Essaierai-je ici d'établir un parallèle entre deux hommes chers à notre

mémoire? Je crains qu'on ne m'accuse d'appeler à mon secours les lieux

communs d'une trop facile éloquence. Cependant, en faisant l'éloge de

Rollin, pourrais-je être blâmé de prononcer le nom de Fénélon? Ne

voyons-nous pas des deux côtés même modestie, même douceur de sentiments

et de style, même sagesse dans les desirs, même charité dans le coeur?

Si nous voulons peindre un talent formé à l'école de l'antiquité, la

morale la plus pure, alliée à la plus aimable indulgence, la vertu

méconnue, mais résignée, se consolant par son propre témoignage des

rigueurs du pouvoir, l'un et l'autre ne peuvent-ils pas nous servir de

modèles? Tous deux ont défendu la religion, et tous deux, par leur vie,

plus encore que par leurs écrits, ont rendu témoignage des vérités

qu'ils avaient enseignées. Le monde rit de ces hommes du siècle, que

l'amour des vanités traîne au pied des autels, et qui, en présence de la

divinité, n'adorent que la fortune et le pouvoir. Mais l'incrédulité

même s'incline avec respect devant la piété se dévouant à l'instruction

de l'adolescence, ou gravant dans le coeur des rois les leçons de

l'humanité. Peut-être, entre ces deux hommes vénérables, ne peut-on

remarquer qu'une seule différence: l'ame de Fénélon fut plus tendre,

celle de Rollin fut plus paisible; l'imagination sensible et passionnée

du premier répandit plus d'éclat sur ses ouvrages; la raison toujours

calme du second répandit plus de bonheur sur sa vie.

Au moment où l'Europe, régénérée par les lumières, dépouille enfin les

derniers vestiges d'une longue barbarie, où l'esprit humain achève la

plus noble des conquêtes, celle de la liberté, où les rois et les

peuples, éclairés par la philosophie, conspirent à fonder ces

institutions tutélaires dont les uns attendent leur gloire, les autres

leur bonheur, la France devait un hommage public aux sages qui, en

l'éclairant, ont préparé ses nouvelles destinées, et l'homme dont les

travaux eurent pour objet, pendant soixante ans, la science de

l'éducation, n'était pas le moins digne de sa reconnaissance.

Aujourd'hui, cette science acquiert un caractère encore plus solennel:

chez les peuples libres, le ministère de l'éducation n'est plus

seulement une fonction honorable, il devient un auguste sacerdoce. C'est

elle qui affermira nos institutions naissantes; c'est par elle que la

génération qui se prépare s'élèvera pour la liberté et pour la patrie.

Liberté! Patrie! noms chers et sacrés, soutiens des moeurs et principes

des vertus, les sentiments dont vous remplirez tous les coeurs y

resteront gravés en traits ineffaçables: vous frapperez, au sortir du

berceau, l'oreille de l'enfant; vous viendrez vous mêler aux études, aux

plaisirs de l'adolescence; vous ferez l'orgueil de l'âge mûr, et la

consolation de la vieillesse.

----------------------

--------------------------------------------------------------------

A SON ALTESSE

SÉRÉNISSIME

MONSEIGNEUR

LE DUC

DE CHARTRES.

-----------

Monseigneur,

Lorsque je commençai l'Histoire Ancienne, VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME

était encore dans les premières années de l'enfance, et ni l'ouvrage ni

l'auteur n'avaient l'avantage d'être connus de vous. Souffrez que je

fasse maintenant ce que je n'ai pu faire alors, et qu'en finissant mon

travail, il me soit permis de le décorer du nom de VOTRE ALTESSE.

Depuis que Monseigneur le duc d'Orléans a souhaité que j'eusse l'honneur

d'assister quelquefois à vos études, j'ai été témoin par moi-même du

compte exact que vous avez rendu, presque toujours en sa présence, de

toute la suite de cette histoire; et ç'a été pour moi une grande

satisfaction de voir que mon ouvrage, destiné principalement pour

l'instruction de la jeunesse, fût de quelque utilité à un Prince dont

l'éducation intéresse si vivement le public. A-présent que vous êtes

entré dans l'Histoire Romaine, MONSEIGNEUR, je ne vous sers plus de

guide; et vous y marchez à pas si rapides, que je ne puis pas même vous

suivre: mais j'ai du moins le plaisir de voir et d'admirer vos progrès.

Dans l'attention continuelle qu'on a de vous inspirer des sentiments

dignes de votre naissance, on a eu grande raison, MONSEIGNEUR, de donner

une préférence marquée à l'Histoire sur tous les autres exercices de

littérature. C'est là proprement l'étude des princes, capable plus

qu'aucune autre de leur former l'esprit et le coeur. Outre qu'elle leur

présente d'illustres modèles de toutes les vertus qui leur conviennent,

elle est en possession de leur dire la vérité dans tous les temps, et de

leur montrer jusqu'à leurs fautes mêmes, sans craindre de blesser la

délicatesse de leur amour-propre. Comme la censure qu'elle fait des

vices ne leur est point personnelle, elle n'a rien pour eux d'amer ni

d'offensant. Quand elle peint dans Philippe et dans Alexandre son fils

des défauts bas et indignes, qui ont terni l'éclat de leurs belles

actions et déshonoré leurs règnes, ne sont-ce pas autant de leçons pour

tous les princes qui auraient le malheur de s'abandonner aux mêmes

excès?

La timide vérité, rarement admise dans les palais des grands, n'oserait

leur faire des leçons à visage découvert; elle emprunte la voix de

l'Histoire, et, cachée sous l'ombre de son nom, elle donne aux princes,

avec assurance, des avis que peut-être ils ne recevraient jamais

d'aucune autre part, tant on craint de s'attirer leur disgrâce par de

salutaires, mais dangereuses, remontrances.

Vous détestez maintenant la flatterie, MONSEIGNEUR. Vous ne souffrez

qu'avec peine les plus justes louanges. Vous aimez sincèrement la

vérité, lors même qu'elle pourrait ne vous être pas agréable. Je

n'oublierai jamais la sage réponse que vous me fîtes dans une occasion

où j'usais de la liberté que vous m'aviez donnée de vous représenter

tout ce que je croirais pouvoir vous être utile. Bien loin de vous en

tenir offensé, vous daignâtes vous récrier qu'à cette marque vous

reconnaissiez que j'étais de vos meilleurs amis. Oui, MONSEIGNEUR (qu'il

me soit permis de le répéter après vous), vos bons et solides amis

seront ceux qui auront le courage de vous dire la vérité, au péril même

de vous déplaire; mais malheureusement le nombre en sera toujours fort

petit.

A leur défaut, l'Histoire, qui aura contracté de bonne heure avec vous

une espèce de familiarité, vous en fournira plusieurs, et d'un grand

nom: un Aristide, un Phocion, un Dion, un Cyrus, un Tite, un Trajan, et

tant d'autres qui vous sont connus. Que de belles choses, MONSEIGNEUR,

ces grands hommes auront à vous dire sur tout ce qui peut rendre un

prince véritablement estimable et aimable? Quel facile accès ne

trouveront-ils pas dans un coeur comme le vôtre, bon, compatissant,

docile, sans hauteur et sans fierté! Nos Grecs et nos Romains sont bien

propres, MONSEIGNEUR, à détromper les grands des fausses idées que

souvent ils se forment de la gloire et de la grandeur. On la fait

consister pour l'ordinaire dans un vain éclat d'actions brillantes, ou

dans le frivole appareil du faste et du luxe: au lieu que ces héros de

l'antiquité, tout païens qu'ils étaient, n'avaient que du mépris pour

les plaisirs, les richesses, la pompe, la magnificence, et ne se

croyaient revêtus de la puissance que pour faire du bien, et pour rendre

les peuples heureux.

Il faut pourtant l'avouer, MONSEIGNEUR, ces vertus, quelque éclatantes

qu'elles fussent, manquaient de ce qui leur est le plus essentiel; et

quoique un gouvernement semblable à celui d'un Cyrus ou d'un Trajan fût

capable de faire en un sens le bonheur des peuples, les princes seraient

bien malheureux eux-mêmes, s'ils se contentaient de ces fantômes de

vertus qui étaient sans ame et sans vie. Or cette ame et cette vie,

MONSEIGNEUR, c'est la piété, c'est la crainte de Dieu, sans laquelle

tout ce qu'il y a de plus grand dans le monde n'est qu'un pur néant.

Ce que l'Histoire profane ne peut vous fournir, MONSEIGNEUR, vous avez

l'avantage de le trouver sous vos yeux et à chaque instant dans la

personne d'un père en qui la piété relève toutes ses autres excellentes

qualités, et qui estime infiniment plus le bonheur d'être chrétien, que

le haut rang de premier prince du sang de France. Puissiez-vous,

MONSEIGNEUR, imiter ses exemples, et même (je ne crains point qu'il s'en

trouve choqué) les surpasser! Ce sont les voeux que je ne cesserai de

faire pour VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME, et qu'elle agréera sans doute

beaucoup plus que tous les éloges dont je la pourrais combler. Je suis

avec un profond respect et un parfait dévouement,

MONSEIGNEUR,

DE VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIME

Le très-humble et très-obéissant

serviteur,

C. ROLLIN.

--------------------------------------------------------------------

PRÉFACE.

---------

PARAGRAPHE PREMIER.

_Utilité de l'Histoire profane, sur-tout par rapport à la Religion._

[Marge: Observer dans l'Histoire, outre les faits et la chronologie:]

L'étude de l'Histoire profane ne mériterait point qu'on y donnât une

attention sérieuse et un temps considérable, si elle se bornait à la

stérile connaissance des faits de l'antiquité, et à la sombre recherche

des dates et des années où chaque événement s'est passé. Il nous importe

peu de savoir qu'il y a eu dans le monde un Alexandre, un César, un

Aristide, un Caton, et qu'ils ont vécu en tel ou tel temps; que l'empire

des Assyriens a fait place à celui des Babyloniens, et ce dernier à

l'empire des Mèdes et des Perses, qui ont été ensuite subjugués

eux-mêmes par les Macédoniens, et ceux-ci par les Romains.

[Marge: 1. La cause de l'élévation et de la chute des empires.] Mais il

est d'une grande importance de connaître comment ces empires se sont

établis, par quels degrés et par quels moyens ils sont arrivés à ce

point de grandeur que nous admirons, ce qui a fait leur solide gloire et

leur véritable bonheur, et quelles ont été les causes de leur décadence

et de leur chute.

[Marge: 2. Le génie et le caractère des peuples et des grands hommes:]

Il n'est pas moins important d'étudier avec soin les moeurs des peuples,

leur génie, leurs lois, leurs usages, leurs coutumes; et sur-tout de

bien remarquer le caractère, les talents, les vertus, les vices même de

ceux qui les ont gouvernés, et qui, par leurs bonnes ou mauvaises

qualités, ont contribué à l'élévation ou à l'abaissement des États qui

les ont eus pour conducteurs et pour maîtres.

Voilà les grands objets que nous présente l'Histoire Ancienne, en

faisant passer comme en revue devant nous tous les royaumes et tous les

empires de l'univers, et en même temps tous les grands hommes qui s'y

sont distingués de quelque manière que ce soit, et en nous instruisant,

moins par des leçons que par des exemples, sur tout ce qui regarde l'art

de régner, la science de la guerre, les principes du gouvernement, les

règles de la politique, les maximes de la société civile et de la

conduite de la vie pour tous les âges et pour toutes les conditions.

[Marge: 3. L'origine et le progrès des arts et des sciences.]

On y apprend aussi, et ce ne doit point être une chose indifférente pour

quiconque a du goût et de la disposition pour les belles connaissances;

on y apprend comment les sciences et les arts ont été inventés,

cultivés, perfectionnés; on y reconnaît, et l'on y suit comme de l'oeil,

leur origine et leurs progrès; et l'on voit avec admiration que plus on

s'approche des lieux où les enfants de Noé ont vécu, plus on y trouve

les sciences et les arts dans leur perfection: au lieu qu'ils paraissent

oubliés ou négligés à proportion que les peuples en ont été dans un plus

grand éloignement; de sorte que quand on a voulu les rétablir, il a

fallu remonter à l'origine d'où ils étaient partis.

Je ne fais que montrer légèrement tous ces objets, quelque importants

qu'ils soient, parce que je les ai traités ailleurs[3] avec étendue.

[Note 3: Second volume de la _Manière d'étudier_.]

[Marge: 4. Observer principalement ce qui a rapport à la religion.] Mais

un autre objet, infiniment plus intéressant, doit attirer notre

attention. Car quoique l'histoire profane ne nous parle que de peuples

abandonnés à toutes les folies d'un culte superstitieux, et livrés à

tous les déréglements dont la nature humaine, depuis la chute du premier

homme, est devenue capable, elle annonce par-tout la grandeur de Dieu,

sa puissance, sa justice, et sur-tout la sagesse admirable avec laquelle

sa providence conduit tout l'univers.

Si[4] l'intime conviction de cette dernière vérité élevait, selon la

remarque de Cicéron, le peuple romain au-dessus de tous les peuples de

la terre, on peut assurer de même que rien ne relève plus l'Histoire

au-dessus de beaucoup d'autres connaissances, que d'y trouver empreintes

presque à chaque page des traces précieuses et des preuves éclatantes de

cette grande vérité, que Dieu dispose de tout en maître souverain; que

c'est lui qui fixe et le sort des princes, et la durée des empires;

et[5] qu'il transporte les royaumes d'un peuple à un autre pour punir

les injustices et les violences qui s'y commettent.

[Note 4: «Pietate ac religione, atque hàc uni sapientiâ quòd Deorum

immortalium numine omnia regi gubernarique perspeximus, omnes gentes

nationesque superavimus.» (Orat. _de Arusp. respons_. n. 19.)]

[Note 5: «Regnum a gente in gentem transfertur propter injustitias,

et injurias, et contumelias, et diversos dolos.» (_Eccl_. 10, 8.)]

[Marge: Dieu a pris un soin plus particulier de son peuple.] Il faut

avouer qu'en comparant la manière attentive, bienfaisante, sensible dont

il gouvernait autrefois son peuple, et celle dont il conduisit toutes

les autres nations de la terre, on dirait que celles-ci lui ont été

indifférentes et étrangères. Dieu regardait la nation sainte comme son

domaine propre, et comme son héritage. Il y demeurait comme un maître

dans sa maison, et comme un père dans sa famille. Israël était son fils,

et son fils premier-né. Il avait pris plaisir à le former dès son

enfance, et à l'instruire par lui-même. Il se communiquait à lui par ses

oracles; il le gouvernait par des hommes miraculeux; il le protégeait

par les merveilles les plus étonnantes. A la vue de tant de glorieux

priviléges, qui ne s'écrierait avec le Prophète: «Ce n'est que dans

Israël que Dieu fait éclater sa grandeur et sa magnificence!» [Marge:

Isaï. 33, 21.] _Solummodò ibi magnificus est Dominus noster._

[Marge: Mais il veille sur tous les peuples de la terre.] Cependant ce

même Dieu, quoique oublié par les nations, et quoiqu'il parût les avoir

oubliées, exerçait toujours sur elles un empire souverain, qui, pour

être caché sous le voile des événements ordinaires et d'une conduite

purement humaine, n'en était ni moins réel, ni moins divin. [Marge: Ps.

23, 1.] Toute la terre est au Seigneur, dit le Prophète, et tous les

hommes qui la remplissent sont également son ouvrage; et il n'a garde de

le négliger. Ce serait une erreur bien injurieuse à Dieu, que de penser

qu'il n'est le maître que d'une seule famille, et non le maître de

toutes les nations.

[Marge: Il a présidé à la dispersion des hommes après le déluge.] On

reconnaît cette importante vérité en remontant jusqu'à l'antiquité la

plus reculée, et jusqu'à l'origine primitive de l'histoire profane, je

veux dire jusqu'à la dispersion des descendants de Noé dans les

différentes contrées de la terre où ils s'établirent. La liberté, le

hasard, les vues d'intérêt, le goût pour certains pays, et d'autres

motifs pareils, furent, ce semble, les seules causes des choix

différents que firent les hommes. Mais l'Écriture nous apprend qu'au

milieu de la confusion et du trouble qui suivirent le changement subit

qui se fit dans le langage des descendants de Noé, Dieu présida

invisiblement à tous leurs conseils et à toutes leurs délibérations, que

rien ne se fit que par son ordre, et que ce fut lui qui conduisit[6] et

plaça tous les hommes selon les [Marge: Genes. 11, 8 et 9.] règles de sa

miséricorde et de sa justice: _Dispersit et divisit eos Dominus in

universas terras._

[Note 6: Les Anciens même, au rapport de Pindare (_Olymp._ Od. 7),

avaient retenu quelque idée que la dispersion des hommes ne s'était

point faite au hasard, et qu'ils avaient été placés par les ordres de la

Providence.]

Il est vrai que dès lors Dieu eut une attention particulière sur le

peuple qu'il devait un jour s'attacher. Il marqua la place qu'il lui

destinait. Il la fit garder par un autre peuple laborieux, qui

s'appliqua à la cultiver et à l'embellir, et à faire valoir l'héritage

futur des Israélites. Il mesura le nombre des familles qu'il en mit

alors en possession, sur le nombre des familles d'Israël quand il serait

temps de le lui rendre; et il ne permit à aucune des nations qui

n'étaient pas sujettes à l'anathème prononcé par Noé contre Chanaan,

d'entrer dans un héritage qui devait être restitué tout entier aux

Israélites. [Marge: [Deuteron. xxxii. 8.]] _Quando dividebat Altissimus

gentes, quando separabat filios Adam, constituit terminos populorum

juxta numerum filiorum Israel._[7] Mais cette attention particulière de

Dieu sur son peuple futur n'est point contraire à celle qu'il eut sur

tous les autres peuples, attestée clairement par les deux passages de

l'Écriture que j'ai cités, qui nous apprennent que toute la suite des

siècles lui est présente, qu'il n'arrive rien dans le monde que par son

ordre, et que d'âge en âge il en règle tous les événements. [Marge:

[Eccles. 39, 19, 22, 25.]] _Tu es Deus conspector seculorum... A seculo

usque in seculum respicis._

[Note 7: «Quand le Très-Haut a fait la division des peuples, quand

il a séparé les enfants d'Adam, il a marqué les limites des peuples

selon le nombre des enfants d'Israël (qu'il avait en vue).» C'est un des

sens qu'on donne à ce passage, et qui paraît fort naturel.]

[Marge: Dieu seul a réglé le sort de tous les empires, soit par rapport

à son peuple, soit par rapport au règne de son Fils.] Il faut donc

regarder comme un principe incontestable, et qui doit servir de base et

de fondement à l'étude de l'histoire profane, que c'est la Providence

divine qui, de toute éternité, a réglé et ordonné l'établissement, la

durée, la destruction des royaumes et des empires, soit par rapport au

plan général de tout l'univers, connu de Dieu seul, qui met un ordre et

une harmonie merveilleuse dans toutes les parties qui le composent; soit

en particulier par rapport au peuple d'Israël, et encore plus par

rapport au Messie, et à l'établissement de l'Église, qui est sa grande

oeuvre, et le but de tous ses autres ouvrages, toujours présent à sa

vue:[Marge: Act. 15, 18.] _Notum a seculo est Domino opus suum_.

Il a plu à Dieu de nous découvrir dans ses Écritures une partie des

liaisons que plusieurs peuples de la terre ont eues avec le sien; et le

peu qu'il nous en a découvert répand une grande lumière sur l'histoire

de ces peuples, dont on ne connaît que la surface et l'écorce, si l'on

ne pénètre plus avant par le secours de la révélation. C'est elle qui

expose au grand jour les pensées secrètes des princes, leurs projets

insensés, leur fol orgueil, leur impie et cruelle ambition; qui

manifeste les véritables causes, et les ressorts cachés des victoires et

des défaites des armées, de l'agrandissement et de la décadence des

peuples, de l'élévation et de la ruine des États; et, ce qui est le

principal fruit de l'Histoire, c'est elle qui nous apprend le jugement

que Dieu porte et des Princes et des Empires, et qui fixe par conséquent

l'idée que nous devons nous en former.

[Marge: Rois puissants, employés pour punir ou pour protéger Israël.]

Pour ne point parler de l'Égypte, qui d'abord servit comme de berceau à

la nation sainte; qui se changea ensuite pour elle[8] en une dure prison

et en une fournaise ardente, et qui devint enfin le théâtre des plus

étonnantes merveilles que Dieu ait opérées en faveur d'Israël: les

grands empires de Ninive et de Babylone nous fournissent mille preuves

de la vérité que j'établis ici.

[Note 8: «Educam vos de ergastulo Ægyptiorum (_Exod._, 6, 6). De

fornace ferrea Ægypti.» (_Deuteronom._ 4, 20.)]

Leurs plus puissants rois, Théglathphalasar, Salmanasar, Sennachérib,

Nabuchodonosor, et plusieurs autres, étaient entre les mains de Dieu

comme autant d'instruments dont il se servait pour punir les

prévarications de son peuple. [Marge: Isaï. 5, 25-30, 10, 28-34, 13, 4

et 5.] Il les appelait, selon Isaïe, d'un coup de sifflet des extrémités

de la terre pour venir prendre ses ordres; il leur mettait lui-même

l'épée en main; il réglait leur marche jour par jour; il remplissait

leurs soldats de courage et d'ardeur, rendait leurs troupes infatigables

et invincibles, répandait à leur approche la terreur et l'effroi.

La rapidité de leurs conquêtes aurait dû leur faire entrevoir la main

invisible qui les conduisait; mais,[Marge: Sennacherib] dit l'un d'entre

eux au nom de tous les autres: «C'est par la force de mon bras que j'ai

fait ces grandes choses, et c'est ma propre sagesse qui m'a éclairé.

J'ai enlevé les anciennes bornes des peuples, j'ai pillé les trésors des

princes, et, comme un conquérant, j'ai arraché les rois de leurs trônes.

Les peuples les plus redoutables ont été pour moi comme un nid de petits

oiseaux qui s'est trouvé sous ma main. J'ai réuni sous ma puissance tous

les peuples de la terre, comme on ramasse quelques oeufs (que la mère a

abandonnés); et il ne s'est trouvé personne qui osât seulement remuer

l'aile, ni ouvrir la bouche, ni faire le moindre son.»

Mais ce prince si grand et si sage à ses propres yeux, qu'était-il à

ceux de Dieu? Un ministre subalterne, un serviteur mandé par son maître,

une verge et un bâton dans sa main: [Marge: Isaï. 10, 5.] _Virga furoris

mei et baculus ipse est._ Le dessein de Dieu était de corriger ses

enfants, et non de les exterminer. Mais Sennachérib avait résolu de tout

perdre et de tout détruire: [Marge: Isaï. 10, 7.] _Ipse autem non sic

arbitrabitur, sed ad conterendum erit cor ejus._ Que deviendra donc

cette espèce de combat entre les desseins de Dieu et ceux de ce prince?

Lorsqu'il se croyait déjà maître [Marge: Isaï. 10, 12.] de Jérusalem, le

Seigneur d'un souffle seul dissipe toutes ses pensées fastueuses, fait

périr en une nuit cent quatre-vingt-cinq mille hommes de son armée, _et,

lui[9] mettant un cercle au nez et un mors à la bouche_, comme à une

bête féroce, le ramène dans ses États, couvert d'opprobre, à travers ces

mêmes peuples, qui l'avaient vu, un peu auparavant, plein d'orgueil et

de fierté.

[Note 9: «Insanisti in me, et superbia tua ascendit in aures meas:

ponam itaque circulum in naribus tuis, et camum in labiis tuis, et

reducam te in viam per quam venisti.» (_4 Reg._ 19, 28.)]

[Marge: Nabuchodonosor.] Nabuchodonosor, roi de Babylone, paraît encore

plus visiblement régi par une Providence qu'il ignore, mais qui préside

à ses délibérations, et qui détermine toutes ses démarches.

[Marge: Ezech. 21. 19-23.] Arrivé avec son armée à la tête de deux

chemins, dont l'un conduit à Jérusalem, l'autre à Rabbath, capitale des

Ammonites, ce prince, incertain et flottant, délibère lequel il prendra,

et jette le sort: Dieu le fait tomber sur Jérusalem, pour accomplir les

menaces qu'il avait faites à cette ville de la détruire, de brûler le

temple, et d'emmener son peuple en captivité.

[Marge: Ezech. cap. 26, 27 et 28.] Des raisons seules de politique

semblaient déterminer ce conquérant au siége de Tyr, pour ne pas laisser

derrière soi une ville si puissante et si bien fortifiée. Mais le siége

de cette place était ordonné par une volonté supérieure. Dieu voulait

d'un côté humilier l'orgueil d'Ithobal son roi, qui, se croyant plus

éclairé que Daniel dont la réputation était répandue dans tout l'Orient,

n'attribuant qu'à sa rare prudence l'étendue de son domaine et la

grandeur de ses richesses, se considérait en lui-même comme un dieu; de

l'autre, il voulait aussi punir le luxe, les délices, l'arrogance de ces

fiers négociants, qui se regardaient comme les princes de la mer et les

maîtres des rois mêmes; et sur-tout cette joie inhumaine de Tyr qui lui

faisait trouver son agrandissement dans les ruines de Jérusalem sa

rivale. C'est par ces motifs que Dieu lui-même conduisit Nabuchodonosor

à Tyr, lui faisant exécuter ses ordres sans qu'il les connût: IDCIRCO

_ecce_ EGO ADDUCAM _ad Tyrum Nabuchodonosor_.

[Marge: Ezech. 29, 18-10.] Pour récompenser ce prince, qu'il tenait à sa

solde, du service qu'il vient de lui rendre à la prise de Tyr (c'est

Dieu lui-même qui s'exprime ainsi), et pour dédommager les troupes

babyloniennes, épuisées par un siége de treize ans, il leur donne toutes

les contrées de l'Égypte, comme des quartiers de rafraîchissement, et

leur en abandonne les richesses et les dépouilles[10].

[Note 10: Ce fait est plus détaillé dans l'histoire des Égyptiens

sous le règne d'Amasis. [p. 133.]]

Oeuvres Completes de Rollin Tome 1 Histoire Ancienne Tome 1 · 第 2 / 37 段