LETTRE VINGT-SIXIÈME.

Histoire d'Ivan IV.--Citation de la brochure de M. de Tolstoï--Début du

règne d'Ivan IV.--Effets de sa tyrannie sur les Russes.--Une des causes

de sa cruauté.--Siége de Kazan.--Prise d'Astrakan.--Comment il traite

ses anciens amis.--Souvenirs de son enfance.--Changement moral et

physique.--Ses mariages.--Mensonge inhérent au despotisme.--Ses

raffinements de cruauté.--Supplices ordonnés et surveillés par

lui.--Sort de Novgorod.--Jusqu'où vont ses vengeances.--Horloges

vivantes.--Ironie sanglante.--Abdication.--Ce que font les Russes à

cette occasion.--Motif secret de la servilité des Russes.--Ivan reprend

la couronne.--À quelle condition.--La Slobode

Alexandrowsky.--L'_opritchnina_ ou les élus.--Portrait d'Ivan IV par

Karamsin.--Divers extraits du même écrivain.--Conséquences de

l'opritchnina.--Lâcheté d'Ivan IV.--Sa conduite lors de l'incendie de

Moscou.--Ce qu'il fait de la Livonie.--La Sibérie conquise.--Sympathie

d'Ivan pour Élisabeth d'Angleterre.--Lettre d'Élisabeth à Ivan.--Projet

de mariage avec Marie Hastings, parente de la reine

d'Angleterre.--Travestissement d'Ivan et de ses compagnons de

débauche.--Explication de la servilité des sujets d'Ivan.--Résignation

religieuse.--Église russe enchaînée.--Quelle est la seule Église

indépendante.--Le prêtre russe.--Sort qui attend toute Église

schismatique.--Le prêtre catholique.--Autres extraits de

Karamsin.--Trait de férocité du grand-duc Constantin.--Ressemblance des

Russes actuels avec leurs ancêtres.--Encore une citation de Karamsin:

l'ambassadeur et le supplicié.--Correspondance du Czar avec

Griasnoï.--La Livonie cédée par Ivan à Batori.--Conséquence de cette

trahison.--Mort du Czarewitch, le fils du Czar.--Tragédie.--Vocation

divine.--Puissance de l'âme humaine.--Mort d'Ivan IV.--Son dernier

crime.--APPENDICE.--Le Kremlin.--Karamsin.--Nouveaux extraits.--Excuses

au despotisme.--Ce que les Russes devraient penser et dire de

Karamsin.--Ce que signifie le besoin de justice qui est dans le coeur de

l'homme.--Spiritualisme chrétien.--Souvenir que le peuple russe conserve

d'Ivan IV.--Portrait d'Ivan III par Karamsin.--Ressemblance de

Pierre-le-Grand avec les Ivan.--Extraits de M. de Ségur.--Conduite du

Czar Pierre Ier envers son fils.--Supplice de Glébof.--Mort d'Alexis,

fils du Czar Pierre.

Moscou, ce 11 août 1839.

Si vous n'avez pas fait une étude particulière des annales de la Russie,

le travail que vous allez lire vous paraîtra le résultat d'une

combinaison monstrueuse: et pourtant ce n'est que le résumé de faits

authentiques.

Mais tout cet amas d'abominations attestées par l'histoire et qu'on lit

comme des fables n'est pas ce qui donne le plus à penser lorsqu'on se

retrace le long règne d'Ivan IV. Non, un problème tout à fait insoluble

pour le philosophe, un éternel sujet de surprise, et de redoutables

méditations, c'est l'effet produit par cette tyrannie sans seconde sur

la nation qu'elle a décimée; non-seulement elle ne révolte pas les

populations, elle les attache. Cette circonstance me paraît jeter un

jour nouveau sur les mystères du coeur humain.

Ivan IV, encore enfant, monte sur le trône en 1533; couronné à 17 ans,

le 16 janvier 1546, il est mort dans son lit au Kremlin, après un règne

de 51 ans, le 18 janvier 1584, à 64 ans, et il a été pleuré par sa

nation tout entière, sans excepter les enfants de ses victimes. On ne

sait si les mères moscovites l'ont pleuré; c'est ce dont il est permis

de douter, grâce au silence des annalistes sur ce point.

Sous les mauvais régimes, les femmes se dénaturent moins complétement

que les hommes; ceux-ci participant seuls aux actes du gouvernement, il

arrive nécessairement que les préjugés sociaux en circulation dans

chaque siècle et dans chaque pays ont prise sur eux plus que sur elles.

Quoi qu'il en soit, il faut bien le dire, ce règne monstrueux a fasciné

la Russie au point de lui faire trouver jusque dans le pouvoir effronté

des princes qui la gouvernent, un objet d'admiration; l'obéissance

politique est devenue pour les Russes un culte, une religion[30]. Ce

n'est que chez ce peuple, du moins je le crois, qu'on a vu les martyrs

en adoration devant les bourreaux!... Rome est-elle tombée aux pieds de

Tibère et de Néron pour les supplier de ne point abdiquer le pouvoir

absolu et de continuer à la brûler, à la piller, à se baigner

tranquillement dans son sang, à déshonorer ses enfants? C'est ce que

vous verrez faire aux Moscovites au milieu du règne et au plus fort de

la tyrannie d'Ivan IV.

Il voudra se retirer; mais les Russes luttant de ruse avec leur maître,

le supplieront de continuer à les gouverner selon son humeur. Ainsi

justifié, ainsi garanti, le tyran recommencera le cours de ses

exécutions. Pour lui, régner c'est tuer, il tue par peur et par devoir,

et cette trop simple charte est confirmée par l'assentiment de la Russie

tout entière; et par les regrets et les pleurs de la nation à la mort du

tyran!!!... Ivan, lorsqu'il se décide comme Néron à secouer le joug de

la gloire et de la vertu pour régner uniquement par la terreur, ne se

borne pas à des recherches de cruauté inconnues avant et après lui, il

accable encore d'invectives les malheureux objets de ses fureurs; il est

ingénieux, il est comique dans l'atrocité: l'horrible et le burlesque

récréent à la fois son esprit satirique et impitoyable. Il perce les

coeurs par des paroles sarcastiques en même temps qu'il déchire lui-même

les corps, et dans l'oeuvre infernale accomplie par lui contre ses

semblables que son orgueil inquiet prend pour autant d'ennemis, le

raffinement des paroles surpasse la barbarie des actes.

Ceci ne veut pas dire qu'il n'ait point renchéri en fait de supplices

sur toutes les manières inventées avant lui de faire souffrir les corps

et de prolonger la douleur; son gouvernement est le règne de la torture.

L'imagination refuse de croire à la durée d'un tel phénomène moral et

politique. Je viens de le dire, et il est à propos de le répéter: Ivan

IV commence, comme le fils d'Agrippine, par la vertu et par ce qui

commande plus encore peut-être l'amour d'une nation ambitieuse et vaine:

par les conquêtes. À cette époque de sa vie, faisant taire les appétits

grossiers et les terreurs brutales qu'il avait manifestés dès son

enfance, il se soumet à la direction d'amis sages et sévères.

De pieux conseillers, de prudents directeurs font du début de ce règne

une des époques les plus brillantes et les plus heureuses des annales

moscovites; mais le début fut court auprès du reste et la métamorphose

prompte, terrible et complète.

Kazan, ce redoutable boulevard de l'islamisme en Asie tombe en 1552,

après un siége mémorable, sous les coups du jeune Czar; l'énergie que ce

prince déploie paraît surprenante même aux yeux d'hommes à demi

barbares. Il défend ses plans de campagne avec une opiniâtreté de

courage et une sagacité d'esprit qui terrasse les plus vieux capitaines

et finit par commander leur admiration.

À son début dans la carrière des armes, l'audace de ses entreprises eût

fait paraître pusillanime tout courage prudent, mais bientôt vous le

verrez aussi lâche, aussi rampant qu'il fut téméraire; il devient

pusillanime en même temps que cruel: c'est que chez lui comme chez

presque tous les monstres, la cruauté avait sa principale racine dans la

peur. Il s'est souvenu toute sa vie de ce qu'il a souffert dans son

enfance: le despotisme des boyards, leurs dissensions avaient menacé ses

jours à l'époque où la force lui manquait pour les défendre: on dirait

que la virilité ne lui apporta d'autre désir que celui de se venger de

l'imbécillité du premier âge.

Mais s'il y a un fait profondément moral dans l'histoire de la terrible

vie de cet homme, c'est qu'il perd l'audace en perdant la vertu.

Serait-il vrai que Dieu, lorsqu'il fit le coeur de l'homme, lui eût dit:

Tu ne seras brave qu'autant que tu seras humain?

S'il en était ainsi et si de trop nombreux et de trop célèbres exemples

ne démentaient cette règle désirable, la foi nous deviendrait trop

facile: nous verrions Dieu face à face dans les destinées de ses

créatures les mieux douées, comme nous le voyons à découvert dans la vie

d'un Ivan IV. Dieu soit loué, ce prince dont l'histoire ainsi que le

caractère contrastent d'une manière frappante avec les autres

caractères, se montre courageux comme un lion tant qu'il est généreux,

il devient poltron comme un esclave dès qu'il est sans pitié. Cette

leçon, bien qu'elle fasse exception dans les annales du genre humain, me

paraît précieuse et consolante; et je me félicite de la recueillir au

fond de cette épouvantable histoire.

Grâce à la persévérance du jeune héros, blâmée alors par tout son

conseil, Astrakan subit le sort de Kazan. La Russie, délivrée du

voisinage de ses anciens maîtres, les Tatars, jette des cris

d'allégresse; mais ce peuple de subalternes, qui ne sait échapper à un

joug que pour passer sous un autre, idolâtre son jeune souverain avec

l'orgueil et la timidité de l'affranchi.

Le Czar fatigué se repose et s'arrête au milieu de sa gloire, il

s'ennuie de ses vertus bénies, il succombe sous le poids des lauriers et

des palmes, et renonce pour jamais à poursuivre sa sainte carrière. Il

aime mieux se méfier de tous et punir ses amis de la peur qu'ils lui

inspirent, que d'écouter de sages conseils. Mais sa folie est dans le

coeur; elle ne gagne pas la tête. Car, au milieu des actions les plus

déraisonnables, ses discours sont pleins de sens, ses lettres de

logique; leur style incisif peint la malignité de son âme, mais il fait

honneur à la pénétration, à la lucidité de son esprit.

Ses anciens conseillers sont les premiers en butte à ses coups; ils lui

apparaissent comme des traîtres, ou, ce qui est synonyme à ses yeux,

comme des maîtres. Il condamne à l'exil, à la mort ces criminels de

lèse-autocratie, qui s'avisèrent pendant longtemps de se croire plus

sages que leur maître; et l'arrêt paraît équitable aux yeux de la

nation. C'était aux avis de ces hommes incorruptibles qu'il avait dû sa

gloire; il ne peut supporter le poids de la reconnaissance qu'il leur

doit, et de peur de leur paraître ingrat, il les tue... Une fureur

sauvage se réveille alors en lui; le souvenir toujours présent des

dissensions et des violences des grands qui se disputèrent la garde de

son berceau, lui montre partout des traîtres et des conspirateurs.

L'idolâtrie de lui-même, appliquée dans toutes ses conséquences au

gouvernement de l'État, tel est le code des justices du Czar, confirmé

par l'assentiment de la Russie entière. Malgré ses forfaits, Ivan IV est

à Moscou l'élu de la nation; ailleurs on l'eût regardé comme un monstre

vomi par l'enfer. Las de mentir, il pousse le cynisme de la tyrannie au

point de se dispenser de la dissimulation, de cette précaution des

tyrans vulgaires. Il se montre simplement féroce; et pour n'avoir plus à

rougir des vertus des autres, il abandonne les derniers de ses austères

amis aux vengeances de favoris plus indulgents.

Alors s'établit entre le Czar et ses satellites une émulation de crime

qui fait frémir; et... (ici Dieu se dévoile encore dans cette histoire

presque surnaturelle) de même que sa vie morale se partage en deux

époques, son aspect physique change avant l'âge: beau dans sa première

jeunesse, il devient hideux quand il est criminel.

Il perd une épouse accomplie; il en reprend une autre aussi sanguinaire

que lui; celle-ci meurt encore. Il se remarie au grand scandale de

l'Église grecque, qui ne permet pas les troisièmes noces; il se remarie

ainsi, cinq, six et sept fois!!!... On ignore le nombre exact de ses

mariages. Il répudie, il tue, il oublie ses femmes, aucune ne résiste

longtemps à ses caresses ni à ses fureurs; et malgré son indifférence

affichée pour les objets de ses anciennes amours, il s'applique à venger

leur mort avec une rage scrupuleuse, qui à chaque veuvage du souverain,

répand l'épouvante dans l'Empire. Cependant, le plus souvent, cette mort

qui servait de prétexte à tant d'exécutions, avait été causée ou

commandée par le Czar lui-même. Ses deuils ne sont pour lui qu'une

occasion de verser du sang et de faire pleurer les autres.

Il fait dire en tous lieux que la pieuse Czarine, que la belle Czarine,

que l'infortunée Czarine a été empoisonnée par les ministres, par les

conseillers du Czar, ou par les boyards dont il veut se défaire.

Ne le voyez-vous pas, c'est en vain qu'il a voulu jeter le masque; il

ment par habitude, si ce n'est par nécessité, tant le mensonge est

inhérent à la tyrannie! C'est l'aliment des âmes qui se dégradent et des

gouvernements dont on outre le principe; comme la vérité est la

nourriture des âmes qui se régénèrent et des sociétés raisonnablement

organisées.

Les calomnies d'Ivan IV sont toujours prouvées d'avance; quiconque est

atteint du venin de sa parole succombe, les cadavres s'amoncellent

autour de lui; mais la mort est le moindre des maux dont il accable les

condamnés. Sa cruauté approfondie a découvert l'art de leur faire

désirer longtemps le dernier coup. Expert dans les tortures, il jouit de

la douleur de ses victimes, il la prolonge avec une infernale adresse,

et dans sa cruelle sollicitude, il aime leur supplice et craint leur fin

autant qu'elles la souhaitent. La mort est le seul bien qu'il accorde à

ses sujets.

Il faut cependant vous décrire, une fois pour toutes, quelques-uns des

raffinements de cruauté inventés par lui contre les soi-disant coupables

qu'il veut punir[33]: il les fait bouillir par parties, tandis qu'on les

arrose d'eau glacée sur le reste du corps: il les fait écorcher vifs _en

sa présence_; puis il fait lacérer par lanières leurs chairs mises à nu

et palpitantes; cependant ses yeux se repaissent de leur sang, de leurs

convulsions; ses oreilles de leurs cris: quelquefois il les achève de sa

main à coups de poignard mais le plus souvent, se reprochant cet acte de

clémence comme une faiblesse, il ménage aussi longtemps que possible le

coeur et la tête, pour faire durer le supplice; il ordonne qu'on dépèce

les membres, mais avec art et sans attaquer le tronc; puis il fait jeter

un à un ces tronçons vivants à des bêtes affamées et avides de cette

misérable chair dont elles s'arrachent les affreux lambeaux, en présence

des victimes à demi hachées.

On soutient les torses palpitants avec des soins, avec une science, une

intelligence atroces afin de les forcer d'assister plus longtemps à

cette curée humaine dont ils font les frais, et où le Czar le dispute au

tigre en férocité...

Il lasse les bourreaux; les prêtres ne peuvent suffire aux enterrements.

Novgorod-la-Grande sera choisie pour servir d'exemple à la colère du

monstre. La ville en masse, accusée de trahison en faveur des Polonais,

mais coupable surtout d'avoir été longtemps indépendante et glorieuse,

est empestée à dessein par la multitude des exécutions arbitraires qui

ont lieu dans ses murs ensanglantés; les eaux du Volkof se corrompent

sous les cadavres restés sans sépulture autour des remparts de la ville

condamnée, et, comme si la mort par les supplices n'était pas assez

prompte au gré du tyran, une épidémie factice rivalise avec les

échafauds pour décimer plus vite les populations et pour assouvir la

rage du _Père_, nom d'affection, ou plutôt titre que les Russes donnent

machinalement à leurs tout-puissants et bien-aimés souverains quels

qu'ils soient.

Sous ce règne insensé nul homme ne suit le cours naturel de sa vie, nul

n'atteint le terme probable de son existence: l'impiété humaine anticipe

sur la prérogative divine: la mort elle-même, la mort, réduite à la

condition de valet de bourreau, perd de son prestige en proportion de ce

que la vie perd de son prix. Le tyran a détrôné l'ange, et la terre,

baignée de pleurs et de sang, voit avec résignation le ministre des

justices de Dieu marcher docilement à la suite des sicaires du prince.

Sous le Czar, la mort devient esclave d'un homme. Ce tout-puissant

insensé a enrégimenté la peste, qui dépeuple, avec la soumission d'un

caporal, des pays entiers dévoués à la désolation par le caprice d'un

prince. La joie de cet homme est le désespoir des autres, son pouvoir,

l'extermination, sa vie, la guerre sans gloire, la guerre en pleine

paix, la guerre à des créatures privées de défense, nues, sans volonté,

et que Dieu avait mises sous sa protection sacrée; sa loi, la haine du

genre humain, sa passion, la peur; la peur double: celle qu'il ressent

et celle qu'il fait sentir.

Quand il se venge, il poursuit le cours de ses _justices_ jusqu'au

dernier degré de parenté; exterminant des familles entières, jeunes

filles, vieillards, femmes grosses et petits enfants; il ne se borne

pas, comme les tyrans vulgaires, à frapper simplement quelques familles,

quelques individus suspects: on le voit singeant le Dieu des juifs, tuer

jusqu'à des provinces sans y faire grâce à personne; tout y passe, tout

ce qui a eu vie disparaît: tout, jusqu'aux animaux, jusqu'aux poissons

qu'il empoisonne dans les lacs, dans les rivières; le croirez-vous? il

oblige des fils à faire l'office de bourreaux... contre leurs pères!...

et il s'en trouve qui obéissent!!!... L'homme peut donc porter l'amour

de la vie au point de tuer, de peur de la perdre, l'être à qui il la

doit?

Se servant de corps humains pour horloges, Ivan invente des poisons à

heure fixe, et parvient à marquer avec une régularité satisfaisante les

moindres divisions de son temps par la mort de ses sujets, échelonnés

avec art de minute en minute sur le chemin du tombeau qu'il tient sans

cesse ouvert pour eux; la précision la plus scrupuleuse préside à ce

divertissement infernal. Infernal n'est-il pas le mot propre? l'homme à

lui seul inventerait-il de telles voluptés? oserait-il surtout profaner

le saint nom de justice en l'appliquant à ce jeu impie?

Le monstre assiste lui-même à tous les supplices qu'il commande: la

vapeur du sang l'enivre sans le saturer; il n'est jamais plus allègre

que lorsqu'il a vu mourir et fait souffrir beaucoup de malheureux.

Il se fait un divertissement, que dis-je, un devoir d'insulter à leur

martyre, et le tranchant de sa parole moqueuse est plus acéré que le fer

de ses poignards.

Eh bien! devant ce spectacle, la Russie reste muette!!... Mais non,

bientôt vous la verrez s'émouvoir; elle va protester. Gardez-vous de

croire que ce soit en faveur de l'humanité outragée; elle proteste

contre le malheur de perdre un prince qui la gouverne de la manière que

vous venez de voir.

Le monstre, après avoir donné tant de gages de férocité, devait être

connu de son peuple; il l'était!... Tout à coup, soit pour s'amuser à

mesurer la longanimité des Russes, soit repentir chrétien... (il

affectait du respect pour les choses saintes; l'hypocrisie même a pu se

changer en dévotion vraie à certains moments d'une vie toute

surnaturelle, car la grâce, cette manne des esprits, ce poison céleste

pénètre par intervalles dans le coeur des plus grands criminels, tant que

la mort n'a pas consommé leur réprobation)... soit donc repentir

chrétien, soit peur, soit caprice, soit fatigue, soit ruse, un jour il

dépose son sceptre, c'est-à-dire sa hache, et jette sa couronne à terre.

Alors, mais alors seulement dans tout le cours de ce long règne,

l'Empire s'émeut: la nation menacée de délivrance se réveille comme en

sursaut: les Russes, jusque-là témoins muets, instruments passifs de

tant d'horreurs, retrouvent la voix, et cette voix, du peuple qui

prétend être la voix de Dieu, s'élève tout à coup pour déplorer la perte

d'un tel tyran!... Peut-être doutait-on de sa bonne foi, on craignait à

juste titre ses vengeances, si l'on eût accepté sa feinte abdication:

qui sait si tout cet amour pour le prince n'avait pas sa source dans la

terreur qu'inspirait le tyran; les Russes ont raffiné la peur en lui

donnant l'amour pour masque.

Moscou est menacé d'invasion (le pénitent avait bien choisi son temps);

on craint l'anarchie, autrement dit, les Russes prévoient le moment où,

ne pouvant se garantir de la liberté, ils seront exposés à penser, à

vouloir par et pour eux-mêmes, à se montrer hommes, et, qui pis est,

citoyens: ce qui ferait le bonheur d'un autre peuple exaspère celui-ci.

Bref, la Russie aux abois, énervée par sa longue incurie, tombe éperdue

aux pieds d'Ivan, qu'elle redoute moins qu'elle ne se craint elle-même;

elle implore ce maître indispensable, ramasse sa couronne et son sceptre

ensanglantés, les lui rend, et lui demande pour unique faveur la

permission de reprendre le joug de fer qu'elle ne se lassera jamais de

porter.

Si c'est de l'humilité, elle va trop loin, même pour des chrétiens; si

c'est de la lâcheté, elle est impardonnable; si c'est du patriotisme, il

est impie. Que l'homme brise son orgueil, il fait bien; qu'il aime

l'esclavage, il fait mal; la religion humilie, l'esclavage avilit; il y

a entre eux la différence de la sainteté à la brutalité.

Quoi qu'il en soit, les Russes étouffant le cri de leur conscience

croient au prince plus qu'à Dieu; aussi se font-ils une vertu de

sacrifier tout au salut de l'Empire;... détestable Empire que celui dont

l'existence ne pourrait se perpétuer qu'au mépris de la dignité

humaine!!!... Aveuglés par leur idolâtrie monarchique, à genoux devant

l'idole politique qu'ils se sont faite, les Russes, ceux de notre siècle

aussi bien que ceux du siècle d'Ivan, oublient que le respect pour la

justice, que le culte de la vérité importent plus à tous les hommes, y

compris les Slaves, que le sort de la Russie.

Ici m'apparaît encore une fois, dans ce drame aux formes antiques,

l'intervention d'un pouvoir surnaturel. On se demande en frémissant quel

est l'avenir réservé par la Providence à une société qui paie à ce prix

la prolongation de sa vie.

J'ai trop souvent lieu de vous le faire remarquer, un nouvel Empire

romain couve en Russie sous les cendres de l'Empire grec. La peur seule

n'inspire pas tant de patience. Non, croyez-en mon instinct, il est une

passion que les Russes comprennent comme aucun peuple ne l'a comprise

depuis les Romains: c'est l'ambition. L'ambition leur fait sacrifier

tout, absolument tout, comme Bonaparte, à la nécessité d'être.

C'est cette loi souveraine qui soumet une nation à un Ivan IV: un tigre

pour Dieu plutôt que l'anéantissement de l'Empire: telle fut la

politique russe sous ce règne qui a fait la Russie, et qui m'épouvante

bien plus encore par la longanimité des victimes que par la frénésie du

tyran; politique d'instinct ou de calcul, peu m'importe!... Ce qui

m'importe, et ce que je vois avec terreur, c'est qu'elle se perpétue

tout en se modifiant d'après les circonstances, et qu'aujourd'hui encore

elle produirait les mêmes effets sous un règne semblable, s'il était

donné à la terre de faire naître deux fois un Ivan IV.

Admirez donc ce tableau unique dans l'histoire du monde: les Russes,

avec le courage et la bassesse des hommes qui veulent posséder la terre,

pleurent aux pieds d'Ivan pour qu'il continue de les gouverner... vous

savez comment, et pour qu'il leur conserve ce qui ferait haïr la société

à tout peuple qui ne serait pas enivré du pressentiment fanatique de sa

gloire à venir.

Tous jurent, les grands, les petits, les boyards, les marchands, les

castes et les individus, en un mot, la nation entière jure avec larmes,

avec amour de se soumettre à tout, pourvu qu'il ne l'abandonne pas à

elle-même: ce comble d'infortune est le seul revers que les Russes, dans

leur ignoble patriotisme, ne puissent envisager de sang-froid, attendu

que l'inévitable désordre qui en résulterait détruirait leur empire

d'esclaves. L'ignominie, poussée à ce degré, approche du sublime, c'est

de la vertu: elle perpétue l'État... mais quel État, bon Dieu!... Le

moyen déshonore le but!

Cependant la bête féroce attendrie prend en pitié les animaux dont elle

fit longtemps sa pâture, elle promet au troupeau de recommencer à le

décimer, elle reprend le pouvoir sans concessions, au contraire, à des

conditions absurdes, et toutes à l'avantage de son orgueil et de sa

fureur; encore les fait-elle accepter comme des faveurs à ce peuple

exalté pour la soumission autant que d'autres sont fanatiques de

liberté, à ce peuple altéré de son propre sang, et qui veut qu'on le tue

pour amuser son maître; car il s'inquiète, il tremble dès qu'il respire

en paix.

À dater de ce moment s'organise une tyrannie méthodique, et pourtant si

violente, que les annales du genre humain n'offrent rien de semblable,

vu qu'il y a autant de démence à la subir qu'à l'exercer. Prince et

nation, à cette époque, tout l'Empire devient frénétique: mais les

suites de l'accès durent encore.

Le redoutable Kremlin, avec tous ses prestiges, avec ses portes de fer,

ses souterrains fabuleux, ses inaccessibles remparts élevés jusqu'au

ciel, ses mâchicoulis, ses créneaux, paraît un asile trop faiblement

défendu à l'insensé monarque qui veut exterminer la moitié de son peuple

pour pouvoir gouverner l'autre en paix. Dans ce coeur qui se pervertit

lui-même à force de terreur et de cruauté, où le mal et l'effroi qu'il

engendre font chaque jour de nouveaux ravages, une inexplicable

défiance, car elle est sans motif apparent, ou du moins positif, s'allie

à une atrocité sans but; ainsi la lâcheté la plus honteuse plaide en

faveur de la férocité la plus aveugle. Nouveau Nabuchodonosor, le Roi

est changé en tigre.

Il se retire d'abord dans un palais voisin du Kremlin, et qu'il fait

fortifier comme une citadelle, puis dans _une solitude_: la Slobode

Alexandrowsky. Ce lieu devient sa résidence habituelle. C'est là que

parmi les plus débauchés, les plus perdus de ses esclaves, il se choisit

pour garde une troupe d'élite, composée de mille hommes, qu'il appelle

les élus: _opritchnina_. À cette légion infernale il livre, pendant sept

années consécutives, la fortune, la vie du peuple russe: je dirais son

honneur, si ce mot pouvait avoir un sens chez des hommes qu'il fallait

bâillonner pour les gouverner à leur gré.

Voici comment Karamsin, tome IX, page 96, nous peint Ivan IV, en l'année

1565, dix-neuf ans après son couronnement:

«Ce prince, dit-il, grand, bien fait, avait les épaules hautes, les bras

musculeux, la poitrine large, de beaux cheveux, de longues moustaches,

le nez aquilin; de petits yeux gris, mais brillants, pleins de feu, et

au total, une physionomie qui avait eu autrefois de l'agrément. À cette

époque, il était tellement changé qu'à peine on pouvait le reconnaître.

Une sombre férocité se peignait dans ses traits déformés. Il avait l'oeil

éteint, il était presque chauve, et il ne lui restait plus que quelques

poils à la barbe, inexplicable effet de la fureur qui dévorait son âme!

Après une nouvelle énumération des fautes commises par les boyards, il

répéta son consentement à garder la couronne, s'étendit longuement sur

l'obligation imposée aux princes de maintenir la tranquillité dans leurs

États, et de prendre à cet effet toutes les mesures qu'ils jugent

convenables; _sur le néant de la vie humaine_, la nécessité de porter

ses regards au delà du tombeau; enfin il proposa l'établissement de

l'_opritchnina_, nom jusqu'alors inconnu. Les résultats de cet

établissement firent de nouveau trembler la Russie.

* * * * *

Le Czar annonça qu'il choisirait mille satellites parmi les princes, les

gentilshommes et les enfants boyards[34], et qu'il leur donnerait, dans

ses districts, des fiefs dont les propriétaires actuels seraient

transférés dans d'autres lieux.

«Il s'empara, dans Moscou même, de plusieurs rues, d'où il fallut

chasser les gentilshommes et employés qui ne se trouvaient pas inscrits

dans le millier du Czar. [...] Comme s'il eût pris en haine les augustes

souvenirs du Kremlin et les tombeaux de ses ancêtres, il ne voulut pas

habiter le magnifique palais d'Ivan III; en dehors des murs du Kremlin,

il en fit construire un nouveau, entouré de remparts élevés, ainsi

qu'une forteresse. Cette partie de la Russie et de Moscou, ce _millier_

du Czar, cette cour nouvelle, formèrent ensemble une propriété

particulière d'Ivan IV, placée sous sa dépendance immédiate, et reçut le

nom d'_opritchnina_.»

Plus loin, pages 99 et suivantes, même tome, on voit recommencer les

supplices des boyards, c'est-à-dire le règne d'Ivan IV.

«Le 4 février, Moscou vit remplir les conditions annoncées par le Czar

au clergé, ainsi qu'aux boyards, dans le bourg d'Alexandrowsky. On

commença les exécutions des prétendus traîtres accusés d'avoir conspiré,

avec Kourbsky, contre les jours du monarque, de la Czarine Anastasie et

de ses enfants. La première victime fut le célèbre Voiëvode, prince

Alexandre Gorbati-Schouïsky, descendant de saint Vladimir, de

Vsevolod-le-Grand et des anciens princes de Souzdal. Cet homme, d'un

_génie profond_, militaire habile, animé d'une égale ardeur pour la

religion et la patrie, qui avait enfin puissamment contribué à la

réduction du royaume de Kazan, fut condamné à mort, ainsi que son fils

Pierre, jeune homme de dix-sept ans[35]. Ils se rendirent tous deux au

lieu du supplice avec calme et dignité, sans frayeur, et se tenant par

la main; afin de ne pas être témoin de la mort de l'auteur de ses jours,

le jeune Pierre présenta le premier sa tête au glaive; mais son père le

fit reculer en disant avec émotion: «_Non, mon fils, que je ne te voie

pas mourir_.» Le jeune homme lui cède le pas, et aussitôt la tête du

prince est détachée du corps; son fils la prend entre ses mains, la

couvre de baisers, et levant les yeux au ciel, il se livre d'un air

serein entre les mains du bourreau. Le beau-frère de Gorbati, prince

Khovrin, Grec d'origine; le grand officier Golovin, le prince Soukhoï

Kachin, grand échanson, le prince Pierre Gorensky furent décapités le

même jour. Le prince Sheviref fut empalé. On rapporte que cet infortuné

supporta pendant un jour entier ses horribles souffrances, mais que

soutenu par la religion, il les oubliait pour chanter le cantique de

Jésus. Les deux boyards, princes Kourakin et Nemoï furent contraints

d'embrasser l'état monastique: un grand nombre de gentilshommes et

d'enfants boyards virent leurs biens confisqués, d'autres furent

exilés...»

À la page 103, même tome, Karamsin nous décrit la manière dont le Czar

formait sa nouvelle garde, qui ne fut pas longtemps restreinte au nombre

de mille, annoncé d'abord, ni choisie parmi les classes élevées de la

société.

«On amenait, dit-il, des jeunes gens dans lesquels on ne recherchait pas

la distinction du mérite, mais une certaine audace, cités par leurs

débauches, et une corruption qui les rendait propres à tout

entreprendre; Ivan leur adressait des questions sur leur naissance,

leurs amis, leurs protecteurs. On exigeait surtout qu'ils n'eussent

aucune espèce de liaison avec les grands boyards: l'obscurité, la

bassesse même de l'extraction était un titre d'adoption. Le Czar porta

leur nombre jusqu'à six mille hommes, qui lui prêtèrent serment de le

servir envers et contre tous; de dénoncer les traîtres, de n'avoir

aucune relation avec les citoyens _de la commune_, c'est-à-dire avec

tout ce qui n'était pas inscrit dans la légion des élus[36], de ne

connaître ni parenté ni famille lorsqu'il s'agirait du souverain. En

récompense leur Czar leur abandonna, non-seulement les terres, mais

encore les maisons et les biens meubles de douze mille propriétaires,

qui furent chassés, les mains vides, des lieux affectés à la légion, de

sorte qu'un grand nombre d'entre eux, hommes distingués par leurs

services, couverts d'honorables blessures, se trouvèrent dans la cruelle

nécessité de partir à pied, pendant l'hiver, avec leurs femmes et leurs

enfants pour d'autres domaines éloignés et déserts, etc., etc., etc.»

C'est encore dans Karamsin qu'il faut lire les résultats de cette

institution infernale. Mais les développements dont l'histoire appuie

son récit ne peuvent trouver place dans un cadre aussi resserré que

celui-ci.

Une fois cette horde lâchée contre le pays, on ne voit partout que

rapines, qu'assassinats; les villes sont pillées par les nouveaux

privilégiés de la tyrannie, et toujours impunément. Les marchands, les

boyards avec leurs paysans, les bourgeois, enfin tout ce qui n'est pas

des _élus_ appartient aux _élus_. Cette garde terrible est comme un seul

homme dont l'Empereur est l'âme.

Des tournées nocturnes se font dans Moscou et aux environs au profit des

pillards; le mérite, la naissance, la fortune, la beauté, tous les

genres d'avantages nuisent à qui les possède: les femmes, les filles qui

sont belles et qui ont le malheur de passer pour vertueuses, sont

enlevées afin de servir de jouets à la brutalité des favoris du Czar. Ce

prince retient les malheureuses dans son repaire; puis quand il est las

de les y voir, on renvoie à leurs époux, à leur famille celles qu'on n'a

pas fait périr dans l'ombre par des supplices inventés tout exprès pour

elles. Ces femmes échappées aux griffes des tigres reviennent mourir de

honte dans leurs foyers déshonorés.

C'est peu; l'instigateur de tant d'abominations, le Czar veut que ses

propres fils prennent part aux orgies du crime; par ce raffinement de

tyrannie, il ôte jusqu'à l'avenir à ses stupides sujets.

Espérer en un règne meilleur ce serait conspirer contre le souverain

actuel. Peut-être aussi craindrait-il de trouver un censeur dans un fils

moins impur, moins dégradé qu'il ne l'est lui-même. D'ailleurs...

faut-il sonder la profondeur de cet abîme de corruption? Ivan trouve de

la volupté à pervertir: c'est une autre espèce de mort. En perdant l'âme

il se repose de la fatigue de tuer le corps, mais il continue de

détruire. Tel est son délassement.

Dans la conduite des affaires, la vie de ce monstre est un mélange

inexplicable d'énergie et de lâcheté. Il menace ses ennemis tant qu'il

se croit le plus fort; vaincu, il pleure, il prie; il rampe, il se

déshonore, il déshonore son pays, son peuple, et toujours sans éprouver

de résistance!!! La honte, ce dernier châtiment des nations qui se

manquent à elles-mêmes, ne dessille pas les yeux des Russes!...

Le khan de Crimée brûle Moscou, le Czar fuit: il revient quand sa

capitale est un tas de cendres; sa présence produit plus de terreur

parmi ce reste d'habitants que n'en avait causé celle de l'ennemi.

N'importe, pas un murmure ne rappelle au monarque qu'il est homme et

qu'il a failli en abandonnant son poste de Roi.

Les Polonais, les Suédois éprouvent tour à tour les excès de son

arrogance et de sa lâcheté. Dans les négociations avec le khan de

Crimée, il s'abaisse au point d'offrir aux Tatars Kazan et Astrakan,

qu'il leur avait arrachés jadis avec tant de gloire. Il se joue de la

gloire comme de tout.

Plus tard on le verra livrer à Étienne Batori la Livonie, ce prix du

sang, ce but des efforts de sa nation pendant des guerres de plusieurs

siècles; mais malgré les trahisons réitérées de son chef, la Russie,

infatigable dans la servilité, ne se dégoûte pas un instant d'une

obéissance aussi onéreuse qu'avilissante; l'héroïsme eût coûté moins

cher à cette nation acharnée contre elle-même. De nos jours encore,

Karamsin se croit obligé d'adoucir en ces termes l'indignation que

devrait inspirer à tous les Russes la déshonorante conduite de leur

chef:

«Nous avons déjà fait mention des institutions militaires de ce règne:

Jean, dont la _lâcheté_ sur le champ de bataille _couvrait de honte_ les

drapeaux de la patrie, lui laissa cependant une armée mieux disciplinée

et beaucoup plus nombreuse qu'elle n'en avait jamais eu jusqu'alors.»

Tom. IX, page 567. Ceci est un fait; mais comment n'y pas ajouter un mot

pour protester en faveur de l'humanité et de la gloire nationale.

C'est sous ce règne que la Sibérie fut pour ainsi dire découverte et

qu'elle fut conquise par d'héroïques aventuriers moscovites. Il était

dans la destinée d'Ivan IV de léguer à ses successeurs ce moyen de

tyrannie.

Ivan ressent pour Élisabeth d'Angleterre une sympathie qui tient de

l'instinct; les deux tigres se devinent, ils se reconnaissent de loin;

les affinités de leur nature agissent malgré la différence des

situations qui explique celle des actes. Ivan IV est un tigre en

liberté, Élisabeth un tigre en cage.

Toujours en proie à des terreurs imaginaires, le tyran moscovite écrit à

la cruelle fille de Henri VIII, à la triomphante rivale de Marie Stuart

pour lui demander un asile dans ses États en cas de revers de fortune.

Celle-ci lui répond une lettre détaillée et pleine de tendresse.

Karamsin ne cite textuellement que des parties de cette lettre: je

traduis littéralement les passages anglais qu'il nous donne; l'original

est conservé, dit-il, dans les archives de la Russie.

«Au cher et très-grand, très-puissant prince, notre frère Empereur et

grand-duc Ivan Vassili, souverain de toute la Russie.

«Si à une époque il arrive que vous soyez par quelque circonstance

casuelle, ou par quelque conspiration secrète, ou par quelque hostilité

étrangère, obligé de changer de pays, et que vous désiriez venir dans

notre royaume, ainsi que la noble Impératrice, votre épouse, et que vos

enfants chéris, avec tout honneur et courtoisie nous recevrons et nous

traiterons Votre Altesse et sa suite comme il convient à un si grand

prince, vous laissant mener une vie libre et tranquille avec tous ceux

que vous amènerez à votre suite. Et il vous sera loisible de pratiquer

votre religion chrétienne en la manière que vous aimerez le mieux, car

nous n'avons pas la pensée d'essayer de rien faire pour offenser Votre

Majesté ou quelqu'un de vos sujets, ni de nous mêler en aucune façon de

la conscience et de la religion de Votre Altesse, ni de lui arracher sa

foi par violence. Et nous désignerons un endroit dans notre royaume que

vous habiterez _à vos propres frais_ aussi longtemps que vous voudrez

bien rester chez nous. Nous promettons ceci par notre lettre et par la

parole d'un souverain chrétien. En foi de quoi, nous la Reine Élisabeth,

nous souscrivons cette lettre de notre propre main en présence de notre

noblesse et conseil:

«Nicolas Bacon chevalier, (le père du célèbre philosophe), grand

chancelier de notre royaume d'Angleterre, William lord Parr, marquis de

Northampton, chevalier de la Jarretière, Henri comte d'Arundell,

chevalier dudit ordre, Robert Dudley lord Debigh, comte de Leicester,

grand écuyer et chevalier de la Jarretière. Suivent encore quelques noms

dont le dernier est Cecil, chevalier, premier secrétaire.»

Dans la conclusion, la Reine ajoute ces lignes: «Promettant que nous

unirons nos forces pour combattre ensemble nos ennemis communs, et que

nous observerons tout ce qui est exprimé dans cette lettre, aussi

longtemps que Dieu nous prêtera vie, et cela est confirmé par la parole

et la foi royale.

«À notre palais de Hampton-Court, le 18 mai, 12e année de notre règne et

l'an de Notre-Seigneur 1570.» (Note 44 du tom. IX de l'_Histoire de

Russie par Karamsin_, pages 620, 621, 622.)

Cette amitié dura jusqu'à la fin de la vie du Czar qui fut même au

moment de contracter un huitième mariage avec Marie Hastings, parente de

la Reine d'Angleterre; mais la réputation d'Ivan IV n'exerça pas sur

l'imagination de sa fiancée le même prestige qui fascinait le mâle

esprit d'Élisabeth; heureusement il n'est pas donné à beaucoup de coeurs

de ressentir les attraits de la cruauté.

Les négociations relatives à ce projet de mariage avaient été entamées

par un des médecins de la cour d'Angleterre, Robert Jacobi, qu'Élisabeth

envoya près _de son ami_, peu de temps avant la mort de ce prince;

Jacobi était porteur d'une lettre ainsi conçue:

«Je vous cède, _mon frère chéri_, l'homme le plus habile dans l'art de

guérir, bien qu'il me soit très-utile, mais parce qu'il vous est

nécessaire; vous pouvez en toute confiance lui abandonner votre santé.

Je vous envoie avec lui des pharmaciens et des chirurgiens, expédiés _de

gré ou de force_, quoique nous n'ayons pas nous-mêmes un nombre

suffisant de gens de cette espèce.»

(_Histoire de Russie par Karamsin_, tom. IV, p. 533.)

Ces relations suffisent pour faire connaître l'espèce de liaison que

l'instinct du despotisme et les intérêts commerciaux, dès lors les

premiers de tous pour l'Angleterre, avaient fondée entre les deux

souverains. Achevons l'esquisse de la tyrannie d'Ivan.

Un jour il imagine de se revêtir du froc, il en revêt ses compagnons de

débauche; travesti de la sorte, il continue d'épouvanter le ciel et la

terre par son inhumanité ainsi que par son libertinage monstrueux. Il

émousse l'indignation dans le coeur des peuples; il tente le désespoir,

mais toujours en vain! À l'insatiable cruauté, à la démence du maître,

l'esclave oppose une inépuisable résignation: les Russes veulent vivre

sous ce prince, ils l'aiment avec ses fureurs et ses déportements;

prenant en pitié ses terreurs, ils donnent volontiers leur vie pour le

rassurer. Ils se trouvent assez heureux, assez indépendants, assez

hommes, pourvu qu'il soit Czar et qu'il règne. Rien n'assouvit leur

inextinguible soif de servitude, ce sont des martyrs d'abjection; jamais

brute ne fut plus généreuse, je veux dire plus aveugle dans sa

soumission... Non, l'obéissance poussée à cet excès n'est plus de la

patience, c'est de la passion; et voilà le mot de l'énigme!

Chez les nations encore jeunes, il existe une telle foi en l'universelle

présence de Dieu, un tel sentiment de son intervention dans les moindres

événements de ce monde, que la marche des affaires humaines n'y est

jamais attribuée à l'homme; tout ce qui arrive est le résultat d'un

décret du ciel; quels sont les biens périssables que n'abandonne pas

avec joie un vrai croyant? La vie n'est rien pour qui n'aspire qu'au

bonheur des élus. Quelle que soit la main qui vous ôte le jour, elle

vous sert au lieu de vous nuire. Vous quittez peu pour trouver beaucoup,

vous souffrez un temps pour jouir pendant une éternité; qu'est-ce que la

possession de la terre entière en comparaison du prix assuré à la vertu,

à cet unique bien dont la tyrannie ne puisse dépouiller les hommes,

puisqu'au contraire le bourreau accroît, centuple ce trésor des victimes

par les moyens de sanctification qu'il offre à leur résignation pieuse?

C'est ainsi que raisonnent les peuples passionnés pour la soumission à

toute épreuve; mais jamais cette dangereuse religion n'a produit autant

de fanatiques qu'en a vu et qu'en voit encore la Russie.

On frémit en reconnaissant à quel usage les vérités religieuses peuvent

servir ici-bas; et l'on tombe à genoux devant Dieu pour lui demander une

grâce, une seule, c'est de vouloir que les interprètes de sa suprême

sagesse soient toujours des hommes libres: un prêtre esclave est

inévitablement un menteur, un apostat, et peut devenir un bourreau.

Toute église _nationale_ est au moins schismatique et dès lors

dépendante. Le sanctuaire, une fois qu'il a été profané par la révolte,

devient une officine où se distille le poison sous l'apparence du

remède. Tout véritable prêtre est citoyen du monde et pèlerin du ciel.

Sans s'élever au dessus des lois de son pays comme homme, il n'a pour

juge de sa foi comme apôtre que l'évêque des évêques, que le seul

pontife indépendant qu'il y ait sur la terre. C'est l'indépendance du

chef visible de l'Église qui assure à tous les prêtres catholiques la

dignité sacerdotale. C'est elle aussi qui promet au pape la perpétuité

du pouvoir. Tous les autres prêtres reviendront à l'Église mère quand

ils reconnaîtront la sainteté de leur mission; et ils pleureront

l'éclatante honte de leur apostasie. Alors le pouvoir temporel ne

trouvera plus de ministres pour justifier ses envahissements contre le

spirituel. Le schisme et l'hérésie, ces religions nationales, feront

place à l'Église catholique, à la religion du genre humain; car selon la

belle expression de M. de Chateaubriant, le protestantisme est la

religion des princes.

Toutefois, il faut le dire, malgré la timidité proverbiale du clergé

russe, c'est encore le pouvoir religieux qui, durant l'incompréhensible

règne d'Ivan IV, a le plus longtemps résisté. Plus tard, Pierre Ier et

Catherine II ont bien vengé leur prédécesseur des hardiesses de

l'Église. Le sacrifice est consommé; le prêtre russe, appauvri, humilié,

dégradé, marié, privé de son chef suprême dans l'ordre spirituel,

dépouillé de tout prestige, de toute-puissance surnaturelle, homme de

chair et de sang, se traîne à la suite du char triomphal de son ennemi

qu'il appelle encore son maître; il est devenu de que ce maître a voulu

qu'il fût: le plus humble des esclaves de l'autocratie; grâce à la

persévérance de Pierre Ier et de Catherine II, Ivan IV est content.

Désormais, d'un bout de la Russie à l'autre, on est sûr que la voix de

Dieu ne peut plus couvrir la voix de l'Empereur.

Tel est l'inévitable abîme où tomberont à la fin toutes les églises

nationales; les circonstances pourront être diverses, l'asservissement

moral sera le même partout; partout où le prêtre abdique, l'État usurpe.

Faire secte, c'est enchaîner le sacerdoce. Dans toute église séparée du

tronc, la conscience du prêtre est une puissance illusoire; dès lors, la

pureté de la foi s'altère, et la charité, ce feu du ciel, dont le coeur

des saints est brûlé, dégénère en humanité!!...

Alors, on voit la grâce céder la place à la raison, qui en matière de

foi, n'est que l'auxiliaire hypocrite de la force matérielle.

De là vient la haine profonde de tous les ministres et de tous les

docteurs sectaires contre le prêtre catholique. Tous reconnaissent qu'il

est leur seul ennemi, car lui seul est prêtre, lui seul enseigne; les

autres plaident.

Si l'on veut compléter le portrait d'Ivan IV, il faut encore recourir à

Karamsin: je vais donc choisir dans son histoire, pour terminer mon

travail, quelques passages des plus caractéristiques, tome IX, page 343

(Karamsin).

«Des querelles de prééminence avaient lieu dans le service de la Cour.»

(Vous le voyez, l'étiquette régnait dans l'antre de la bête féroce.) «Le

beau Boris Godounof[37], nouvel échanson et favori de Jean, eut à ce

sujet, en 1578, un procès avec le prince Basile Sitzky: le fils de

celui-ci refusait de servir à la table du Czar de pair avec Boris; et,

bien que le prince Basile fût revêtu de la dignité de boyard, Godounof

fut déclaré par une lettre patente du souverain, plus élevé que lui _de

plusieurs rangs_, parce que l'aïeul de Godounof était inscrit dans les

anciens registres avant les Sitzky; mais, s'il fermait les yeux sur les

disputes des voiëvodes à l'occasion de la primauté, il ne leur

pardonnait jamais de fautes dans leur conduite militaire: par exemple,

le prince Michel Nozdrovoty, officier de haut rang, _fut fouetté dans

les écuries_ pour avoir mal disposé le siége de Milten.»

Voilà comment le Czar entendait la dignité de la noblesse et de l'armée.

Ce fait qui se passa en 1577, me rappelle un autre fait de l'histoire de

Russie, tout moderne, puisqu'il est arrivé de nos jours. Je m'applique à

confronter les époques, pour vous prouver qu'il y a moins de différence

que vous ne pensez, entre le passé et le présent de ce pays. C'était à

Varsovie, du temps du grand-duc Constantin, et sous le règne de

l'Empereur Alexandre, le plus philanthrope des Czars.

Un jour Constantin passait sa garde en revue; et voulant montrer à un

étranger de marque à quel point la discipline était observée dans

l'armée russe, il descend de cheval, s'approche _d'un de ses

généraux_... D'UN GÉNÉRAL!... et sans le prévenir d'aucune façon, sans

articuler un reproche, il lui perce tranquillement le pied de son épée.

Le général demeure immobile, et ne pousse pas une plainte: on l'emporte

quand le grand-duc a retiré son épée. Ce stoïcisme d'esclave justifie la

définition de l'abbé Galiani: _Le courage_, disait-il, _n'est qu'une

très-grande peur!_

Les spectateurs de la scène restent muets. Ceci s'est passé dans le XIXe

siècle à Varsovie sur la place publique.

Vous le voyez, les Russes de notre époque sont les dignes petits-fils

des sujets d'Ivan, et ne venez pas m'objecter la folie de Constantin.

Cette folie, supposez-la réelle, devait être connue, puisque la conduite

de cet homme depuis sa première jeunesse n'avait été qu'une suite

d'actes publics de démence. Or, après tant de preuves d'aliénation

mentale, lui laisser commander des armées, gouverner un royaume, c'est

afficher un mépris révoltant pour l'humanité, c'est une dérision aussi

nuisible à ceux qui exercent l'autorité qu'insultante pour ceux qui

obéissent. Mais moi, je nie la folie du grand-duc Constantin; et je ne

vois dans sa vie qu'une cruauté effrénée.

On a souvent répété que la folie était héréditaire dans la famille

Impériale de Russie: c'est une flatterie. Je crois que ce mal tient à la

nature même du gouvernement et non à l'organisation vicieuse des

individus. Le pouvoir absolu, quand il est une vérité, troublerait, à la

longue, la raison la plus ferme; le despotisme aveugle les hommes;

peuple et souverain, tous s'enivrent ensemble à la coupe de la tyrannie.

Cette vérité me paraît prouvée jusqu'à l'évidence par l'histoire de

Russie.

Continuons nos extraits, même page: c'est un annaliste livonien, cité

par Karamsin, qui parle. Cette fois, nous verrons successivement en

scène un ambassadeur et un supplicié, tous deux également idolâtres de

leur maître et bourreau. «Ni les supplices, ni le déshonneur ne

pouvaient affaiblir le dévouement de ces hommes à leur souverain. Nous

allons en citer un mémorable témoignage: Le prince Sougorsky, envoyé

vers l'Empereur Maximilien en 1576, tomba malade au moment où il

traversait la Courlande. Par respect pour le Czar, le duc fit demander

plusieurs fois des nouvelles de cet envoyé par son propre ministre qui

l'entendait répéter sans cesse: _Ma santé n'est rien, pourvu que celle

de notre souverain prospère_. Le ministre étonné, lui dit:--_Comment

pouvez-vous servir un tyran avec autant de zèle?--Nous autres Russes_,

répondit le prince Sougorsky, _nous sommes toujours dévoués à nos Czars

bons ou cruels_. Pour preuve de ce qu'il avançait, le malade raconta que

quelque temps auparavant, Jean avait fait empaler _un de ses hommes de

marque_ POUR UNE FAUTE LÈGÈRE, que cet infortuné avait vécu vingt-quatre

heures dans des tourments affreux, s'entretenant avec sa femme et ses

enfants, et répétant sans cesse: Grand Dieu! protége le Czar[38]!...

C'est-à-dire (ajoute Karamsin lui-même) que les Russes faisaient gloire

de ce que leur reprochaient les étrangers: d'un dévouement aveugle et

sans bornes à la volonté du monarque, lors même que dans ses écarts les

plus insensés, il foulait aux pieds toutes les lois de la justice et de

l'humanité.»

Je regrette de n'oser multiplier ces curieuses citations; mais il faut

choisir. Je me bornerai donc à copier encore ici la correspondance du

Czar avec une de ses créatures, tome IX, page 264:

«Le khan de Crimée avait en son pouvoir Vassili Griaznoï, l'un des

favoris de Jean, fait prisonnier par les Tatars dans une reconnaissance,

près de Moloschnievody; il offrit de l'échanger contre Mouzza Divy,

proposition que le Czar ne voulut pas accepter, bien qu'il plaignît le

sort de Griaznoï, et qu'il lui écrivît _des lettres amicales_, dans

lesquelles, selon son caractère, il ridiculisait les services de son

favori malheureux. Tu as cru, lui disait-il, qu'il était aussi facile de

faire la guerre aux Tatars que de plaisanter à ma table; ils ne sont pas

comme vous autres. Ils ne s'endorment pas en pays ennemi, et ne répètent

pas sans cesse: _Il est temps de retourner chez nous!..._ Quelle

singulière idée t'est venue de te faire passer pour un homme de marque!

Il est vrai qu'obligé d'éloigner les perfides boyards qui nous

entouraient, nous avons dû rapprocher de notre personne des esclaves

comme toi de basse extraction: mais tu ne dois pas oublier ton père et

ton aïeul. Oses-tu t'égaler à Divy? La liberté te rendrait un lit

voluptueux, tandis qu'elle lui mettrait un glaive à la main contre les

chrétiens. Il doit suffire que protégeant ceux de nos esclaves qui nous

servent avec zèle, nous soyons prêts à payer une rançon pour toi.»

La réponse du serviteur est digne de la lettre du maître: la voici telle

que Karamsin nous la rapporte: il y a là plus que la peinture du coeur

d'un homme vil, on peut s'y faire une idée de l'espionnage exercé dès

lors chez l'étranger par les Russes. Il en est peu sans doute qui

seraient capables de commettre les crimes de Griaznoï, mais je ne puis

m'empêcher de croire qu'il en est plusieurs qui écriraient des lettres

pareilles, au moins pour le fond des sentiments, à celle de ce

misérable; la voici:

«Mon seigneur, je n'ai pas dormi en pays ennemi: _j'exécutais tes

ordres, je recueillais des renseignements pour la sûreté de l'Empire_;

ne me fiant à personne et veillant jour et nuit, j'ai été pris couvert

de blessures, au moment de rendre le dernier soupir, abandonné de mes

lâches compagnons d'armes. J'exterminais au combat les ennemis du nom

chrétien, et pendant ma captivité _j'ai fait périr les traîtres Russes_

qui ont voulu te perdre: _ils ont été secrètement immolés de ma main_;

et il n'en reste plus dans ces lieux un seul au nombre des vivants[39].

Je plaisantais à la table de mon souverain pour l'égayer; aujourd'hui je

meurs pour DIEU et pour LUI. C'est par une grâce particulière du

Très-Haut que je respire encore; c'est l'ardeur de mon zèle pour ton

service qui me soutient, afin que je puisse retourner en Russie _pour

recommencer à divertir_ mon prince. Mon corps est en Crimée, mais mon

âme est avec _Dieu_ et _Ta Majesté_. Je ne crains pas la mort, je ne

crains que ta disgrâce.»

Telle est la correspondance _amicale_ du Czar avec sa créature.

Karamsin ajoute: «C'étaient des misérables de cette espèce qu'il fallait

à Jean pour son gouvernement, et, à ce qu'il croyait, pour sa sûreté.»

Mais tous les événements de ce règne prodigieux, prodigieux surtout par

son calme et sa longue durée, s'effacent devant le plus épouvantable des

forfaits.

Nous l'avons déjà dit: avili, tremblant au seul nom de la Pologne, Ivan

cède à Batori, presque sans combat, la Livonie, province disputée depuis

des siècles avec acharnement aux Suédois, aux Polonais, à ses propres

habitants, et surtout à ses souverains conquérants, les chevaliers

porte-glaive. La Livonie était pour la Russie la porte de l'Europe, la

communication avec le monde civilisé; elle faisait depuis un temps

immémorial l'objet de la convoitise des Czars et le but des efforts de

la nation moscovite; dans un incompréhensible accès de terreur, le plus

arrogant, et tout à la fois le plus lâche des princes, renonce à cette

proie qu'il abandonne à l'ennemi, non pas à la suite d'une bataille

désastreuse, mais spontanément, d'un trait de plume, et quoiqu'il se

trouve encore riche d'une innombrable armée et d'un trésor inépuisable:

or, écoutez la scène qui fut la première conséquence de cette trahison.

Le Czarewitch, le fils chéri d'Ivan IV, l'objet de toutes ses

complaisances, qu'il formait à son image dans l'exercice du crime et

dans les habitudes de la plus honteuse débauche, ressent quelque

vergogne en voyant la déshonorante conduite de son père et de son

souverain; il ne hasarde pas de remontrance, il connaît Ivan; mais,

évitant avec soin toute parole qui pourrait ressembler à une plainte, il

se borne à demander la permission d'aller combattre les Polonais.

«Ah! tu blâmes ma politique: c'est déjà me trahir, répond le Czar; qui

sait si tu n'as pas dans le coeur la pensée de lever l'étendard de la

révolte contre ton père?»

Là-dessus, enflammé d'une colère subite, il saisit son bâton ferré et il

en frappe avec violence la tête de son fils; un favori veut retenir le

bras du tyran; Ivan redouble; le Czarewitch tombe, blessé à mort!

Ici commence la seule scène attendrissante de la vie d'Ivan IV. Le

pathétique en est au-dessus de la nature: il faudrait le langage de la

poésie pour faire croire à des vertus si sublimes qu'elles en sont

incompréhensibles.

Le prince eut une agonie de plus d'un jour: sitôt que le Czar vit qu'il

venait de tuer de sa main ce qu'il avait de plus cher au monde, il tomba

dans un désespoir sauvage aussi violent que sa colère avait été

terrible: il se roulait dans la poussière en poussant des hurlements

féroces, il mêlait ses larmes au sang de son malheureux fils, baisant

ses plaies, invoquant le ciel et la terre pour lui conserver la vie

qu'il venait de lui arracher, appelant à lui, médecins, sorciers et

promettant trésors, honneurs, pouvoir à qui lui rendrait l'héritier de

son trône, l'unique objet de sa tendresse... de la tendresse d'Ivan

IV!!...

Tout est inutile! l'inévitable mort s'approche, le père a frappé: Dieu a

jugé le père et le fils; le fils va mourir!!... Mais le supplice est

long, Ivan apprendra une fois à souffrir de la douleur d'un autre.

La victime pleine de vie lutte pendant quatre jours entiers contre

l'agonie.

Mais à quoi croyez-vous que ces quatre jours sont employés? comment

croyez-vous que cet enfant perverti par son père, notez ce point,

injustement soupçonné, injurié, tué par son père; comment croyez-vous

qu'il se venge de la perte de toutes ses espérances en ce monde et des

quatre jours de torture auxquels le ciel le condamne pour l'édification

de la terre, et s'il est possible, pour la conversion de son bourreau?

Il passe ce temps d'épreuves à prier Dieu pour son père, à consoler ce

père qui ne veut pas le quitter, à le justifier, à lui prouver, à lui

répéter avec une délicatesse digne du fils d'un meilleur homme, que son

châtiment, si sévère qu'il paraisse n'est point inique, car un fils qui

blâme même dans le secret du coeur la conduite d'un père couronné, mérite

de périr. La mort est là; ce n'est plus la peur qui parle, c'est la

superstition, c'est la foi politique.

Quand les dernières crises approchent, l'infortuné ne pense plus qu'à

voiler les horreurs de sa mort aux yeux de son assassin, qu'il vénère à

l'égal du meilleur des pères et du plus grand des Rois; il supplie le

Czar de s'éloigner.

Et lorsqu'au lieu de céder aux instances du mourant, Ivan dans le délire

du remords se jette sur le lit de son fils, puis retombe à genoux par

terre pour demander un tardif pardon à sa victime, ce héros de piété

filiale retrouve dans le sentiment du devoir une puissance surnaturelle;

déjà aux prises avec la mort, il s'arrête au passage, il se suspend un

instant à la vie qu'il retient comme par miracle pour répéter avec plus

d'énergie et de solennité qu'il est coupable, que sa mort est juste,

qu'elle est trop douce; il parvient à déguiser l'agonie à force d'âme,

d'amour filial et de respect pour la souveraineté; il cache à son père

les tourments d'un corps où la jeunesse révoltée lutte terriblement

contre la destruction. Le gladiateur tombe avec grâce, non par un vil

orgueil, mais par un effort de charité, uniquement pour adoucir le

remords dans le coeur de son coupable père. Il proteste jusqu'à son

dernier souffle de sa fidélité, de sa soumission au souverain légitime

de la Russie, et il meurt enfin en baisant la main qui l'a tué, en

bénissant Dieu, son pays et son père.

Ici toute mon indignation se change en un étonnement pieux; j'admire les

merveilleuses ressources de l'âme humaine qui peut remplir sa vocation

divine, partout, en dépit des institutions et des habitudes les plus

vicieuses... Mais je m'arrête effrayé devant ma pensée, car je sens

venir la crainte que la servilité de l'esclave n'ait suivi le martyr

dans son triomphe jusqu'aux portes du ciel.

Oh! non, la mort n'est pas flatteuse, pas même en Russie; non, non, cet

exemple de vertu surnaturelle nous prouve seulement et c'est une belle

chose à prouver, que l'action de la société la plus corrompue est

insuffisante pour dénaturer les plans primitifs de la Providence et que

l'homme qui, selon Platon, est un ange tombé, peut toujours devenir un

saint.

Le Czarewitch expire hors de Moscou dans le repaire de la tyrannie

appelé la Slobode Alexandrowsky.

Quelle tragédie! Jamais Rome païenne ni Rome chrétienne n'ont rien

produit de plus noble que ces longs adieux du fils d'Ivan IV à son père.

Si les Russes ne savent pas être humains, ils savent quelquefois

s'élever au-dessus de l'humanité. Ils font mentir le proverbe vulgaire:

pouvant le plus, ils ne peuvent pas le moins.

Karamsin, plus sévère, révoque en doute la sincérité de la douleur du

Czar. Il est vrai qu'elle dura peu, mais je crois qu'elle fut véritable.

Quoi qu'il en soit, il faut le dire, cette épreuve n'adoucit pas le

caractère du monstre qui continua jusqu'à la fin de ses jours à

s'abreuver de sang innocent et à se vautrer dans la plus sale débauche.

Aux approches du trépas, il se fit porter plusieurs fois dans

l'appartement qui renfermait ses trésors. Là, d'un regard éteint, il

contemple avidement ses pierres précieuses: impuissantes richesses qui

lui échappent avec la vie!

Après avoir vécu en bête féroce, on le voit mourir en satyre;

outrageant, par un acte de lubricité révoltante, sa belle-fille

elle-même, un ange de vertu, de pureté, la jeune et chaste épouse de son

second fils Fedor, devenu, depuis la mort du Czarewitch Jean, l'héritier

de l'Empire. Cette jeune femme s'approchait du lit du moribond pour le

consoler à ses derniers moments;... mais soudain on la voit reculer et

s'enfuir en jetant un cri d'épouvante.

Voilà comme Ivan IV est mort au Kremlin, et... on a peine à le croire,

il fut pleuré, pleuré longtemps par la nation tout entière, par les

grands, le peuple, les bourgeois et le clergé comme s'il eût été le

meilleur des princes. Ces marques de sympathie, libres ou non, ne sont

pas encourageantes, il faut l'avouer, pour les souverains bienfaisants.

Reconnaissons donc et ne nous lassons pas de le répéter, que le

despotisme sans frein produit sur l'esprit humain l'effet d'un breuvage

enivrant; mais ce qui accroît mon étonnement et mon épouvante, c'est de

voir que la démence de l'homme qui exerce la tyrannie se communique si

facilement aux hommes qui la subissent; les victimes deviennent les

zélés complices de leurs bourreaux. Voilà ce qu'on apprend en Russie.

Une histoire détaillée et tout à fait véridique de ce pays serait

peut-être le livre le plus instructif qu'on pût offrir à la méditation

des hommes; mais il est impossible à faire. Karamsin l'a tenté; il a

flatté ses modèles et encore s'est-il arrêté avant l'avènement des

Romanow. Toutefois l'esquisse affaiblie et abrégée que je viens de vous

tracer, suffit pour vous représenter les faits et les hommes vers

lesquels la pensée se reporte malgré soi à la vue des terribles murs du

Kremlin. L'histoire est là sculptée en figures colossales.

La Russie en 1839, Volume III · 第 16 / 28 题