Des années tombèrent comme des feuilles mortes.
Odon et Pauline n'avaient plus quitté Grasse. Peu à peu, une paix
relative était descendue sur l'âme endolorie de Pauline, une lente
résignation qui la noyait, aux jours où elle ne voulait pas se
souvenir. Il s'en dégageait une tendresse toujours plus complète pour
celui qu'elle avait ardemment, follement aimé, qu'elle aimait
maintenant profondément. Entre eux s'était créé un nouveau lien: ils
avaient souffert ensemble, ils s'étaient vus souffrir. Et comme jamais
ni l'un ni l'autre, fût-ce par un geste, par une intonation, n'avait
semblé accuser leur amour des infériorités de la vie, ils en avaient
conçu l'un pour l'autre une vénération croissante.
Pauline n'avait pas revu Marcelin. Chaque fois qu'elle avait rappelé à
Facial sa promesse, celui-ci avait trouvé un prétexte pour esquiver
toute rencontre entre la mère et le fils. Les lettres de Marcelin,
elles-mêmes, d'abord très touchantes, avaient fini par se modifier si
complètement, que Pauline ne pouvait croire qu'elles ne lui fussent
pas dictées. Elle n'en recevait plus que rarement. Marcelin se bornait
à lui raconter ce qu'il faisait, où en étaient ses études, à lui
donner de rapides nouvelles de sa santé. Et cela la navrait de n'y
plus lire ces phrases charmantes, ces expansions qui savaient remuer
son coeur. Elle ne voulait s'expliquer ce changement que par la
découverte qu'aurait faite Facial de leur correspondance secrète.
Comment aurait-on pu lui transformer pareillement son fils? Elle ne se
disait pas que le changement n'avait pas été brusque, mais s'était
opéré par dégradations insensibles.
Aussi, Paris ne lui inspirait plus qu'une instinctive horreur. Tant de
choses s'étaient accumulées sur elle, qu'elle ne se sentait plus la
force de lutter. Il aurait fallu être là, combattre pied à pied, et
pour quel résultat? N'avait-elle pas renoncé? N'avait-elle pas pris
l'engagement moral de ne rien faire qui pût nuire à son enfant? Lui
d'abord, lui seulement. Et si elle devait disparaître, elle
disparaîtrait.
Odon non plus n'était pas retourné à Paris. Un ou deux ans après le
divorce de Pauline, il avait dû subir de la part de sa famille de
pressantes tentatives pour le dégager d'une liaison «qui menaçait de
devenir sérieuse».
«Rompez, lui disait-on, rompez pendant qu'il en est temps encore. Vous
avez fait votre devoir, vous avez agi en galant homme en
n'abandonnant pas aussitôt une femme qui s'est perdue pour vous. Mais
maintenant, cela suffit. Reprenez votre liberté. Vous éterniser dans
cette situation équivoque serait à la fois honteux et ridicule.»
La vicomtesse de Béhutin était même venue exprès à Nice pour voir son
frère, espérant, par une démarche formelle, obtenir de lui la rupture
souhaitée.
Odon alla au rendez-vous, mais ce fut pour assurer à sa soeur qu'il
romprait plutôt avec elle, que de considérer un seul instant l'idée de
quitter sa maîtresse.
De plus en plus, les deux amants s'étaient sentis seuls, étrangers au
monde, absurdes et réfractaires. Sans une inquiétude de coeur, ils
étaient demeurés l'un à l'autre, persuadés que cette possession
constituait l'unique et suprême sécurité dans le hasard phénoménal de
l'existence. Ils s'avançaient dans l'avenir sans autre projet, sinon
de continuer le présent avec plus de sérénité, plus d'oubli si
possible.
Malheureusement, de cruelles préoccupations vinrent bouleverser ce
qu'ils avaient pu retenir de bonheur. La santé d'Odon laissait à
désirer. Et, tout à coup, sa maladie de coeur s'aggrava. Une crise,
plus forte que celles qu'il avait de temps en temps, l'abattit si
rudement, que Pauline eut, un moment, l'affreuse angoisse de le voir
partir entre ses bras. Il ne s'en releva pas complètement.
Pauline comprit alors le malheur effrayant, le malheur auprès duquel
le reste n'était rien, l'insondable malheur qui la menaçait.