Lorsque Julienne Chandivier eut décidé de se débarrasser
définitivement de ses deux amants, voici ce qu'elle imagina.
Elle envoya à Sénéchal le petit mot accoutumé:
«Je vous attends ce soir, à dix heures.»
Le petit mot se faisait si rare maintenant, que le vieux sénateur en
éprouva un plaisir particulièrement délicat.
Réderic reçut en même temps celui-ci:
«Venez dîner.»
--Vous êtes gracieuse, dit Réderic, lorsque Julienne le fit passer
dans son appartement et qu'il s'aperçut que c'était pour un dîner en
tête à tête qu'il avait été invité. Depuis si longtemps que vous me
négligiez! Vous êtes tellement occupée de vos jeunes gens!
--Les jeunes gens, maintenant! Autrefois, c'était Sénéchal. Vous
serez donc éternellement jaloux, mon pauvre Réderic?
--Je ne suis pas jaloux, je suis misanthrope.
--Dites, au moins, misogyne.
--Chaque fois que je vous vois, il me semble que je vous hais. Et je
reviens toujours, dévoré de mon ancien poison. Je vous crible
d'épigrammes, parce qu'il faut que mon amertume sorte; mais j'ai soif
de votre lèvre, j'ai votre oeil dans le sang.
--Et moi, dit Julienne, chaque fois que je vous vois, j'ai envie de
vous chasser. Mais vous êtes mon besoin mauvais. Je suis ravie de me
sentir détestée de vous et de vous tenir si bien, de vous tenir
d'autant mieux que je suis plus détestée. Ne vous y fiez pas
cependant: je pourrais me lasser de cruauté et devenir bonne.
Quoique ce fût dit sur un ton moqueur, Réderic répliqua:
--C'est alors que vous auriez la cruauté capricieuse. Satisfaite de
m'avoir ravagé pendant tant d'années, vous concevriez le désir
d'exercer sur quelque autre plus neuf votre art de Locuste morale.
Mais devenir bonne! Quelle parodie!
--Il n'y a que vous pour croire à mes maléfices. Regardez Sénéchal,
a-t-il l'air d'un empoisonné?
--Il n'a l'air que d'un gâteux, railla Réderic.
Julienne se prit à rire:
--Il sera complet ce soir. Quant à toi, Paul, tu n'es peut-être pas
gâteux de la moelle, mais tu l'es du cerveau. Et ce n'est pas moi qui
t'ai intoxiqué. Tu t'es intoxiqué toi-même. Que veux-tu que j'y fasse?
Il te fallait une cuisinière et tu as rencontré une femme. Que
dirais-tu pourtant, si je te renvoyais aux incurables?
--Ah! fit-il, je ne veux mourir que par toi. Et je t'admire: tu es
fraîche, tu es jeune! Il semble que tu ne penses pas, que tu ne sais
pas, que tu traverses la vie sans y prendre garde! Et tu es toujours,
tu seras toujours l'enfant maligne, inconsciente, l'enfant-femme,
l'enfant-serpent.
--Pourquoi pas l'enfant-vampire?
Elle se dévêtait lentement, avec la grâce d'une almée.
Réderic buvait son corps, comme un alcoolique la liqueur néfaste qui
le tue.
Un peu avant dix heures, la femme de chambre de Julienne entre-bâilla
la porte, effarée.
--Madame, M. Sénéchal est ici. J'ai cru bien faire de prévenir madame.
Il doit y avoir une erreur.
--Pas du tout. Faites entrer.
Les deux amants de Julienne se dévisagèrent. Ils venaient de
comprendre. Sénéchal tremblait d'indignation; Réderic ricanait
nerveusement.
--Messieurs, dit Julienne, il n'y a pas eu possibilité d'éviter cette
rencontre. Heureusement qu'elle ne s'est point produite entre l'un de
vous et mon mari. Mon honneur est sauvegardé.
En silence, Sénéchal et Réderic échangèrent leurs cartes.
Qu'avaient-ils à se dire? Ils se connaissaient depuis longtemps.
Depuis longtemps, chacun d'eux savait les relations de l'autre avec
Julienne. Mais, pour la première fois, ils se trouvaient en présence,
dans une situation qui les empêchait de feindre d'ignorer la vérité.
Ils n'avaient plus qu'à s'exécuter proprement.
Le duel eut lieu le surlendemain. Le vrai motif fut, comme de juste,
tenu secret. Il fallait, avant tout, couvrir Julienne.
Celle-ci avait trouvé là le meilleur moyen d'en finir sans phrases.
D'un côté, elle signifiait à ses amants une rupture sur laquelle ils
seraient peu tentés de revenir; de l'autre, par l'effet du duel, elle
s'assurait auprès d'eux contre toute espèce de vengeance par
l'indiscrétion ou la calomnie: on ne médit pas d'une femme pour
laquelle on se bat, et cela était à considérer avec Sénéchal.
Tout allait le mieux du monde pour Julienne. Il n'en fut pas de même
pour les deux adversaires, qui, n'ayant d'ailleurs aucun désir de se
battre, ne faisaient, en cela, que remplir une des consignes de
l'amour moderne.
Sénéchal fut blessé grièvement. On rapporta Réderic mourant chez lui.
Les journaux s'occupèrent un peu de l'affaire; mais comme tout s'était
passé selon les règles, il n'en fut pas autrement question. Le nom de
Julienne ne fut pas prononcé.
Odon de Rocrange reçut ces quelques lignes, que Réderic, avant de
mourir, trouva la force d'écrire:
«Je viens de me battre pour une femme. Tu devines qui. Il me semble
que je vais mal, mal. Je te dis adieu, prévoyant que c'est la fin. Me
voici débarrassé. J'ai aimé comme un forçat. S'il y a un autre monde,
j'espère que j'y serai libre. Mais pour être libre, il faudrait
n'avoir ni âme, ni pensée, ni souvenir, ni désir. Autant dire qu'il
ne peut y avoir de vraie liberté que dans la vraie mort. Ainsi
soit-il!»
Quelques mois après le duel, Sénéchal mourut aussi, d'une maladie qui,
suivant les médecins, était la suite directe de sa blessure.
Par une coïncidence curieuse, ce fut à l'enterrement du sénateur que
Facial, qui venait enfin d'être nommé officier de la Légion d'honneur,
arbora pour la première fois la rosette.
De notables changements s'étaient produits dans l'existence de
l'ancien mari de Pauline. Son «deuil» porté, il n'avait pas résisté
longtemps aux pressantes sollicitations de son ami Chandivier.
Quelques soupers joyeux furent tout ce qu'il se permit pour commencer.
Des scrupules d'homme rangé intimidaient encore sa conscience. Il
avait beau raisonner, se dire qu'à son âge il ne pouvait pas vivre
sans femme, qu'il n'était plus lié par aucun engagement, qu'il se
trouvait moralement et effectivement libre et qu'il n'y avait ni
crime, ni honte à sacrifier dans les mesures hygiéniques aux besoins
de la chair, ses vieilles habitudes d'austérité ne laissaient pas de
l'inquiéter. Facial ne se voyait pas volontiers sous les traits d'un
«viveur». Ce qu'il avait toujours flétri du nom de «débauche» lui
inspirait un secret malaise. Et pour lui, la débauche c'était déjà la
partie fine en compagnie de demoiselles aux approches faciles, où l'on
boit du champagne à deux heures du matin et où l'on raconte des
histoires gaies. Pétri de prudence, il hésitait devant les
incertitudes de l'amour vénal. D'autre part, il n'eût pour rien au
monde noué des relations avec une femme mariée. Les circonstances se
chargèrent de vaincre ses répugnances.
Le malheureux Chandivier était aux abois. Complètement mis à sec par
Rébecca, il ne savait plus où se procurer de l'argent. Depuis
longtemps, une séparation de biens était intervenue entre sa femme et
lui. Il avait emprunté tout ce qu'il pouvait emprunter. Sa dernière
ressource était Facial, auquel il devait déjà de grosses sommes. Et
c'était justement pour cela qu'il se montrait si empressé auprès de
lui, espérant qu'en mêlant activement à sa vie son ami riche, celui-ci
finirait par solder tous les frais de la fête.
Il eut même la maladresse de s'en ouvrir à Rébecca:
--Tu vois, Bébèque, je n'ai plus un radis. Il faut trouver une
combinaison. Laquelle de tes amies jugerais-tu le plus capable
d'emballer Facial? Il casquerait, il casquerait ferme. Il s'agit de
trouver une femme assez honnête pour nous assurer une part dans les
bénéfices. C'est une affaire à toi et à moi. Je chaufferais Facial; tu
te chargerais de styler la femme. Je connais mon bonhomme: il meurt
d'envie de se payer une maîtresse qui ait du montant. Penses-tu que
Tanagra-la-Pucelle soit de taille? Ou la Tunique-de-Nessus? Ayons
l'oeil, ma petite, il y va de nos amours.
Mais Rébecca se souciait comme d'une guigne de ses amours avec
Chandivier. N'ayant plus rien à attendre de son protecteur, le sentant
ruiné, fini, démoli, elle comptait bien lui signifier son congé à la
première occasion. Et l'occasion cherchée était là, tout près;
Chandivier lui-même la lui indiquait.
Elle se mit dès lors, cyniquement, à allumer Facial. Ce ne fut point
difficile. N'ayant guère fréquenté les femmes galantes, Facial était
peu capable de soutenir de sang-froid un siège en règle. Rébecca
l'excitait d'ailleurs beaucoup. Souvent, il avait convoité cette
créature aux allures de fille, au galbe provocant. Lorsqu'il se vit
attaqué, sa sensualité ne fit qu'un tour. Il ne céda cependant point
aussi rapidement que le donnait à supposer sa terrible concupiscence.
Rébecca, qui constatait avec allégresse l'état violent où son manège
mettait Facial, ne comprit rien d'abord à cette résistance. Elle
s'aperçut enfin, avec surprise, que ce qu'elle avait à vaincre était
moins l'indifférence ou l'avarice que la défiance d'une liaison
illégitime et la crainte de s'engager trop avant. Mais ce qui mit le
comble à sa stupéfaction fut le scrupule qu'elle découvrit que Facial
avait de tromper Chandivier.
--Gros chien, dit-elle, qu'est-ce que cela peut te faire, puisque je
suis résolue à le quitter?
--Je ne veux pas qu'il m'accuse de lui avoir enlevé sa maîtresse.
--Mais, grand bébé, je te dis que je le quitte en tout cas. Ne vaut-il
pas mieux que ce soit toi qui en profites qu'un autre? Chanchan sera
charmé de t'avoir pour successeur. D'ailleurs, je t'aime, là! je te
veux, là!
Pour précipiter les événements, elle n'imagina rien de mieux que de
pousser la tentation de son saint Antoine jusqu'à complète
consommation. Elle se savait assez forte pour avoir tout à espérer de
cette entreprise décisive. Facial serait plus fou après qu'avant. Une
fois tombé dans le puits de volupté qu'elle ouvrirait sous ses pas, il
lui appartiendrait corps et âme, coeur et bourse, noyé dans la vase
perfide et délicieuse, sans énergie pour remonter. Ah! elle avait des
moyens de séduction autrement puissants que la coquetterie des épaules
nues et le libertinage des gestes et des paroles! Elle avait l'élixir
de son baiser savant, le musc de sa peau, son jeu de comédienne, plus
à l'aise au lit que sur les planches et sachant, là, se prêter
merveilleusement à tous les rôles.
Facial fut ébloui.
Et au matin, Rébecca avait emporté son «engagement». Quelque temps
après, Facial l'installait luxueusement dans un petit hôtel, payait
ses dettes, la remettait à flot. Un certain orgueil le prit même à
l'idée qu'il _entretenait_ une femme. Et loin de s'en cacher, cet
homme sévère s'en vanta.
Chandivier reçut d'abord très mal la chose. Il pleura; il s'arracha
les cheveux; il parla de suicide et de meurtre. Puis, il s'apaisa;
puis, il comprit. Il comprit que sa folle maîtresse l'avait dévoré
jusqu'aux os, qu'il était inévitable que, pratique dans sa folie, elle
le lâchât impitoyablement, qu'en conséquence il valait bien mieux que
cette opération nécessaire s'accomplît au profit de son ami intime, de
son cher ami Facial, lequel n'aurait jamais le triste courage de lui
fermer sa porte, ainsi que l'aurait sûrement fait un étranger. Et il
arriva qu'au lieu de se brouiller avec le nouveau propriétaire de
Rébecca, Chandivier se considéra plutôt comme uni à lui par un nouveau
lien, un lien, en quelque sorte, de famille. Il fut l'hôte assidu du
petit hôtel; son couvert fut toujours mis à table; il eut une chambre
dans la maison. Il vécut dès lors en véritable parasite auprès de
Facial et de Rébecca. Son abjection devint même si grande, que Facial,
qui avait des tendances à la jalousie, finit par le croire incapable
d'être autre chose qu'un bénévole eunuque.
Le séjour de Rébecca au Théâtre-Français n'avait pas duré longtemps.
Complètement insuffisante, elle n'alla pas au-delà de deux ou trois
petits rôles, où, par déférence pour ses protections, on voulut bien
l'essayer et qu'on lui retira presque aussitôt. Devant l'hostilité de
ses camarades et l'indifférence du public, elle ne s'entêta pas trop,
et, après quelques accès de rage, demanda elle-même la résiliation de
son traité. Une autre idée lui avait poussé en tête. Elle avait envie
d'aborder le café-concert. Puisqu'elle réussissait si bien la
chansonnette et que chaque fois qu'elle servait le _Museau de Dodore_
en société elle obtenait un si colossal succès, n'était-ce pas sa
vraie vocation? Et n'était-il pas plus glorieux de devenir une divette
à la mode, de voir circuler tout Paris sous son fausset et d'entendre
brailler ses refrains par les foules, que de grimper péniblement à la
remorque de Corneille et de Molière jusqu'à la médiocrité dans le
grand art? Rébecca se sentait créée pour faire frétiller les têtes du
bout de son orteil.
Facial, Chandivier, tous les amis de la future divette approuvèrent
son projet. Mais on ne la laissa pas s'aventurer au hasard dans la
carrière. On lui fit subir une préparation consciencieuse, on lui créa
un répertoire inédit où tout le monde collabora, elle répéta des mois
et des mois devant ses familiers, qui, prenant au sérieux leur
mission, conseillaient, critiquaient, formulaient leurs observations,
déclaraient bien ou mal, choisissaient au milieu du flot de ses
inventions, toutes plus saugrenues les unes que les autres, celles qui
étaient capables de constituer des effets certains, une originalité
décisive, un tremplin pour la popularité. On s'amusait beaucoup; on
avait trouvé là un divertissement vraiment passionnant. Chaque soir,
on se réunissait en cénacle; Rébecca faisait l'étude d'une chanson,
couplet à couplet, détaillant, reprenant, essayant mille façons de
dire, de lancer les mots, les bras et les jambes; Facial était grand
juge et tranchait en dernier ressort; et quand enfin le
chef-d'oeuvre sortait des limbes, on s'extasiait, on se félicitait,
on prédisait le plus formidable succès que les annales du concert
eussent jamais enregistré.
Lorsque la chanteuse fut déclarée en possession de son art, on élargit
le cercle de ceux qui étaient admis à saluer le lever de la nouvelle
étoile. Des journalistes furent invités. On organisa toute une
campagne de réclame préventive. Le mot d'ordre fut donné:
Rébecca-artiste, Rébecca-chic suprême, Rébecca-prodige. Cela coûta
fort cher à Facial; mais dans le feu de l'enthousiasme, il dépensait
sans compter. Et avant d'avoir paru devant le public, Rébecca était
déjà célèbre.
Le triomphe de son début dépassa toutes les prévisions. La salle,
chauffée à blanc, acclama la chanteuse avec frénésie. Il semblait que
ce fût une révélation, un art nouveau qui naissait, merveilleusement
adapté au goût, au scepticisme, à la veulerie contemporaine. On était
enchanté, on humait avec prédilection le relent de ces géniales
inepties, on s'électrisait au contact épileptique de la sirène d'égout
qui les aboyait. _Le Museau de Dodore_ surtout alla aux nues. C'était
ça. Le public avait trouvé son idole, et Rébecca son chemin de Damas.
Le soir même, comme Facial, tout fier, répandait à ses pieds son
tribut de félicitations, elle lui dit:
--Tu sais, mon gros, depuis aujourd'hui, tu me doubleras mes
appointements. N'oublie pas que tu entretiens une divette.
Et Facial doubla, trop heureux d'être le protecteur attitré d'une
chanteuse dont le boulevard fredonnait déjà le refrain fameux:
Il fouille, il fouille,
L'museau d'Dodore,
Il fouille, il fouille,
Il fouille encore,
Troulaïtou,
Il fouill' partout!