--Dieu! Dieu! si vous existez, si vous connaissez la miséricorde, si,
pour une fois, vous êtes capable de justice, criait Pauline en se
meurtrissant les mains, sauvez-le! sauvez-moi!
L'heure éternelle était arrivée.
Odon de Rocrange avait sombré, en quelques chutes rapides, comme si,
tout à coup, le corps parvenu aux extrêmes limites d'une résistance
qui faisait encore illusion, avait été abandonné à sa ruine par la
volonté défaillante.
Et il gisait là, maintenant, dépouille déjà, secoué des derniers
frissonnements de la vie, sur le lit, le lit même de leur amour: le
tronc soutenu par une pile de coussins, la tête livide cherchant
l'air, les jambes gonflées d'hydropisie pendant hors des draps...
Quoique l'issue de la maladie fût dès longtemps fatale, ce soudain
effondrement prenait l'horreur d'une catastrophe imprévue. Terrifiée,
Pauline assistait à ce spectacle d'épouvante, comprenant seulement ce
que c'était vraiment que la séparation, la foudroyante séparation,
l'inutile, la cruelle, l'immense séparation. L'angoisse de l'inconnu
l'avait étreinte, la révolte farouche devant la souffrance du
bien-aimé l'avait bouleversée, elle avait gémi de détresse, elle avait
senti le désespoir de l'existence; elle avait même, en un surhumain
effort de pensée et de foi, accueilli, à de certains moments, l'idée
de la mort; elle s'était entretenue, avec celui qui allait mourir, de
l'immortalité de l'âme. Mais en présence du fait, du fait qui allait
s'accomplir avant que l'heure soit écoulée, elle perçut que tout cela,
tout ce qu'elle avait souffert, accepté, vécu, était dès lors nul et
sans signification. Le néant! Elle ne se disait pas que c'était le
néant: elle y était sans le savoir. Rien! rien! Leur amour: rien! La
vie: rien! La pensée: rien! Au chevet du lit où mourait son ami,
Pauline devenait folle.
L'agonie commençait.
Les lèvres du mourant s'agitaient, s'agitaient, convulsives.
«Quoi? Oh! grand Dieu, quoi?»
Pauline se pencha avidement sur ces lèvres qui balbutiaient, se pencha
comme sur un puits d'infini, sondant de toute la tension de ses yeux
et de ses oreilles le mot, les mots qui sortaient de l'abîme du
mystère. Mais son âme eut beau s'appliquer d'un suprême effort à
entendre la voix, il ne monta de l'abîme qu'un bruissement indistinct.
La communication n'existait plus.
Que voulait-il dire? Que disait-il? Car il devait avoir encore
quelque parole à prononcer dans le monde des vivants. Il avait l'air
d'indicible stupeur de celui qui veut parler et ne peut. Oh! cette
parole! Était-ce une recommandation extrême et solennelle? un adieu?
Était-ce la révélation subite que, sur le seuil, il venait d'avoir de
l'au-delà, et qu'il tentait de jeter rapidement, comme un butin inouï,
à celle qu'il laissait en bas? Ne pas savoir! rester avec cette
effroyable interrogation dans le souvenir! Avoir eu pour dernier
regard de l'aimé cette navrante expression d'anxiété et d'impuissance!
Allait-il partir ainsi, muet?
Pauline ne put supporter cette idée. A genoux, la tête dans ses doigts
crispés, elle suppliait Dieu--Dieu en qui elle voulait croire
maintenant--de faire un miracle. Non le miracle de ressusciter ce
prochain cadavre, c'était impossible, c'était trop tard, mais le
miracle de l'animer encore, quelques minutes, pour qu'il puisse
parler, parler, et qu'il s'en aille après avoir édicté les paroles de
paix et de consolation, versé ce baume au coeur horriblement déchiré
de l'abandonnée.
--Odon! Odon! râla-t-elle.
Entendit-il ce cri, cette évocation presque? Entendit-il? Pas un signe
dans son oeil blafard; pas un battement de sa paupière violacée.
--Odon! pitié... Veux-tu que je me tue, que je t'accompagne là-bas?
Elle voulait, à ce moment éperdu, qu'il lui donnât un ordre--l'ordre.
De sa bouche déjà froide, il aurait murmuré cette seule syllabe:
«Viens»; moins encore, sa tête se serait imperceptiblement inclinée en
un assentiment, que, sans une hésitation, elle se serait tuée.
Mais Odon ne bougea pas. Il n'y eut, dans l'attente accablée de la
chambre, que le chuchotement trouble de la respiration du moribond,
tantôt précipité, haletant, tantôt s'arrêtant pendant une ou deux
mortelles minutes et, à l'instant où tout semblait fini, reprenant
avec des saccades désordonnées.
Et l'âme de Pauline était suspendue à cette affreuse respiration; elle
était cette respiration. Tantôt, elle s'évanouissait, disparaissait
jusqu'à l'inconscience: tantôt elle roulait, se tordait en un flot de
pensées, en un torrent dévastateur d'agitations débordantes.
«Ne meurs pas! Reste! Comment la force de ma supplication n'est-elle
pas capable de te redonner la vie? Je ne veux pas--Seigneur Dieu
apprenez ma volonté, puisque vous êtes sourd à ma prière--je ne veux
pas que mon amant meure! N'a-t-il pas suffi autrefois d'une volonté
pour arracher au tombeau la fille de Jaïrus et le fils de la veuve de
Naïn et Lazare?... Et suis-je moins que Jésus?... Oh! oui, certes, et
mon humilité est profonde... Je veux dire: ma volonté est-elle moins
grande? Non, Seigneur: en ce moment ma foi n'est pas inférieure à
celle qui a opéré les prodiges. Si votre parole est vraie, ma foi
devrait, en ce moment, transporter la montagne, la montagne qui
m'écrase... Mais vous mentez, votre parole est mensongère...
Écrasez-moi complètement, écrasez-nous, que je ne sente plus, que je
ne voie plus!...»
Elle approchait du délire. Mais ses pensées tournoyaient si vite dans
son front chargé de fièvre, qu'elles constituaient moins de réelles
divagations qu'un mélange informe d'élancements douloureux et de
vertiges. Pauline ne s'arrêtait à aucune d'elles d'une façon stable.
Passant, presque sans s'en rendre compte, de l'oraison au blasphème,
de la plainte passionnée à l'effroi, elle ne se créait point d'image
précise de ce qu'elle ressentait vraiment. Son coeur, son cerveau,
ses nerfs se brouillaient en tumulte.
Parfois, un éclair lézardait le fond noir de son être: c'était sa vie,
l'idée de sa vie traversant rapidement sa mémoire. Sa vie! oh! sa vie
brève, inconsistante, sa vie fugitive comme un bondissement de flèche,
pour arriver, sans transition, l'instant d'après, à ce but, à la mort,
qui, elle, n'était que trop et que trop abominablement vraie! Plus
rien! Tout ce qui avait existé et avait si promptement apparu et
disparu, toute la vie, cet éclair, avait zigzagué dans les ténèbres
pour s'y résoudre éternellement, après avoir illuminé--quoi? O
vie-fantôme aboutissant à la mort-vérité! Et à travers quelles
souffrances? et pour quelles insondables souffrances? Et cette minute
de la mort balancerait par son poids tout le poids--si minime
maintenant--de la vie! Et les siècles, les siècles de siècles
suivraient, toujours, toujours... et toujours ce serait la mort.
Ne resterait-il rien? Rien! Cet amour, leur amour, l'amour, qui pour
eux avait été la vie et les avait souvent élevés si haut qu'ils
avaient cru être immortels et divins, l'amour, leur amour ne
subsisterait-il que comme la vague auréole d'un songe plus vague
encore? Cet idéal, grâce auquel ils s'étaient senti une âme, une âme
commune, fondrait-il comme un spectre vain dans la fumée des torches
lugubres d'irréparables funérailles? N'aurait-il pas mieux valu
n'avoir jamais aimé? N'aurait-il pas mieux valu de suite cette mort,
cette mort qui n'en aurait pas été une? Et si la vie terrestre ne
pouvait leur être épargnée, au moins que n'en eussent-ils ignoré le
grand, l'implacable désir, ce qui ne meurt pas et ce qui meurt
toujours, leur double âme, le sanglot, la cruauté, l'illusion de
l'amour!
Leur amour avait-il même existé? Et Pauline--ce fut un vide
étrange--Pauline douta. Il semblait que puisque l'amour ne pouvait
vaincre la mort, c'est qu'il n'avait pas été l'amour.
«Quand, quand ai-je aimé? Je n'ai pas eu le temps! Tout était déjà
fini, que je cherchais encore dans l'avenir l'accomplissement de ma
destinée! Pas un seul moment je n'ai pu me croire heureuse, comme je
voulais que l'amour me rendît heureuse. Pas un moment je n'ai pu me
dire: «Me voilà au sommet, je n'irai pas plus loin, je n'ai plus qu'à
descendre.» J'ai toujours regardé en avant, j'ai toujours voulu plus,
espéré plus. Espéré! Espérer n'était pas aimer! Et lorsque
l'impitoyable doigt de Dieu brise cette espérance, n'est-ce pas
l'amour, la possibilité de l'amour qu'il raye de ma vie? Et pourtant,
jamais femme n'a aimé plus que moi! Je le sens, j'ai aimé, j'ai
aimé... Mais plus j'aimais, plus je voulais aimer: et il me semblait,
à chaque élan nouveau, que je n'avais pas aimé encore. Et voici: le
jour de deuil est arrivé, mon coeur est arraché de ma poitrine
alors qu'il devait battre, battre plus fort, battre pour l'infini. Oh!
mourir! mourir!... Odon, je veux mourir avec toi... Peut-être le cycle
de notre amour n'est-il pas révolu!...»
Elle détourna la tête, comme poussée par quelque force occulte.
Tout à coup, son sang reflua à son coeur.
Dans le coin le plus sombre de la chambre, elle crut voir, elle vit,
oh! elle vit à n'en pas douter une forme, tel un brouillard qui se
condense, une forme qui se créait. Elle reconnut... Elle le
reconnut... Lui!... lui!... C'était son ombre, sa vision se détachant
sur le fond obscur des tentures. Et peu à peu, l'ombre se précisa,
prit du relief et de la couleur. Elle ondoyait, comme portée par des
flots invisibles, comme balancée mollement dans un fluide éthéré. Les
doigts devinrent lumineux; ils dégagèrent une lumière phosphorescente,
dont s'éclaira tout le haut de la figure. L'apparition était presque
vivante maintenant, semblable au reflet d'un homme vivant projeté par
une lampe dans une glace noire. C'était Odon, Odon transfiguré, plus
beau qu'il ne l'avait jamais été, Odon souverainement serein, brillant
de sa vraie nature, sa nature glorifiée. Son regard posé sur Pauline
souriait gravement avec une douceur infinie. Lentement, lentement, il
fit un geste: il développa son bras hors des draperies blanches qui le
vêtaient, et, d'un mouvement insensible, amena un doigt sur ses
lèvres. Il resta quelques instants ainsi. Puis, la mystérieuse
apparition commença à décroître. Les teintes se fondirent; les formes
s'effacèrent graduellement. Bientôt, ce ne fut plus qu'une buée
grise, qui elle-même finit par se dissoudre.
Immobile jusqu'ici, sans un souffle, les yeux fixes, dilatés par
l'étonnement et par l'attente, Pauline, lorsqu'elle le vit
disparaître, voulut s'élancer. Plus rien! C'était le vide morne et
terrible. Et là, sur le lit, le corps gisait.
Elle se dit rapidement:
«Il est mort.»
Folle, elle se jeta sur la dépouille.
Mais non: le coeur battait encore faiblement.
«Où est-il? Oh! où est-il? Je ne sais rien! Je suis comme une égarée
dans la nuit. Odon! parle! réponds-moi! Était-ce toi, toi vraiment?
N'était-ce qu'une hallucination de mes sens! Vas-tu mourir? Vas-tu
vivre? O mon Dieu! mon Dieu!»
La porte s'ouvrit.
Une grande femme en noir parut sur le seuil. Elle était accompagnée
d'un prêtre.
Pauline se dressa, blême.
--Qui êtes-vous? Que voulez-vous? demanda-t-elle.
La femme en noir répondit:
--Je suis Mme de Rocrange.
La maîtresse d'Odon fut saisie d'un frisson néfaste. Cette femme
venait-elle lui enlever le cadavre?
--M. de Rocrange est à l'agonie, dit-elle, laissez-le mourir en paix.
L'_autre_ reprit d'un ton qui n'admettait pas de réplique:
--Je suis Mme de Rocrange: mon devoir est d'assister à son lit de mort
celui dont je porte le nom. Je vous prie de vous retirer. Vous avez
eu l'oeuvre de joie, à moi l'oeuvre de douleur.
--Madame, murmura Pauline les dents serrées, venez-vous pour insulter
celui qui m'a aimée? L'amour est l'oeuvre de douleur aussi bien que
l'oeuvre de joie. Vous qui ne l'avez jamais aimé, vous n'avez rien à
faire ici.
--Et Dieu? fit Mme de Rocrange.
--Dieu! repartit Pauline en accentuant avec désespoir les syllabes, on
ne sait pas ce qu'il veut: lorsqu'on l'interroge, il ne répond que par
le mystère.
--Il vous répond par moi. Je viens: c'est sa réponse.
Ces paroles s'étaient croisées à mi-voix, comme des coups de stylet
dans l'ombre.
Les deux femmes se dévisagèrent.
Au bout d'un instant de défi silencieux, Mme de Rocrange comprit
qu'elle ne serait pas la plus forte. Elle passa de l'autre côté du
lit, à gauche.
Puis, sans paraître faire davantage attention à Pauline, elle
s'agenouilla et dit:
--Mon père, confessez le mourant.
Le prêtre s'approcha. Il se pencha sur le corps. Il fit quelques
brèves interrogations, qui restèrent sans effet.
Voyant alors que le mourant n'était plus en état de se confesser, il
prononça à haute voix:
--_Misereatur tui omnipotens Deus, et dimissis omnibus peccatis tuis,
perducat te in vitam æternam!_
Mme de Rocrange répondit:
--_Amen!_
Le prêtre reprit:
--_Indulgentiam, absolutionem et remissionem omnium peccatorum tuorum
tribuat tibi omnipotens et misericors Dominus!_
Mme de Rocrange répondit encore:
--_Amen!_
L'absolution était à peine donnée, que le mourant eut un frémissement
inattendu. Une étincelle--un regard--passa dans son oeil. Et sa
main, qui pendait inerte, se souleva, se souleva doucement... et vint
se poser sur la tête de Pauline.
Ce fut la fin. Pauline, toute sanglotante de cette bénédiction,
s'était laissée tomber sur lui, avait collé ses lèvres aux siennes.
Elle recueillit son dernier soupir.
Odon de Rocrange était mort.
Un silence farouche suivit cette scène, interrompu seulement par les
prières que marmottait Mme de Rocrange.
Toute la nuit, les deux femmes restèrent en présence à veiller _leur_
cadavre.