d'immortaliser son nom par toutes sortes de voies, voulut ajouter à la
gloire des conquêtes celle de la magnificence, en embellissant la
capitale de son empire par de superbes bâtiments, et par les ornements
les plus somptueux; mais pendant qu'une cour flatteuse, qu'il comblait
de richesses et d'honneurs, fait retentir par-tout ses louanges[11], il
se forme un sénat auguste des esprits surveillants, qui pèse dans la
balance de la vérité les actions des Princes, et prononce sur leur sort
des arrêts sans appel. Le roi de Babylone est cité à ce tribunal, où
préside le Juge souverain, qui réunit une vigilance à qui rien
n'échappe, et une sainteté qui ne peut rien souffrir contre l'ordre:
_vigil et sanctus_. Toutes ses actions, qui faisaient l'objet de
l'admiration publique, y sont examinées à la rigueur; et l'on fouille
jusqu'au fond de son coeur pour en découvrir les pensées les plus
cachées. Où se terminera ce redoutable appareil? Dans le moment même où
Nabuchodonosor, se promenant dans son palais, et repassant avec une
secrète complaisance ses exploits, sa grandeur, sa magnificence, se
disait à lui-même: _N'est-ce pas là cette grande Babylone dont j'ai fait
le siége de mon royaume, que j'ai bâtie dans la grandeur de ma puissance
et dans l'éclat de ma gloire?_ c'est dans ce moment précis, où, se
flattant de ne tenir que de lui seul sa puissance et son royaume, il
usurpait la place de Dieu, qu'une voix du ciel lui signifie sa sentence,
et lui déclare que son royaume va lui être enlevé, qu'il sera chassé de
la compagnie des hommes, et réduit à la condition des bêtes, jusqu'à ce
qu'il reconnaisse que _le Très-Haut a un pouvoir absolu sur les royaumes
des hommes, et qu'il les donne à qui il lui plaît_.
[Note 11: «In sententia vigilum decretum est, et sermo sanctorum et
petitio, etc.» (DAN. 4, 14.)]
Ce tribunal, toujours subsistant quoique invisible, a prononcé le même
jugement sur ces fameux conquérants, sur ces héros du paganisme, qui se
regardaient, aussi-bien que Nabuchodonosor, comme les seuls artisans de
leur haute fortune, comme indépendants de toute autre autorité, et comme
ne relevant que d'eux-mêmes.
[Marge: Cyrus.] Si Dieu faisait servir des Princes à l'exécution de ses
vengeances, il en a rendu d'autres les ministres de sa bonté. Il destine
Cyrus à être le libérateur de son peuple, et, pour le mettre en état de
soutenir dignement un si noble ministère, il le remplit de toutes les
qualités qui forment les grands capitaines et les grands princes, et lui
fait donner cette excellente éducation que les païens ont tant admirée,
mais dont ils ne connaissaient point l'auteur ni la véritable cause.
On voit dans les historiens profanes l'étendue et la rapidité de ses
conquêtes, l'intrépidité de son courage, la sagesse de ses vues et de
ses desseins, sa grandeur d'ame, sa noble générosité, son affection
véritablement paternelle pour les peuples, et, du côté des peuples, un
retour d'amour et de tendresse qui le leur faisait regarder moins comme
leur maître que comme leur protecteur et leur père. On voit tout cela
dans les historiens profanes; mais on n'y voit point le principe secret
de toutes ces grandes qualités, ni le ressort caché qui les mettait en
mouvement.
Isaïe nous le montre, et s'explique en des termes dignes de la grandeur
et de la majesté du Dieu qui le faisait parler[12]. Il le représente, ce
Dieu des armées tout-puissant, qui prend Cyrus par la main, qui marche
devant lui, qui le conduit de ville en ville et de province en province,
qui lui assujettit les nations, qui humilie en sa présence les grands de
la terre, qui brise pour lui les portes d'airain, qui fait tomber les
murs et les remparts des villes, et lui en abandonne toutes les
richesses et tous les trésors.
[Note 12: «Hæc dicit Dominus christo meo Cyro, cujus apprehendi
dexteram, ut subjiciam ante faciem ejus gentes, et dorsa regum vertam,
et aperiam coram eo januas, et portæ non claudentur. Ego ante te ibo, et
gloriosos terræ humiliabo: portas æreas conteram, et vectes ferreos
confringam. Et dabo tibi thesauros absconditos, et arcana secretorum; ut
scias quia ego Dominus, qui voco nomen tuum, Deus Israël.» (ISAÏ. 45,
1-3.)]
[Marge: Isaï. 45, 13 et 4.] Le Prophète ne nous laisse pas même ignorer
les motifs de toutes ces merveilles. C'est pour punir Babylone et pour
affranchir Juda que Dieu conduit Cyrus pas à pas, et qu'il fait réussir
toutes ses entreprises: _Ego suscitavi eum ad justitiam, et omnes vias
ejus dirigam.......propter servum meum Jacob, et Israel electum meum_.
Mais ce prince aveugle et ingrat ne connaît point son maître, et oublie
son bienfaiteur. [Marge: Isaï. 45, 4, 5.] _Vocavi te nomine tuo, et non
cognovisti me: accinxi te, et non cognovisti me_.
[Marge: Belle image de la royauté.] Il est rare qu'on juge sainement de
la vraie gloire et des devoirs essentiels de la royauté. Il n'appartient
qu'à l'Écriture de nous en donner une juste idée; et elle le fait d'une
manière admirable dans [Marge: Dan. 4, 7-9.] un arbre grand et fort,
dont la hauteur monte jusqu'au ciel, et qui paraît s'étendre jusqu'aux
extrémités de la terre. Couvert de feuilles et chargé de fruits, il fait
l'ornement et le bonheur de la campagne. Il fournit une ombre agréable
et une retraite assurée à tous les animaux; les bêtes privées et les
bêtes sauvages demeurent dessous, les oiseaux du ciel habitent sur ses
branches, et tout ce qui a vie trouve de quoi s'y nourrir.
Est-il une idée plus juste et plus instructive de la royauté, dont la
véritable grandeur et la solide gloire ne consistent point dans cet
éclat, cette pompe, cette magnificence qui l'environnent, ni dans ces
respects et ces hommages extérieurs qui lui sont rendus par les sujets,
et qui lui sont dus, mais dans les services réels et les avantages
effectifs qu'elle procure aux peuples, dont elle est, par sa nature et
par son institution, le soutien, la défense, la sûreté, l'asyle; en un
mot, source féconde de toutes sortes de biens, sur-tout par rapport aux
petits et aux faibles, qui doivent trouver sous son ombre et sous sa
protection une paix et une tranquillité que rien ne puisse troubler,
pendant que le prince lui-même sacrifie son repos et essuie seul les
orages et les tempêtes dont il met les autres à l'abri?
Il me semble voir, à la religion près, la réalité de cette noble image
et l'exécution de ce beau plan dans le gouvernement de Cyrus, dont
Xénophon nous trace le portrait dans sa belle préface de l'histoire de
ce prince. Il y a fait le dénombrement d'un grand nombre de peuples,
séparés les uns des autres par de vastes espaces, et encore plus par la
diversité des moeurs, des coutumes, du langage, mais réunis tous
ensemble par les mêmes sentiments d'estime, de respect et d'amour pour
un prince[13] dont ils auraient souhaité que le gouvernement eût pu
durer toujours, tant ils se trouvaient heureux et tranquilles sous son
empire.
[Note 13: [Grec: Eduvêthê [de] epithumian embalein tosautên tou
pantas autô charizesthai, ôste aei tê autou gnômê axioun kubernasthai.]
[Cyrop. I. 5]]
[Marge: Juste idée des anciens conquérants.] A ce gouvernement si
aimable et si salutaire opposons l'idée que la même Écriture nous donne
de ces empires et de ces conquérants si vantés dans l'antiquité, qui, au
lieu de ne se proposer pour fin que le bien public, n'ont suivi que les
vues particulières de leur intérêt et de leur ambition. [Marge: Dan.
cap. 7.] Le Saint-Esprit les représente sous les symboles de monstres
nés de l'agitation de la mer, du trouble, de la confusion, du choc des
vagues; et sous l'image de bêtes cruelles et féroces, qui répandent
partout la terreur et la désolation, et qui ne se nourrissent que de
meurtres et de carnage; ours, lions, tigres, léopards. Quel tableau!
Quelle peinture!
C'est néanmoins de ces modèles funestes que l'on emprunte souvent les
règles de l'éducation qu'on donne aux enfants des grands; c'est à ces
ravageurs de provinces, à ces fléaux du genre humain, qu'on se propose
de les faire ressembler. En excitant en eux des sentiments d'une
ambition démesurée et l'amour d'une fausse gloire, on en forme, selon
l'expression de l'Écriture, de jeunes lionceaux, que l'on accoutume de
bonne heure et que l'on dresse de [Marge: Ezech. 19, 2-7.] loin à
piller, à dévorer les hommes, à faire des veuves et des malheureux, à
dépeupler les villes. MATER LEÆNA _in medio leunculorum ENUTRIVIT
catulos suos....._ DIDICIT _prædam capere, et homines devorare...._
DIDICIT _viduas facere, et civitates in desertum adducere._ Et quand
avec l'âge ce lionceau est devenu lion, Dieu nous avertit que le bruit
de ses exploits et la renommée de ses victoires n'est qu'un affreux
rugissement qui porte partout l'effroi et la désolation. _Et leo factus
est, et desolata est terra et plenitudo ejus a voce rugitûs illius._
Les exemples dont j'ai fait mention jusqu'ici, tirés de l'histoire des
Égyptiens, des Assyriens, des Babyloniens, des Perses, prouvent
suffisamment le souverain domaine que Dieu exerce sur tous les empires,
et le rapport qu'il lui a plu de mettre entre les autres peuples de la
terre et celui qu'il s'est attaché en particulier. La même vérité paraît
encore aussi clairement sous les rois de Syrie et d'Égypte, successeurs
d'Alexandre-le-Grand, avec l'histoire desquels on sait que celle du
peuple de Dieu a une liaison particulière sous les Machabées.
A tous ces faits je ne puis m'empêcher d'en ajouter encore un, connu de
tout le monde, mais qui n'en est pas moins remarquable; c'est la prise
de Jérusalem par Tite. [Marge: Joseph. I. 3, cap. 46. [Bell. Jud. vi,
cap. 9, § 1.]] Quand il fut entré dans la ville, et qu'il en eut
considéré les fortifications, ce prince, tout païen qu'il était,
reconnut le bras tout-puissant du Dieu d'Israël, et plein d'admiration
il s'écria: «Il paraît bien que Dieu a combattu pour nous, et a chassé
les Juifs de ces tours, puisqu'il n'y avait point de forces humaines ni
de machines qui fussent capables de les y forcer.»
[Marge: Dieu a toujours réglé les événements humains par rapport au
règne du Messie.] Outre ce rapport de l'Histoire profane avec l'Histoire
sacrée, qui est visible, et qui se montre sensiblement, il y en a un
autre plus secret et plus éloigné, qui regarde le Messie, à l'avénement
duquel Dieu, qui a toujours eu son oeuvre devant les yeux, a préparé les
hommes de loin par l'état même d'ignorance et de déréglement où il a
permis que le genre humain demeurât pendant quatre mille ans. C'est pour
nous faire sentir la nécessité d'un Médiateur, que Dieu a laissé si
long-temps les nations marcher dans leurs voies, sans que les lumières
de la raison, ni les instructions de la philosophie, aient pu ou
dissiper leurs ténèbres, ou corriger leurs inclinations.
Quand on envisage la grandeur des empires, la majesté des princes, les
belles actions des grands hommes, l'ordre des sociétés policées et
l'harmonie des différents membres qui les composent, la sagesse des
législateurs, les lumières des philosophes, la terre semble n'offrir
rien aux yeux des hommes que de grand et d'éclatant; mais aux yeux de
Dieu elle était stérile et inculte, comme au premier instant de sa
création, [Marge: Gen. 1, 2.] _inanis et vacua_; c'est peut dire, elle
était tout entière souillée et impure (il faut se souvenir que je parle
ici des païens), et n'était devant [Marge: Gen. 6, 11.] lui qu'une
retraite d'hommes ingrats et perfides, comme au temps du déluge:
_Corrupta est terra coram Deo, et repleta est iniquitate_.
Cependant, l'arbitre souverain du monde, qui dispense, selon les règles
de sa sagesse, la lumière et les ténèbres, et qui sait mettre des bornes
au torrent des passions, n'a pas permis que la nature humaine, livrée à
toute sa corruption, dégénérât en une barbarie absolue, et s'abrutît
entièrement par l'obscurcissement des premiers principes de la loi
naturelle, comme nous le remarquons dans plusieurs nations sauvages. Cet
obstacle aurait trop retardé le cours rapide qu'il avait promis aux
premiers prédicateurs de la doctrine de son Fils.
Il a jeté de loin dans l'esprit des hommes des semences de plusieurs
grandes vérités, pour les disposer à en recevoir d'autres plus
importantes. Il les a préparés aux instructions de l'Évangile par celles
des philosophes; et c'est dans cette vue que Dieu a permis que dans
leurs écoles ils examinassent plusieurs questions, et établissent
plusieurs principes, qui ont un grand rapport à la religion, et qu'ils y
rendissent les peuples attentifs par l'éclat de leurs disputes. On sait
que les philosophes enseignent partout dans leurs livres l'existence
d'un Dieu, la nécessité d'une Providence qui préside au gouvernement du
monde, l'immortalité de l'ame, la dernière fin de l'homme, la récompense
des bons et la punition des méchants, la nature des devoirs qui sont le
lien de la société, le caractère des vertus qui font la base de la
morale, comme la prudence, la justice, la force, la tempérance, et
d'autres pareilles vérités, qui n'étaient pas capables de conduire
l'homme à la justice, mais qui servaient à écarter certains nuages, et à
dissiper certaines obscurités.
C'est par un effet de la même Providence, qui de loin préparait les
voies à l'Évangile, que, lorsque le Messie vint au monde, Dieu avait
réuni un grand nombre de nations par les deux langues grecque et latine,
et qu'il avait soumis à un seul maître, depuis l'Océan jusqu'à
l'Euphrate, tous les peuples que le langage n'unissait point, pour
donner un cours plus libre à la prédication des apôtres. L'étude de
l'Histoire profane, quand elle est faite avec jugement et maturité, doit
nous conduire à ces réflexions, et nous montrer comment Dieu fait servir
les empires de la terre à l'établissement du règne de son Fils.
[Marge: Talents extérieurs accordés aux païens.] Elle doit aussi nous
apprendre le cas qu'il faut faire de tout ce qu'il y a de plus brillant
dans le monde, et de ce qui est le plus capable d'éblouir. Courage,
bravoure, habileté dans l'art de gouverner, profonde politique, mérite
de la magistrature, pénétration pour les sciences les plus abstruses,
beauté d'esprit, délicatesse de goût en tout genre, succès parfait dans
tous les arts: voilà ce que l'Histoire profane nous montre, et ce qui
fait l'objet de notre admiration, et souvent de notre envie. Mais en
même temps cette même histoire doit nous faire souvenir que, depuis le
commencement du monde, Dieu accorde à ses ennemis toutes ces qualités
brillantes que le siècle estime, et dont il fait beaucoup de bruit; au
lieu qu'il les refuse souvent à ses plus fidèles serviteurs, à qui il
donne des choses d'une autre importance et d'un autre prix, mais que le
monde ne connaît et ne désire point. [Marge: Ps. 143, 15.] _Beatum
dixerunt populum cui hæc sunt: beatus populus, cujus dominus Deus ejus_.
[Marge: Être sobre dans les louanges qu'on leur donne.] Une dernière
réflexion, qui suit naturellement de ce que j'ai dit jusqu'ici,
terminera cette première partie de ma Préface. Puisqu'il est certain que
tous ces grands hommes, si vantés dans l'Histoire profane, ont eu le
malheur d'ignorer le vrai Dieu et de lui déplaire, il faut être sobre et
circonspect dans les louanges qu'on leur donne. S. Augustin[14], dans le
livre de ses Rétractations, se repent d'avoir trop élevé et d'avoir trop
fait valoir Platon et les philosophes platoniciens, parce qu'après tout,
dit-il, ce n'étaient que des impies, dont la doctrine était, en
plusieurs points, contraire à celle de Jésus-Christ.
[Note 14: «Laus ipsa, quâ Platonem vel platonicos seu academicos
philosophos tantùm extuli, quantùm impios homines non oportuit, non
immeritò mihi displicuit: præsertim quorum contra errores magnos
defendenda est christiana doctrina.» (_Retract_, lib. I, cap. 1.)]
Il ne faut pas pourtant s'imaginer que S. Augustin ait cru qu'il ne fût
pas permis d'admirer ou de louer ce qu'il y a de beau dans les actions
et de vrai dans les maximes des païens. Il veut[15] qu'on y corrige ce
qui se trouve de défectueux, et qu'on y approuve ce qu'elles ont de
conforme à la règle. Il loue les Romains en plusieurs occasions, et
surtout dans ses livres de la Cité de Dieu, qui est l'un de ses derniers
et de ses plus beaux ouvrages. [Marge: Lib. 5, c. 19 et 21, etc.] Il y
fait remarquer que Dieu les a rendus vainqueurs des peuples, et maîtres
d'une grande partie de la terre, à cause de la modération et de l'équité
de leur gouvernement (il parle des beaux temps de la république);
accordant à des vertus purement humaines des récompenses qui l'étaient
aussi, dont cette nation, aveugle en ce point, quoique fort éclairée sur
d'autres, avait le malheur de se contenter. Ce ne sont donc point les
louanges des païens en elles-mêmes, mais l'excès de ces louanges, que
Saint Augustin condamne.
[Note 15: «Id in quoque corrigendum, quod pravum est; quod autem
rectum est, approbandum.» (_De Bapt. cont. Donat._ lib. 7, cap. 16.)]
Nous devons craindre, nous sur-tout qui, par l'engagement même de notre
profession, sommes continuellement nourris de la lecture des auteurs
païens, de trop entrer dans leur esprit, d'adopter, sans presque nous en
apercevoir, leurs sentiments en louant leurs héros, et de donner dans
des excès qui ne leur paraissaient pas tels, parce qu'ils ne
connaissaient point de vertus plus pures. Des personnes, dont j'estime
l'amitié, comme je le dois, et dont je respecte les lumières, ont trouvé
ce défaut dans quelques endroits de l'ouvrage que j'ai donné au public
sur l'éducation de la jeunesse, et ont cru que j'avais poussé trop loin
la louange des grands hommes du paganisme. Je reconnais en effet qu'il
m'est échappé quelquefois des termes trop forts, et qui ne sont pas
assez mesurés. Je pensais qu'il suffisait d'avoir inséré dans chacun des
deux volumes qui composent cet ouvrage plusieurs correctifs, sans qu'il
fût besoin de les répéter, et d'avoir établi en différents endroits les
principes que les pères nous fournissent sur cette matière, en
déclarant, avec saint Augustin, que, sans la véritable piété,
c'est-à-dire, sans le culte sincère du vrai Dieu, il n'y a point de
véritable vertu, et qu'elle ne peut être telle quand elle a pour objet
la gloire humaine; vérité, dit ce père, qui est incontestablement reçue
par tous ceux qui ont une vraie et solide piété. [Marge: De Civit. Dei,
lib. 5, cap. 19.] _Illud constat inter omnes veraciter pios, neminem
sine vera pietate, id est, veri Dei vero cultu, veram posse habere
virtutem; nec eam veram esse, quando gloriæ servit humanæ_.
[Marge: Tom. 2, pag. 344.] Quand j'ai dit que Persée n'avait pas eu le
courage de se donner la mort, je n'ai point prétendu justifier la
pratique des païens, qui croyaient qu'il leur était permis de se faire
mourir eux-mêmes, mais simplement rapporter un fait, et le jugement
qu'en avait porté Paul Émile. Un léger correctif, ajouté à ce récit,
aurait ôté toute équivoque et tout lieu de plainte.
L'ostracisme employé à Athènes contre les plus gens de bien, le vol
permis, ce semble, par Lycurgue à Sparte, l'égalité des biens établie
dans la même ville par voie d'autorité, et d'autres endroits semblables,
peuvent souffrir quelques difficultés. J'y ferai une attention
particulière dans le temps, lorsque la suite de l'Histoire me donnera
lieu d'en parler, et je profiterai avec joie des lumières que des
personnes éclairées et sans prévention voudront bien me communiquer.
Dans un ouvrage comme celui que je commence à donner au public, destiné
particulièrement à l'instruction des jeunes gens, il serait à souhaiter
qu'il ne s'y trouvât aucun sentiment, aucune expression qui pût porter
dans leur esprit des principes faux ou dangereux. En le composant, je me
suis proposé cette maxime, dont je sens toute l'importance: mais je suis
bien éloigné de croire que j'y aie toujours été fidèle, quoique ç'ait
été mon intention; et j'aurai besoin en cela, comme en beaucoup d'autres
choses, de l'indulgence des lecteurs.
PARAGRAPHE II.
_Observations particulières sur cet ouvrage._
Le volume que je donne ici au public est le commencement d'un ouvrage où
je me propose d'exposer l'Histoire ancienne des Égyptiens, des
Carthaginois, des Assyriens, tant de Ninive que de Babylone, des Mèdes
et des Perses, des Macédoniens et des différents états de la Grèce.
Comme j'écris principalement pour les jeunes gens, et pour des personnes
qui ne songent point à faire une étude profonde de l'Histoire ancienne,
je ne chargerai point cet ouvrage d'une érudition qui pourrait
naturellement y entrer, mais qui ne convient point au but que je me
propose. Mon dessein est, en donnant une histoire suivie de l'antiquité,
de prendre dans les auteurs grecs et latins ce qui me paraîtra de plus
intéressant pour les faits, et de plus instructif pour les réflexions.
Je souhaiterais pouvoir éviter en même temps et la stérile sécheresse
des abrégés, qui ne donnent aucune idée distincte, et l'ennuyeuse
exactitude des longues histoires, qui accablent un lecteur. Je sens bien
qu'il est difficile de prendre un juste milieu, qui s'écarte également
des deux extrémités; et quoique, dans les deux parties d'histoire qui
font la moitié de ce premier volume, j'aie retranché une grande partie
de ce qui se rencontre dans les Anciens, je ne sais si on ne les
trouvera pas encore trop étendues: mais j'ai craint d'étrangler les
matières en cherchant trop à les abréger. Le goût du public deviendra ma
règle, et je tâcherai dans la suite de m'y conformer.
J'ai eu le bonheur de ne pas lui déplaire dans le premier ouvrage que
j'ai composé. Je souhaiterais bien que celui-ci eût un pareil succès,
mais je n'oserais l'espérer. La matière que je traitais dans le premier,
belles-lettres, poésie, éloquence, morceaux d'histoire choisis et
détachés, m'a laissé la liberté d'y faire entrer une partie de ce qu'il
y a dans les auteurs anciens et modernes de plus beau, de plus frappant,
de plus délicat, de plus solide, tant pour les expressions que pour les
pensées et les sentiments. La beauté et la solidité des choses mêmes que
j'offrais au lecteur l'ont rendu plus distrait ou plus indulgent sur la
manière dont elles lui étaient présentées; et d'ailleurs, la variété des
matières a tenu lieu de l'agrément que le style et la composition
auraient dû y jeter.
Ici je n'ai pas le même avantage. Je ne suis pas tout-à-fait le maître
du choix. Dans une histoire suivie, on est obligé de rapporter bien des
choses qui ne sont pas toujours fort intéressantes, sur-tout pour ce qui
regarde l'origine et le commencement des empires; et ces sortes
d'endroits, pour l'ordinaire, sont mêlés de beaucoup d'épines, et
présentent peu de fleurs. La suite fournira des matières plus agréables,
et des événements qui attachent davantage; et je ne manquerai pas de
faire usage des précieuses richesses que les meilleurs auteurs nous
offriront. En attendant, je supplie le lecteur de se souvenir que dans
une grande et belle contrée tout n'est pas riches moissons, beaux
vignobles, riantes prairies, fertiles vergers: il s'y rencontre
quelquefois des terrains moins cultivés et plus sauvages. Et, pour me
servir d'une autre comparaison tirée de Pline, parmi les arbres[16], il
y en a qui, au printemps, étalent à l'envi une quantité infinie de
fleurs, et qui, par cette riche parure, dont l'éclat et les vives
couleurs flattent agréablement la vue, annoncent une heureuse abondance
pour une saison plus reculée: il y en a d'autres[17] qui sont plus
tristes, et qui, bien que fertiles en bons fruits, n'ont pas l'agrément
des fleurs, et semblent ne prendre point de part à la joie de la nature
renaissante. Il est aisé d'appliquer cette image à la composition de
l'Histoire.
[Note 16: «Arborum flos est pleni veris indicium et anni
renascentis; flos gaudium arborum. Tunc se novas, aliasque quàm sunt,
ostendunt: tunc variis colorum picturis in certamen usque luxuriant. Sed
hoc negatum plerisque. Non enim omnes florent, et sunt tristes quædam,
quæque non sentiunt gaudia annorum; nec ullo flore exhilarantur,
natalesve pomorum recursus annuos versicolori nuntio promittunt.» (PLIN.
_Hist. nat._ lib. XVI, cap. 25.)]
[Note 17: Comme les figuiers.]