VI

Le surlendemain, Facial partit pour la journée. A peine fut-il loin,

que Pauline l'avait oublié, toute aux événements qui se préparaient.

Mais à mesure que les heures s'avançaient, elle devenait anxieuse, le

doute naissait dans son esprit, le doute du bonheur, la conviction de

plus en plus croissante que ce qu'elle avait rêvé n'était qu'un rêve

dément et demeurerait un rêve.

Pour calmer sa fièvre, elle appela Marcelin au salon. Elle le couvrit

de baisers. Puis une idée étrange lui passa par la tête: pourquoi ne

montrerait-elle pas à M. de Rocrange cet enfant qui faisait sa gloire

et sa félicité? Elle était comme les personnes simples qui

s'empressent d'étaler ce qu'elles ont de plus beau pour attirer

l'attention et mériter les éloges de ceux dont elles désirent

l'amitié.

--Nous allons avoir une visite, dit-elle tout émue à son fils.

--Qui ça? La marchande de gâteaux?

--Non, un monsieur.

--Comment s'appelle-t-il?

Pauline hésita. Elle n'osait pas prononcer ce nom devant Marcelin, qui

allait le répéter enfantinement, comme celui de n'importe qui.

--Tu sera bien poli avec lui.

--Faudra-t-il lui réciter une fable?

--S'il le demande, oui.

Elle lissa sa chevelure, et comme le timbre de la porte d'entrée

venait de se faire entendre, elle serra sa petite main dans la sienne

avec un battement de coeur.

C'était Odon.

A la vue de l'enfant, il fronça le sourcil.

«Aurait-elle peur de moi? Tremblerait-elle devant l'avenir? Se

sert-elle de cet enfant comme d'un bouclier? Veut-elle me faire

entendre qu'elle est mère avant tout et que je n'ai rien à espérer

d'elle? Oh! l'enfant, ce remords éternel des femmes, ce frein irritant

mis à tous les élans du coeur, cette barrière posée inexorablement

entre les amants, cette chaîne qui rive la mère au mari! l'enfant,

quelle malédiction!»

--C'est votre fils, Madame? demanda-t-il avec une légère palpitation

de colère dans la voix.

Pauline s'aperçut aussitôt de l'interprétation donnée par Odon à la

présence de l'enfant.

«S'il savait!» pensa-t-elle.

Mais Odon ne savait pas. Marcelin était pour lui le fils de Facial,

l'ennemi, l'obstacle énorme placé sur sa route et qui allait

l'empêcher peut-être de conquérir celle qu'il aimait.

«Comment lui expliquer? Comment réparer cette faute?» se demandait

Pauline désolée.

Ce fut l'enfant qui les tira de peine.

Se souvenant que sa mère lui avait recommandé d'être poli, poussé

aussi par cette sympathie irraisonnée que les enfants éprouvent pour

les personnes qui leur plaisent, et qu'ils n'hésitent pas parfois à

manifester à brûle-pourpoint, il s'écria, en regardant Odon bien en

face:

--Je vous aime beaucoup.

--Vraiment, mon enfant? dit Odon radouci. J'en suis très touché. Mais

pourquoi m'aimez-vous?

Marcelin réfléchit un instant, puis répondit posément:

--Parce que je vous aime.

Odon sourit.

--Admirable réponse, quand on y songe! ne put-il s'empêcher

d'observer. Et, en effet, il n'y a que celle-là à faire. Les enfants

ont parfois de ces mots d'une logique primitive et pleins de sens, que

les grandes personnes seraient en peine de trouver.

Pauline sourit aussi, ravie de ce que les choses s'arrangeaient.

--Et quels sont ceux que vous aimez? continua Odon en s'adressant à

l'enfant.

--J'aime ceux qui aiment maman.

--Croyez-vous donc que j'aime votre mère?

--Mais oui, vous en avez l'air.

--Vous n'êtes pas jaloux?

--Je suis jaloux quelquefois; mais à vous, je vous permets de l'aimer.

--Voyez le bon prince! s'écria Odon tout à fait gagné par la grâce de

Marcelin. Madame, fit-il en se tournant vers Pauline, ferez-vous moins

que votre fils, et me refuserez-vous cette permission qu'il m'accorde

si généreusement?

--Ce petit dit des folies! balbutia Pauline, plus troublée qu'elle ne

voulait le paraître. Va, mon chéri, va; monsieur est satisfait d'avoir

fait ta connaissance, mais tu dois aller maintenant rejoindre miss

Dobby.

Elle se hâta de renvoyer son fils, tandis qu'Odon s'exclamait:

--Quel charmant petit garçon!

Lorsqu'ils furent seuls:

--Pensez-vous que ce soient vraiment des folies? dit Odon. Je ne sais

ce que vous augurerez de moi, mais puisque me voilà jeté sans autre

artifice sur le seuil brûlant de la confession, et que tôt ou tard

d'ailleurs il était fatal que mes lèvres s'ouvrissent pour livrer

passage au débordement de mon coeur, je n'hésiterai pas un instant

de plus à me précipiter dans ce que sera pour moi la destinée. J'ai

fait ce rêve, Madame, de vous aimer. Ne vous écriez pas, ne dites pas

un mot! Laissez-moi pour une minute au moins l'illusion de croire que

mes paroles ne tombent pas comme une vaine graine sur une bruyère

rebelle. Vous me pardonnerez ensuite, si je suis coupable. J'ai donc

fait ce rêve, et ce rêve, depuis huit jours qu'il dure, remplit ma

vie, se gonflant de mirages toujours plus charmeurs, roulant dans un

ciel toujours plus doré. J'étais triste; depuis longtemps mon coeur

ne battait plus, me semblait mort. Un autre se serait peut-être

félicité d'un état qu'il se serait plu à considérer comme le calme.

Moi-même, j'essayais de me dire: C'est le repos pour ce pauvre coeur

passionné! Mais je sentais un vide affreux où sombrait misérablement

mon âme. Vous m'êtes apparue. Oh! ce fut un bouillonnement de mon être

entier, qui se reprenait bruyamment à vivre. Une ferveur de joie

m'envahit. L'amour, car c'était l'amour irrécusablement, opérait en

moi une seconde création, qui me surprenait par sa richesse et sa

puissance. Tout le vieux monde fut oublié: une révélation m'apportait

le salut. Je m'agenouillai, comme un converti devant le miracle qui le

dote d'une foi. Comment m'exprimer plus dignement pour définir le

sentiment d'adoration qu'instantanément votre vision fit surgir en

moi? J'étais l'homme nouveau dont parle l'Évangile, mes yeux

s'ouvraient, je voyais. Ah! comme je maudis l'abîme qui nous séparait!

Mais l'amour, l'amour divin, ne suffit-il pas à combler les abîmes? Si

j'en crois le ravissement qui me transporte, à l'idée que je suis ici

à répandre à vos pieds le flot de ma dévotion, c'est l'ère du bonheur

et de la grâce qui commence pour moi. Non seulement j'aime, mais je

veux aimer; c'est tout mon désir qui s'élance vers vous. Le seul fait

de vous aimer, sans savoir encore si vous répondrez à cet amour, loin

de m'être une souffrance, me constitue la suprême félicité. Que vous

soyez la vierge intangible ou la femme qui se donne, vous demeurez la

divinité secourable, qui avez prononcé le mot qui sauve, et soufflé

dans mon coeur l'étincelle de la vie... Mais vous pleurez, Madame!...

--Je pleure: ce sont des larmes de joie... Moi aussi, je vous aime.

--Je le savais, Madame.

--Nous nous sommes devinés bien vite.

--Merci, néanmoins, merci pour n'avoir point voulu lutter contre le

destin. Il y a là plus de courage et plus de réelle pudeur. Je vous ai

devinée, ah oui! et j'ai deviné que vous étiez la franchise, la

noblesse, le véritable orgueil de soi-même, et que vous méprisiez les

petites intrigues et les petites amours dont le monde se distrait.

Merci, merci de m'avoir jugé digne de vous.

--Je n'ai pas eu à juger. Comment aurais-je pu vous juger, vous qui me

paraissiez si grand, si généreux? J'ai subi votre ascendant. Aucune

discussion ne s'est élevée en moi pour savoir si je devais ou non vous

aimer: je vous aimais. Et comme je n'aime personne d'autre, même d'un

amour ordinaire, toute ma liberté, toute ma conscience, tout mon

honneur de femme se sont engagés avec mon coeur.

--Pauline, Pauline, vous avez été malheureuse!

--Non pas autant que j'aurais pu l'être, si j'avais eu la notion de

l'amour tel qu'il m'a été révélé par vous. Alors, sans doute, seule

avec un pareil idéal, j'aurais été effroyablement malheureuse. Et

cependant, quand je songe à tous les désirs d'aimer qui m'ont agitée,

désirs toujours vains et toujours renaissants, je dois convenir que

ma vie jusqu'ici n'a été composée que de cruelles désillusions. Mais

ce passé est oublié: l'avenir resplendit à mes yeux et je ne veux voir

que lui.

--Je vous aime!

--Oh! oui, redites-moi ce mot si doux qui me transforme.

--Je vous aime.

Il prit sa main et la porta passionnément à ses lèvres. A ce contact

de leurs deux chairs dans un baiser, ils sentirent leurs âmes se

fondre l'une dans l'autre. Une émotion suprême descendait sur eux et

les baignait. Toute parole était impuissante à la traduire. Ils

restèrent longtemps silencieux, comme en une ineffable possession

spirituelle.

Ce fut Pauline qui rompit ce silence mystérieux.

--Cette minute est solennelle, dit-elle; nous venons de nous fiancer

devant Dieu.

--Êtes-vous à moi?

--Indissolublement.

--Dites seulement tant que notre amour durera: ce serait blasphémer

que de promettre plus. Mais notre amour est si grand, qu'il durera

vraisemblablement jusqu'au delà de cette terrestre vie.

Ni l'un ni l'autre ne songeaient à s'étonner d'en être déjà là. Ces

aveux brûlants d'une mutuelle passion leur paraissaient si naturels,

s'échappant sans contrainte de leurs coeurs, comme les eaux vives

d'une source, que leur surprise eût été plutôt qu'ils n'eussent pas

éclaté lors de leur première rencontre. Comment avaient-ils pu vivre,

ne fût-ce que quelques jours, en nourrissant un pareil secret?

Plongés dans le paradis de cette heure, qui leur semblait infinie tant

elle recélait de voluptés, ils oubliaient le monde de relations qu'ils

venaient de quitter et où ils allaient rentrer, ne voyant qu'eux, ne

sentant qu'eux, ne se rendant compte que d'une chose, c'est qu'ils

s'aimaient.

Le premier, Odon revint au sentiment de la réalité. Mais quelle

réalité merveilleuse! Tout à coup, une angoisse s'abattit sur ses

traits: c'était trop beau!

--Êtes-vous bien à moi? murmura-t-il avec insistance. Ce serait me

tuer que de vous refuser après m'avoir entr'ouvert le ciel!

--Je suis à vous, répondit simplement Pauline.

Et Odon comprit qu'elle était réellement à lui, qu'elle se donnait,

qu'il pouvait la prendre quand il voudrait, sur l'heure, et en faire

sa maîtresse ici-même.

Il se leva, saisi d'un vertige.

--Non, non, bégaya-t-il, il faut que vous veniez à moi librement.

Et se jetant à ses genoux, entourant son corps de ses bras, la

pressant sur son sein:

--Rien ne m'empêcherait de consommer irrévocablement notre hymen. Vous

m'appartenez, vous vous abandonnez! Mais votre âme, comme la mienne, a

été surprise soudainement par cette immense joie de l'amour.

L'excitation où nous sommes ne nous laisse pas maîtres de notre libre

arbitre. Ce ne serait pas nous posséder avec la pleine conscience de

notre acte. Ce serait succomber. Et nous ne devons pas succomber. Il

faut que je vous aime plus qu'il n'est possible de le dire, pour

résister à cette délirante tentation de m'approprier votre merveilleux

corps, symbole et reflet de votre âme que j'adore. Mais je vous

attends. Lorsque vous aurez recouvré le calme et que ce ne sera plus

par faiblesse et par coup de folie, mais en toute sagesse, vous

viendrez, sereine et fière, et, librement, nous serons l'un à

l'autre... Adieu, ma bien-aimée!

Il scella ses lèvres d'un baiser et partit, tandis qu'éperdue, Pauline

retombait d'entre ses bras, sanglotait:

--Ah! je suis heureuse!

Pauline, ou la liberté de l'amour · 第 10 / 35 题