XVIII

Lorsque Julienne Chandivier eut décidé de se débarrasser

définitivement de ses deux amants, voici ce qu'elle imagina.

Elle envoya à Sénéchal le petit mot accoutumé:

«Je vous attends ce soir, à dix heures.»

Le petit mot se faisait si rare maintenant, que le vieux sénateur en

éprouva un plaisir particulièrement délicat.

Réderic reçut en même temps celui-ci:

«Venez dîner.»

--Vous êtes gracieuse, dit Réderic, lorsque Julienne le fit passer

dans son appartement et qu'il s'aperçut que c'était pour un dîner en

tête à tête qu'il avait été invité. Depuis si longtemps que vous me

négligiez! Vous êtes tellement occupée de vos jeunes gens!

--Les jeunes gens, maintenant! Autrefois, c'était Sénéchal. Vous

serez donc éternellement jaloux, mon pauvre Réderic?

--Je ne suis pas jaloux, je suis misanthrope.

--Dites, au moins, misogyne.

--Chaque fois que je vous vois, il me semble que je vous hais. Et je

reviens toujours, dévoré de mon ancien poison. Je vous crible

d'épigrammes, parce qu'il faut que mon amertume sorte; mais j'ai soif

de votre lèvre, j'ai votre oeil dans le sang.

--Et moi, dit Julienne, chaque fois que je vous vois, j'ai envie de

vous chasser. Mais vous êtes mon besoin mauvais. Je suis ravie de me

sentir détestée de vous et de vous tenir si bien, de vous tenir

d'autant mieux que je suis plus détestée. Ne vous y fiez pas

cependant: je pourrais me lasser de cruauté et devenir bonne.

Quoique ce fût dit sur un ton moqueur, Réderic répliqua:

--C'est alors que vous auriez la cruauté capricieuse. Satisfaite de

m'avoir ravagé pendant tant d'années, vous concevriez le désir

d'exercer sur quelque autre plus neuf votre art de Locuste morale.

Mais devenir bonne! Quelle parodie!

--Il n'y a que vous pour croire à mes maléfices. Regardez Sénéchal,

a-t-il l'air d'un empoisonné?

--Il n'a l'air que d'un gâteux, railla Réderic.

Julienne se prit à rire:

--Il sera complet ce soir. Quant à toi, Paul, tu n'es peut-être pas

gâteux de la moelle, mais tu l'es du cerveau. Et ce n'est pas moi qui

t'ai intoxiqué. Tu t'es intoxiqué toi-même. Que veux-tu que j'y fasse?

Il te fallait une cuisinière et tu as rencontré une femme. Que

dirais-tu pourtant, si je te renvoyais aux incurables?

--Ah! fit-il, je ne veux mourir que par toi. Et je t'admire: tu es

fraîche, tu es jeune! Il semble que tu ne penses pas, que tu ne sais

pas, que tu traverses la vie sans y prendre garde! Et tu es toujours,

tu seras toujours l'enfant maligne, inconsciente, l'enfant-femme,

l'enfant-serpent.

--Pourquoi pas l'enfant-vampire?

Elle se dévêtait lentement, avec la grâce d'une almée.

Réderic buvait son corps, comme un alcoolique la liqueur néfaste qui

le tue.

Un peu avant dix heures, la femme de chambre de Julienne entre-bâilla

la porte, effarée.

--Madame, M. Sénéchal est ici. J'ai cru bien faire de prévenir madame.

Il doit y avoir une erreur.

--Pas du tout. Faites entrer.

Les deux amants de Julienne se dévisagèrent. Ils venaient de

comprendre. Sénéchal tremblait d'indignation; Réderic ricanait

nerveusement.

--Messieurs, dit Julienne, il n'y a pas eu possibilité d'éviter cette

rencontre. Heureusement qu'elle ne s'est point produite entre l'un de

vous et mon mari. Mon honneur est sauvegardé.

En silence, Sénéchal et Réderic échangèrent leurs cartes.

Qu'avaient-ils à se dire? Ils se connaissaient depuis longtemps.

Depuis longtemps, chacun d'eux savait les relations de l'autre avec

Julienne. Mais, pour la première fois, ils se trouvaient en présence,

dans une situation qui les empêchait de feindre d'ignorer la vérité.

Ils n'avaient plus qu'à s'exécuter proprement.

Le duel eut lieu le surlendemain. Le vrai motif fut, comme de juste,

tenu secret. Il fallait, avant tout, couvrir Julienne.

Celle-ci avait trouvé là le meilleur moyen d'en finir sans phrases.

D'un côté, elle signifiait à ses amants une rupture sur laquelle ils

seraient peu tentés de revenir; de l'autre, par l'effet du duel, elle

s'assurait auprès d'eux contre toute espèce de vengeance par

l'indiscrétion ou la calomnie: on ne médit pas d'une femme pour

laquelle on se bat, et cela était à considérer avec Sénéchal.

Tout allait le mieux du monde pour Julienne. Il n'en fut pas de même

pour les deux adversaires, qui, n'ayant d'ailleurs aucun désir de se

battre, ne faisaient, en cela, que remplir une des consignes de

l'amour moderne.

Sénéchal fut blessé grièvement. On rapporta Réderic mourant chez lui.

Les journaux s'occupèrent un peu de l'affaire; mais comme tout s'était

passé selon les règles, il n'en fut pas autrement question. Le nom de

Julienne ne fut pas prononcé.

Odon de Rocrange reçut ces quelques lignes, que Réderic, avant de

mourir, trouva la force d'écrire:

«Je viens de me battre pour une femme. Tu devines qui. Il me semble

que je vais mal, mal. Je te dis adieu, prévoyant que c'est la fin. Me

voici débarrassé. J'ai aimé comme un forçat. S'il y a un autre monde,

j'espère que j'y serai libre. Mais pour être libre, il faudrait

n'avoir ni âme, ni pensée, ni souvenir, ni désir. Autant dire qu'il

ne peut y avoir de vraie liberté que dans la vraie mort. Ainsi

soit-il!»

Quelques mois après le duel, Sénéchal mourut aussi, d'une maladie qui,

suivant les médecins, était la suite directe de sa blessure.

Par une coïncidence curieuse, ce fut à l'enterrement du sénateur que

Facial, qui venait enfin d'être nommé officier de la Légion d'honneur,

arbora pour la première fois la rosette.

De notables changements s'étaient produits dans l'existence de

l'ancien mari de Pauline. Son «deuil» porté, il n'avait pas résisté

longtemps aux pressantes sollicitations de son ami Chandivier.

Quelques soupers joyeux furent tout ce qu'il se permit pour commencer.

Des scrupules d'homme rangé intimidaient encore sa conscience. Il

avait beau raisonner, se dire qu'à son âge il ne pouvait pas vivre

sans femme, qu'il n'était plus lié par aucun engagement, qu'il se

trouvait moralement et effectivement libre et qu'il n'y avait ni

crime, ni honte à sacrifier dans les mesures hygiéniques aux besoins

de la chair, ses vieilles habitudes d'austérité ne laissaient pas de

l'inquiéter. Facial ne se voyait pas volontiers sous les traits d'un

«viveur». Ce qu'il avait toujours flétri du nom de «débauche» lui

inspirait un secret malaise. Et pour lui, la débauche c'était déjà la

partie fine en compagnie de demoiselles aux approches faciles, où l'on

boit du champagne à deux heures du matin et où l'on raconte des

histoires gaies. Pétri de prudence, il hésitait devant les

incertitudes de l'amour vénal. D'autre part, il n'eût pour rien au

monde noué des relations avec une femme mariée. Les circonstances se

chargèrent de vaincre ses répugnances.

Le malheureux Chandivier était aux abois. Complètement mis à sec par

Rébecca, il ne savait plus où se procurer de l'argent. Depuis

longtemps, une séparation de biens était intervenue entre sa femme et

lui. Il avait emprunté tout ce qu'il pouvait emprunter. Sa dernière

ressource était Facial, auquel il devait déjà de grosses sommes. Et

c'était justement pour cela qu'il se montrait si empressé auprès de

lui, espérant qu'en mêlant activement à sa vie son ami riche, celui-ci

finirait par solder tous les frais de la fête.

Il eut même la maladresse de s'en ouvrir à Rébecca:

--Tu vois, Bébèque, je n'ai plus un radis. Il faut trouver une

combinaison. Laquelle de tes amies jugerais-tu le plus capable

d'emballer Facial? Il casquerait, il casquerait ferme. Il s'agit de

trouver une femme assez honnête pour nous assurer une part dans les

bénéfices. C'est une affaire à toi et à moi. Je chaufferais Facial; tu

te chargerais de styler la femme. Je connais mon bonhomme: il meurt

d'envie de se payer une maîtresse qui ait du montant. Penses-tu que

Tanagra-la-Pucelle soit de taille? Ou la Tunique-de-Nessus? Ayons

l'oeil, ma petite, il y va de nos amours.

Mais Rébecca se souciait comme d'une guigne de ses amours avec

Chandivier. N'ayant plus rien à attendre de son protecteur, le sentant

ruiné, fini, démoli, elle comptait bien lui signifier son congé à la

première occasion. Et l'occasion cherchée était là, tout près;

Chandivier lui-même la lui indiquait.

Elle se mit dès lors, cyniquement, à allumer Facial. Ce ne fut point

difficile. N'ayant guère fréquenté les femmes galantes, Facial était

peu capable de soutenir de sang-froid un siège en règle. Rébecca

l'excitait d'ailleurs beaucoup. Souvent, il avait convoité cette

créature aux allures de fille, au galbe provocant. Lorsqu'il se vit

attaqué, sa sensualité ne fit qu'un tour. Il ne céda cependant point

aussi rapidement que le donnait à supposer sa terrible concupiscence.

Rébecca, qui constatait avec allégresse l'état violent où son manège

mettait Facial, ne comprit rien d'abord à cette résistance. Elle

s'aperçut enfin, avec surprise, que ce qu'elle avait à vaincre était

moins l'indifférence ou l'avarice que la défiance d'une liaison

illégitime et la crainte de s'engager trop avant. Mais ce qui mit le

comble à sa stupéfaction fut le scrupule qu'elle découvrit que Facial

avait de tromper Chandivier.

--Gros chien, dit-elle, qu'est-ce que cela peut te faire, puisque je

suis résolue à le quitter?

--Je ne veux pas qu'il m'accuse de lui avoir enlevé sa maîtresse.

--Mais, grand bébé, je te dis que je le quitte en tout cas. Ne vaut-il

pas mieux que ce soit toi qui en profites qu'un autre? Chanchan sera

charmé de t'avoir pour successeur. D'ailleurs, je t'aime, là! je te

veux, là!

Pour précipiter les événements, elle n'imagina rien de mieux que de

pousser la tentation de son saint Antoine jusqu'à complète

consommation. Elle se savait assez forte pour avoir tout à espérer de

cette entreprise décisive. Facial serait plus fou après qu'avant. Une

fois tombé dans le puits de volupté qu'elle ouvrirait sous ses pas, il

lui appartiendrait corps et âme, coeur et bourse, noyé dans la vase

perfide et délicieuse, sans énergie pour remonter. Ah! elle avait des

moyens de séduction autrement puissants que la coquetterie des épaules

nues et le libertinage des gestes et des paroles! Elle avait l'élixir

de son baiser savant, le musc de sa peau, son jeu de comédienne, plus

à l'aise au lit que sur les planches et sachant, là, se prêter

merveilleusement à tous les rôles.

Facial fut ébloui.

Et au matin, Rébecca avait emporté son «engagement». Quelque temps

après, Facial l'installait luxueusement dans un petit hôtel, payait

ses dettes, la remettait à flot. Un certain orgueil le prit même à

l'idée qu'il _entretenait_ une femme. Et loin de s'en cacher, cet

homme sévère s'en vanta.

Chandivier reçut d'abord très mal la chose. Il pleura; il s'arracha

les cheveux; il parla de suicide et de meurtre. Puis, il s'apaisa;

puis, il comprit. Il comprit que sa folle maîtresse l'avait dévoré

jusqu'aux os, qu'il était inévitable que, pratique dans sa folie, elle

le lâchât impitoyablement, qu'en conséquence il valait bien mieux que

cette opération nécessaire s'accomplît au profit de son ami intime, de

son cher ami Facial, lequel n'aurait jamais le triste courage de lui

fermer sa porte, ainsi que l'aurait sûrement fait un étranger. Et il

arriva qu'au lieu de se brouiller avec le nouveau propriétaire de

Rébecca, Chandivier se considéra plutôt comme uni à lui par un nouveau

lien, un lien, en quelque sorte, de famille. Il fut l'hôte assidu du

petit hôtel; son couvert fut toujours mis à table; il eut une chambre

dans la maison. Il vécut dès lors en véritable parasite auprès de

Facial et de Rébecca. Son abjection devint même si grande, que Facial,

qui avait des tendances à la jalousie, finit par le croire incapable

d'être autre chose qu'un bénévole eunuque.

Le séjour de Rébecca au Théâtre-Français n'avait pas duré longtemps.

Complètement insuffisante, elle n'alla pas au-delà de deux ou trois

petits rôles, où, par déférence pour ses protections, on voulut bien

l'essayer et qu'on lui retira presque aussitôt. Devant l'hostilité de

ses camarades et l'indifférence du public, elle ne s'entêta pas trop,

et, après quelques accès de rage, demanda elle-même la résiliation de

son traité. Une autre idée lui avait poussé en tête. Elle avait envie

d'aborder le café-concert. Puisqu'elle réussissait si bien la

chansonnette et que chaque fois qu'elle servait le _Museau de Dodore_

en société elle obtenait un si colossal succès, n'était-ce pas sa

vraie vocation? Et n'était-il pas plus glorieux de devenir une divette

à la mode, de voir circuler tout Paris sous son fausset et d'entendre

brailler ses refrains par les foules, que de grimper péniblement à la

remorque de Corneille et de Molière jusqu'à la médiocrité dans le

grand art? Rébecca se sentait créée pour faire frétiller les têtes du

bout de son orteil.

Facial, Chandivier, tous les amis de la future divette approuvèrent

son projet. Mais on ne la laissa pas s'aventurer au hasard dans la

carrière. On lui fit subir une préparation consciencieuse, on lui créa

un répertoire inédit où tout le monde collabora, elle répéta des mois

et des mois devant ses familiers, qui, prenant au sérieux leur

mission, conseillaient, critiquaient, formulaient leurs observations,

déclaraient bien ou mal, choisissaient au milieu du flot de ses

inventions, toutes plus saugrenues les unes que les autres, celles qui

étaient capables de constituer des effets certains, une originalité

décisive, un tremplin pour la popularité. On s'amusait beaucoup; on

avait trouvé là un divertissement vraiment passionnant. Chaque soir,

on se réunissait en cénacle; Rébecca faisait l'étude d'une chanson,

couplet à couplet, détaillant, reprenant, essayant mille façons de

dire, de lancer les mots, les bras et les jambes; Facial était grand

juge et tranchait en dernier ressort; et quand enfin le

chef-d'oeuvre sortait des limbes, on s'extasiait, on se félicitait,

on prédisait le plus formidable succès que les annales du concert

eussent jamais enregistré.

Lorsque la chanteuse fut déclarée en possession de son art, on élargit

le cercle de ceux qui étaient admis à saluer le lever de la nouvelle

étoile. Des journalistes furent invités. On organisa toute une

campagne de réclame préventive. Le mot d'ordre fut donné:

Rébecca-artiste, Rébecca-chic suprême, Rébecca-prodige. Cela coûta

fort cher à Facial; mais dans le feu de l'enthousiasme, il dépensait

sans compter. Et avant d'avoir paru devant le public, Rébecca était

déjà célèbre.

Le triomphe de son début dépassa toutes les prévisions. La salle,

chauffée à blanc, acclama la chanteuse avec frénésie. Il semblait que

ce fût une révélation, un art nouveau qui naissait, merveilleusement

adapté au goût, au scepticisme, à la veulerie contemporaine. On était

enchanté, on humait avec prédilection le relent de ces géniales

inepties, on s'électrisait au contact épileptique de la sirène d'égout

qui les aboyait. _Le Museau de Dodore_ surtout alla aux nues. C'était

ça. Le public avait trouvé son idole, et Rébecca son chemin de Damas.

Le soir même, comme Facial, tout fier, répandait à ses pieds son

tribut de félicitations, elle lui dit:

--Tu sais, mon gros, depuis aujourd'hui, tu me doubleras mes

appointements. N'oublie pas que tu entretiens une divette.

Et Facial doubla, trop heureux d'être le protecteur attitré d'une

chanteuse dont le boulevard fredonnait déjà le refrain fameux:

Il fouille, il fouille,

L'museau d'Dodore,

Il fouille, il fouille,

Il fouille encore,

Troulaïtou,

Il fouill' partout!

Pauline, ou la liberté de l'amour · 第 22 / 35 题