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OEUVRES
COMPLÈTES
DE ROLLIN.
NOUVELLE ÉDITION,
ACCOMPAGNÉE D'OBSERVATIONS ET D'ÉCLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES,
PAR M. LETRONNE,
MEMBRE DE L'INSTITUT
(ACADÉMIE ROYALE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES).
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HISTOIRE ANCIENNE.
TOME I.
PARIS,
DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,
IMPRIMEUR DU ROI ET DE L'INSTITUT, RUE JACOB, No 24.
M DCCC XXI.
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OEUVRES
COMPLÈTES
DE ROLLIN.
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TOME PREMIER.
À PARIS,
{ FIRMIN DIDOT, PÈRE ET FILS, Libraires,
{ rue Jacob, no 24;
CHEZ{ LOUIS JANET, Libraire, rue St-Jacques, no 59;
{ BOSSANGE, Libraire, rue de Tournon, no 6;
{ VERDIÈRE, Libraire, quai des Augustins, no 25.
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AVERTISSEMENT
DE L'AUTEUR
DES OBSERVATIONS ET ÉCLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES
JOINTS À CETTE ÉDITION.
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Depuis long-temps on sentait la nécessité d'une édition critique des
oeuvres historiques de Rollin. Il est en effet reconnu que Rollin n'a
point également soigné toutes les parties du grand ensemble d'histoire
dont il a fait présent à la France. Ne pouvant examiner avec assez
d'attention le sens de certains passages difficiles qui auraient exigé
un examen approfondi, il a dû s'en rapporter quelquefois à des versions
inexactes. Le temps lui a manqué pour remonter toujours à la source des
faits: et souvent il a incorporé dans son ouvrage les résultats des
travaux de ses prédécesseurs, sans les soumettre à l'épreuve d'un nouvel
examen: c'est ce qu'il avoue cent fois avec une franchise et une candeur
admirables.
On ne saurait donc être surpris de ce que ses ouvrages historiques
renferment quelques erreurs de détail, dont une critique malveillante
s'est servie pour tâcher de décréditer ces ouvrages. Dans le siècle
dernier, Rollin a été violemment attaqué par des pédants jaloux du
succès de son Histoire ancienne, ou par des hommes qui ne lui
pardonnaient point d'avoir composé un livre d'histoire dicté par l'amour
de la religion. Les critiques pointilleuses et mesquines d'un abbé
Bellanger, qui voulait faire croire que Rollin ne savait pas un mot de
grec; les sarcasmes de Voltaire, répétés par mille échos, ont contribué
à répandre l'opinion, nous dirons le préjugé, que l'Histoire ancienne et
l'Histoire romaine fourmillent de contre-sens, et sont remplies
d'erreurs de tout genre, de réflexions niaises et puériles, de contes
rassemblés sans critique. Ils n'ont pu réussir à en faire abandonner la
lecture; mais ils en ont diminué l'autorité et le poids, en exagérant le
nombre des fautes qui peuvent s'y trouver.
Il nous a paru qu'un moyen efficace de rendre à ces ouvrages une grande
partie de l'autorité qu'on a voulu leur faire perdre; de les relever
dans l'opinion des juges éclairés; de ramener les lecteurs prévenus, ou
qui manquent du loisir nécessaire pour examiner les faits par eux-mêmes;
c'était de réduire à leur juste valeur les critiques dont les écrits de
Rollin ont été l'objet, en publiant pour la première fois une édition
qui offrît, sur les endroits vraiment fautifs, les rectifications et les
éclaircissements nécessaires.
Le traducteur[1] italien de l'Histoire ancienne avait déjà essayé de
suppléer à quelques défauts qu'il avait cru remarquer dans cette
histoire; mais nous n'approuvons nullement la méthode qu'il a suivie,
d'insérer une multitude d'additions dans le texte même: à l'inconvénient
d'être diffuses et fort insignifiantes, ces additions joignent celui de
dénaturer l'ouvrage original.
[Note 1: _Storia Antica_ di Carlo ROLLIN, etc. Genova, MDCCXCII.]
Notre méthode est entièrement différente. En premier lieu, nous
conservons absolument intact le texte original, pour lequel nous avons
suivi l'édition in-4°, imprimée sous les yeux de l'auteur; toutes les
citations, les notes, ont été textuellement reproduites; nous ne nous
sommes permis de changements que pour corriger les nombreuses
inexactitudes qui s'étaient glissées dans l'orthographe de certains noms
propres, dans l'indication des auteurs cités; ou les fautes qui
défiguraient plusieurs citations de textes grecs et latins.
Nos observations sont rejetées au bas des pages, et se trouvent ainsi
entièrement séparées du texte. Il y avait, dans cette méthode même, un
écueil à redouter; c'était de multiplier ou d'étendre les notes et les
observations, au point de faire réellement un ouvrage à côté de celui de
Rollin, et de surcharger le sien d'un appareil scientifique tout-à-fait
déplacé, qui eût brisé continuellement la narration, et en eût détruit
l'intérêt. Nous croyons avoir évité cet écueil, en nous renfermant dans
les limites indiquées par la nature même de l'ouvrage. Nos observations,
bornées à ce qu'il y a d'essentiel, sont de deux espèces: les unes ont
pour objet de rectifier une erreur de fait, une traduction fautive; les
autres contiennent, soit l'indication d'une particularité négligée par
l'historien, mais nécessaire pour la connaissance parfaite du trait
historique qu'il rapporte; soit la discussion des motifs qu'on peut
avoir de douter des faits qu'il a présentés comme certains, ou de croire
à quelques autres qu'il a donnés comme douteux. Ces notes sont en
général fort courtes et précises: quelques-unes, en petit nombre, ont
plus d'étendue; mais l'importance ou l'intérêt du sujet rendait
nécessaires de plus grands développements.
Il est presque inutile d'avertir que nos observations ne portent que sur
des faits matériels, jamais sur des opinions: les digressions de
l'auteur, ses réflexions, sa manière de voir et de juger les choses, de
saisir les rapports de l'histoire profane avec l'histoire sacrée,
constituent son caractère particulier, pour ainsi dire sa physionomie;
et nous en avons scrupuleusement respecté les traits. Sans doute, il
nous eût été facile de mettre quelquefois notre opinion en regard de
celle de l'auteur; mais quelle eût été la plus vraie des deux?
Nous nous sommes également interdit des discussions générales sur la
chronologie de l'ancienne Égypte et de l'empire d'Assyrie. Rollin a
sur-tout évité toute discussion approfondie sur ce sujet; il s'est
contenté de suivre principalement Ussérius et Fréret: il a le soin d'en
prévenir ses lecteurs. Que les systèmes de ces hommes habiles prêtent à
quelques difficultés, c'est ce dont nous ne faisons nul doute: il
faudrait de longues discussions pour les faire ressortir, et sur-tout
pour les lever; et, quand on y parviendrait, serait-on sûr de ne les
avoir point remplacées par d'autres difficultés plus grandes encore? En
de telles matières, où l'on voit autant d'opinions différentes qu'il y a
de gens qui s'en occupent, le difficile n'est pas de faire un système,
c'est d'en faire un plus probable de tous points que celui qu'on a la
prétention de détruire. Nous nous sommes donc contentés de donner
quelques observations de détail.
Nous en dirons autant des notions géographiques par lesquelles Rollin a
commencé l'histoire de chaque pays: ces notions sont toujours
incomplètes, mais évidemment l'auteur n'a pas voulu en dire davantage;
il le pouvait sans peine. Nous nous sommes donc bornés à quelques notes
sur ce qui pouvait s'y trouver d'inexact, sans insister davantage;
d'autant plus qu'il n'y a pas maintenant de petit livre de géographie
qui ne renferme plus de détails sur ce sujet.
Un article important, et qui avait besoin de rectifications
continuelles, est celui de l'évaluation des mesures et des monnaies
anciennes: les recherches qu'on a faites depuis Rollin ont modifié
sensiblement celle qu'il avait adoptée. Pour les mesures itinéraires,
nous nous sommes servis des travaux les plus récents. L'évaluation des
monnaies grecques et romaines a été établie sur les bases dont nous
avons démontré la certitude dans un ouvrage spécial[2]. A la fin de
l'histoire romaine, nous placerons un exposé des principes sur lesquels
reposent ces diverses évaluations, et des tableaux dressés d'après ces
principes.
[Note 2: _Considérations générales sur l'évaluation des monnaies
grecques et romaines et sur la valeur de l'or et de l'argent avant la
découverte de l'Amérique_, chez F. Didot.]
Toutes les notes qui nous appartiennent sont suivies de la lettre--L.
Quand il nous arrive de compléter une note de l'auteur, par une addition
qui nous paraît nécessaire, cette addition est précédée des deux traits
==, et suivie de la même lettre--L.
Quelquefois, nous avons jugé à propos de mettre en marge une citation
qui avait échappé à l'auteur; ou l'indication du livre et de la page,
quand il ne l'a point mise: ces additions marginales sont renfermées
entre crochets [].
Nous ferons quelques modifications et additions à l'atlas de d'Anville
qu'on joint ordinairement aux oeuvres de Rollin: elles seront spécifiées
dans un avertissement particulier qui sera mis en tête de cet atlas.
L.
Paris, 20 décembre 1820.
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ÉLOGE
DE ROLLIN,
DISCOURS
QUI A REMPORTÉ LE PRIX D'ÉLOQUENCE
DÉCERNÉ PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE,
DANS SA SÉANCE DU 27 AOÛT 1818;
PAR SAINT-ALBIN BERVILLE,
AVOCAT À LA COUR ROYALE DE PARIS.
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Nocturnâ versate manu, versate diurnâ.
HORAT.
La nature commence l'homme, et l'éducation l'achève. Par elle, ses
facultés deviennent des talents; ses penchants, des vertus; par elle se
perpétuent d'âge en âge, avec les traditions de la science, les leçons
de la sagesse. Aussi, dans l'antiquité, voyons-nous l'éducation exciter
constamment la sollicitude des philosophes et des législateurs. Lycurgue
fonde sur son pouvoir les lois qu'il donne à son peuple; Platon, le code
qu'a rêvé son génie; magistrat et père à-la-fois, Caton honore la
pourpre consulaire par les fonctions d'instituteur. Et certes, s'il est
un art digne de l'estime des sages, c'est celui qui se propose pour
objet la perfection de l'homme: art aussi grand dans son but qu'immense
dans ses détails; d'autant plus noble, qu'il n'offre point, pour les
soins qu'il commande, pour les devoirs qu'il impose, le dédommagement
flatteur de la célébrité; d'autant plus délicat, qu'il faut montrer la
vérité à des yeux faibles encore, éclairer l'intelligence sans instruire
les passions, et préparer les triomphes de la vertu sans altérer la
sécurité de l'innocence!
Rollin servit l'enseignement par ses travaux; il honora sa carrière par
des talents et des vertus. Pour le louer, il suffit de raconter ce qu'il
a fait, de montrer ce qu'il a été. Je n'offenserai point, par le faste
de mes louanges, la mémoire d'un sage: je parlerai rarement de sa
gloire; mais je parlerai souvent de sa bonté, et sans doute son ombre ne
repoussera point cet éloge.
PREMIÈRE PARTIE.
Lorsqu'après la chute de l'empire d'Occident cette belle partie de
l'Europe perdit la civilisation qu'elle devait aux Romains, les écrits
des anciens y conservèrent le germe d'une civilisation nouvelle. Mais ce
germe resta long-temps stérile. Des institutions barbares opposaient une
barrière aux progrès de l'esprit humain; les peuples n'existaient que
pour la servitude, les grands n'existaient que pour les combats;
l'instruction était renfermée dans les cloîtres, et plusieurs siècles
dûrent s'écouler avant qu'elle pût se répandre dans les rangs de la
société. Mais lorsqu'enfin le temps eut amené dans l'ordre politique une
révolution salutaire, les études commencèrent à refleurir: c'est alors
qu'un établissement dont l'origine se perd dans la nuit des âges,
l'Université, exerça sur l'enseignement une utile influence.
L'éducation, auparavant livrée au hasard, prit dans son sein une forme
régulière: son indépendance jeta quelques idées de liberté parmi les
générations naissantes; les traditions de l'antiquité hâtèrent, en se
propageant, le retour des lumières; et la raison humaine s'affranchit
par degrés des liens qui l'avaient tenue si long-temps captive.
Nourri dans cette école célèbre, Rollin avait puisé dans les leçons des
Gerson, des Hersan, les saines doctrines de l'enseignement, et cet amour
de l'antiquité, qui n'est que l'amour du vrai beau en morale comme dans
les arts. Héritier de leurs fonctions, il l'avait été de leurs succès:
des réformes salutaires, de sages innovations, avaient marqué sa
carrière. Une disgrâce vient arrêter le cours de ses travaux: l'homme de
paix renonce sans murmure, et non sans regrets peut-être, à l'emploi de
faire le bien; mais il sait rendre sa retraite utile encore: il lègue à
l'enseignement public les fruits de sa longue expérience; il éclaire
comme écrivain ceux qu'il ne lui est plus permis de guider comme
instituteur.
Rollin, dans le _Traité des Études_, n'a point prétendu, ainsi qu'un
philosophe célèbre, refaire l'éducation sur de nouvelles bases; il n'a
voulu que rassembler des traditions consacrées par l'usage. Toutefois,
s'il n'a point cette audacieuse indépendance de l'auteur d'_Émile_, qui
remonte par la pensée à la source de nos institutions pour leur
imprimer, du haut de son génie, une direction nouvelle, il s'éloigne
également de cette superstition du passé, qui subroge l'usage aux droits
de la raison, et compte les années au lieu de peser les avantages.
Rousseau, dans sa marche hardie, a poussé plus avant l'investigation des
principes; mais, dominé par une imagination impérieuse, il a quelquefois
abusé de la vérité. Rollin, plus circonspect, s'arrête avant le but
plutôt que de s'exposer à le franchir; mais, s'il se borne à cultiver
des vérités connues, il sait les rendre fécondes. Il n'appelle point les
réformes, mais il les accepte des mains de l'expérience. Un autre
écrivain, qui souvent a servi de guide à l'auteur du Traité des Études;
qui, en voulant former l'orateur, s'occupe d'abord à former l'homme de
bien, et conduit son élève à l'éloquence par la vertu, Quintilien,
interdit aux soins paternels l'ouvrage de l'éducation. Il veut
développer par l'émulation nos facultés naissantes, et paraît craindre
qu'amollis par les douceurs de la vie domestique, l'ame ne perde son
ressort et le corps sa vigueur. Peut-être, en prononçant cette exclusion
rigoureuse, Quintilien n'a-t-il pas assez rendu justice à cette
éducation qui ne sépare point ceux qu'unit la nature; qui permet de
chercher la convenance la plus parfaite entre les moyens de l'élève et
le caractère de l'institution, et rassemble sur une tête chérie une
vigilance et des soins qui, en se disséminant, sont quelquefois en
danger de se ralentir: peut-être, en voulant transporter de l'ordre
politique dans l'ordre moral le mobile puissant, mais délicat, de
l'émulation, n'a-t-il pas assez considéré le danger d'éveiller les
passions avant d'avoir affermi la raison qui doit les réprimer. Quoi
qu'il en soit, je sais gré à Rollin de s'être montré moins sévère;
d'avoir permis à la tendresse du père de seconder quelquefois le zèle de
l'instituteur; et sur-tout d'avoir respecté ces liens d'affection
mutuelle, qui, formés au sein de la famille par l'habitude et
l'intimité, préparent à l'ordre social la garantie des vertus
domestiques.
Mais, si l'éducation peut varier dans sa forme, son objet est
invariable. Éclairer l'esprit par la science, la raison par la morale,
l'ame par la religion, tels sont les soins que Rollin lui impose: c'est
à la vertu de consacrer le savoir; c'est à la piété de consacrer la
vertu.
Avant que les écrivains du siècle de Louis XIV eussent fixé la langue
française, l'enseignement dut chercher dans les langues anciennes des
formes régulières et des modèles pour l'éloquence. Depuis, lorsque la
France, grace au génie des Pascal, des Fénélon, des Racine, fut devenue
à son tour une terre classique; l'usage, qui devrait être l'expression
de la raison universelle, et qui n'est souvent que celle des erreurs
dominantes, continua de bannir de nos écoles une langue que leurs écrits
venaient d'illustrer. Rollin la rétablit dans ses droits: il en
développe les avantages; et s'il ne l'égale point à celles de
l'antiquité pour la richesse et l'harmonie, il lui accorde une
précision, une clarté que l'antiquité n'avait point connue. Bientôt il
nous transporte par l'étude loin de la terre natale; il veut agrandir
notre intelligence en nous faisant connaître d'autres hommes, d'autres
moeurs, d'autres sociétés. C'est alors qu'il nous conduit sur les
rivages de la Grèce, et qu'il étale à nos regards les beautés de cette
langue, dépositaire des plus nobles créations de l'esprit humain, et qui
fut la langue du génie, parce qu'elle fut celle de la liberté. De là il
nous ramène vers l'ancienne Rome, et nous découvre la commune origine de
nos modernes idiomes dans cette autre langue, autrefois la souveraine du
monde, aujourd'hui le lien des peuples civilisés: elle ne transmet plus
les décrets des vainqueurs de la terre, mais elle conserve du moins les
paisibles conquêtes de la science, et cette gloire est assez belle
encore.
Le langage, qui ne fut d'abord qu'un moyen de communication entre les
hommes, devint un art, lorsque ces communications, en se multipliant,
eurent étendu son usage et varié ses ressources. L'éloquence lui confia
les vérités de la morale, les souvenirs de l'histoire, les découvertes
de la science, les destinées des hommes et des peuples: la poésie
l'arrondit en mètres harmonieux, l'orna de brillantes images. Fille de
la religion et des passions peut-être, la poésie peut se vanter d'une
ancienne origine et nous offre les premiers monuments que le génie de la
parole ait élevés chez les nations. A travers l'immensité des âges, elle
nous apparaît sous la majestueuse figure d'Homère, d'Homère qui, pareil
aux dieux qu'il a chantés, semble avoir en partage une éternelle
jeunesse. A sa suite, se présente l'antiquité tout entière, avec ce
cortége de beautés naïves que faisait éclore, sous un ciel riant,
l'influence d'une société vierge encore. Combien l'on aime à retrouver,
dans ces tableaux des vieux âges, l'empreinte de la nature, presque
effacée de nos sociétés modernes! Placés plus près de cette nature,
principe éternel de tous les arts, les anciens purent saisir ses
premiers traits, la peindre dans sa pureté native, et leur goût, en la
retraçant, sut l'embellir encore. C'est elle que Rollin chérit dans
leurs ouvrages; c'est elle qui en relève le prix aux yeux de l'homme
simple et sensible: s'il ne retrouve plus le modèle, il est encore
touché de l'image. En vain, dès le siècle de Louis XIV, la médiocrité,
toujours impuissante et toujours téméraire, osa secouer le joug d'une
légitime admiration: le génie moderne resta fidèle au génie de
l'antiquité, et les Despréaux, les Racine, ne rougirent point de
s'avouer les disciples de ceux dont peut-être ils avaient droit de se
déclarer les rivaux. De nos jours encore, de hardis réformateurs ont
voulu fonder en poésie une religion nouvelle, ils ont tenté de nous
éblouir par le prestige de quelques beautés originales recueillies dans
la littérature informe d'une nation voisine; mais leurs efforts n'ont pu
ébranler les autels de l'antiquité. Ils ont indiqué à nos écrivains une
source où l'imagination puisera quelquefois des couleurs; mais le goût
ira toujours chercher ses modèles parmi ces hommes des siècles éloignés,
qui furent nos premiers maîtres, et qu'il faudra toujours imiter, parce
qu'ils n'ont imité que la nature.
Admirateur sincère des anciens, Rollin n'est point l'adorateur de leurs
défauts: il sait voir des taches dans leurs écrits: les anciens
n'étaient-ils pas des hommes? mais ses principes, ses remarques, son
style même, révèlent encore en lui le sentiment profond, le sûr
discernement de leurs beautés. Ce même discernement ne brille pas moins
dans les jugements qu'il porte sur ses contemporains; et ce n'est pas
son moindre titre de gloire, d'avoir averti la France de la grandeur de
Bossuet.
Le nom de Bossuet rappelle celui de l'éloquence. Cette fille de la
liberté fit long-temps retentir de ses mâles accents la tribune de Rome
et d'Athènes. Parmi nous, lorsque la liberté, encore écartée du corps
politique, s'était réfugiée tout entière au pied des autels, la chaire
évangélique lui ouvrit un asyle, et l'orateur chrétien retrouva, dans le
caractère sacré que la religion imprime à ses ministres, cette
indépendance que les Cicéron et les Démosthène avaient trouvée dans les
institutions de leur patrie. Mais la tribune aux harangues resta fermée
pour elle, et, dans les règles que Rollin a tracées de cet art, on
cherche en vain le nom de ce genre d'éloquence où l'orateur parle de la
patrie à la patrie elle-même, et puise dans un si noble sujet des
inspirations dignes d'un si noble théâtre. Un tel oubli, qui accuse les
institutions contemporaines, ne serait plus possible aujourd'hui.
Français, une gloire nouvelle vous attend! Déjà vos Bossuet, vos
Massillon ont illustré par les triomphes du génie leur auguste
ministère: à côté de leur éloquence va s'élever une éloquence rivale, et
ses accents aussi seront sacrés; car chez les peuples libres, après le
culte de la Divinité, il est encore une religion, celle de la Patrie.
En révélant à ses élèves les beautés de la poésie et de l'éloquence,
Rollin n'oublie pas des études plus austères, mais non moins utiles.
Puisque l'éducation ne peut embrasser le cercle entier des connaissances
humaines, forcé de choisir entre elles, il donne la préférence à celle
qui nous offre les leçons les plus salutaires, à l'histoire; l'histoire,
cette perpétuelle allégorie qui, sous les traits du passé, nous montre
le présent et l'avenir. Il jette en passant un regard sur la fable, dont
les riants mensonges ont fécondé les arts, sur les antiquités, dont
l'étude éclaire celle de l'histoire: mais il réprouve ce luxe indigent
de la mémoire, qui la surcharge sans l'enrichir; il ne veut point
fatiguer l'esprit d'une instruction stérile, et c'est au profit de la
raison qu'il cultive le savoir; ou plutôt, c'est l'ame qu'il veut orner
des trésors dont il enrichit l'intelligence. L'éducation vulgaire ne se
propose que la science pour objet: le sage voit plus loin. Le savoir
n'est à ses yeux qu'un progrès qui nous rapproche de la vertu, ou qu'un
instrument dont elle doit diriger l'usage dans l'intérêt de la patrie et
de l'humanité. Comptables envers la société, comme envers la nature, de
l'emploi de nos facultés, c'est à l'éducation d'en régler le cours, et
de nous faire aimer le bien en nous facilitant les moyens de
l'accomplir. Des études que Rollin nous prescrit, la première est celle
de nos devoirs. En formant l'homme instruit, ses leçons tendent surtout
à former l'honnête homme et le bon citoyen. Tour-à-tour éclairant
l'exemple par le précepte, autorisant le précepte par l'exemple, il
appelle au secours de la morale l'expérience des siècles passés. Les
fastes de l'antiquité sont pour lui un répertoire inépuisable de
salutaires instructions: c'est avec le nom d'Aristide, qu'il combat
l'avarice; avec le souvenir de Camille, qu'il ennoblit l'amour de la
patrie. Quelquefois, s'élevant à de plus vastes considérations, il
examine la vertu dans son alliance avec le pouvoir, préparant le bonheur
des hommes et la prospérité des états. Il ne sépare point la politique
de la justice: comme l'auteur du Télémaque, il voudrait appliquer la
morale à la science du gouvernement, et peut-être ce voeu de la vertu
est-il aussi un conseil de la sagesse.
Si de nombreux travaux n'attendaient encore mes regards, que j'aimerais
à rappeler ces pages éloquentes de raison et de bonté, où le vertueux
recteur, en exposant les devoirs des hommes qui président à
l'instruction publique, fait, sans y songer, sa propre histoire, et se
peint lui-même en voulant nous instruire! Est-il un plus beau traité de
morale que ces instructions où respire une si tendre sollicitude, une
onction si pénétrante, une si touchante modestie, un respect si vrai
pour les moeurs, pour le bonheur même de cet âge où le bonheur est
facile encore? Si la sagesse elle-même voulait parler aux hommes, il me
semble que ce serait là son langage.
C'est par la religion que Rollin sanctionne ses enseignements, et c'est
par la philosophie qu'il veut nous y conduire; car la vraie religion est
soeur de la vraie philosophie. Rollin ne veut point fonder sur les
ruines de la raison le règne de la foi; il hait et la superstition qui
l'avilit, et le fanatisme qui la déshonore. Le christianisme est à ses
yeux la perfection de la morale, et, s'il évoque les vertus du
paganisme, ce n'est point pour leur insulter par un injuste dédain, mais
pour apprendre au chrétien que son devoir est de les surpasser. Bien
éloigné sur-tout de cette sombre austérité qui, d'une religion de
douceur et de paix, fait une religion de terreur, apprend le remords à
l'innocence même et précipite dans l'incrédulité par le désespoir, il
dit ses bienfaits et non ses vengeances; il rassure l'homme et ne
l'effraie pas. J'oserais pourtant lui reprocher de s'être montré trop
rigoureux envers la gloire. La gloire porte des fruits si semblables à
ceux de la vertu! Sans doute, il est plus pur, cet héroïsme qui se
montre supérieur à l'éloge même et n'écoute point le retentissement de
ses actions dans l'opinion des hommes: toutefois pardonnons d'aimer la
louange à qui la sait mériter, et si la gloire est une erreur,
respectons une erreur à qui le genre humain doit les Thémistocle et les
Démosthène, les Décius et les Émile.
Rollin, dans son premier ouvrage, avait enseigné la manière d'étudier
l'histoire: elle va maintenant devenir l'objet de ses travaux. Il
n'interroge point les annales des temps modernes, trop peu fécondes en
nobles souvenirs; il nous montre le genre humain sortant des mains de la
nature, et florissant sous l'influence d'une civilisation naissante.
Héritières d'une société dégénérée, les sociétés modernes n'ont pu
répudier entièrement cette funeste succession: trop long-temps leurs
fastes ne présentent que la force érigée en loi; l'erreur, en vérité; la
corruption sans politesse et la barbarie sans vertu. L'histoire de
l'antiquité, au contraire, nous offre deux grands sujets d'étude, les
institutions et les hommes. Les anciens furent nos maîtres dans la
liberté, et cette éducation n'est pas leur moindre titre à notre
reconnaissance. C'est en ramenant sur nos propres origines la lumière
qu'ils nous avaient apportée, que nous avons retrouvé le germe de cette
belle constitution, digne d'être enviée de Sparte même, et qui,
balançant les pouvoirs les uns par les autres, leur impose à tous
l'heureuse nécessité de la modération. C'est encore chez eux que nous
admirons ces grandes proportions de la nature humaine, qui, en étonnant
l'imagination, élèvent l'ame et sont pour la morale ce que sont pour les
arts les modèles du beau idéal. Déjà Bossuet avait éclairé du flambeau
de la religion cet imposant tableau: mais son ouvrage est plutôt fait
pour être médité par l'âge mûr, que pour instruire la jeunesse. Dans son
vol sublime, il plane sur toute l'histoire, mais il ne s'arrête que sur
les hauteurs, pour y reconnaître l'empreinte d'une main divine. La
rapidité de sa marche exclut les détails, et les détails sont
l'instruction elle-même, quand c'est le discernement qui les choisit.
Dans un cadre plus étendu, Rollin passe en revue les peuples les plus
célèbres, parmi tant d'états qui tour-à-tour ont fleuri sur la terre. Au
fond de ce mouvant tableau, l'Égypte, qui fut après l'Inde le premier
berceau de la civilisation; la superstitieuse Égypte se laisse entrevoir
au loin comme une statue à demi voilée, et cache dans la nuit des temps
son origine inconnue, ses obscures antiquités, ses douteuses traditions,
sa religion mystérieuse. Non loin d'elle s'élève cette fière Carthage,
un instant la rivale de Rome, et dont les destinées vinrent échouer
contre la puissance qui devait envahir le monde. Ni ses nombreux
vaisseaux, ni l'or que le commerce attirait dans son sein, ni ces
peuples qu'elle attelait à son char sans les unir à sa fortune, ni ces
bandes dont elle achetait le sang mercenaire, n'ont pu balancer le
double ascendant du patriotisme et du courage. Un jour, une grande
infortune viendra s'asseoir sur ses ruines et sera consolée. Ici,
j'entends, à travers le silence des âges, le bruit lointain des empires
qui s'écroulent, et dont la chute retentit confusément sur les bords de
l'Euphrate. Cyrus paraît, et sur ces vastes débris s'élève l'empire des
Perses. Fondé par la discipline et la valeur, bientôt avili par le
despotisme, énervé par la mollesse, à peine laisserait-il dans
l'histoire un souvenir de son existence, si la Grèce ne l'y traînait à
sa suite, comme ces vaincus qui suivaient enchaînés le char des
triomphateurs.
Parvenue à ces peuples dont l'existence sociale a préparé la nôtre,
l'histoire acquiert un nouvel intérêt. Ce sont les archives de nos
ancêtres, que Rollin met sous nos yeux. Originaire des contrées
orientales, mais semblable pour elles à ces germes qui se développent
loin de la plante qui les a produits, la civilisation va jeter ses
racines sur le sol fécond de la Grèce. Là, s'élèvent sur un espace
étroit vingt nations célèbres; là, fleurissent, aux rayons de la
liberté, le génie et la vertu. Athènes nous montre cette liberté, portée
trop loin peut-être, mais séduisante dans son excès même, souvent
orageuse, toujours brillante, et couvrant ses nombreuses erreurs du
prestige des talents et de l'héroïsme. Sparte, tempérant la démocratie
par le pouvoir monarchique et la monarchie par les lois, nous offre la
première trace de cette constitution ingénieuse, où l'alliance de la
royauté, de l'aristocratie et du gouvernement populaire produit
l'égalité sans confusion, l'indépendance sans anarchie, et la
subordination sans esclavage. En vain le despotisme asiatique soulève
contre ces petits états l'effort gigantesque de sa puissance: ce colosse
d'argile vient se briser contre le bouclier d'airain de la liberté.
C'est un beau spectacle que cette lutte entre la puissance et la vertu,
où la vertu remporte la victoire!
Éblouis de leurs prospérités, les Grecs oublient que l'ambition produit
la servitude, et qu'aspirer à la domination, c'est courir à l'esclavage.
Deux cités rivales se disputent l'empire, et déjà la Grèce indignée a vu
les descendants de Miltiade et de Léonidas humilier devant un satrape
les lauriers de Marathon et les cyprès des Thermopyles. Bientôt s'élève
dans son sein une puissance nouvelle qui menace de l'asservir. La Grèce,
abattue par Philippe, accepte la servitude en triomphant sous Alexandre,
et ratifie aux champs d'Arbelles le traité imposé par la victoire dans
les plaines de Chéronée. Le Macédonien l'a vengée, mais elle a payé de
sa liberté le plaisir de la vengeance, et ce n'est qu'avec ses chaînes
qu'elle a terrassé son ennemi. Après la mort d'Alexandre, nous la
verrons briser ses fers, mais pour en reprendre de nouveaux. La
politique romaine ne l'affranchit un instant que pour mieux l'asservir,
et la Grèce, à son tour, va se perdre dans ce torrent dont les flots
engloutiront l'univers. Mais un nouveau triomphe l'attend dans sa
défaite. Les vainqueurs vont puiser chez les vaincus une civilisation
nouvelle, et triomphants par les armes, ils sont conquis par les moeurs.
Rome, subjuguée par les arts de Corinthe et d'Athènes, met désormais son
orgueil à devenir l'élève des peuples qu'elle a soumis, et ses orateurs
vont perfectionner sur les rivages de la Grèce une éloquence qui
décidera des destinées du monde.
Un peuple s'offrait encore aux pinceaux de Rollin: bien différent des
Grecs, mais non moins admirable, profond dans sa politique, immuable
dans ses desseins, sage dans les succès, inébranlable aux revers. La
Grèce, sensible, ingénieuse, avide de gloire et féconde en vertus
héroïques, a multiplié ses titres d'illustration et peuplé ses annales
de brillants souvenirs: Rome n'eut qu'une ambition, ce fut de régner sur
l'univers. Dans la Grèce, j'admire les hommes; chez les Romains, c'est
le peuple que j'admire. Ce peuple, calme dans la sédition même,
respectant au sein des troubles civils les lois de l'état et le sang des
citoyens, toujours uni contre l'ennemi du dehors, suivant, à travers les
révolutions de son gouvernement et les vicissitudes de la fortune, un
système invariable durant plusieurs siècles, présente un phénomène sans
exemple dans l'histoire. L'aristocratie a remplacé chez lui le pouvoir
monarchique; le gouvernement populaire a succédé à l'aristocratie; mais
si la constitution change, l'esprit ne change pas. Au milieu de ces
variations, le peuple romain marche à son but, appuyé sur la force de
ses moeurs et sur la sagesse de sa politique. Il grandit, il s'élance,
il renverse tout ce qui résiste: sa force s'accroît des succès de
Pyrrhus, des triomphes d'Annibal. En vain le héros de Carthage est à ses
portes: Rome assiégée est encore la cité des maîtres de la terre; elle
n'acceptera point la paix de la main du vainqueur. Ses commencements ont
été la rapine et le pillage: son terme ne sera que l'empire du monde.
Quel peuple, si sa gloire était pure et ses vertus sans mélange! si la
politique n'avait souvent fait taire la justice, et le patriotisme
l'humanité! Mais ces citoyens si généreux oublièrent trop qu'ils étaient
des hommes. Et qu'était-ce, après tout, que ce plan d'asservir le monde,
conçu avec tant d'audace, suivi avec tant de constance? une brillante
erreur, une faute imposante. Combien Sparte fut plus sage! ainsi que
Rome, instituée pour la guerre, elle s'interdit les conquêtes, dont Rome
fit l'objet de sa politique: l'une ne pouvait périr qu'en abandonnant
son principe; l'autre devait périr par son principe même. Quel fruit
recueillit-elle de sept cents ans de victoires? l'esclavage. En dévorant
l'univers, elle engraissait une victime pour les tyrans, et enfin une
proie pour les barbares. Chaque conquête était un progrès vers la
décadence, chaque triomphe un pas vers la servitude. Son abaissement fut
égal à sa grandeur, et ses maux ont vengé les nations qu'elle avait
opprimées. Un rival de Tacite, Montesquieu, a, d'un pinceau énergique,
retracé cette grande expiation: Rollin a jeté un voile sur cette partie
du tableau: non que les prestiges de la prospérité, les séductions même
de l'héroïsme aient pu imposer à sa sagesse; mais il écrivait pour
l'adolescence, et, parmi les illusions de cet âge heureux, il en est une
sur-tout que la sagesse elle-même doit respecter, celle de la vertu.
En appelant notre admiration sur ces grands tableaux, Rollin ne veut pas
toutefois qu'un enthousiasme légitime pour l'antiquité nous rende
indifférents pour nos propres annales. Peut-être va-t-il même trop loin,
lorsqu'il laisse entendre que les fastes du moyen âge pourraient, sous
la main du talent, balancer les brillants souvenirs de la Grèce et de
l'Ausonie. Mais on doit l'applaudir du moins d'avoir revendiqué pour
l'histoire nationale le rang qui lui appartient dans le système des
études. Ces anciens, que nous admirons, doivent encore être ici nos
maîtres. Chez eux, le premier objet de l'éducation était de graver dans
les coeurs l'amour de la patrie: en parlant aux enfants de la gloire de
leurs pères, elle élevait leur courage, et les avertissait de ne point
dégénérer. Aux jours de la prospérité, ce noble héritage entretenait une
émulation salutaire: dans l'adversité, il conservait parmi les peuples
cette force morale qui contraint la fortune à respecter le malheur, et
l'orateur d'Athènes consolait par les trophées de Salamine les désastres
de Chéronée. Imitons cet exemple, et, dociles aux conseils de Rollin,
ramenons quelquefois nos regards sur les monuments de notre histoire.
Ils nous révéleront des destinées assez brillantes. Il sied bien à une
nation d'être orgueilleuse d'elle-même, à un citoyen d'être fier de sa
patrie; et cet orgueil est plus juste encore quand cette patrie est la
France.
DEUXIÈME PARTIE.
C'est à la jeunesse que Rollin destinait ses ouvrages: content d'être
utile, il n'aspirait point à la renommée; et cependant la renommée a
proclamé ses travaux. Des mains de l'adolescence, ses écrits ont passé
dans celles de l'âge mûr; du sein de la retraite, ils se sont répandus
dans le monde. Quel charme les recommandait? la bonté. C'est elle qui
fait leur éloquence, et cette éloquence vaut bien celle du génie: si
elle fait goûter le livre, elle fait estimer et chérir l'auteur. Et qui,
en lisant Rollin, pourrait ne pas l'aimer? Quelle sagesse dans ses
paroles! quel zèle pour la vertu! quel ton de candeur et de simplicité!
Ce n'est point la naïveté souvent hardie de Montaigne, la bonhomie
parfois maligne de La Fontaine; la candeur, chez Rollin, tient à la
pureté de l'ame, à la droiture du caractère: il a confiance en son
lecteur. Et comment en effet être sévère avec lui? Il se livre à vous
avec tant d'abandon! Il aime le bien de si bonne foi! Découvrez-vous en
lui quelques prétentions? Aspire-t-il à faire secte? Non: ce n'est point
pour lui qu'il sollicite nos hommages; c'est pour la vérité. Il n'impose
point par un fastueux langage; il ne cherche point à nous éblouir par
l'éclat d'une pompeuse éloquence; sa force est dans la raison: il
n'entraîne point, il persuade; il ne veut point séduire, mais éclairer.
Un tel succès n'a rien de brillant, mais du moins il est pur, et
sur-tout il est durable. L'erreur peut obtenir un triomphe passager,
quand elle a le talent pour auxiliaire; mais elle ne garde point ses
conquêtes. On subjugue l'imagination, on séduit même le jugement; mais
la conscience, plus incorruptible, se révolte contre cette conviction
trompeuse, et la vérité, exilée de nos esprits, se réfugie souvent au
fond de nos coeurs.
Je n'oserais parler de l'originalité de Rollin: on me répondrait sans
doute que ce mérite suppose la hardiesse de la pensée, l'énergie et la
nouveauté de l'expression. Rarement l'homme sans passion rencontre ces
tours vifs, ces traits frappants qui donnent au style une couleur
prononcée. Ce sont les secrets de l'imagination; elle ne les révèle que
lorsqu'elle est émue. Vainement chercherait-on dans les écrits de Rollin
ces paroles foudroyantes de Pascal et de Bossuet, ces surprises de La
Bruyère: également éloigné de la gravité sentencieuse de Salluste, de la
mâle énergie de Rousseau, il se rapproche plutôt de la douceur de
Fénélon et du grand sens de Plutarque. Cependant, sa manière n'est point
d'emprunt: la bonté lui tient lieu d'originalité. Alors même qu'il
ressemble, il n'imite pas. Imite-t-on la bonté? Quelquefois, en lisant
ses ouvrages, je me figure entendre un de ces vieillards des premiers
âges du monde, assis au milieu de sa nombreuse postérité, raconter à sa
famille attentive les faits des temps passés, lui révéler avec une
simplicité grave et touchante les vérités de la morale, lui enseigner la
vertu, l'hospitalité, la crainte des dieux, le respect pour la
vieillesse. Le style de Rollin favorise cette illusion; il a, pour ainsi
dire, un parfum d'antiquité. Sa clarté, son abondance harmonieuse et
facile, rappellent les beaux siècles de la littérature grecque et
romaine, en même temps qu'il retrace quelques traits de la simplicité
naïve de nos vieux écrivains. Cette simplicité, chez Rollin, n'exclut
point cependant l'élégance; car l'élégance, qui n'est qu'un choix fait
par le goût dans les formes du langage, a plus d'un caractère.
Travaillée chez Fléchier, riche et noble chez Massillon, attique et
précise chez Voltaire, pompeuse chez Buffon, elle est doucement fleurie
dans les ouvrages de Rollin. Il écrit dans ce style tempéré, qui
peut-être est le plus difficile, parce qu'il est le plus voisin des
brillants défauts qui séduisent le goût et corrompent le talent. Mais ce
n'est pas lui que les affectations du bel-esprit peuvent éblouir: s'il a
quelquefois la richesse de Cicéron et de Quintilien, jamais il n'imite
ni le faux éclat de Sénèque, ni le luxe de Pline le Jeune. Il s'occupe
moins de parer l'expression que d'éclairer la pensée: d'autres cherchent
les ornements du style; Rollin se les permet.
L'élégance n'offre point le même caractère aux diverses époques de la
littérature. D'abord féconde en tours oratoires, en riches
développements, elle se resserre et s'observe davantage, à mesure que
les esprits, plus exercés, deviennent plus prompts à saisir et plus
difficiles à satisfaire. L'éloquence oratoire fait place alors à
l'éloquence philosophique; le langage prend des formes plus sévères;
l'harmonie est souvent sacrifiée à la concision, la clarté à la
profondeur. Le goût a changé sans dégénérer encore: seulement le style,
en voulant être plus plein et plus fort, a perdu quelque chose de ses
graces premières: plus travaillé, plus grave, il a moins de franchise et
de naïveté. C'est le temps des Tacite, c'est celui des Montesquieu.
Quelquefois cependant, le génie ou les études d'un écrivain lui font
devancer son siècle, ou le retiennent dans le siècle précédent. Ainsi
Salluste et La Bruyère, contemporains de Cicéron et de Bossuet,
appartiennent par leur manières à l'époque suivante, tandis que Rollin,
écrivant dans le XVIIIe siècle, rappelle dans toute sa pureté l'école de
Fénélon. Ce caractère, il le doit à l'imitation des écrivains du siècle
d'Auguste. Il avait médité toute sa vie ces illustres modèles, et l'on
reconnaît aisément qu'il s'est formé sur eux. C'est même un phénomène
assez remarquable que Rollin, parvenu au déclin de son âge sans avoir
cultivé l'art d'écrire dans sa langue maternelle, se soit cependant
élevé dans la littérature française au rang des classiques. C'est qu'il
avait étudié les anciens, non pour devenir leur rival, mais pour épurer
son goût, et pour transporter dans une langue vivante les tours heureux,
la richesse d'expressions, qui caractérisent les idiomes de l'antiquité.
C'est qu'à leur lecture, il avait joint celle des chefs-d'oeuvre du
siècle de Louis XIV. Aussi, malgré la juste estime qu'ont obtenue ses
essais dans la langue de Virgile, je les considère moins comme des
titres littéraires que comme de savantes études. Inventer est la
première condition de l'art d'écrire: comment cet art pourrait-il
exister quand la source de l'invention est tarie, quand le langage,
frappé d'immobilité, ne peut plus seconder par les créations du style
les créations de la pensée? Le génie des langues, qui n'est que le génie
des sociétés, permet-il de traduire dans l'idiome de l'antique Ausonie
les idées que la société fait éclore sous le ciel de la Gaule moderne?
Rollin imita ces anciens philosophes qui, pour instruire leur patrie,
commençaient par visiter les contrées étrangères, et rapportaient chez
eux les usages, les lois dont ils avaient reconnu l'utilité et la
sagesse.
Mais les anciens n'ont pu lui servir également de modèles pour la
manière d'écrire l'histoire. Écrivant dans un autre but, son talent a dû
prendre un autre caractère. L'austérité de Thucydide, l'énergique
pénétration de Tacite, n'auraient pu convenir à la jeunesse: Rollin a
tempéré pour elle la gravité de l'histoire. Toutefois, en se mettant à
sa portée, il ne descend point à son niveau: sous des formes agréables,
il cache une instruction solide, et s'il tend la main à ses jeunes
lecteurs, ce n'est point pour s'abaisser jusqu'à eux, mais pour les
élever jusqu'à lui. La critique lui a reproché une crédulité trop
facile: il aurait fallu ajouter que, si Rollin est crédule, c'est
sur-tout en faveur de la vertu. Il trouva dans son ame les raisons de
cette confiance. Et peut-on le blâmer d'avoir environné de nobles
illusions les exemples qu'il offrait à l'adolescence, et qu'il proposait
à son admiration? Si, plus tard, sa vieillesse s'est laissée quelquefois
surprendre à de fabuleux récits, s'il n'a pas toujours porté le flambeau
d'une critique sévère sur des erreurs qui s'offraient à lui entourées
d'autorités imposantes et revêtues des graces de l'éloquence, fermons
les yeux sur ce tribut payé à la faiblesse humaine, et sur-tout
n'oublions pas qu'il nous avait armés contre la séduction avant de se
laisser séduire. Jamais du moins il ne permit à la partialité d'égarer
sa plume et d'altérer les révélations de l'histoire: il juge avec une
constante équité les institutions et les hommes, et son exemple est une
leçon pour quiconque entreprend d'instruire les peuples en retraçant
leurs annales. Malheur à l'écrivain qui suborne l'histoire au gré de ses
passions! sa gloire n'est jamais qu'une brillante ignominie, et son
talent, en immortalisant ses ouvrages, ne fait qu'éterniser sa honte.
Si je louais seulement un littérateur, j'ai parlé de ses écrits, je
pourrais borner là son éloge. Mais Rollin fut en même temps un sage, un
bienfaiteur de l'humanité; je dois jeter un regard sur sa vie. Elle fut
plus utile que brillante; elle offre moins d'événements que de vertus.
Né dans une condition obscure, Rollin s'élève aux premières dignités de
l'enseignement public. Long-temps il se dévoue à ce noble ministère: il
consacre ses talents à former des hommes pour la société, des citoyens
pour la patrie. Une disgrace est le prix de ses services. Combien
l'autorité doit craindre d'être injuste, lorsque, créant des devoirs
d'après la voix de ses préjugés ou de ses caprices, elle punit ce que la
conscience pardonne, et n'accepte pas la vertu même pour garant de
l'innocence! Incapable d'orgueil ainsi que de faiblesse, Rollin se
soumet sans se plaindre, mais sans se démentir. La persécution a troublé
sa destinée, sans altérer son ame. Il emporte dans sa retraite l'estime
publique, la paix du coeur et les consolations de l'étude; il y trouve
encore des devoirs à remplir et des bienfaits à répandre. Les regards
des rois viennent l'y chercher, et, ce qu'il estimait sans doute
davantage, l'amitié vient lui offrir ses douceurs; l'amitié, que la
divinité a mise sur la terre pour être la récompense de la vertu. Rollin
était fait pour la connaître; elle acheva son bonheur; elle aurait
satisfait tous ses voeux, quand la gloire n'aurait pas daigné sourire à
sa vieillesse.
Rollin fut heureux! Cette vérité est douce à proclamer: elle réconcilie
avec la destinée. Hélas! la vie de l'homme de lettres est si souvent
troublée par des orages! il y a si peu d'intelligence entre le talent et
le bonheur! Rollin demanda peu de chose à l'opinion, et rien à la
fortune; il trouva sa félicité dans cette vertu dont un philosophe a
fait le devoir du législateur, et dont la religion fait le devoir de
tous les hommes, la modération.