[Marge: Dan. c. 4, vers. 1-34.] Le même Nabuchodonosor, plein du desir

d'immortaliser son nom par toutes sortes de voies, voulut ajouter à la

gloire des conquêtes celle de la magnificence, en embellissant la

capitale de son empire par de superbes bâtiments, et par les ornements

les plus somptueux; mais pendant qu'une cour flatteuse, qu'il comblait

de richesses et d'honneurs, fait retentir par-tout ses louanges[11], il

se forme un sénat auguste des esprits surveillants, qui pèse dans la

balance de la vérité les actions des Princes, et prononce sur leur sort

des arrêts sans appel. Le roi de Babylone est cité à ce tribunal, où

préside le Juge souverain, qui réunit une vigilance à qui rien

n'échappe, et une sainteté qui ne peut rien souffrir contre l'ordre:

_vigil et sanctus_. Toutes ses actions, qui faisaient l'objet de

l'admiration publique, y sont examinées à la rigueur; et l'on fouille

jusqu'au fond de son coeur pour en découvrir les pensées les plus

cachées. Où se terminera ce redoutable appareil? Dans le moment même où

Nabuchodonosor, se promenant dans son palais, et repassant avec une

secrète complaisance ses exploits, sa grandeur, sa magnificence, se

disait à lui-même: _N'est-ce pas là cette grande Babylone dont j'ai fait

le siége de mon royaume, que j'ai bâtie dans la grandeur de ma puissance

et dans l'éclat de ma gloire?_ c'est dans ce moment précis, où, se

flattant de ne tenir que de lui seul sa puissance et son royaume, il

usurpait la place de Dieu, qu'une voix du ciel lui signifie sa sentence,

et lui déclare que son royaume va lui être enlevé, qu'il sera chassé de

la compagnie des hommes, et réduit à la condition des bêtes, jusqu'à ce

qu'il reconnaisse que _le Très-Haut a un pouvoir absolu sur les royaumes

des hommes, et qu'il les donne à qui il lui plaît_.

[Note 11: «In sententia vigilum decretum est, et sermo sanctorum et

petitio, etc.» (DAN. 4, 14.)]

Ce tribunal, toujours subsistant quoique invisible, a prononcé le même

jugement sur ces fameux conquérants, sur ces héros du paganisme, qui se

regardaient, aussi-bien que Nabuchodonosor, comme les seuls artisans de

leur haute fortune, comme indépendants de toute autre autorité, et comme

ne relevant que d'eux-mêmes.

[Marge: Cyrus.] Si Dieu faisait servir des Princes à l'exécution de ses

vengeances, il en a rendu d'autres les ministres de sa bonté. Il destine

Cyrus à être le libérateur de son peuple, et, pour le mettre en état de

soutenir dignement un si noble ministère, il le remplit de toutes les

qualités qui forment les grands capitaines et les grands princes, et lui

fait donner cette excellente éducation que les païens ont tant admirée,

mais dont ils ne connaissaient point l'auteur ni la véritable cause.

On voit dans les historiens profanes l'étendue et la rapidité de ses

conquêtes, l'intrépidité de son courage, la sagesse de ses vues et de

ses desseins, sa grandeur d'ame, sa noble générosité, son affection

véritablement paternelle pour les peuples, et, du côté des peuples, un

retour d'amour et de tendresse qui le leur faisait regarder moins comme

leur maître que comme leur protecteur et leur père. On voit tout cela

dans les historiens profanes; mais on n'y voit point le principe secret

de toutes ces grandes qualités, ni le ressort caché qui les mettait en

mouvement.

Isaïe nous le montre, et s'explique en des termes dignes de la grandeur

et de la majesté du Dieu qui le faisait parler[12]. Il le représente, ce

Dieu des armées tout-puissant, qui prend Cyrus par la main, qui marche

devant lui, qui le conduit de ville en ville et de province en province,

qui lui assujettit les nations, qui humilie en sa présence les grands de

la terre, qui brise pour lui les portes d'airain, qui fait tomber les

murs et les remparts des villes, et lui en abandonne toutes les

richesses et tous les trésors.

[Note 12: «Hæc dicit Dominus christo meo Cyro, cujus apprehendi

dexteram, ut subjiciam ante faciem ejus gentes, et dorsa regum vertam,

et aperiam coram eo januas, et portæ non claudentur. Ego ante te ibo, et

gloriosos terræ humiliabo: portas æreas conteram, et vectes ferreos

confringam. Et dabo tibi thesauros absconditos, et arcana secretorum; ut

scias quia ego Dominus, qui voco nomen tuum, Deus Israël.» (ISAÏ. 45,

1-3.)]

[Marge: Isaï. 45, 13 et 4.] Le Prophète ne nous laisse pas même ignorer

les motifs de toutes ces merveilles. C'est pour punir Babylone et pour

affranchir Juda que Dieu conduit Cyrus pas à pas, et qu'il fait réussir

toutes ses entreprises: _Ego suscitavi eum ad justitiam, et omnes vias

ejus dirigam.......propter servum meum Jacob, et Israel electum meum_.

Mais ce prince aveugle et ingrat ne connaît point son maître, et oublie

son bienfaiteur. [Marge: Isaï. 45, 4, 5.] _Vocavi te nomine tuo, et non

cognovisti me: accinxi te, et non cognovisti me_.

[Marge: Belle image de la royauté.] Il est rare qu'on juge sainement de

la vraie gloire et des devoirs essentiels de la royauté. Il n'appartient

qu'à l'Écriture de nous en donner une juste idée; et elle le fait d'une

manière admirable dans [Marge: Dan. 4, 7-9.] un arbre grand et fort,

dont la hauteur monte jusqu'au ciel, et qui paraît s'étendre jusqu'aux

extrémités de la terre. Couvert de feuilles et chargé de fruits, il fait

l'ornement et le bonheur de la campagne. Il fournit une ombre agréable

et une retraite assurée à tous les animaux; les bêtes privées et les

bêtes sauvages demeurent dessous, les oiseaux du ciel habitent sur ses

branches, et tout ce qui a vie trouve de quoi s'y nourrir.

Est-il une idée plus juste et plus instructive de la royauté, dont la

véritable grandeur et la solide gloire ne consistent point dans cet

éclat, cette pompe, cette magnificence qui l'environnent, ni dans ces

respects et ces hommages extérieurs qui lui sont rendus par les sujets,

et qui lui sont dus, mais dans les services réels et les avantages

effectifs qu'elle procure aux peuples, dont elle est, par sa nature et

par son institution, le soutien, la défense, la sûreté, l'asyle; en un

mot, source féconde de toutes sortes de biens, sur-tout par rapport aux

petits et aux faibles, qui doivent trouver sous son ombre et sous sa

protection une paix et une tranquillité que rien ne puisse troubler,

pendant que le prince lui-même sacrifie son repos et essuie seul les

orages et les tempêtes dont il met les autres à l'abri?

Il me semble voir, à la religion près, la réalité de cette noble image

et l'exécution de ce beau plan dans le gouvernement de Cyrus, dont

Xénophon nous trace le portrait dans sa belle préface de l'histoire de

ce prince. Il y a fait le dénombrement d'un grand nombre de peuples,

séparés les uns des autres par de vastes espaces, et encore plus par la

diversité des moeurs, des coutumes, du langage, mais réunis tous

ensemble par les mêmes sentiments d'estime, de respect et d'amour pour

un prince[13] dont ils auraient souhaité que le gouvernement eût pu

durer toujours, tant ils se trouvaient heureux et tranquilles sous son

empire.

[Note 13: [Grec: Eduvêthê [de] epithumian embalein tosautên tou

pantas autô charizesthai, ôste aei tê autou gnômê axioun kubernasthai.]

[Cyrop. I. 5]]

[Marge: Juste idée des anciens conquérants.] A ce gouvernement si

aimable et si salutaire opposons l'idée que la même Écriture nous donne

de ces empires et de ces conquérants si vantés dans l'antiquité, qui, au

lieu de ne se proposer pour fin que le bien public, n'ont suivi que les

vues particulières de leur intérêt et de leur ambition. [Marge: Dan.

cap. 7.] Le Saint-Esprit les représente sous les symboles de monstres

nés de l'agitation de la mer, du trouble, de la confusion, du choc des

vagues; et sous l'image de bêtes cruelles et féroces, qui répandent

partout la terreur et la désolation, et qui ne se nourrissent que de

meurtres et de carnage; ours, lions, tigres, léopards. Quel tableau!

Quelle peinture!

C'est néanmoins de ces modèles funestes que l'on emprunte souvent les

règles de l'éducation qu'on donne aux enfants des grands; c'est à ces

ravageurs de provinces, à ces fléaux du genre humain, qu'on se propose

de les faire ressembler. En excitant en eux des sentiments d'une

ambition démesurée et l'amour d'une fausse gloire, on en forme, selon

l'expression de l'Écriture, de jeunes lionceaux, que l'on accoutume de

bonne heure et que l'on dresse de [Marge: Ezech. 19, 2-7.] loin à

piller, à dévorer les hommes, à faire des veuves et des malheureux, à

dépeupler les villes. MATER LEÆNA _in medio leunculorum ENUTRIVIT

catulos suos....._ DIDICIT _prædam capere, et homines devorare...._

DIDICIT _viduas facere, et civitates in desertum adducere._ Et quand

avec l'âge ce lionceau est devenu lion, Dieu nous avertit que le bruit

de ses exploits et la renommée de ses victoires n'est qu'un affreux

rugissement qui porte partout l'effroi et la désolation. _Et leo factus

est, et desolata est terra et plenitudo ejus a voce rugitûs illius._

Les exemples dont j'ai fait mention jusqu'ici, tirés de l'histoire des

Égyptiens, des Assyriens, des Babyloniens, des Perses, prouvent

suffisamment le souverain domaine que Dieu exerce sur tous les empires,

et le rapport qu'il lui a plu de mettre entre les autres peuples de la

terre et celui qu'il s'est attaché en particulier. La même vérité paraît

encore aussi clairement sous les rois de Syrie et d'Égypte, successeurs

d'Alexandre-le-Grand, avec l'histoire desquels on sait que celle du

peuple de Dieu a une liaison particulière sous les Machabées.

A tous ces faits je ne puis m'empêcher d'en ajouter encore un, connu de

tout le monde, mais qui n'en est pas moins remarquable; c'est la prise

de Jérusalem par Tite. [Marge: Joseph. I. 3, cap. 46. [Bell. Jud. vi,

cap. 9, § 1.]] Quand il fut entré dans la ville, et qu'il en eut

considéré les fortifications, ce prince, tout païen qu'il était,

reconnut le bras tout-puissant du Dieu d'Israël, et plein d'admiration

il s'écria: «Il paraît bien que Dieu a combattu pour nous, et a chassé

les Juifs de ces tours, puisqu'il n'y avait point de forces humaines ni

de machines qui fussent capables de les y forcer.»

[Marge: Dieu a toujours réglé les événements humains par rapport au

règne du Messie.] Outre ce rapport de l'Histoire profane avec l'Histoire

sacrée, qui est visible, et qui se montre sensiblement, il y en a un

autre plus secret et plus éloigné, qui regarde le Messie, à l'avénement

duquel Dieu, qui a toujours eu son oeuvre devant les yeux, a préparé les

hommes de loin par l'état même d'ignorance et de déréglement où il a

permis que le genre humain demeurât pendant quatre mille ans. C'est pour

nous faire sentir la nécessité d'un Médiateur, que Dieu a laissé si

long-temps les nations marcher dans leurs voies, sans que les lumières

de la raison, ni les instructions de la philosophie, aient pu ou

dissiper leurs ténèbres, ou corriger leurs inclinations.

Quand on envisage la grandeur des empires, la majesté des princes, les

belles actions des grands hommes, l'ordre des sociétés policées et

l'harmonie des différents membres qui les composent, la sagesse des

législateurs, les lumières des philosophes, la terre semble n'offrir

rien aux yeux des hommes que de grand et d'éclatant; mais aux yeux de

Dieu elle était stérile et inculte, comme au premier instant de sa

création, [Marge: Gen. 1, 2.] _inanis et vacua_; c'est peut dire, elle

était tout entière souillée et impure (il faut se souvenir que je parle

ici des païens), et n'était devant [Marge: Gen. 6, 11.] lui qu'une

retraite d'hommes ingrats et perfides, comme au temps du déluge:

_Corrupta est terra coram Deo, et repleta est iniquitate_.

Cependant, l'arbitre souverain du monde, qui dispense, selon les règles

de sa sagesse, la lumière et les ténèbres, et qui sait mettre des bornes

au torrent des passions, n'a pas permis que la nature humaine, livrée à

toute sa corruption, dégénérât en une barbarie absolue, et s'abrutît

entièrement par l'obscurcissement des premiers principes de la loi

naturelle, comme nous le remarquons dans plusieurs nations sauvages. Cet

obstacle aurait trop retardé le cours rapide qu'il avait promis aux

premiers prédicateurs de la doctrine de son Fils.

Il a jeté de loin dans l'esprit des hommes des semences de plusieurs

grandes vérités, pour les disposer à en recevoir d'autres plus

importantes. Il les a préparés aux instructions de l'Évangile par celles

des philosophes; et c'est dans cette vue que Dieu a permis que dans

leurs écoles ils examinassent plusieurs questions, et établissent

plusieurs principes, qui ont un grand rapport à la religion, et qu'ils y

rendissent les peuples attentifs par l'éclat de leurs disputes. On sait

que les philosophes enseignent partout dans leurs livres l'existence

d'un Dieu, la nécessité d'une Providence qui préside au gouvernement du

monde, l'immortalité de l'ame, la dernière fin de l'homme, la récompense

des bons et la punition des méchants, la nature des devoirs qui sont le

lien de la société, le caractère des vertus qui font la base de la

morale, comme la prudence, la justice, la force, la tempérance, et

d'autres pareilles vérités, qui n'étaient pas capables de conduire

l'homme à la justice, mais qui servaient à écarter certains nuages, et à

dissiper certaines obscurités.

C'est par un effet de la même Providence, qui de loin préparait les

voies à l'Évangile, que, lorsque le Messie vint au monde, Dieu avait

réuni un grand nombre de nations par les deux langues grecque et latine,

et qu'il avait soumis à un seul maître, depuis l'Océan jusqu'à

l'Euphrate, tous les peuples que le langage n'unissait point, pour

donner un cours plus libre à la prédication des apôtres. L'étude de

l'Histoire profane, quand elle est faite avec jugement et maturité, doit

nous conduire à ces réflexions, et nous montrer comment Dieu fait servir

les empires de la terre à l'établissement du règne de son Fils.

[Marge: Talents extérieurs accordés aux païens.] Elle doit aussi nous

apprendre le cas qu'il faut faire de tout ce qu'il y a de plus brillant

dans le monde, et de ce qui est le plus capable d'éblouir. Courage,

bravoure, habileté dans l'art de gouverner, profonde politique, mérite

de la magistrature, pénétration pour les sciences les plus abstruses,

beauté d'esprit, délicatesse de goût en tout genre, succès parfait dans

tous les arts: voilà ce que l'Histoire profane nous montre, et ce qui

fait l'objet de notre admiration, et souvent de notre envie. Mais en

même temps cette même histoire doit nous faire souvenir que, depuis le

commencement du monde, Dieu accorde à ses ennemis toutes ces qualités

brillantes que le siècle estime, et dont il fait beaucoup de bruit; au

lieu qu'il les refuse souvent à ses plus fidèles serviteurs, à qui il

donne des choses d'une autre importance et d'un autre prix, mais que le

monde ne connaît et ne désire point. [Marge: Ps. 143, 15.] _Beatum

dixerunt populum cui hæc sunt: beatus populus, cujus dominus Deus ejus_.

[Marge: Être sobre dans les louanges qu'on leur donne.] Une dernière

réflexion, qui suit naturellement de ce que j'ai dit jusqu'ici,

terminera cette première partie de ma Préface. Puisqu'il est certain que

tous ces grands hommes, si vantés dans l'Histoire profane, ont eu le

malheur d'ignorer le vrai Dieu et de lui déplaire, il faut être sobre et

circonspect dans les louanges qu'on leur donne. S. Augustin[14], dans le

livre de ses Rétractations, se repent d'avoir trop élevé et d'avoir trop

fait valoir Platon et les philosophes platoniciens, parce qu'après tout,

dit-il, ce n'étaient que des impies, dont la doctrine était, en

plusieurs points, contraire à celle de Jésus-Christ.

[Note 14: «Laus ipsa, quâ Platonem vel platonicos seu academicos

philosophos tantùm extuli, quantùm impios homines non oportuit, non

immeritò mihi displicuit: præsertim quorum contra errores magnos

defendenda est christiana doctrina.» (_Retract_, lib. I, cap. 1.)]

Il ne faut pas pourtant s'imaginer que S. Augustin ait cru qu'il ne fût

pas permis d'admirer ou de louer ce qu'il y a de beau dans les actions

et de vrai dans les maximes des païens. Il veut[15] qu'on y corrige ce

qui se trouve de défectueux, et qu'on y approuve ce qu'elles ont de

conforme à la règle. Il loue les Romains en plusieurs occasions, et

surtout dans ses livres de la Cité de Dieu, qui est l'un de ses derniers

et de ses plus beaux ouvrages. [Marge: Lib. 5, c. 19 et 21, etc.] Il y

fait remarquer que Dieu les a rendus vainqueurs des peuples, et maîtres

d'une grande partie de la terre, à cause de la modération et de l'équité

de leur gouvernement (il parle des beaux temps de la république);

accordant à des vertus purement humaines des récompenses qui l'étaient

aussi, dont cette nation, aveugle en ce point, quoique fort éclairée sur

d'autres, avait le malheur de se contenter. Ce ne sont donc point les

louanges des païens en elles-mêmes, mais l'excès de ces louanges, que

Saint Augustin condamne.

[Note 15: «Id in quoque corrigendum, quod pravum est; quod autem

rectum est, approbandum.» (_De Bapt. cont. Donat._ lib. 7, cap. 16.)]

Nous devons craindre, nous sur-tout qui, par l'engagement même de notre

profession, sommes continuellement nourris de la lecture des auteurs

païens, de trop entrer dans leur esprit, d'adopter, sans presque nous en

apercevoir, leurs sentiments en louant leurs héros, et de donner dans

des excès qui ne leur paraissaient pas tels, parce qu'ils ne

connaissaient point de vertus plus pures. Des personnes, dont j'estime

l'amitié, comme je le dois, et dont je respecte les lumières, ont trouvé

ce défaut dans quelques endroits de l'ouvrage que j'ai donné au public

sur l'éducation de la jeunesse, et ont cru que j'avais poussé trop loin

la louange des grands hommes du paganisme. Je reconnais en effet qu'il

m'est échappé quelquefois des termes trop forts, et qui ne sont pas

assez mesurés. Je pensais qu'il suffisait d'avoir inséré dans chacun des

deux volumes qui composent cet ouvrage plusieurs correctifs, sans qu'il

fût besoin de les répéter, et d'avoir établi en différents endroits les

principes que les pères nous fournissent sur cette matière, en

déclarant, avec saint Augustin, que, sans la véritable piété,

c'est-à-dire, sans le culte sincère du vrai Dieu, il n'y a point de

véritable vertu, et qu'elle ne peut être telle quand elle a pour objet

la gloire humaine; vérité, dit ce père, qui est incontestablement reçue

par tous ceux qui ont une vraie et solide piété. [Marge: De Civit. Dei,

lib. 5, cap. 19.] _Illud constat inter omnes veraciter pios, neminem

sine vera pietate, id est, veri Dei vero cultu, veram posse habere

virtutem; nec eam veram esse, quando gloriæ servit humanæ_.

[Marge: Tom. 2, pag. 344.] Quand j'ai dit que Persée n'avait pas eu le

courage de se donner la mort, je n'ai point prétendu justifier la

pratique des païens, qui croyaient qu'il leur était permis de se faire

mourir eux-mêmes, mais simplement rapporter un fait, et le jugement

qu'en avait porté Paul Émile. Un léger correctif, ajouté à ce récit,

aurait ôté toute équivoque et tout lieu de plainte.

L'ostracisme employé à Athènes contre les plus gens de bien, le vol

permis, ce semble, par Lycurgue à Sparte, l'égalité des biens établie

dans la même ville par voie d'autorité, et d'autres endroits semblables,

peuvent souffrir quelques difficultés. J'y ferai une attention

particulière dans le temps, lorsque la suite de l'Histoire me donnera

lieu d'en parler, et je profiterai avec joie des lumières que des

personnes éclairées et sans prévention voudront bien me communiquer.

Dans un ouvrage comme celui que je commence à donner au public, destiné

particulièrement à l'instruction des jeunes gens, il serait à souhaiter

qu'il ne s'y trouvât aucun sentiment, aucune expression qui pût porter

dans leur esprit des principes faux ou dangereux. En le composant, je me

suis proposé cette maxime, dont je sens toute l'importance: mais je suis

bien éloigné de croire que j'y aie toujours été fidèle, quoique ç'ait

été mon intention; et j'aurai besoin en cela, comme en beaucoup d'autres

choses, de l'indulgence des lecteurs.

PARAGRAPHE II.

_Observations particulières sur cet ouvrage._

Le volume que je donne ici au public est le commencement d'un ouvrage où

je me propose d'exposer l'Histoire ancienne des Égyptiens, des

Carthaginois, des Assyriens, tant de Ninive que de Babylone, des Mèdes

et des Perses, des Macédoniens et des différents états de la Grèce.

Comme j'écris principalement pour les jeunes gens, et pour des personnes

qui ne songent point à faire une étude profonde de l'Histoire ancienne,

je ne chargerai point cet ouvrage d'une érudition qui pourrait

naturellement y entrer, mais qui ne convient point au but que je me

propose. Mon dessein est, en donnant une histoire suivie de l'antiquité,

de prendre dans les auteurs grecs et latins ce qui me paraîtra de plus

intéressant pour les faits, et de plus instructif pour les réflexions.

Je souhaiterais pouvoir éviter en même temps et la stérile sécheresse

des abrégés, qui ne donnent aucune idée distincte, et l'ennuyeuse

exactitude des longues histoires, qui accablent un lecteur. Je sens bien

qu'il est difficile de prendre un juste milieu, qui s'écarte également

des deux extrémités; et quoique, dans les deux parties d'histoire qui

font la moitié de ce premier volume, j'aie retranché une grande partie

de ce qui se rencontre dans les Anciens, je ne sais si on ne les

trouvera pas encore trop étendues: mais j'ai craint d'étrangler les

matières en cherchant trop à les abréger. Le goût du public deviendra ma

règle, et je tâcherai dans la suite de m'y conformer.

J'ai eu le bonheur de ne pas lui déplaire dans le premier ouvrage que

j'ai composé. Je souhaiterais bien que celui-ci eût un pareil succès,

mais je n'oserais l'espérer. La matière que je traitais dans le premier,

belles-lettres, poésie, éloquence, morceaux d'histoire choisis et

détachés, m'a laissé la liberté d'y faire entrer une partie de ce qu'il

y a dans les auteurs anciens et modernes de plus beau, de plus frappant,

de plus délicat, de plus solide, tant pour les expressions que pour les

pensées et les sentiments. La beauté et la solidité des choses mêmes que

j'offrais au lecteur l'ont rendu plus distrait ou plus indulgent sur la

manière dont elles lui étaient présentées; et d'ailleurs, la variété des

matières a tenu lieu de l'agrément que le style et la composition

auraient dû y jeter.

Ici je n'ai pas le même avantage. Je ne suis pas tout-à-fait le maître

du choix. Dans une histoire suivie, on est obligé de rapporter bien des

choses qui ne sont pas toujours fort intéressantes, sur-tout pour ce qui

regarde l'origine et le commencement des empires; et ces sortes

d'endroits, pour l'ordinaire, sont mêlés de beaucoup d'épines, et

présentent peu de fleurs. La suite fournira des matières plus agréables,

et des événements qui attachent davantage; et je ne manquerai pas de

faire usage des précieuses richesses que les meilleurs auteurs nous

offriront. En attendant, je supplie le lecteur de se souvenir que dans

une grande et belle contrée tout n'est pas riches moissons, beaux

vignobles, riantes prairies, fertiles vergers: il s'y rencontre

quelquefois des terrains moins cultivés et plus sauvages. Et, pour me

servir d'une autre comparaison tirée de Pline, parmi les arbres[16], il

y en a qui, au printemps, étalent à l'envi une quantité infinie de

fleurs, et qui, par cette riche parure, dont l'éclat et les vives

couleurs flattent agréablement la vue, annoncent une heureuse abondance

pour une saison plus reculée: il y en a d'autres[17] qui sont plus

tristes, et qui, bien que fertiles en bons fruits, n'ont pas l'agrément

des fleurs, et semblent ne prendre point de part à la joie de la nature

renaissante. Il est aisé d'appliquer cette image à la composition de

l'Histoire.

[Note 16: «Arborum flos est pleni veris indicium et anni

renascentis; flos gaudium arborum. Tunc se novas, aliasque quàm sunt,

ostendunt: tunc variis colorum picturis in certamen usque luxuriant. Sed

hoc negatum plerisque. Non enim omnes florent, et sunt tristes quædam,

quæque non sentiunt gaudia annorum; nec ullo flore exhilarantur,

natalesve pomorum recursus annuos versicolori nuntio promittunt.» (PLIN.

_Hist. nat._ lib. XVI, cap. 25.)]

[Note 17: Comme les figuiers.]

Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1 · 第 3 / 37 段