Et voilà que la mort apparaissait, comme la solennité de l'heure dans
le silence de la nuit, rappelant, par un signe précis, discernable,
l'éternelle possibilité.
Pauline se sentit une lumière vacillante dans le vent du nord. Nul
doute! nul doute! Elle s'éteindrait du même coup. La rafale qui
emporterait Odon emporterait sa vie à elle.
Mais cette certitude de mourir à la minute où son amant cesserait de
lui être l'image miraculeuse qui fait vivre ne constituait pas une
consolation suffisante. Indépendamment des souffrances physiques
qu'éprouvait celui qu'elle eût voulu surhumainement heureux, la
perspective du mystère formidable que serait cette fin terrestre de
leur amour la plongeait dans une agonie éperdue de pensée.
Elle se rappelait le mot qu'elle avait dit à Odon le soir où ils
avaient fait connaissance, un des premiers mots qu'il avait entendus
d'elle: «Moi, je n'ai pas peur de la mort.»
Et maintenant, elle avait peur de la mort.
Rocrange ne se dissimula pas la gravité de son état. Cela pouvait
durer longtemps, sans doute. Mais il était marqué. Et comme tous deux
étaient de grandes âmes, ils se mirent à causer de l'indomptable
Inconnu.
Un jour, jetant un regard chargé de pitié sur son amie, Odon dit:
--Je mourrai le premier. L'existence n'est qu'un court combat contre
la destinée. On n'a vraiment pas le temps de se sentir vainqueur ou
vaincu. Vainqueur de quoi, si l'on croit à la victoire? La victoire
n'est jamais exquise, même pour les heureux: car le désir a toujours
été tellement au-delà de ce qu'on a réalisé, que la plus apparente
victoire n'est encore et surtout qu'une défaite. N'y aurait-il que des
vaincus de la vie? Pour moi, j'ai eu tout ce qui m'était souhaitable;
j'ai été le rare privilégié qui a rencontré et obtenu la femme
extraordinaire de son plus pur rêve. Combien d'hommes pourraient en
dire autant? Et cependant, à peine obtenue, mon voeu inextinguible
fut de la rendre enviable aux anges. J'ai tout fait pour cela. Et
lorsque je mourrai, j'en serai encore à me demander si la rencontre
qu'elle a faite de moi n'a pas été l'ère de son malheur.
--J'ai eu la même illusion, dit Pauline; et j'ai toujours celle de
croire que sans la geôle misérable où nous nous débattons, nous
serions capables de bonheur, même d'un bonheur à faire envie aux
anges. Ce qu'il y a de terrible, c'est que nous l'avons vu, ce
bonheur, nous y avons touché; libres, hors de la geôle, nous en
aurions joui comme du plus éblouissant soleil; et notre peine
s'accroît de ce que nous savons combien sont infimes les artifices qui
nous ont retenus prisonniers.
--Je crois que le fait même de vivre constitue la geôle dont tu
parles. Sans doute, ses murs sont souvent élevés par la société; nous
voyons la société comme cause prochaine, mais la cause première
n'est-ce pas toujours et essentiellement la vie? Nous sommes sujets
avant tout à notre nature d'homme; et c'est parce qu'il y a des
natures d'homme autour de nous que nous sommes inévitablement
persécutés. C'est un cercle vicieux. S'il n'y avait pas de natures
d'homme se combattant et se faisant échec, il n'y aurait pas de désir
et par conséquent de tendance au bonheur. Notre amour n'est-il pas né
de ce que nous nous sommes trouvés au milieu de milliers de natures
d'homme? Il faut qu'il y ait choix et contraste pour s'aimer. Si,
comme deux fleurs prédestinées, nous avions poussé seuls, dans quelque
lieu désert, sans avoir jamais connu nos semblables, nous ne nous
serions pas aimés; nous nous serions possédés sans débat, de par la
loi naturelle et fatale; mais il n'y aurait eu là que le bonheur
négatif de l'inconscience, ce qui n'est pas le bonheur et, en tout
cas, pas l'amour. Et même alors, dans cette inconscience de
nous-mêmes, la vie ne se fût guère révélée moins cruelle. N'eût-elle
pas consisté toujours en trois choses: le temps qui passe, la matière
qui est infirme et l'esprit qui est exigeant? Et, par là-dessus, terme
de tout, enveloppe scellée, couvercle hermétique: la mort!
--L'amour, c'est donc nécessairement la souffrance?
--La souffrance naît de l'amour, comme l'amour naît de la souffrance.
--Et pourtant, s'écria Pauline, je sens bien que l'amour est le
bonheur!
--Il devrait l'être, reprit Odon, parce que notre coeur est la
source infinie du désir. Il ne peut pas l'être, parce que le désir,
qui est notre coeur, ne s'arrête pas de jaillir infiniment.
--Que sommes-nous donc venus faire sur la terre?
--Vivre. Heureux qui a aimé: il a souffert. Heureux qui a souffert: il
a vécu.
--Quelle ironie! Le bonheur consisterait à être malheureux!
--Oui, dit Odon, mais il faut ajouter un mot. Toute nature d'homme
étant forcément malheureuse, par le fait même qu'elle est nature
désirante, le bonheur consiste à être malheureux noblement. Et l'idée
du bonheur est tellement innée dans nos coeurs, surtout dans nos
coeurs d'amants, qu'après avoir souffert, lorsque cette souffrance a
été noble, et la plus noble de toutes, la souffrance de l'amour, nous
sommes tentés de nous écrier, nous nous écrions: Nous avons été
heureux! Oserions-nous dire, ô ma chère maîtresse, quoique les larmes
que nous avons versées et que nous verserons encore soient de celles
qui rongent le rocher de la foi, oserions-nous dire que nous n'avons
pas été heureux?
--Je l'ai été, certes, je le suis, même au milieu de l'épouvante et
des ténèbres de l'angoisse.
--Cependant, tu n'aurais jamais autant souffert, si tu ne m'avais pas
connu. Cela est non moins certain. Et chaque jour, il faut que je
tombe à tes genoux pour te demander pardon, pardon de t'avoir fait
souffrir, pardon de t'avoir aimé.
--Odon, la vie est vraiment tragique pour rendre possibles de pareils
sentiments!
--Pardon de vivre, pardon de mourir, pardon de tout! Et nous ne sommes
pas coupables! _Tout_ doit nous demander pardon, mais comme _tout_
reste muet, c'est nous qui nous humilions.
Ils restèrent longtemps les yeux fixés dans l'infini du ciel, où des
étoiles s'allumaient, mais où vainement, vainement ils cherchaient
Dieu.