APPENDICE.

En terminant ici ce travail historique préparé depuis mon arrivée à

Pétersbourg, je vous répéterai que le portrait des hôtes du palais

Impérial, à Moscou, vous aide à vous figurer les lieux. Maintenant vous

connaissez la physionomie du Kremlin; un peintre pourrait seul vous

donner l'idée de sa forme.

L'art n'a pas de nom pour caractériser l'architecture de cette

forteresse infernale; le style de ces palais, de ces prisons, de ces

chapelles, surnommées cathédrales, ne ressemble à rien de connu. Le

Kremlin n'a point de modèle: il n'est bâti ni dans le goût mauresque, ni

dans le goût gothique, ni dans le goût ancien, ni même dans le style

byzantin pur, il ne rappelle ni l'Alhambra, ni les monuments de

l'Égypte, ni ceux de la Grèce d'aucun temps, ni l'Inde, ni la Chine, ni

Rome... C'est, passez-moi l'expression, c'est de l'architecture

czarique.

Ivan est l'idéal du tyran, le Kremlin est l'idéal du palais d'un tyran.

Le Czar c'est l'habitant du Kremlin; le Kremlin c'est la maison du Czar.

J'ai peu de goût pour les mots de nouvelle fabrique, surtout pour ceux

qui ne sont encore autorisés que par l'usage que j'en fais, mais

l'architecture czarique est une expression nécessaire à tout voyageur,

aucune autre ne pourrait vous représenter ce qu'elle peint à la pensée

de quiconque sait ce que c'est qu'un Czar.

Rêvez, un jour de fièvre, que vous parcourez l'habitation des hommes que

vous venez de voir vivre et mourir devant vous, et vous vous figurerez

aussitôt cette ville des géants, dont les édifices s'élèvent les uns sur

les autres, au milieu de la ville des hommes. Il y a dans Moscou deux

cités en présence, celle des bourreaux et celle des victimes. L'histoire

nous montre comment ces deux cités ont pu naître l'une de l'autre, et

subsister l'une dans l'autre.

Le Kremlin a été deviné par M. de Lamartine, qui sans l'avoir vu, l'a

peint dan» ses descriptions de la ville des géants antédiluviens. Malgré

la rapidité du travail, ou peut-être grâce à cette rapidité même qui

tient de l'improvisation, il y a dans la _Chute d'un Ange_ des beautés

du premier ordre; c'est de la poésie à fresque; mais le public français

a pris la loupe pour la juger; il a comparé la première inspiration du

génie à des oeuvres achevées; il s'est trompé, ce qui arrive parfois même

au public.

J'avoue qu'il m'a fallu pour bien apprécier le mérite de cette ébauche

épique, venir jusqu'au pied du Kremlin lire les pages sanglantes de

l'_Histoire de Russie_. Karamsin, tout timide historien qu'il est, est

instructif, parce qu'il a un fond de loyauté qui perce à travers ses

habitudes de prudence, et qui lutte contre son origine russe et contre

ses préjugés d'éducation. Dieu l'avait appelé à venger l'humanité malgré

lui peut-être et malgré elle. Sans les ménagements que je lui reproche,

on ne l'eût pas laissé écrire: l'équité fait ici l'effet d'une

révolution.

J'ajoute divers extraits qui me paraissent appuyer d'une manière

frappante l'opinion que ce voyage m'a forcé de prendre des Russes et de

la Russie.

Je commence par les excuses que Karamsin croit devoir adresser au

despotisme, après avoir osé peindre la tyrannie; le mélange de hardiesse

et de crainte que vous reconnaîtrez dans ce passage, vous inspirera,

comme il me l'inspire, une admiration mêlée de pitié pour un historien

si gêné par les choses dans l'expression des idées.

Volume IX, pages 556 et suivantes: «À peine soustraite au joug des

Mogols, la Russie avait dû se voir encore la proie d'un tyran. Elle le

supporta et conserva l'amour de l'aristocratie[40], persuadée que Dieu

lui-même envoyait parmi les hommes la peste, les tremblements de terre

et les tyrans. Au lieu de briser entre les mains de Jean le sceptre de

fer dont il l'accablait, elle se soumit au destructeur pendant

vingt-quatre années[41], sans autre soutien que la prière et la

patience, afin d'obtenir, dans des temps plus heureux, Pierre-le-Grand

et Catherine II (l'histoire n'aime pas à citer les vivants). Comme les

Grecs aux Thermopyles[42], d'humbles et généreux martyrs périssaient sur

les échafauds pour la patrie, la religion et la foi jurée, sans

concevoir même l'idée de la révolte[43]. C'est en vain que, pour excuser

la cruauté de Jean, quelques historiens étrangers ont parlé des factions

qu'elle avait anéanties; d'après le témoignage universel de nos annales,

d'après tous les documents officiels, ces factions n'existaient que dans

l'esprit troublé du Tzar. Si les boyards, le clergé, les citoyens

eussent tramé la trahison qu'on leur imputait avec autant d'absurdité

que de sortiléges[44], ils n'auraient point rappelé le tigre de son

antre d'Alexandrowsky. Non, il s'abreuvait du sang des agneaux, et le

dernier regard que ses victimes jetèrent sur la terre demandait à leurs

contemporains, ainsi qu'à la postérité, justice et un souvenir de

compassion.

«Malgré toutes les explications possibles, morales et métaphysiques, le

caractère d'Ivan, héros de vertu dans sa jeunesse, tyran sanguinaire

dans l'âge mûr et au déclin de sa vie, _est une énigme pour le coeur

humain, et nous aurions révoqué en doute les rapports les plus

authentiques sur sa vie, si les annales des autres peuples n'offraient

des exemples aussi étonnants_.»

Karamsin continue son plaidoyer par un parallèle beaucoup trop flatteur

pour Ivan IV, qu'il compare à Caligula, à Néron et à Louis XI, puis

l'historien poursuit: «Ces êtres dénaturés, contraires à toutes les lois

de la raison, paraissent dans l'espace des siècles comme d'effrayants

météores, pour nous montrer l'abîme de dépravation où peut tomber

l'homme et nous faire trembler!... La vie d'un tyran est une calamité

pour le genre humain, mais son histoire offre toujours d'utiles leçons

aux souverains et aux nations. Inspirer l'horreur du mal, n'est-ce pas

répandre l'amour du bien dans tous les coeurs? Gloire à l'époque où

l'historien, armé du flambeau de la vérité peut, sous un gouvernement

autocrate, vouer les despotes à un éternel opprobre, afin de préserver

l'avenir du malheur d'en rencontrer d'autres! Si l'insensibilité règne

au delà du tombeau, les vivants au moins redoutent la malédiction

universelle et la réprobation de l'histoire. Celle-ci est insuffisante

pour corriger les méchants, mais elle prévient quelquefois des crimes

toujours possibles, parce que les passions exercent aussi leurs fureurs

dans les siècles de civilisation. Trop souvent leur violence force la

raison à se taire, ou à justifier d'une voix servile les excès qui en

sont le résultat.» Pages 558, 559, tome IX, Karamsin, _Histoire de

Russie_.

Suit un éloge de la gloire du monstre. Toutes ces tergiversations

morales, toutes ces précautions oratoires se changent innocemment en une

satire sanglante; une telle timidité équivaut à de l'audace, car c'est

une révélation, révélation d'autant plus frappante qu'elle est

involontaire.

Néanmoins les Russes, autorisés par l'approbation du souverain,

s'enorgueillissent de ce talent qu'ils admirent, par ordre, tandis

qu'ils devraient bannir le livre de toutes leurs bibliothèques, en

refaire une édition, déclarer la première apocryphe, ou plutôt en nier

l'existence, soutenir qu'elle n'a jamais paru et que la publication n'a

commencé qu'à la seconde qui deviendrait la première.

N'est-ce pas leur manière de procéder contre toute vérité gênante? À

Saint-Pétersbourg on étouffe les hommes dangereux et l'on supprime les

faits incommodes; avec cela on fait ce qu'on veut. Si les Russes ne

prennent ce moyen pour se défendre des coups que le livre de leur

Karamsin porte au despotisme, la vengeance de l'histoire sera presque

assurée, car la vérité est en partie dévoilée.

L'Europe, au contraire, doit des honneurs à la mémoire de Karamsin; quel

est l'étranger qui aurait obtenu la permission d'aller fouiller aux

sources où il a puisé pour en tirer le peu de clarté qu'il jette sur la

plus ténébreuse des histoires modernes? Ne suffit-il pas que le régime

despotique rende toujours de telles conséquences possibles, pour qu'il

soit jugé et condamné? Un pareil gouvernement ne peut subsister qu'à

force de ténèbres...

Il paraît que Dieu veut qu'il dure, dans ce pays singulier; car s'il

aveugle l'esprit du peuple, celui des écrivains et des grands, il

enseigne au pouvoir absolu, je suis forcé d'en convenir, à tempérer

l'ardeur du feu dans la fournaise; la tyrannie est devenue moins

pesante, mais son principe persiste et produit trop souvent encore les

résultats les plus extrêmes; la Sibérie le sait... les souterrains de la

forteresse de Pierre-le-Grand, à Pétersbourg, les prisons de Moscou, de

Schlusselbourg, tant d'autres cachots muets et qui me sont inconnus, le

savent, la Pologne le sait...

Les décrets de Dieu sont impénétrables: la terre les subit sans les

comprendre... Mais malgré son aveuglement, l'homme conserve l'éternel

besoin de la justice et de la vérité; ce besoin que rien ne peut

étouffer dans les coeurs, est une promesse d'immortalité, car ce n'est

point ici-bas qu'il sera satisfait. Il est en nous, mais il vient de

plus haut que la terre, et nous conduit plus loin.

Le spiritualisme reproché de nos jours aux chrétiens, par des hommes qui

s'efforcent d'expliquer l'Évangile dans un sens favorable à leur

politique, et qui veulent appuyer sur la jouissance une religion fondée

sur le renoncement, ce spiritualisme qu'on nous représente comme une

pieuse fraude de nos prêtres, est pourtant le seul remède que Dieu ait

offert aux hommes contre les inévitables maux de la vie telle qu'il la

leur a faite et qu'ils se la sont faite eux-mêmes.

Le peuple russe est de tous les peuples civilisés, celui chez lequel le

sentiment de l'équité est le plus faible et le plus vague; aussi, en

donnant à Ivan IV le surnom de Terrible, accordé autrefois à titre

d'éloge à son aïeul Ivan III, n'a-t-il fait justice ni au glorieux

monarque, ni au tyran; il a flatté celui-ci après sa mort, et ce trait

est encore caractéristique. Est-il vrai qu'en Russie la tyrannie ne

meurt pas? Voyez encore Karamsin, pages 600 et 601, vol. IX.

«Il est à remarquer, dit-il, que dans _la mémoire du peuple_, la

_brillante_ renommée de Jean a survécu au souvenir de ses _mauvaises

qualités_. Les gémissements avaient cessé, les victimes étaient réduites

en poussière, des _événements nouveaux faisaient oublier les anciennes

traditions_, et le nom de ce prince paraissait en tête du code des lois;

il rappelait la conquête de trois royaumes mogols. Les témoignages de

ses actions atroces étaient ensevelis au fond des archives. Tandis que

dans le cours des siècles, Kazan, Astrakan, la Sibérie étaient aux yeux

du peuple d'impérissables monuments de sa gloire. Les Russes qui

révéraient en lui l'illustre auteur de leur puissance, de leur

civilisation, avaient rejeté ou mis en oubli le surnom de tyran que lui

avaient donné ses contemporains. Seulement, d'après quelques souvenirs

confus de sa cruauté, ils le nomment encore de nos jours

_Jean-le-Terrible_; mais sans le distinguer de son aïeul, à qui

l'ancienne Russie avait accordé la même épithète, plutôt comme éloge

qu'à titre de reproche. L'histoire ne pardonne pas aux mauvais princes

aussi facilement que les peuples.»

Vous le voyez, le grand prince et le monstre sont qualifiés du même

surnom _le Terrible_!!... et cela _par la postérité_! C'est de l'équité

à la russe; le temps ici est complice de l'injustice. Le Cointe Lavau

dans son _Guide de Moscou_, en décrivant le palais des Czars au Kremlin,

ne rougit pas d'invoquer l'ombre d'Ivan IV qu'il ose comparer à David

pleurant les fautes de sa jeunesse.

Je ne puis me refuser le plaisir de vous faire lire une dernière

citation de Karamsin; c'est le résumé du caractère d'un prince dont la

Russie se glorifie. Un Russe seul pouvait parler d'Ivan III comme en

parle Karamsin, et croire qu'il en fait l'éloge. Un Russe seul pouvait

peindre le règne d'Ivan IV comme le peint Karamsin, et finir ce tableau

par des excuses au despotisme. Voici textuellement comment l'historien

caractérise le grand Ivan III, l'aïeul d'Ivan IV. Tom. VI, pages 434,

435, 436.

«Fier dans ses relations avec les autres souverains, Ivan III aimait à

déployer une grande pompe devant leurs ambassadeurs; il introduisit

l'usage de baiser la main du monarque, en signe de faveur distinguée; il

voulut, par tous les moyens extérieurs possibles, s'élever au-dessus des

hommes pour frapper fortement l'imagination; ayant enfin pénétré le

secret de l'autocratie, il devint comme un dieu terrestre aux yeux des

Russes, qui commencèrent _dès lors_ (c'est Karamsin ou son traducteur

qui souligne ce mot) à étonner tous les autres peuples par une aveugle

soumission à la volonté de leur souverain. Le premier, il reçut en

Russie le surnom de _Terrible_; mais terrible seulement à ses ennemis et

aux rebelles. Cependant sans être un tyran, comme son petit-fils Jean

IV, il avait reçu de la nature une certaine dureté de caractère, qu'il

savait modérer par la force de sa raison. Les fondateurs des monarchies

se sont rarement fait distinguer par leur sensibilité; et la fermeté

nécessaire pour les grandes actions politiques est bien voisine de la

rudesse. On dit qu'un seul regard de Jean, lorsqu'il était enflammé de

colère, suffisait pour faire évanouir les femmes timides; que les

solliciteurs craignaient de s'approcher du trône; qu'à sa table même les

grands tremblaient devant lui, n'osant proférer une seule parole ni

faire le plus léger mouvement, lorsque le monarque, fatigué d'une

bruyante conversation et échauffé par le vin, s'abandonnait au sommeil

vers la fin du repas: tous assis dans un profond silence, attendaient un

nouvel _ordre_ pour le divertir, ou pour se livrer eux-mêmes à la joie.

«Nous ajouterons aux remarques que nous avons déjà faites sur la

sévérité de Jean, que les dignitaires marquants, tant séculiers que

membres du clergé dépouillés de leurs emplois pour quelque crime,

n'étaient pas exempts du terrible supplice du knout. En 1491, par

exemple, le prince Oukhtomsky, le gentilhomme Khomoutof et

l'Archimandrite de Tchoudof furent knoutés publiquement pour un faux

titre qu'ils avaient fabriqué, à l'effet de s'approprier un domaine

appartenant à l'un des frères du grand prince.

«L'histoire n'étant point un panégyrique, il est impossible qu'elle ne

trouve pas quelques taches dans la vie des plus grands hommes eux-mêmes.

À ne considérer que l'homme dans Jean III, il n'eut point les aimables

qualités de Monomaque ni celles de Dmitri Donskoi; mais comme souverain,

il s'est placé au plus haut degré de grandeur. Toujours guidé par la

circonspection, il parut quelquefois timide ou indécis, mais cette

irrésolution fut toujours de la prudence, vertu qui ne nous charme pas

autant qu'une généreuse témérité, mais plus propre à consolider ses

créations par des progrès lents et d'abord incomplets. Combien

d'illustres héros n'ont légué à la postérité que le souvenir de leur

gloire! Jean nous a laissé un empire d'une immense étendue, puissant par

le nombre de ses peuples, et plus encore par l'esprit de son

gouvernement; cet empire enfin qu'il nous est aujourd'hui si doux, si

glorieux d'appeler notre patrie.»

Les louanges données par l'historien courtisan au héros me paraissent

significatives, autant au moins que les timides reproches adressés au

tyran. Le panégyrique du Roi glorieux ressemble tellement à l'arrêt

prononcé contre le monstre, que l'un et l'autre servent à mesurer la

confusion d'idées et de sentiments qui règne dans les têtes russes les

mieux organisées. Cette indifférence au bien et au mal nous fait

apprécier la distance qui sépare la Russie du reste de l'Europe.

C'est Ivan III qui fut le véritable fondateur du moderne empire des

Russes; c'est lui aussi qui a rebâti en pierre les murs du Kremlin.

Encore un hôte terrible; encore un esprit bien digne de hanter ce

palais, et de se reposer au sommet de ses tours!!!...

Ce portrait d'Ivan III, par Karamsin, ne dément pas le mot du même grand

prince: «Je donnerai la Russie à qui bon me semble.» C'est ce qu'il

répondit aux boyards, lorsque ceux-ci réclamaient la couronne au profit

de son petit-fils, qu'il dépouillait en faveur du fils de sa seconde

femme; car jusqu'à présent la légitimité russe a été soumise au bon

plaisir des Czars. Or qui peut dire ce que devient la noblesse dans un

pays gouverné de la sorte?

Pierre-le-Grand a confirmé le principe d'Ivan III, en soumettant comme

ce prince la succession de la couronne au caprice des Czars. Le même

réformateur s'est encore plus approché du tyran, par le supplice qu'il a

fait subir à son fils et aux soi-disant complices de ce fils. On va lire

un extrait de M. de Ségur qui prouve que le grand réformateur moderne

était plus semblable au monstre que l'histoire ne l'a dit. Il s'agit des

lois promulguées par Pierre-le-Grand et de la trahison de ce prince

envers son malheureux fils, et du supplice des prêtres et autres

personnages qui encourageaient le jeune prince dans sa résistance à la

civilisation importée de l'Occident, et ordonnée comme le plus saint des

devoirs par le cruel fondateur du nouvel empire de Russie.

«Code militaire, divisé en deux parties, en quatre-vingt-onze chapitres

et publié dès 1716.

«Le début en est remarquable; soit piété sincère, soit politique d'un

chef de religion qui veut conserver dans toute sa force un si puissant

mobile, il y déclare que de tous les vrais chrétiens,»--«le militaire

est celui dont les moeurs doivent être le plus honnêtes, décentes et

chrétiennes; le guerrier chrétien devant être toujours prêt à paraître

devant Dieu, sans quoi il n'aurait point la sécurité nécessaire pour le

sacrifice continuel que sa patrie exige de lui.»--«Et il termine par

cette citation de Xénophon: Que dans les batailles, ceux qui craignent

le plus les dieux, sont ceux qui craignent le moins les hommes!»--«Puis

il prévoit jusqu'aux moindres délits contre Dieu, contre la discipline,

les moeurs, l'honneur, et même contre la civilité! comme s'il eût voulu

faire de son armée une nation à part dans la nation, et son modèle.

«Mais c'est là surtout que se développe avec une complaisance effrayante

le génie de son despotisme!»--«Tout l'État, dit-il, est en lui, tout

doit se faire pour lui, maître absolu et despotique, qui ne doit compte

de sa conduite qu'à Dieu seul!»--«C'est pourquoi toute parole injurieuse

contre sa personne, tout jugement indécent de ses actions ou intentions,

doivent être punis de mort.

«C'était en 1716 que ce Czar se déclarait ainsi en dehors et au-dessus

de toutes les lois, comme s'il se fût préparé au terrible coup d'État

dont, en 1718, il devait ensanglanter sa renommée.» (_Histoire de Russie

et de Pierre-le-Grand_, par M. le général comte de Ségur. 2e édition,

Baudouin. Paris, livre XI, chapitre VI, pages 489, 490.)

Plus loin: «En septembre 1716, Alexis, pour échapper à la civilisation

naissante des Russes, se réfugie au milieu de la civilisation

européenne. Il s'est mis sous la protection de l'Autriche, et vit caché

dans Naples avec une maîtresse.

«Pierre découvre sa retraite. Il lui écrit. Sa lettre commence par des

reproches fondés; elle finit par des menaces terribles s'il n'obéit aux

ordres qu'il lui envoie.

«Ces mots surtout y dominent: «Me craignez-vous? Je vous assure et je

vous promets, au nom de Dieu et par le jugement dernier, que si vous

vous soumettez à ma volonté et que vous reveniez ici, je ne vous ferai

subir aucune punition, et que même je vous aimerai encore plus

qu'auparavant.»

«Sur cette foi solennelle d'un père et d'un souverain, Alexis revient à

Moscou le 3 février 1718, et, le lendemain, il est désarmé, saisi,

interrogé, exclu honteusement du trône, lui et sa postérité; il est même

maudit s'il ose jamais en appeler.

«Ce n'est pas tout encore: on le jette dans une forteresse. Là, chaque

jour, chaque nuit, un père absolu, violant la foi jurée, tous les

sentiments, toutes les lois de la nature et celles que lui-même a

données à son Empire[45], s'arme, contre un fils trop confiant, d'une

inquisition politique égale en insidieuse atrocité à l'inquisition

religieuse. Il torture l'esprit pusillanime de cet infortuné par toutes

les peurs du ciel et de la terre; il le contraint à dénoncer amis,

parents, jusqu'à sa mère; enfin, à s'accuser, à se rendre indigne de

vitre, et à se condamner lui-même à mort sous peine de mort.

«Ce long crime dure cinq mois. Il a ses redoublements. Dans les deux

premiers, l'exil et le dépouillement de plusieurs grands, l'exhérédation

d'un fils, l'emprisonnement d'une soeur, la réclusion, la flagellation de

sa première femme, le supplice d'un beau-frère, ne suffisent point.

«Pourtant, dans une même journée, Glébof, un général russe, amant avéré

de la Czarine répudiée, vient d'être empalé au milieu d'un échafaud dont

les têtes d'un évêque, d'un boyard et de deux dignitaires roués et

décapités, marquent les quatre coins[46]. Cet horrible échafaud est

lui-même entouré d'un cercle de troncs d'arbres, sur lesquels plus de

cinquante prêtres et autres citoyens ont eu la tête tranchée.

«Vengeance effroyable contre ceux dont les intrigues et l'obstination

superstitieuse jetèrent ce coeur inflexible dans la nécessité de

sacrifier son fils à son Empire! Punition cent fois plus coupable que la

faute; car, pour tant d'atrocités, quel motif peut être une excuse? Mais

il semble que, poussé par cet instinct soupçonneux des gouvernements

contre nature, Pierre se soit obstiné à chercher et à trouver une

conspiration où il n'existait qu'une inerte opposition de moeurs, qui

espérait et attendait sa mort pour éclater.

«Et pourtant cette horrible boucherie a trouvé des flatteurs! Le

vainqueur de Pultawa s'en est lui-même enorgueilli comme d'une victoire.

«Quand le feu, a-t-il dit, rencontre la paille, il la consume; mais s'il

rencontre du fer, il faut qu'il s'éteigne.» Puis il s'est promené

froidement au milieu de ces supplices. On dit même que, poussé par une

inquiète férocité, il est venu jusque sur son échafaud interroger encore

l'agonie de Glébof, et que celui-ci, lui faisant signe d'approcher de

son supplice, lui a craché au visage.

«Moscou elle-même est prisonnière; en sortir sans son aveu est un crime

capital. Ses citoyens ont ordre, sous peine de mort, d'être

réciproquement leurs espions et leurs délateurs.

«Cependant, la principale victime est restée tremblante, isolée par tant

de coups frappés autour d'elle. Pierre l'entraîne alors des prisons de

Moscou dans celles de Pétersbourg.

«C'est là surtout qu'il se tourmente à torturer l'âme de son fils pour

en extorquer jusqu'aux moindres souvenirs d'irritation, d'indocilité ou

de rébellion; il les note chaque jour avec un horrible soin;

s'applaudissant à chaque aveu, ajoutant les uns aux autres tous ces

soupirs, toutes ces larmes, en dressant un détestable compte;

s'efforçant enfin de composer un crime capital de toutes ces velléités,

de tous ces regrets auxquels il prétend donner un poids dans la balance

de sa justice[47].

«Puis, quand, à force d'interprétations, il croit avoir fait de rien

quelque chose, il se hâte d'appeler l'élite de ses esclaves. Il leur dit

son oeuvre maudite; il leur en étale l'iniquité féroce et tyrannique avec

une naïveté de barbarie, une candeur de despotisme qu'aveugle son droit

de souverain absolu, comme s'il existait un droit hors de la justice, et

que tout cédât à son but, qui, par bonheur, se trouvait grand et utile.

«Par là, il espère faire attribuer à la justice le sacrifice qu'il fait

à sa politique. Il veut se justifier aux dépens de sa victime, et faire

taire le double cri de sa conscience et de la nature qui l'importune.

«Après que, par cette longue accusation, ce maître absolu croit avoir

irrévocablement condamné, il interpelle les siens. «_Ils viennent

d'entendre_, s'est-il écrié, la longue déduction de crimes presque

inouïs dans le monde, dont son fils est coupable contre lui, son père et

son souverain. On sait assez que seul il aurait le droit de le juger;

néanmoins, il vient leur demander leur secours; _car il appréhende la

mort éternelle, d'autant plus qu'il a promis le pardon à son fils, et

qu'il le lui a juré sur les jugements de Dieu_... C'est donc à eux à en

faire justice, sans considération pour sa naissance, sans égard pour sa

personne, afin que la patrie ne soit point lésée.» Il est vrai qu'à cet

ordre clair et terrible, il a entremêlé ces mots grossièrement

astucieux: «Qu'on doit prononcer, sans le flatter ni craindre sa

disgrâce, si l'on décide que son fils ne mérite qu'une punition légère.»

«Les esclaves ont compris leur maître: ils voient quel est l'horrible

secours qu'il leur demande. Aussi, les prêtres consultés n'ont-ils

répondu que par des citations de leurs saints livres, choisissant en

nombre égal celles qui condamnent et celles qui pardonnent, sans oser

mettre de poids dans la balance, pas même cette foi jurée qu'ils

craignent de rappeler.

«En même temps, les grands de l'État, au nombre de cent vingt-quatre,

ont obéi. Ils ont prononcé la mort unanimement et sans hésiter; mais

leur arrêt les condamne eux-mêmes bien plus que leur victime. On y voit

les dégoûtants efforts de cette foule d'esclaves se tourmentant à

effacer le parjure de leur maître; et comme leur lâche mensonge,

s'ajoutant au sien, le fait ressortir davantage!

«Pour lui, il achève inflexiblement: rien ne l'arrête; ni le temps qui

vient de s'écouler sur sa colère, ni ses remords, ni le repentir d'un

infortuné, ni la faiblesse tremblante, soumise, suppliante! Enfin, tout

ce qui, d'ordinaire, même entre ennemis étrangers, apaise et désarme,

est sans effet sur le coeur d'un père pour son fils.

«Bien plus, comme il vient d'être son accusateur et son juge, il sera

son bourreau. C'est le 7 juillet 1718, le lendemain même du jugement,

qu'il va, suivi de tous ses grands, recevoir les dernières larmes de son

fils, y mêler les siennes; et quand enfin on le croit attendri, il

envoie chercher _la forte potion_ que lui-même a fait préparer!

Impatient, il en hâte l'arrivée par un second message; il la fait

présenter devant lui comme un remède salutaire, et ne se retire,

profondément triste, il est vrai[48], qu'après avoir empoisonné

l'infortuné qui implorait encore son pardon. Puis il attribue la mort de

sa victime, expirée quelques heures après dans d'affreuses convulsions,

à la frayeur dont l'a frappée son arrêt! Il ne couvre toute cette

horreur, aux yeux des siens, que de cette grossière apparence: il la

juge suffisante à leurs moeurs brutales; leur commandant, au reste, le

silence, _et étant si bien obéi que, sans les Mémoires d'un étranger

témoin, acteur même, dans cet horrible drame, l'histoire en eût à jamais

ignoré les terribles et derniers détails_.» (_Histoire de Russie et de

Pierre-le-Grand_, par M. le général comte de Ségur. Livre X, chapitre

III, pages 438, 439, 440, 441, 442, 443, 444.)

La Russie en 1839, Volume III · 第 17 / 28 题