mon premier

et principal dessein, quand j'ai entrepris cet ouvrage, a été de

travailler pour les jeunes gens, et de ne rien négliger de ce qui me

paraîtrait propre à leur former l'esprit et le coeur. Or c'est l'effet

que produisent naturellement les réflexions; et l'on sait que la

jeunesse en est moins capable par elle-même qu'un âge plus avancé, et

que, pour lui faire tirer de l'étude de l'Histoire tout le fruit qu'on a

lieu d'en attendre, il n'est pas inutile, quand les faits sont

singuliers et remarquables, de lui mettre devant les yeux le jugement

qu'en ont porté les auteurs de l'antiquité les plus sensés et les plus

sages, afin de lui apprendre à faire par elle-même dans la suite de

pareilles réflexions, et à juger sainement de tout.

L'usage que j'ai vu faire de mon Histoire à des enfants de neuf à dix

ans de l'un et de l'autre sexe qui la lisent avec plaisir, et le compte

exact que je leur ai entendu rendre, non-seulement des plus beaux

événements, mais de ce qu'il y a de plus solide dans les réflexions,

m'ont confirmé dans l'opinion où j'étais qu'elles pouvaient leur être de

quelque utilité, et qu'elles n'étaient point au-dessus de leur portée.

Si effectivement elles étaient propres à accoutumer les jeunes gens à

saisir dans l'Histoire le vrai, le beau, le juste, l'honnête, ce qui en

est le grand fruit, il me semble que cet avantage, ou du moins

l'intention que j'ai eue de le leur procurer, pourrait faire excuser la

liberté que j'ai prise de m'écarter peut-être un peu trop de la règle

ordinaire. Cependant je ne suis point attaché à mon sentiment, et si je

m'apercevais qu'il fût contraire à celui du public, j'y renoncerais sans

peine.

Je reviens encore à mes jeunes gens, et il faut qu'on me le pardonne;

car[19] j'avoue que je ne puis les perdre de vue, et que tout ce qui

peut contribuer à leur instruction me touche sensiblement. Il va

paraître un livre qui sera de ce genre; il a pour titre, _le Spectacle

de la Nature_, ou _Entretiens sur les particularités de l'Histoire

naturelle qui ont paru les plus propres à rendre les jeunes gens

curieux, et à leur former l'esprit_. On y développe d'une manière

agréable et spirituelle ce qu'il y a de plus curieux dans la nature,

pour ce qui regarde les animaux terrestres, les oiseaux, les insectes,

les poissons. S'il m'était permis de juger du succès de ce livre par le

plaisir que la lecture m'en a causé, je pourrais assurer par avance

qu'il sera grand. C'est à ma prière, et sur mes vives sollicitations,

que l'auteur a entrepris cet ouvrage, qui peut être beaucoup augmenté,

s'il se trouve au goût du public.

[Note 19: «Neque enim me poenitet ad hoc quoque opus meum, et curam

susceptorum semel adolescentium respicere.» (QUINTIL. lib. XI, c. 1.)]

_Lettre de monsieur Rousseau._

J'espère que le public ne me saura pas mauvais gré d'avoir inséré ici

une lettre de M. Rousseau, dans laquelle, à l'occasion de

l'Avertissement qui précède, il m'exhorte à ne point suivre l'avis des

personnes qui me conseilleraient de retrancher ou d'abréger les

réflexions que je répands de temps en temps dans mon Histoire.

L'autorité d'un écrivain aussi généralement estimé pour la justesse et

la délicatesse du goût que l'est celui dont je parle a été pour moi d'un

grand poids; et, m'imaginant que le public me parlait par sa bouche, je

n'ai pas cru devoir appeler de sa décision. Je n'en dirais pas

tout-à-fait autant des louanges qu'il donne à mon Ouvrage, parce que

j'ai lieu de craindre que son bon coeur n'ait fait illusion à son

esprit, et ne l'ait aveuglé en faveur d'un ami qu'il considère depuis

long-temps. L'erreur est pardonnable, et Horace souhaiterait que, dans

l'amitié, elle fût plus commune qu'elle n'est.

Vellem in amicitia sic erraremus, et isti

Errori nomen virtus posuisset honestum.

A Bruxelles, le 27 août 1732.

«J'ai bien des grâces à vous rendre, monsieur, de l'agréable présent que

vous m'avez fait du quatrième volume de votre Histoire. Je l'ai lu pour

ainsi dire tout d'une haleine, et avec une satisfaction qui n'a été

interrompue en aucun endroit. Si le sentiment peut passer pour bon juge

en ces matières, je puis dire qu'il n'y eut jamais difficulté plus mal

fondée que celle que vous dites vous avoir été objectée sur la prétendue

longueur des réflexions dont votre narration est quelquefois

accompagnée, ni de plus mauvais conseil que celui qu'on vous a donné de

les abréger. C'est vouloir retrancher de votre livre ce qui le distingue

le plus utilement et même le plus agréablement de tant d'autres

histoires dont le public se trouve inondé, et qui, dépouillées de

l'instruction qui doit être le but de l'écrivain et le fruit de la

lecture, méritent plutôt le nom de Gazettes savantes que celui

d'Histoires. Quelque nécessaires que ces réflexions soient aux jeunes

gens, vous connaissez trop bien les hommes pour ne pas sentir combien

elles le sont aux personnes avancées en âge, et qui passent même pour

les plus raisonnables. La plupart lisent pour satisfaire leur curiosité,

et pour pouvoir dire qu'ils ont lu. Trouverez-vous même parmi les plus

sensés une demi-douzaine de lecteurs qui veuillent se donner le temps et

la peine de méditer sur leur lecture? et quand ils se la donneraient,

est-il sûr qu'ils soient capables de méditer comme il faut et où il

faut? Les uns s'attacheront à un mot ou à une expression qui ne leur

aura pas plu. Les autres s'arrêteront à quelque point de chronologie ou

à quelque fait contesté par d'autres auteurs; et à peine dans le grand

nombre s'en trouvera-t-il quelqu'un qui se mette en peine d'y chercher

le véritable et l'unique objet de toute lecture sensée, qui est

l'instruction. C'est pourtant pour le plus grand nombre que vous

travaillez. Votre but n'est pas d'instruire ceux qui sont déjà

instruits; et quand ce le serait, quelle satisfaction n'est-ce pas pour

eux de se retrouver, pour ainsi dire, dans les réflexions d'un homme

comme vous, et de s'assurer par cette conformité de la vérité des leurs?

Ne faites donc point de difficulté, monsieur, de continuer comme vous

avez commencé. La fonction du philosophe et celle de l'historien sont

les mêmes. L'un cherche à instruire par les préceptes, l'autre par les

exemples; mais si ces exemples ne sont accompagnés de préceptes à

propos, ils deviennent la plupart du temps inutiles, soit par la

paresse, soit par l'incapacité, soit par le peu de loisir des lecteurs.

C'est à vous de leur lever ces obstacles; et ils vous en seront d'autant

plus obligés, que cette partie de votre Ouvrage, qui est la plus utile,

est en même temps la plus agréable, et celle qui satisfait plus

l'esprit, les réflexions s'y trouvant mêlées et comme incorporées aux

faits d'une manière si naturelle et si éloignée de toute affectation,

que, si on les en détachait, il semble qu'elles laisseraient un vide

dans votre narration. Ne croyez pas pourtant que mon intention, en vous

écrivant ceci, soit de m'ériger avec vous en donneur de conseils. Je

n'ai pas assez de témérité pour m'en croire capable; mais, plein comme

je le suis de la lecture que je viens d'achever, j'aurais cru me faire

tort à moi-même si je vous avais caché ma pensée sur ce qui m'a paru de

plus important dans le plan que vous vous êtes fait, et sur ce qui m'a

le plus charmé dans la manière dont vous l'avez exécuté. Je suis avec

beaucoup de respect,»

MONSIEUR,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

ROUSSEAU.

AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR

POUR LE TOME CINQUIÈME.

Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1 · 第 4 / 37 段