Ce ne fut que plusieurs mois après la mort d'Odon, que Pauline songea
à quitter Grasse.
Elle avait abandonné le corps à Mme de Rocrange. Celle-ci l'avait
transporté à Paris pour l'ensevelir dans un caveau de famille.
Qu'importait à Pauline la dépouille mortelle de celui qui avait été
son amant? Ce n'était pas ce corps qui l'avait aimée, mais l'âme dont
il n'était que la terrestre et grossière réalisation. Oh! cette âme!
elle y rêvait continuellement. Elle tentait de s'imaginer que cette
âme était présente, la frôlait, lui suggérait toutes ses pensées, tous
ses souvenirs.
Mais elle était prise de doute.
«Vivre de sa mémoire, est-ce bien vivre de sa vie avec _lui vivant_?
Ne suis-je pas trompée par l'obsession de mon amour? Ce besoin de
croire quand même n'aboutirait-il pas à la démence? O Odon, n'es-tu
plus qu'un vain son de syllabes qui s'agite douloureusement en moi?»
Maintes fois, elle essaya de revoir le cher fantôme. Ce désir la
torturait. Elle restait des heures et des heures sans mouvement, les
yeux tendus, la volonté ardente, s'épuisant à surprendre les moindres
ondulations mystérieuses du vide, à provoquer l'hallucination. Mais
elle eut beau prier, vouloir, se rendre malade; elle eut beau
s'efforcer à reconstituer la scène du soir fatal, se mettre dans
l'état d'esprit où elle était, à la place où elle se trouvait,
fouiller le même coin d'ombre de la chambre funèbre où il lui était
apparu: jamais, jamais elle ne le revit.
Où était-il? Pourquoi--s'il existait--ne se rendait-il pas à ses
supplications? L'avait-il oubliée? Se trouvait-il si haut, si haut, si
différent de ce qu'il avait été sur la terre, qu'il abandonnait à
l'obscurité celle qui avait pourtant fait palpiter son coeur de
chair?
Oh! savoir!
Mais si savoir, c'était l'atroce certitude du néant, ou--ce qui était
la même chose--de l'oubli, ne valait-il pas mieux le doute: le doute
qui est la perpétuelle blessure envenimée, cependant qui contient
encore un peu de possibilité, de rêve, d'illusion?
Pauline n'osait pas se tuer.
Car, elle, ce n'était pas pour oublier qu'elle se serait tuée! C'eût
été pour rejoindre là-bas l'amant qu'elle pleurait. Or, qui pouvait
lui dire ce qu'elle trouverait au-delà de la mort? Peut-être la
dispersion, l'impuissance, l'incohérence; peut-être le désert sans
bornes où, durant des siècles et des siècles, elle errerait à la
recherche de l'âme qu'elle ne rencontrerait jamais; peut-être le
jugement qui la précipiterait aux abîmes; peut-être la nouvelle
naissance dans un monde où plus un seul souvenir ne subsisterait de
celui-ci; peut-être--rien. Alors, plutôt que l'oubli, plutôt que le
néant, la souffrance, la souffrance encore sur la terre, où, au moins,
l'amour, son amour, tant qu'elle était en vie, ne périssait pas tout
entier!
Désolée, elle resterait, jusqu'à ce qu'il plût à Dieu, au destin, au
hasard de mettre fin à l'inconcevable mystère.
Elle n'osait même plus penser. Son pauvre cerveau s'égarait, en proie
aux insolubles questions.
Attendre!...
Heureuse, lorsque les larmes venaient mouiller ses paupières, lorsque
l'émoi des souvenirs gonflait son sein! Heureuse, lorsque sa peine
éclatait en longs sanglots instinctifs et humains! Alors, elle se
sentait encore femme, encore amante; alors, elle se sentait vivante,
vivante par la douleur, mais vivante. Ce qui l'effrayait--et elle
glissait dans ce gouffre, elle y glissait--c'était l'affaiblissement
graduel de sa faculté de souffrir. Non pas que la consolation lui fût
accessible. Ce n'était point un apaisement, un espoir de retour à
moins d'amertume: c'était, au contraire, le progrès dans la détresse,
progrès qui aboutissait à l'accablement, à la stupeur, par l'usure
même de la sensibilité. Déjà, elle ne se trouvait plus capable de
révolte. Ah! ses anciennes indignations! Elle se les rappelait avec
la surprise dont on considère une passion étrangère. Était-il possible
qu'elle eût été assez impressionnable pour s'emporter contre
l'injustice humaine? Injustice, hypocrisie, immoralité: ces mots, dont
elle frémissait autrefois, résonnaient étrangement. Que
signifiaient-ils? Que voulait-elle au juste par ses revendications,
alors qu'elle s'irritait au contact d'une société qui la froissait?
Dieu, qu'elle était loin! Et ses théories sur l'amour! et la liberté
d'aimer! Oh! étrange! étrange! Quelle vitalité de coeur et d'esprit
il avait fallu pour s'exciter à de pareilles choses! A l'issue de son
existence tourmentée, Pauline n'était plus en état de songer seulement
à l'insondable ironie qui s'en dégageait. A force d'avoir désiré
l'impossible, les sources du désir s'étaient taries. A force de s'être
brûlée aux plus hautes idées de l'honnêteté et de l'amour, les ailes
de sa foi avaient été consumées jusqu'à la racine. Son âme mutilée se
traînait, rampait désormais sur la steppe aride: le ciel était de
plomb, pas un souffle ne passait, de tristes râles d'oiseaux
parsemaient le silence.
Puis, comme un malade se retourne sur son lit, tout d'un coup elle
éprouva le besoin de fuir Grasse.
Fuir Grasse, où ne régnait plus que la solitude! fuir la villa
d'abandon, que ne hantait même pas l'ombre de celui qui était parti!
Et aller là... où d'autres paysages allégeraient--peut-être--son front
de l'angoisse de la folie.
Alors, elle eut un souvenir, lointain, vague, comme une douce surprise
de se souvenir. Paris! Elle avait vécu, autrefois, à Paris.
N'avait-elle pas là-bas quelqu'un... oui, quelqu'un qu'elle
aimait?... Son fils... Elle ne l'avait pas revu depuis si longtemps!
Pauline pleura.
Pour la première fois, des pleurs moins amers baignèrent ses joues. Un
frisson, comme un zéphyr qui ride l'eau torride, fit tressaillir son
coeur d'émotion. Un frisson qui était presque une espérance!...
Oh! elle n'exigerait rien! Elle serait humble. Elle n'arriverait pas
comme une mère qui réclame sa part, la grande part. Elle se ferait
petite, aussi petite qu'il le faudrait, demandant seulement à le voir,
à voir son fils quelquefois. Ne se rendait-elle pas compte elle-même
combien sa compagnie serait lugubre? Elle habiterait une maison
éloignée, dans un faubourg. Il viendrait, quand il voudrait, en
passant. Il apporterait sa jeunesse, comme un rayon de soleil entre
dans une demeure de deuil, envahit tout, dore tout, à de certaines
heures, à de certains jours, lorsque le ciel est clair et que les
volets sont ouverts. Ses visites seraient le seul bien qui lui
resterait du monde visible.
Enfantinement, une joie timide effleura son âme. Pauline partit pour
Paris.
Comment serait-elle reçue? Et son fils, et le baiser de son fils,
quelle impression produirait-il sur son pauvre coeur?
Facial répondit d'une façon très polie à la lettre par laquelle elle
lui annonçait son arrivée. «Venez, disait-il, nous serons charmés, mon
fils et moi, de vous voir.»
Elle se présenta, quelques jours après, dans cette maison qui avait
été la sienne. A peine en eut-elle franchi le seuil, qu'elle fut
saisie d'une sensation de malaise. Tout avait un air gai, léger,
satisfait... On était heureux ici.
Lorsque Facial vint la recevoir, il s'arrêta stupéfait, hésitant à la
reconnaître.
--Comment, c'est vous? fit-il avec un geste de commisération. Et en
effet, Pauline avait les cheveux blancs; elle était maintenant une
vieille femme.
--Vous! vous! répétait Facial toujours plus étonné, considérant ce
débris que quelques années avaient fait de celle dont il admirait
autrefois la jeunesse.
Lui s'était un peu boursouflé; il n'avait guère changé, d'ailleurs.
--Donnez-moi de _ses_ nouvelles, dit Pauline avec une appréhension.
--Mais vous allez le voir, il est ici.
--Je vais le voir? Aujourd'hui?
--Certainement, dit Facial:
Et il ajouta avec la plus extrême politesse:
--Je ne voudrais pas que vous vous soyez dérangée seulement pour moi.
--Oh! je vous remercie! Et je pourrai le voir quelquefois?...
souvent?...
--Autant que vous le voudrez. Il n'y a aucun inconvénient, aucun
inconvénient, maintenant, à ce que vous le voyiez. Marcelin n'est plus
un enfant; il est maître de se conduire comme il le désire. Je le
laisse libre.
Facial causait d'un ton dégagé, suivant avec curiosité l'effet de ses
paroles sur le visage de Pauline.
Celle-ci n'osait croire à une générosité si complète; elle tremblait,
tremblait comme une faible feuille d'automne, se sentant à la merci
des moindres chocs, sans force pour résister.
--Oui, disait Facial, Marcelin est aujourd'hui un garçon accompli. Il
a terminé brillamment son lycée. Le voici étudiant en droit. Je crois
qu'il ira loin. Indépendamment de son intelligence, qui est vive, son
caractère s'est formé tout à son avantage. Il a ce qu'il faut pour
réussir. Je suis très content de lui.
Et sonnant un valet de chambre:
--Prévenez mon fils que Madame est au salon.
Quelques instants après, la porte s'ouvrait. Un jeune homme fort
élégant, aux manières distinguées, faisait son apparition, le sourire
aux lèvres.
Pauline s'était levée toute chancelante.
Mais au premier coup d'oeil, elle comprit. Un sang mortel battit ses
tempes. Ce n'était plus son fils.
Marcelin s'avança vers elle, sans manifester autre chose qu'un
empressement de bon ton. Galamment il lui baisa la main.
--Ah! ma mère, croyez à l'extrême plaisir que j'ai de vous revoir.
J'ai reçu avec une vive satisfaction la nouvelle de votre arrivée.
J'espère qu'il ne s'agit point là d'un simple séjour, mais que vous
allez vous fixer à Paris. Vous me permettrez, lorsque vous serez
installée, d'aller souvent vous présenter mes hommages.
Elle le regardait, l'écoutait, comme dans un rêve. Elle cherchait le
Marcelin d'autrefois. Il y avait des rappels, dans le timbre de la
voix, dans les jeux de la physionomie. C'était lui: mais elle le
sentait si autre, qu'il lui produisait l'effet d'un étranger.
--Je vous laisse ensemble, fit Facial: vous avez, sans doute, bien des
choses à vous dire.
Il prit congé, comme s'il voulait, ainsi, marquer la complète
indépendance dont jouissait Marcelin et donner toute sa signification
à l'attitude de celui-ci vis-à-vis de sa mère.
--J'ai appris le malheur qui vous a frappée, dit alors le jeune homme,
mais sans se départir un instant de sa correction. Je sympathise
autant qu'il convient à votre affliction, Le défunt était un parfait
gentilhomme. Je n'hésite pas à lui rendre justice, malgré la réserve à
laquelle je suis tenu et que vous serez la première à comprendre. Je
n'insiste pas davantage. Parlons de vous: votre santé est bonne?
Pauline ne trouvait pas une parole, pas un geste. Des sons sortirent
au hasard de ses lèvres.
--Oui... oui... je vous... je te remercie...
--Vous n'êtes pas encore tout à fait remise, cela se voit, continuait
Marcelin en frisant sa légère moustache. Paris vous fera du bien. Vous
ne pouviez pas rester éternellement enterrée là-bas. Pour moi, vous
voyez, je vais à merveille. J'entre dans la vie par la porte rose. Mon
père est exquis. J'ai pour lui une grande estime, doublée d'une réelle
affection.
--Tu as... raison, balbutia Pauline.
--Et puis, papa est un homme en situation: cela va joliment m'aider,
soit que je fasse carrière, soit que je me lance dans la politique.
--C'est juste...
Pauline défaillait: un vide étrange où tournoyait sa tête.
--Vous êtes souffrante?
--Un peu... Ce ne sera rien... Je m'en vais...
--Alors, au revoir, et à bientôt. A propos, que je vous dise, je ne
demeure plus avec papa. Papa m'a loué un petit pavillon au quartier
latin, rue d'Assas. C'est plus commode et plus agréable. Venez me
voir.
Il lui remit sa carte de visite, et tirant un calepin qu'il consulta:
--Voulez-vous vendredi après-midi, entre quatre et six? Oui? C'est
entendu, je vous attendrai. Vous verrez mon installation. Nous
prendrons le thé. Au revoir.
Et avec une aimable sollicitude:
--Il faut vous soigner, recommanda-t-il en la reconduisant.
Une immense tristesse envahissait Pauline, son âme était lasse. Mais
l'esprit de révolte n'habitait plus en elle. Tout s'accomplissait.
Elle n'avait rien à opposer au cours navrant des choses: ni volonté,
ni raisonnement, ni colère, ni courage. Elle subissait; elle
s'inclinait. Mais il lui semblait que son coeur pleurait du sang.
Où aller? De quel côté diriger des pas qui ne cherchaient aucun but?
Le panorama des faits terrestres tournait autour de ses yeux, lui
donnait le vertige; tout se confondait, tout devenait gris. Elle
aurait voulu se coucher et attendre sans un mouvement, essayer de
dormir. Mais sa fièvre ne lui permettait pas la tranquillité, le
sommeil: elle devait errer, sans savoir, sans même tenter de
comprendre pourquoi la route était si longue et si mauvaise.
«Odon! Odon!»
Ce cri plaintif rayait son âme.
Odon ne l'entendait pas, ne pouvait l'entendre. Elle était seule.
Et Pauline se souvint tout à coup qu'elle se trouvait à Paris, et que,
tout près, au Père-Lachaise, le corps de son amant reposait. Elle fut
saisie du besoin d'aller sur cette tombe, cette tombe qu'elle ne
connaissait pas. Tandis qu'elle poursuivait dans le doute et l'abandon
son pèlerinage incertain, le corps qu'elle avait follement vêtu de ses
baisers était étendu sous la terre noire, éternellement, éternellement
immobile. Pourquoi n'irait-elle pas rafraîchir son front contre le
marbre qui le couvrait, s'agenouiller sur la dalle, abîmer sa
prostration à l'endroit qui symbolisait et matérialisait à la fois la
ruine de sa vie? La tombe d'Odon! n'était-ce pas le dernier refuge?
Son coeur brisé s'y répandrait sans retenue; elle aurait encore des
larmes, quelques larmes... ce serait doux...
Lorsqu'elle arriva au cimetière, elle crut qu'elle allait mourir. Sa
sensibilité fondait en elle, se distribuait dans tous ses membres
comme une rosée intérieure et douloureuse. A peine se tenait-elle
debout. Ses artères ne battaient presque plus. Elle n'éprouvait pas
d'émotion, mais une grande faiblesse physique et morale.
Elle se fit indiquer l'allée où se trouvait le tombeau.
Lentement, elle chemina à travers les édicules tumulaires. Ses yeux
erraient à droite et à gauche sur les inscriptions. Brusquement elle
s'arrêta et porta la main à son coeur, que fendirent deux ou trois
palpitations aiguës. Elle venait d'apercevoir sur un fronton ce simple
nom: