IV

Odon dut s'avouer que, depuis la soirée de la veille, il n'avait fait

que penser à Pauline.

«Quelle étrange femme! Elle a eu l'air de goûter ce que je lui disais.

Vraiment c'est la première fois que cela m'arrive: ouvrir ainsi mon

coeur, parler sérieusement, presque philosophiquement, devant une

femme que je n'avais, pour ainsi dire, jamais vue, dont j'ignorais le

caractère et les idées! D'habitude, je fais comme tous les hommes:

j'offre les boîtes de bonbons de l'esprit, je déploie l'éventail du

flirt. Faut-il croire qu'elle m'a inspiré? Je me suis terriblement

découvert: c'était plus fort que moi.»

Il alluma une cigarette et s'étendit sur un divan.

«D'où vient-elle? Que fait-elle? N'ai-je pas tort de lancer mon

imagination sur cet inconnu d'où elle pourrait revenir trop imprégnée

de désirs pour que je n'en souffre pas? Ah! les femmes! comme elles

sont décevantes, lorsqu'on les touche de près! Mais celle-là me paraît

être d'une race à part. Au moins, ce que j'ai éprouvé auprès d'elle

diffère complètement de mes émotions ordinaires. Faut-il faire courir

à mon coeur les risques d'une nouvelle aventure? Ne vaut-il pas

mieux qu'il jouisse du calme relatif qu'avec mille précautions j'avais

enfin réussi à lui rendre? Hélas! à peine instaurée, il faut que ma

fragile tour d'ivoire s'écroule, comme un château de cartes, sous le

souffle d'une femme! Car je sens bien que mon coeur est déjà pris.»

L'image de Pauline flottait devant ses yeux, et elle se précisait, se

revêtait d'un charme grandissant, à mesure qu'il y fixait quelque

détail de plus dont il se souvenait. C'était surtout le son de sa voix

qu'il se rappelait avec un vrai délice, cette voix si joliment

murmurante, si harmonieuse, qui l'avait remué si profondément. Il

l'entendait encore lui dire:

--«La sympathie va toujours à l'amour, quoi qu'on fasse.»

«C'est qu'elle est spirituelle, continua-t-il à rêver, elle a une âme

fine, originale, intelligente. Elle doit comprendre à merveille les

raisonnements sur la vie, et cependant elle est fraîche comme une

jeune fille et ses observations les plus inquiétantes ont encore la

grâce de la candeur. Que je voudrais savoir le fin fond de son être,

aborder d'intimes sujets en compagnie de cet esprit captivant et

singulier! Que pense-t-elle vraiment de l'amour? A-t-elle aimé? Elle

ne doit pas avoir fait de bien cruelles expériences, mais elle en a

fait. Comme une femme est mystérieuse, quand on y songe! Il suffit de

s'intéresser un instant à une femme, pour se trouver en présence d'un

paquet de hiéroglyphes qu'il s'agit de déchiffrer. Me donnerai-je

cette peine? Oh! oui, car ce séduisant sphinx m'attire par toutes les

fibres réunies de mon coeur et de mon imagination.»

Il se leva, erra d'un coin à l'autre, rêvant toujours, à la fois

joyeux et triste.

«C'est que j'en ai déjà aimé des femmes! J'ai déjà cherché des

solutions d'énigmes qui n'existaient pas! J'ai déjà cru trouver des

trésors, et, soulevant la pierre qui semblait les sceller, je n'ai

découvert que le vide, des chiffons, de la verroterie ou du fumier.

N'importe! L'amour même déçu est encore de l'amour; il y a une douceur

jusque dans la lie de cette coupe fatale et enchanteresse. Se lancer à

corps perdu dans la destinée est peut-être le meilleur moyen d'en

moins souffrir.»

Il ouvrit un carton, où se trouvaient des portraits de femmes à

l'aquarelle, des dessins, des photographies, des lettres dont beaucoup

étaient jaunies par le temps. Il considéra ces choses où restaient

accrochés tant de souvenirs.

«Celle-ci, c'est Anne, ma première maîtresse. J'avais vingt ans, à

peine. Oh! la première chair de femme à soi! Quelles émotions

charmantes! Quels frissons extatiques! Que de délices dans les

moindres gestes féminins! On est baigné de ravissement. Il semble que

l'on soit un voyageur de génie qui découvrirait le paradis. Je garde

très vives ces impressions de printemps. Qu'était Anne, en réalité?

Je n'en sais rien: je ne la vois qu'à travers ce mirage... Voici

Gabrielle. Pauvre fille! Elle m'aimait, je crois. Mais, à ce moment,

je succombais à tant de sensualités diverses! La curiosité, le plaisir

me jetaient, pour une nuit ou deux, dans les bras des unes et des

autres. C'était l'époque cruellement exubérante de la jeunesse. Et

Gabrielle pleurait; elle voulait me tenir par le coeur: c'était trop

tôt pour moi. Pauvre Gabrielle! J'en ai conçu plus tard quelques

remords... Dolorès! Rencontrée dans un voyage en Espagne. Ce fut

celle-ci qui éduqua ma sensibilité. Oh! je me passionnai d'elle. Quels

yeux brûlants! Quels embrassements magnétiques! Un amour de feu qui

dura deux mois. J'étais ensorcelé. Puis, tout à coup, des soupçons

atroces me poignirent. Je découvris que je n'étais plus seul. Un

rival! Je connus la haine que ce mot peut enfanter. Les journées et

les nuits tragiques commencèrent. J'épiai, je menaçai, je m'humiliai,

je criai d'angoisse. Lâche jusqu'à songer au meurtre ou au suicide,

brutal jusqu'à vouloir m'approprier par la force cette femme qui

s'était éprise d'un autre et me détestait maintenant, j'épuisai les

tortures et les hontes de la jalousie. Est-il possible que je sois

descendu si bas! Chaque fois que je revois cette figure d'ange déchu,

belle comme les ténèbres, sauvage comme la tempête, j'ai pitié de

moi-même; et cependant d'anciennes blessures se rouvrent et

recommencent à saigner... Henriette! Eveline! Mortes toutes deux.

Eveline avait une grâce d'enfant; Henriette se compliquait d'un grain

de folie. Elles étaient jolies vraiment, mais bien superficielles...

Et Thérèse, qu'est-elle devenue? La dernière fois que je l'ai aperçue,

c'est au Bois, il y a trois ou quatre ans. Elle conduisait un élégant

tilbury. Son groom anglais prenait à côté d'elle des airs insolents.

Elle me fit un léger signe de tête: elle daignait se souvenir

peut-être qu'elle m'avait aimé... J'ai presque peur de tourner ces

images. Combien il y en a! Près d'une vingtaine! Que de vagues où mon

coeur a été ballotté comme une coquille de noix! Oserais-je dire

qu'il n'y a pas sombré? Voici Marcelle, cette éternelle coquette, qui

faisait payer chaque baiser de mille coups d'épingle. Voici Mme de

Willis. Jamais elle ne se donna. Est-ce à cela que je dois cette

sérénité avec laquelle je conserve sa mémoire? Elle fut avant tout une

consolatrice; nulle plus qu'elle ne sut l'art de verser le baume sur

les plaies, de combler de douceur les trous béants creusés par les

brûlures de l'existence. Je lui dois la reconnaissance du malade pour

sa soeur de charité... Qui sont celles-ci? Dorothée, Mlle Symens...

Non, assez, fermons cela: c'est inutile.»

L'impression qui se dégageait de ces ruines était décidément triste.

Avoir vécu tout cela! Que tout cela ait été successivement présent et

ait absorbé son coeur! Avait-il, au moins, été heureux? Oui, à de

certains moments, il avait cru goûter le ciel; à d'autres, il avait

mordu à l'enfer. En somme, rien ne lui était demeuré étranger en

amour, et, parvenu à ce terme, il se demandait s'il était bien certain

que l'amour existât.

«Comme la vie elle-même, songea-t-il: si on la discute, elle

s'évanouit. Et cependant, il faut vivre. Il faut aimer aussi.»

Et Odon se reprit à penser à Pauline.

«Je la reverrai.»

La revoir lui était facile. Il pouvait la rencontrer soit chez sa

soeur, la vicomtesse de Béhutin, soit chez les Sénéchal ou chez les

Chandivier, avec lesquels il entretenait comme elle des relations. Il

avait été absent deux ans: quoi de plus simple que de reparaître dans

le monde? Il pouvait enfin se rendre chez elle, à son jour de

réception, puisqu'il lui avait été présenté et avait fait la

connaissance de son mari. Il s'arrêta à ce dernier parti, qui lui

parut le plus prompt.

«Maintenant, que se passera-t-il? On est souvent désillusionné

lorsqu'on revoit une femme, qui, une première fois, grâce peut-être à

un ensemble de circonstances spéciales et qui ne se reproduiront pas,

a causé une forte impression. Et puis, si je l'aime véritablement,

comment mon amour sera-t-il reçu? Est-elle une de ces femmes qui

mettent leur tranquillité au-dessus de tout? Craindrait-elle les

risques de la passion? Serait-elle trop sage pour exposer son coeur?

Je n'ai aucune donnée pour répondre, sinon que quelque chose de

mystérieux s'est échangé entre nous, quelque chose que j'ai bien

senti, et que j'ai senti qu'elle sentait!

Contre son habitude, il déjeuna chez lui. Il demanda les journaux et

les parcourut d'un oeil distrait. Puis il s'informa s'il n'était pas

venu de lettres.

--Il n'en est venu qu'une, ce matin.

--Pourquoi ne me l'avez-vous pas remise?

--Je l'ai déposée sur la table à écrire, comme Monsieur me l'a

recommandé, pour qu'il trouve son courrier immédiatement à son lever.

Sur la table à écrire se trouvait, en effet, une lettre à laquelle

Odon n'avait pas pris garde. Elle était timbrée de la province. A

peine eut-il jeté les yeux sur la suscription, qu'il reconnut

l'écriture et tressaillit. Il lui sembla qu'une couche d'eau glaciale

tombait sur son coeur. Il lut:

«Monsieur de Rocrange,

»Au fond de la retraite où je vis depuis si longtemps confinée, je

n'oublie ni mes devoirs, ni les droits que vous m'avez vous-même

donnés sur vous. Nous avons été unis par l'Église; vous m'avez

juré fidélité, je vous ai juré fidélité: et si vous avez cru

pouvoir en agir légèrement avec ce serment, je me considère

toujours comme liée par lui. Jusqu'à ma mort, vous serez mon

époux, et rien, à mes yeux, ne pourra vous priver de ce titre.

Votre nom, Odon, revient souvent sur mes lèvres dans mes prières.

Je supplie Dieu de daigner vous pardonner vos fautes comme je vous

les pardonne. Vous m'avez gravement et longuement offensée:

néanmoins je suis prête à vous ouvrir de nouveau mes bras. Revenez

à de meilleurs sentiments, repentez-vous, manifestez un désir de

réconciliation, et le scandale de notre séparation cessera. Car ce

qu'il y a de terrible dans notre situation, c'est que nous sommes

en état permanent de péché et que chaque jour qui s'écoule

augmente la dette effroyable dont nous aurons à rendre compte. Je

sais bien que vous seul l'avez voulu, que vous seul êtes coupable:

mais, votre femme jusqu'au bout, je suis résolue à prendre ma part

de la réprobation que vous encourez. O mon ami, songez à la

douleur, à la honte dont votre conduite me charge! Les remords

sont pour moi, paraît-il: car si vous en éprouviez, vous ne me

laisseriez pas l'initiative de cette tentative de rapprochement;

c'est vous qui reviendriez à moi, comme l'enfant prodigue est

revenu à son père; et vous ne seriez pas reçu avec moins de

générosité. Rappelez-vous cette sainte parole, bien faite pour

vous encourager, qu'il y a plus de joie au ciel pour un pécheur

qui s'amende que pour mille justes qui persévèrent. On me dit que

vous êtes de retour d'un long voyage. L'absence est quelquefois

une source de calme pour les âmes tourmentées. A-t-elle su

réfréner le flot tumultueux de vos passions? Alors que vous erriez

sur la terre étrangère, de ville en ville et de pays en pays,

avez-vous réfléchi à l'instabilité des choses humaines, avez-vous

vu le néant de votre vie sans Dieu? C'est dans cet espoir que je

vous écris. Si cette lettre trouve quelque écho en vous, dites un

mot: tout le passé sera oublié. Sinon, ne me répondez pas:

laissez-moi seule à mon cilice.

»MARIE DE ROCRANGE.»

Odon rejeta la lettre avec humeur.

Elle tombait bien, vraiment, Mme de Rocrange!

Arraché aux rêveries qui l'avaient captivé toute la matinée, il en

voulait à cette femme de venir ainsi interposer brusquement son ombre

déplaisante entre lui et la vision lumineuse de Pauline.

Quel malencontreux souvenir que son mariage!

Voilà bientôt dix ans que, cédant aux instances de ses parents,

aujourd'hui morts, de sa mère, surtout, qu'il adorait, il avait épousé

sa cousine Marie de Rocrange, dont la beauté problématique menaçait de

se flétrir, autrement, dans la paix de quelque couvent. Il ne l'avait

jusque-là connue que comme une personne insignifiante, modeste, sans

désirs et sans prétentions; et persuadé qu'elle n'exigerait de lui le

sacrifice d'aucune de ses libertés d'homme, il n'avait pas marqué trop

de répugnance à déférer au voeu de sa famille et à la conduire sans

amour à l'autel. Le mariage consommé, Odon s'aperçut de son erreur. Sa

femme n'était rien moins que docile et disposée à s'effacer. Dès

l'abord, elle manifesta l'intention de le convertir. Ce furent de

furieux assauts de femme fanatique contre ses habitudes de sceptique.

Elle le traîna aux offices, l'entoura de prêtres et de vieilles

demoiselles pieuses, organisa dans son salon de petites réunions

chrétiennes où on l'assiégeait de discussions et d'homélies. Il aurait

volontiers laissé sa femme libre de se conduire comme elle entendait,

à condition qu'elle ne le fatiguât point de sa dévotion et ne se mêlât

pas de sa vie intime; il aurait même consenti à l'accompagner à

l'église, le dimanche, à lui donner tout l'argent qu'elle désirait

pour ses oeuvres pies, et, en général, à ne pas la choquer par

l'étalage de ses moeurs et de ses idées. Mais, du moment que

celle-ci entreprenait de lui imposer une nouvelle existence aussi peu

conforme à ses goûts que contraire au sens vif qu'il avait de son

indépendance, l'équilibre déjà précaire du ménage risquait fort de

faire place au plus complet désarroi. Mme de Rocrange ne borna pas ses

efforts aux choses de la religion. Il lui prit fantaisie de s'opposer

à ce que son mari fréquentât ses amis; elle intriguait pour qu'il

démissionnât de son cercle, protestait chaque fois qu'il sortait, soit

pour dîner en ville, soit pour passer la soirée au théâtre. Elle eût

voulu le cloîtrer dans son milieu à elle, avec interdiction de s'en

échapper, fût-ce un instant, pour aller respirer un autre air. Au bout

de six mois, Odon n'y tenait plus. Il signifia à sa femme que toute

espèce de vie conjugale était impossible entre eux; qu'étant donnés

leurs caractères, il n'était pas même séant de sauver les apparences.

Et pour précipiter une séparation devenue inévitable, il afficha la

maîtresse qu'il avait alors. Pendant quelques semaines, Mme de

Rocrange lutta pied à pied; puis, elle se retira dignement et alla

s'enterrer en province.

Odon l'avait vite oubliée. De loin en loin elle lui écrivait une

lettre semblable à celle qu'il venait de recevoir: c'était tout. Il

n'avait été question ni de séparation judiciaire, ni de divorce. Mme

de Rocrange, qui, en l'état, avait seule qualité pour introduire une

demande devant les tribunaux, s'y serait certainement refusée.

Cette grande femme ascétique, qui avait si inopinément traversé sa

vie, contrastant avec toutes celles qu'il avait connues et plus ou

moins aimées, lui faisait, à s'en souvenir, l'effet d'un long lambeau

de nuage noir dans le ciel bigarré de ses maîtresses. Quelle ironie

que l'existence! Il avait épousé la seule pour laquelle il n'eût pas

une minute senti battre son coeur! Était-ce pour cela qu'il pouvait

rester des mois entiers sans que le nom même de Marie de Rocrange, sa

femme légitime, visitât sa pensée, alors qu'il lui arrivait si souvent

de retrouver à un détour de sa mémoire la robe blanche ou rose de la

plus humble des petites amies que le hasard lui avait données?

Il s'empressa de chasser cet oiseau de mauvais augure.

Puis, il s'habilla pour sortir.

--Ah! c'est bien: je te trouve encore à la maison, fit Réderic en

entrant. Comment vas-tu?

--Et toi? Tu m'as l'air très satisfait de toi-même, aujourd'hui.

--Il y a de quoi. Je te conterai ça. Mais tu sortais, je crois?

--J'allais faire un tour sur le boulevard. Nous irons ensemble.

Une fois dehors, sur le trottoir, Réderic prit le bras de son ami.

--Eh bien! mon cher, c'est moi qui tiens de nouveau le haut du pavé.

--Le pavé, c'est Julienne? demanda Odon.

--C'est Julienne.

--Alors, ton rival? Sénéchal?

--Dégommé depuis hier.

--Il me semble que ces alternances de régime se produisent bien

souvent! Le règne du sénateur n'a pas duré longtemps!

--Quinze jours. Et le mien commence, ou plutôt recommence: car, tu le

sais, ce n'est pas la première fois que je suis au pouvoir.

--Ça t'amuse?

--Mon cher, que veux-tu? Si ce n'est pas cette femme, ce sera une

autre! Nous en sommes tous réduits là.

--Tu n'es pas jaloux?

--Jaloux, non: mais irritable quand c'est moi qui suis mis au rancart.

--Comme hier! tu n'étais pas à toucher avec des pincettes.

--Tu t'en es aperçu? Eh oui, je l'avoue: la présence de ce glorieux de

Sénéchal m'énervait. Mais qu'est-il arrivé? Au dernier entr'acte,

comme j'étais venu prendre congé de l'artificieuse femme, elle me dit:

«Comment, vous partez? Mais, je compte sur vous pour me reconduire

chez moi.»--«Vraiment? dis-je, je croyais qu'à défaut de M. Chandivier

cet honneur était réservé à M. Sénéchal.»--«Vous vous trompez,

dit-elle: c'est vous qui me reconduirez.» A l'issue du spectacle, nous

montons dans son coupé. Elle est plus adorable, plus féline, plus

enveloppante que jamais. Je me laisse aller au charme que sécrète

toute sa frivole personne. Ma mauvaise humeur fond à gros bouillons.

Une fois chez elle: «Restez, m'ordonne-t-elle: mon mari est en partie

fine, nous avons quelques heures à nous. Je veux aussi faire ma

Francillon.» Je ne l'ai quittée qu'au petit jour. Elle a si bien fait

«sa Francillon», comme elle dit, qu'il lui serait difficile, à elle,

de venir crier: «Il en a menti!»

--Confidence pour confidence, dit Odon: je suis amoureux.

--Allons, bon! s'écria Réderic. Je croyais que les voyages t'avaient

guéri.

--On peut guérir d'un amour: on ne guérit pas de l'amour.

--Est-ce alors la peine de changer?

--On ne change pas, on n'a pas l'intention de changer: on évolue.

--Ou plutôt l'on tourne, comme l'écureuil dans sa cage.

--Tu ne me demandes pas de qui je suis amoureux?

--Je le devine, répondit Réderic. On ne discute guère sur l'amour

qu'avec les femmes qui l'inspirent. Or, hier, tu as discuté de manière

à dessiller mes yeux d'observateur.

--Me suis-je fait remarquer?

--De moi seul: les autres étaient trop occupés de leurs petites

intrigues.

--Et d'elle?

--Je l'espère pour toi, mais je crains que tu ne te sois mis en frais

inutilement. Mme Facial est mariée depuis dix ans, et pendant tout ce

temps, dans ce Paris aux yeux d'Argus, qui voit tout et qui invente ce

qu'il ne voit pas, il n'a pas couru sur elle une seule de ces

histoires dont les plus irréprochables savent mal se garder. Si elle

était laide, passe encore: mais elle est jolie, quel miracle!

--Cette femme, dit Odon, a plus ému mon âme que mes sens. Il m'eût été

pénible de penser qu'elle pût être mêlée à quelque mauvaise et banale

aventure. On ne médit pas d'elle: tant mieux! Le principal mérite

d'une femme n'est-il pas dans cette image pure d'elle-même qu'elle

dresse dans les esprits? Elle prédispose ainsi à l'adoration. Rien de

matériel ne s'attache à sa personne. Elle peut s'idéaliser sans peine,

et, lorsqu'elle provoque l'amour, c'est dans ce qu'il a de noble, de

consolant, de saint. L'homme qui a déjà beaucoup aimé réclame de plus

en plus l'amour qui élève.

--Ton cas est grave, mon ami. T'imagines-tu que tu trouveras chez

cette femme ce que tu n'as pas rencontré chez les autres: le

désintéressement, la loyauté, le dévouement? Et fût-elle une

exception, n'oublies-tu pas qu'elle n'est ni une vierge, ni un ange,

mais une femme mariée et une mère, et qu'elle connaît les turpitudes

et les douleurs de la chair? La poésie est morte, et ce n'est ni toi,

ni Mme Facial qui la ressusciterez.

--Pessimiste! Sache que je ne demande à la femme que d'aimer, et cela

suffit. L'amour transforme la créature terrestre en incarnation de

Dieu. L'amour, c'est justement la poésie. Le corps, les sens, les

baisers perdent leur ignominie de choses matérielles pour ne plus être

que des instruments d'expression de l'idéal. N'y a-t-il pas une

différence essentielle entre l'acte charnel de deux véritables amants

et l'accouplement brutal dont il est dit: _Omne animal post coïtum

triste_? Je ne prétends pas nier la nature; mais je pense que par

l'amour la nature se transfigure au point de devenir le signe du

divin. Une femme peut n'être plus vierge de corps: si elle n'a pas

encore aimé, elle est plus vierge que la petite fille de dix ans qui

verse des larmes de désespoir sur la mort de son oiseau. Mieux que

ça: je crois que chaque nouvel amour redonne une virginité à la femme.

Y a-t-il, en effet, deux amours qui soient comparables? A toute

évolution du coeur, n'éprouve-t-on pas des sentiments inédits, dont

on n'avait auparavant aucune idée, ne semble-t-il pas que l'on

découvre d'autres horizons exceptionnels, n'est-on pas transformé de

telle façon que l'on croit n'être plus le même? L'amour est un grand

thaumaturge qui opère continuellement le prodige de la résurrection.

--A ce compte-là, fit Réderic, il n'y a besoin que d'un peu

d'imagination pour voir dans les simples mortelles la fine fleur des

séraphins du paradis. Je t'envie.

--C'est si vrai, ce que je te dis, que rien qu'à l'idée de la

possibilité de cet amour je me sens régénéré. Et Dieu sait si j'ai

déjà vécu! Eh bien, mon coeur est tout neuf: ou plutôt, j'ai un

nouveau coeur, prêt à fonctionner.

--Après avoir balayé de la place les décombres des anciens coeurs

brisés!

--Tu plaisantes, mais c'est cela: quelques tessons à enlever, et il ne

reste que le nouveau coeur battant de jeunesse et d'espérance.

--Tu es heureux, soupira Réderic. Moi je garde toujours la même

vieille sacoche pleine de trous, de déchirures, d'affaissements, et

les raccommodages que j'en tente ne font qu'emporter d'autres

morceaux.

--C'est que tu ne crois pas à l'amour, dit Odon.

--Comment, je n'y crois pas? Ah! j'y crois, malheureusement, j'y crois

et j'en souffre. Mais, pour moi, l'amour est une passion malfaisante,

un vice comme le tabac, l'alcool ou la morphine, dont on ne peut plus

se passer, une fois qu'on s'y livre, et dont on meurt empoisonné.

L'amour me cause des joies du même ordre que celles de l'ivresse,

joies malsaines accompagnées de réveils écoeurants. Je me sens un

jouet stupide entre les mains de femmes qui s'amusent. Je remplis

consciencieusement mon rôle de pantin, et quand elles tirent la

ficelle, je lève les jambes, les bras, la tête et tout ce qu'on veut.

La seule chose qui me reste à faire, c'est de me moquer de moi-même;

je n'y manque pas: on appelle cela du scepticisme, et c'est bien

porté.

--C'est que tu ne connais pas le véritable amour.

--Il n'y a pas de véritable ni de faux amour: il n'y a que l'amour, et

l'amour ce sont les femmes. Les femmes sont toujours véritables, et

leur fausseté même est encore la vérité. Ce qu'il faut dire, c'est que

les individus sont différents, et que chacun, vis-à-vis des femmes,

vibre d'une manière particulière. Plains-moi de vibrer si sèchement;

aime à ta façon, qui est, sinon la bonne, du moins la plus agréable,

et ne cherche pas à m'inspirer autre chose qu'une profonde admiration

pour ceux qui, comme toi, parlent encore avec bonheur de l'amour.

--Si j'en parle avec bonheur, Réderic, ce n'est pas que j'en ignore

les souffrances. Tout à l'heure, rêvant aux femmes que j'ai aimées, à

ces disparues qui furent tour à tour mon univers, je me suis senti

enveloppé d'une effroyable mélancolie. Quel était le résultat de ces

bouleversements d'âme, de ces tumultes de passion? L'amour n'était-il

donc qu'un perpétuel leurre? Mais quoi! C'est là la vie elle-même.

Bienheureux celui qui a vécu, fût-ce pour avoir à dire ensuite: La vie

c'est le néant! Vois-tu, mon cher, il n'y a encore que ces

envahissements du coeur par l'amour, pour remplir ce vide de

l'existence, si terrifiant lorsqu'on cède au vertige d'y penser. Ceux

qui réfléchissent sont peut-être des sages: ceux qui aiment sont ou

des fous, radieux inconscients qui ne sont nullement à plaindre, ou de

plus sages encore que les sages, qui ont appris l'inanité de la

sagesse et retournent avec transport à l'inoubliable folie.

--Et la folie, c'est la sagesse, ou vice versa! fit Réderic en riant.

Allons! je vois avec plaisir que le monde n'est pas encore près

d'entrevoir la vérité. Il me semble que toi-même, au moment où tu

quittais Paris et que tu secouais contre cette ville agitée la

poussière de tes pieds, tu vantais avec éloquence les avantages d'une

vie chaste et exempte de passions. Comment concilier cela avec tes

dithyrambes d'aujourd'hui?

--Cela ne se concilie pas: ou plutôt cela se concilie, comme tout ce

qui est inconciliable, par les soubresauts du désir humain. Penses-tu

que je sois toujours le même, que je n'aie pas comme un autre, plus

qu'un autre, mes époques de dégoût et de fatigue? Les fins de passions

sont généralement marquées par de pareilles lassitudes. Le coeur

inoccupé cesse de vivre, devient philosophe, rêve de calme,

c'est-à-dire d'anéantissement. Mais comme l'anéantissement n'est

guère possible, le coeur, privé d'alimentation présente, se met à

ruminer tristement les souvenirs du passé. Ce sont alors ces théories

fausses et creuses sur l'amour qui viennent tenir la place de l'amour

lui-même. On n'aime plus, et l'on raisonne sur ce que c'est qu'aimer.

Il n'est pas étonnant qu'au lieu du calme que l'on cherchait on

rencontre l'amertume. La mélancolie n'atteint que ceux qui regardent

en arrière. Regarder en avant, tout est là! Et l'on s'en aperçoit

vite, dès qu'une passion naissante prend en victorieuse possession de

ce coeur béant, lui apparaissant tout à coup, à lui qui niait,

évidente comme la révélation, irrésistible comme le salut.

--Le coup de la grâce!

--Et une fois plein de la seule chose qui puisse le remplir, l'amour,

il lui semble qu'il retrouve le bonheur, qu'il avait perdu, le bonheur

avec ses périls, c'est vrai, mais avec sa souveraine vitalité, son

éternelle jeunesse. Il ne conçoit plus qu'on discute l'amour: il

n'aspire qu'à aimer.

--Le coup de grâce!

--Voilà mon état présent, Réderic. Ce que je me demande seulement,

avec une douce angoisse, c'est si mon coeur, qui recommence à

battre, s'est mis en mouvement pour une de ces passions sérieuses et

bénies qui remuent l'homme entier et l'arrachent décidément aux

mesquineries de la solitude. Tout à l'heure, je recevais une lettre de

Mme de Rocrange. Rarement j'ai eu plus vivement conscience de ce crime

de mon existence: avoir consenti, fût-ce pour quelques mois, à vivre

sans amour avec une femme.

--Qu'est-ce alors que d'aimer une femme comme j'aime Julienne, la

détestant cordialement et attendant le jour de délivrance où j'en

serai guéri?

--C'est étrange!

--Hélas, non! La plupart de tes contemporains aiment ainsi, et c'est

toi qui es exceptionnel.

Ils arrivaient sur le boulevard.

--Nous prenons l'apéritif? dit Réderic.

--Si tu veux, répondit Odon. Où dînes-tu, ce soir?

--Quelle question! Chez les Chandivier.

Ils s'assirent à la terrasse d'un café.

--L'amour est pourtant la raison de la vie, dit Odon.

--Connu! fit Réderic. Garçon, l'absinthe!

V

--Je servirai le thé aujourd'hui, chère amie, si vous voulez bien me

confier ces délicates fonctions, dit Julienne, qui était arrivée la

première, pimpante, à la réception de Pauline. Qui comptez-vous avoir?

--Peu de monde, les habitués. Je rétrécis de plus en plus le cercle de

mes relations.

--Les miennes s'étendent: je ne sais comment cela se fait.

--C'est que vous aimez la société, et que la société vous le rend.

--La société est bien polie.

--Aurons-nous M. Chandivier?

--Mon mari est très occupé; il viendra cependant, un peu tard: il m'a

priée de l'attendre. Mais je puis vous annoncer la visite de Paul.

--Paul? demanda Pauline.

--Oui, Paul Réderic: il se nomme Paul.

--Ah! Et celle de Sénéchal probablement?

--Méchante! Sénéchal ne va dans le monde que flanqué de sa femme, la

Sénéchale, ainsi qu'on l'appelle, cette grosse dame confite dans ses

prétentions. Avec elle, ce cher sénateur devient assommant; il

pontifie comme dans la vénérable assemblée dont il est d'ailleurs un

des pavots les plus hauts en fleur.

--Puis, deux ou trois «bonnes amies», je pense.

--Mme d'Orgely, Mme Sermais, la baronne Citre?

--Oui. Peut-être les Béhutin: et voilà.

--En fait d'hommes, c'est tout?

--Le vicomte, Sénéchal, Réderic, votre mari, le mien... mon Dieu, oui!

à moins que l'une de ces dames n'amène aussi le sien, ce qui est peu

probable, ces messieurs ne se montrant guère avant le dîner et ces

dames étant charmées d'avoir un prétexte pour sortir sans leurs époux.

Sous l'oeil marital, elles sont moins libres de médire.

--Elles sont bien bonnes de se gêner! Avec ça que les messieurs s'en

privent!

--Oui, mais avec les femmes des autres.

--Ou entre eux, ce qui est effrayant. Essayez un peu, comme je me suis

quelquefois amusée à le faire, d'écouter à leur insu la conversation

des hommes. Elle est épouvantable. Ils nous traitent comme de simples

filles.

--Cela ne tire pas à conséquence: ils n'en disent pas plus avec leurs

termes crus que nous par nos sous-entendus. Quelque opinion

d'ailleurs qu'ils aient sur nous, ils ne s'en prévalent jamais pour

nous nuire. Tant qu'une femme n'est maltraitée que par les hommes,

elle peut dormir tranquille. Qu'elle tombe, au contraire, entre les

mains des femmes, elle est perdue. Comme ce sont celles-ci qui font la

société, elles se voient toutes puissantes pour en expulser qui elles

veulent; et les hommes laissent faire, sûrs de retrouver ailleurs la

malheureuse qu'ils n'ont pas su ou pas voulu défendre.

--Celles qui se laissent prendre manquent vraiment d'habileté, dit

Julienne. Il est si facile d'exciter à la fois l'amour des hommes et

le respect des femmes.

--Ce n'est pas si facile: il y a des femmes qui font causer les hommes

et des hommes qui ne craignent pas de livrer aux femmes les choses qui

se disent entre hommes. Ces femmes-là, ces hommes-là surtout sont

dangereux.

--En connaissez-vous?

--Il y en a partout. Les femmes y mettent toujours quelque

scélératesse; les hommes, soit l'amour du scandale, soit de la bêtise,

soit seulement de la faiblesse: mais le résultat est acquis.

--Vous faites les gens plus mauvais qu'ils ne sont, ma chère Pauline.

--Les gens sont mauvais sans s'en douter. C'est si simple d'exécuter

son prochain en riant!

--Serait-ce, par hasard, moi le prochain? fit Réderic qui entrait.

--Vous le mériteriez, monsieur, dit Julienne en lui tendant la main.

Après avoir salué Pauline et baisé le bout des doigts qui lui étaient

présentés:

--Pourquoi donc? demanda-t-il.

--Il y a tant de choses à vous reprocher, et qui ne seraient pas de la

calomnie! D'abord, vous êtes sceptique: vous ne croyez ni à l'amour,

ni à Dieu. Ensuite, vous êtes froid: rien ne vous enthousiasme, et il

faut vous forcer jusque dans vos retranchements pour obtenir de vous

quelque signe, peut-être factice, de sensibilité. Enfin, vous êtes

abominablement mystérieux! Voyez Sénéchal: le plein jour. Avec lui, on

est à l'aise: on sait toujours ce qu'il veut et ce qu'il pense.

--Quelle éternelle coquette vous faites, observa Réderic avec un

sourire forcé: mais ses sourcils se froncèrent de colère.

--C'est mal, la coquetterie? demanda Julienne du ton le plus innocent.

Qu'en dites-vous, Pauline?

Pauline dédaignait la coquetterie. Elle la jugeait peu digne lorsqu'il

s'agissait de séduire, odieuse quand elle devait servir à attiser la

jalousie. Agir franchement et simplement, aussi bien envers ceux qu'on

aime qu'envers ceux qu'on n'aime pas, lui paraissait à la fois plus

noble et plus sûr. Le mouvement d'humeur de Réderic ne lui échappa

pas. Elle comprit qu'il était malheureux des continuelles piqûres

faites à son amour-propre, à ses sentiments, à son caractère par la

coquetterie de Julienne. Son extérieur de sceptique cachait une âme

sujette aux susceptibilités.

--Eh bien, vous n'exprimez pas votre avis? fit Julienne. Je vois que

vous êtes l'ennemie de la coquetterie.

--C'est vrai, me sentant à la fois incapable d'être coquette par grâce

et trop hautaine pour l'être par méchanceté.

--Dites plutôt, madame, reprit Réderic, que les coquettes font tout

coquettement, le bien et le mal.

--Et le mal plutôt que le bien? interrogea finement Julienne.

--Cela dépend, dit Réderic: il y a des hommes qui ne peuvent supporter

la coquetterie; pour eux une femme coquette est un démon. Moi qui suis

persuadé qu'une femme est toujours un démon, j'aime autant un démon

coquet qu'un autre.

--Merci du compliment! s'écria Julienne. Démon coquet! quelle

impertinence!

Attiré par les voix, Facial arriva d'une chambre voisine.

--Bonjour, mesdames, tous mes respects.

Et serrant la main de Réderic:

--Mon cher monsieur, vous êtes le bienvenu. J'aime beaucoup qu'il y

ait des hommes aux réceptions de ma femme. J'ai même pris mes mesures

pour leur être agréable. Voyez donc!

Facial souleva une portière et découvrit une pièce arrangée en fumoir,

au milieu de laquelle se trouvait un guéridon chargé de boîtes de

cigares, de cigarettes et d'une cave à liqueurs.

--Comment, vous allez nous enlever ces messieurs? protesta Julienne.

--N'ayez pas peur, dit Facial: ces messieurs ne négligeront pas de

vous présenter leurs hommages, et ce n'est qu'après avoir rempli ce

devoir qu'ils passeront chez moi pour causer un peu entre hommes.

--Est-ce assez perfide! Ils ne resteront auprès de nous que le strict

quart d'heure de politesse.

--Pour commencer, je profite de l'invitation, dit Réderic. Vous

permettez, Madame? ajouta-t-il en s'adressant à Pauline.

--Vous voyez, déjà une désertion! fit Julienne.

--Oui, dit Facial, mais voici des recrues pour nous remplacer.

Et il s'élança sur les talons de Réderic en lui criant:

--Les cigarettes russes sont dans la boîte en argent.

Pauline se leva pour recevoir. Mme d'Orgely, très élégante, la baronne

Citre, très complimenteuse, Mme Sermais, très bavarde, arrivèrent

successivement, emplissant bientôt le salon de paroles et d'attitudes.

Mais que devint Pauline, lorsqu'elle vit entrer chez elle la

vicomtesse de Béhutin accompagnée d'Odon de Rocrange? Son coeur

palpita avec violence. Elle eut néanmoins la force de dissimuler une

grande partie de son émotion, mais pas tellement qu'Odon ne s'aperçût

avec bonheur de l'effet que son apparition imprévue venait de

produire.

La vicomtesse se chargea d'expliquer cette présence, qui, du reste,

aux yeux des indifférents, ne pouvait rien avoir d'insolite.

--Chère madame, dit-elle après s'être assise et avoir reçu une tasse

de thé des mains de Julienne, le vicomte m'a priée de l'excuser auprès

de vous, un rhume le retient à la maison. Moi-même, j'aurais peut-être

été privée du plaisir de vous rendre visite, si M. de Rocrange, mon

frère, lequel avait d'ailleurs de son côté l'intention de se présenter

chez vous, n'avait bien voulu prendre la place de mon mari. Vous savez

que je n'aime pas à sortir seule.

Pauline reprit possession d'elle-même. Une joie exquise coulait dans

ses veines. Si Odon avait tenu à la revoir, n'était-ce point qu'il

s'était passé entre eux quelque chose qu'il n'oubliait pas plus

qu'elle? Et maintenant, rien qu'à surprendre dans ses yeux de ces

regards qui ne trompent pas, au milieu des paroles quelconques qui

voltigeaient autour d'eux et qu'eux-mêmes prononçaient, elle sentait à

n'en pas douter l'intérêt excité par elle chez l'homme dont elle

éprouvait le charme. Odon était semblablement heureux. Il leur

semblait à tous deux, sans s'être encore rien dit, qu'ils venaient de

se comprendre.

Mais ils s'observèrent scrupuleusement. Exposés aux malveillances, un

signe eût pu les trahir. Pauline n'avait pas l'astuce et l'aisance de

Julienne, qui permettaient à celle-ci de mener plusieurs intrigues de

front, en plein salon, et avec un tel sans-gêne que chacun, admirant

son esprit et sa grâce, oubliait de se demander ce qu'il y avait de

sérieux sous sa comédie et affectait de considérer comme de brillantes

plaisanteries ses plus impudentes audaces. Pauline était trop sincère,

et surtout faisait trop l'effet de l'être, pour que chacune de ses

manifestations ne fût pas grosse de conséquences. Elle obviait à ce

défaut par une prudence et un tact parfaits. Elle avait si bien réussi

jusqu'ici que, comme Réderic l'avait dit à Odon, il ne courait pas

sur elle le moindre bruit ayant quelque consistance. Julienne ne

laissait cependant pas de l'épier. La sachant discrète et la seule

femme dont elle n'eût pas à craindre l'hostilité, elle prenait plaisir

à ne lui rien cacher de sa vie. Mais elle eût voulu que Pauline lui

rendît la pareille, sans songer qu'elle-même était incapable

d'inspirer à son amie une semblable confiance; et quoique celle-ci lui

assurât toujours qu'elle n'avait aucune confidence à faire, Julienne

n'en était que plus disposée à croire qu'il y avait quelque chose et à

chercher ce que pouvait bien être ce quelque chose.

Odon avait un grand usage du monde. Rompu à toutes ses roueries, il

n'en craignait ni les chausse-trappes, ni les pipées. Il savait se

mouvoir sans risques au milieu des réseaux tendus de tous côtés. Il se

riait des dangers de cette sorte et s'amusait à les braver. Il faut

dire aussi qu'il prenait peu de soin de sa réputation, ou plutôt qu'il

n'ignorait pas que pour un homme la meilleure des réputations consiste

à n'en pas avoir. Se faire passer pour suffisamment amateur de femmes,

dissimuler aux jugements mondains la noblesse de son caractère, la

philosophie de son esprit et la sentimentalité de son coeur, était

son unique conduite. Il ne s'ouvrait guère qu'à de rares amis et aux

femmes qu'il aimait. C'était à se ménager ces affections secrètes que

toute son habileté était déployée. A la limite de son coeur devait

s'arrêter l'intrusion du monde.

Se sentant surveillé, Odon s'abandonna à toute la fantaisie de son

imagination pour dérouter les conjectures. Lui qui avait fui Paris,

altéré de solitude et d'accalmie, il parla en termes émus de cette

nostalgie du boulevard qui atteint le Parisien aussitôt qu'il a

franchi les fortifications; il exécuta des dithyrambes sur la joie du

retour, le plaisir de retrouver les petits theâtres et les restaurants

de nuit; il s'excusa d'avoir perdu le goût du terroir, de s'être

rouillé, et demanda plaisamment des explications sur certains mots

forgés pendant son absence et qu'il prétendait ne pas comprendre. Ces

dames étaient ravies, et Pauline, trompée elle-même, ne reconnaissait

pas l'homme qui, peu de jours auparavant, lui avait parlé de l'amour

avec tant d'élévation.

La conversation continuait, et Odon en était à des récits

humoristiques sur divers traits de moeurs étranges observés dans le

cours de ses voyages, lorsque la porte du salon s'ouvrit de nouveau

pour livrer passage à Sénéchal et à son épouse. A la vue de la

Sénéchale, Julienne ne retint pas une moue caractéristique.

Complètement transformé aux côtés de sa plantureuse moitié, le

sémillant sénateur se révélait grave et plein de componction. Sa

langue n'en restait pas inactive pour cela, mais au lieu de

compliments musqués et de galanteries obséquieuses, c'était une série

de cancans qu'elle affilait.

--Eh bien, commença-t-il à peine assis, vous savez la nouvelle?

On se disposa à écouter, tandis que la Sénéchale, qui probablement la

savait, la nouvelle, roulait des yeux effarés.

--Une nouvelle, c'est peu dire, reprit Sénéchal: un scandale!

--Vraiment, contez-nous ça! s'écria-t-on, alléché.

--C'est toute une aventure: une femme du monde ayant les meilleures

relations, une femme que tous ici connaissent, que nous avons tous

reçue, vient de compromettre gravement sa réputation et l'honneur de

son mari. Le fait est public, et si je suis le premier à le divulguer,

c'est que je suis mieux informé que les autres: mais demain,

certainement, tout Paris en parlera. En attendant, mesdames, je ne

vous en recommande pas moins une grande discrétion. Qu'il ne soit pas

dit que le scandale éclate par notre faute.

--Je vous en prie, Monsieur, dit Pauline inquiète de cet exorde, s'il

s'agit d'une de nos amies, réfléchissez à deux fois avant de causer

peut-être un mal irréparable.

--En effet, vous feriez mieux de vous taire, accentua Odon avec

sévérité.

--Mais non, mais non, protestèrent une ou deux voix féminines.

Sénéchal s'arrêta, un instant interloqué. Puis il reprit avec un

sourire presque railleur à l'adresse des interrupteurs:

--Quand je vous dis que demain tout Paris le saura: il y a eu trois

témoins. Vous en avez la primeur, voilà tout.

--Une primeur, quelle chance! susurra Mme Sermais.

--Je remarque, Sénéchal, que vous nous tenez le bec dans l'eau,

s'écria cavalièrement Julienne. Exhibez votre phénomène, et nous

apprécierons s'il valait la peine d'un pareil boniment.

Sénéchal jeta un coup d'oeil circulaire, s'assura que les esprits

étaient à point et débuta:

--Une dame, appelons-la madame Z..., si vous voulez...

--Oh! pas d'énigmes, mon cher, fit Julienne.

--Des noms, je vous en conjure! supplia la baronne Citre.

--Vous y tenez? Eh bien, cette dame, c'est Mme de Saint-Géry.

Tous la connaissaient, et Sénéchal était certain de son effet.

--Madame de Saint-Géry! s'exclama-t-on. Comment est-ce possible? Que

s'est-il passé? Qui aurait pu penser à elle? De grâce, mettez-nous au

courant!

La Sénéchale soupirait avec confusion:

--Et dire qu'il y a huit jours à peine j'embrassais cette créature!

--Vous auriez juré comme moi, mesdames, poursuivit Sénéchal, que Mme

de Saint-Géry était la femme la plus irréprochable du monde. Nul de

nous ne se serait avisé de la soupçonner. On la trouvait même, je

crois, un peu austère. A la voir, à la fréquenter, qui se serait douté

que Mme de Saint-Géry avait depuis plusieurs années une liaison?

--Et quel était l'heureux mortel? demanda Julienne.

--L'amant, un de nos officiers les plus distingués...

--Son nom, par pitié! gloussa la baronne pâmée d'aise.

--Le comte Victor des Urgettes.

Il y eut un bruissement de curiosité satisfaite.

--Et comment a-t-on découvert? interrogea Mme d'Orgely en s'éventant

avec vivacité,

--Je passais hier rue de Provence, lorsque je m'entendis héler par une

voix connue partant d'un fiacre qui venait de me distancer. «Venez

avec moi, mon cher sénateur, vous me serez peut-être utile.» C'était

Saint-Géry. Je montai dans sa voiture, et, tout en roulant, il

m'expliqua qu'ayant acquis la certitude que sa femme le trompait, il

allait la surprendre. «Je n'ai pas prévenu le commissaire, me dit-il:

mêler la police à ces affaires-là est assez mal porté; mais je veux

des témoins, pour être maître de la situation.» Le fiacre s'arrêta rue

des Martyrs. Nous fûmes reçus par le concierge. «J'ai acheté cet

homme,» me dit Saint-Géry. Effectivement, ce fut le concierge qui nous

montra le chemin et nous ouvrit la porte d'un petit appartement.

Saint-Géry s'avança très calme, il traversa une première pièce vide et

frappa à la porte d'une seconde, qui devait être une chambre à coucher

ou un petit salon. Ce fut des Urgettes lui-même qui vint ouvrir.

Il eut un geste d'étonnement en voyant Saint-Géry. Celui-ci pénétra

dans cette seconde pièce, tandis que nous restions dans la première,

le concierge et moi. Nous entendîmes une violente dispute entre

trois voix irritées: et la troisième était une voix de femme,

que je reconnus bien évidemment pour la voix de Mme de Saint-Géry.

Enfin Saint-Géry ressortit. «Je vous remercie, messieurs, dit-il;

je sais ce que je voulais savoir: vous pourrez en témoigner à

l'occasion.»--«Vous laissez Madame ici?» lui demandai-je quelque peu

étonné.--«Pourquoi pas? répondit-il. Elle est chez monsieur des

Urgettes, où elle se plaît apparemment mieux que chez moi. Mon seul

but est d'obtenir une séparation à l'amiable, qui sera au mieux pour

mon plaisir et pour mes intérêts. Après ce petit esclandre, elle ne

s'y refusera pas.» Voici, mesdames, le récit exact de ce qui s'est

passé.

La baronne et Mme Sermais haletaient; Mme d'Orgely s'éventait toujours

plus rapidement; la vicomtesse de Béhutin avait écouté l'histoire d'un

air de suprême dégoût; la Sénéchale, très prude, levait au ciel ses

gros yeux indignés; Julienne riait.

--Alors, dit la baronne, vous n'avez pas vu Mme de Saint-Géry?

--Je n'ai fait qu'entendre sa voix. Cela suffit.

--Était-ce, au moins, la voix d'une femme surprise en flagrant délit?

--Tout à fait.

--Mais vous avez vu son amant, le comte... Dans quel costume était-il?

demanda Mme Sermais.

--La vérité m'oblige à dire qu'il était fort correctement vêtu. Je le

regrette.

--C'est dommage, en effet. Mais l'adultère est prouvé?

--Tout ce qu'il y a de plus prouvé.

Facial et Réderic, sur ces entrefaites, étaient rentrés au salon.

--Ma chère amie, dit Facial en se tournant vers sa femme, vous me

ferez le plaisir de n'avoir plus aucune espèce de relations avec cette

dame.

--C'est évident, dit Julienne, nous ne pouvons plus la recevoir.

Pauline regarda son amie avec stupéfaction; mais elle ne fit aucune

remarque.

--J'espère bien, dit la baronne, qu'après une histoire pareille, cette

femme n'aura pas le front de se présenter quelque part.

--Il ne lui reste qu'à disparaître, conclut la vicomtesse.

--Et le comte, que va-t-il devenir? demanda étourdiment Mme Sermais.

--Il va devenir le héros des salons, répondit Réderic, qui n'avait pas

encore ouvert la bouche.

--A moins, compléta Odon, qu'il ne lui passe par la tête l'absurde

idée de rester fidèle à celle qui s'est perdue pour lui. Dans ce cas,

il est coulé comme elle. Mais vous parliez d'un troisième témoin,

Monsieur, continua-t-il en s'adressant à Sénéchal: quel était-il?

--Le domestique du comte des Urgettes, qui était accouru de l'office

trop tard pour nous arrêter.

--De ces trois témoins, il n'y en a qu'un seul qui compte, vous: et

vous avez le courage de vous faire par vos récits l'auteur de la ruine

d'une pauvre femme qui n'eut que le seul tort de se laisser prendre.

Je ne vous félicite pas.

--Vraiment, Monsieur?... commença Sénéchal d'un ton rogue.

Mais il retint la riposte blessante qu'il se préparait à lancer, se

souvenant à propos que Rocrange était une fine lame et ne supporterait

peut-être pas des paroles qui lui déplairaient. Il se borna à

prétexter qu'une affaire comme celle-là était fatalement destinée à

s'ébruiter, qu'il ne savait par conséquent pas pourquoi il se

priverait du plaisir d'en informer quelques personnes intimes sur la

discrétion desquelles on pouvait compter, que d'ailleurs il croyait

rendre un signalé service au mari en lui ôtant toute possibilité de

réconciliation factice avec l'épouse coupable, et que quand une femme

se conduisait comme Mme de Saint-Géry, elle n'avait vraiment le droit

de prétendre à aucun ménagement.

Chose curieuse, les dames, y compris Julienne, approuvèrent

complètement les paroles du sénateur. Pauline seule resta silencieuse.

--Les points de vue diffèrent, Monsieur, termina Odon.

Lui aussi sentait qu'il devait s'arrêter. N'eût été la présence de

Pauline, qui excitait sa générosité de gentleman, il ne se fût pas

laissé emporter ainsi. Ne connaissait-il pas le monde? Il eût imité la

réserve sceptique de Réderic, et sans participer aux médisances, il ne

s'en fût point formalisé.

Quelques minutes plus tard, satisfait de son triomphe, Sénéchal battit

en retraite, non toutefois sans avoir trouvé l'occasion, pendant que

la Sénéchale prenait congé, de glisser à Julienne:

--Quand vous reverrai-je? J'attends un petit bleu de vous.

La baronne, Mme d'Orgely, Mme Sermais partirent aussi, pressées

d'aller colporter à droite et à gauche la nouvelle à sensation.

Sénéchal avait raison: demain tout Paris le saurait.

Réderic avait voulu s'éclipser. Julienne l'avait retenu:

--Attendez. Je ne sais si mon mari viendra; j'aurai peut-être besoin

de vous pour me reconduire.

Et elle avait accompagné cette phrase d'un de ses plus engageants

sourires.

Mais, à ce moment même, Chandivier arriva.

--Suis-je libre maintenant? demanda Réderic.

--Oui, dit Julienne.

Elle ajouta à voix basse:

--Venez dîner ce soir.

Chandivier se trouvait dans un état d'excitation assez anormal.

--Ah! mon ami, mon ami! gémit-il en serrant la main de Facial.

Celui-ci, pressentant d'orageuses confidences, se hâta de le faire

passer dans son fumoir.

--Qu'y a-t-il?

--Ah! mon ami, je sors de chez Rébecca. Quelle scène, mon Dieu! quelle

scène! Elle prétend qu'elle n'a pas de succès à la Comédie, elle veut

un grand rôle, elle jalouse ses camarades, elle se plaint des

sociétaires, elle dit qu'elle n'a pas d'argent pour se faire des

toilettes... et Dieu sait si je lui en donne de l'argent! Bref, mon

cher, tout ce que le génie infernal d'une femme capricieuse peut

assembler de projectiles m'a été pendant une heure déchargé sur le

dos: car je tournais le dos comme sous une tempête de grêlons. Enfin,

elle s'est calmée; j'en ai été quitte pour la peur. Mais une peur!...

Car si elle me lâchait, cette petite Rébecca, j'en ferais une maladie.

Que voulez-vous? Je suis fou d'elle. J'ai dû lui promettre de régler à

la fin du mois la note de sa couturière. Et puis, elle veut une

seconde paire de chevaux.

Chandivier continua à exposer longuement ses doléances, ses faiblesses

et ses petites voluptés, complaisamment écouté par Facial, pour lequel

ces amours avec une actrice avaient un fumet de plat défendu.

Au salon, Odon et Pauline, assis dans une causeuse, mettaient à profit

un instant de tête-à-tête, tandis que la vicomtesse et Julienne,

occupées à feuilleter un album de modes, semblaient plongées dans des

considérations absorbantes.

--Connaissez-vous cette pauvre Mme de Saint-Géry? demanda Pauline.

--Personnellement, non: mais j'ai quelque idée de son mari, un homme

cynique, incapable de comprendre une femme qui cherche à être aimée.

J'ignore si les deux amants sont intéressants: j'affirme que le mari

ne l'est pas. Et le fût-il, une femme n'a-t-elle pas besoin d'amour,

tout comme un homme; et lorsqu'elle croit le trouver dans une de ces

liaisons que le monde taxe d'irrégulières, avons-nous le droit de la

juger et de la condamner? Ah! si l'on pouvait pénétrer les coeurs,

on verrait d'étranges choses! Partout cet éternel désir d'amour, plus

ou moins violent suivant les âmes, enfoui ici sous des couches de

pusillanimité, déguisé là de profondes draperies d'hypocrisie, écrasé

ailleurs par les nécessités lourdes de la vie, parfois faisant

explosion comme une force mal contenue, parfois rongeant sourdement sa

prison et s'épuisant à ce travail souterrain. Mais nous ne connaissons

personne d'autre que nous, et, malveillants par nature, nous ne

voulons pas admettre chez autrui ces sentiments que nous sentons

s'agiter au fond de nos coeurs et qui forment, nous en avons

conscience, la meilleure partie de nous-mêmes. Et puis, faut-il le

dire? nous jalousons l'amour. L'aspect de deux amants inspire une

haine féroce, surtout s'ils se permettent d'être heureux sans passer

sous les fourches caudines des lois.

--Vous avez aimé?

--Beaucoup. J'aime encore, et peut-être plus que je ne l'ai jamais

fait.

--Vous êtes heureux!

--Si le bonheur est en proportion de l'amour qu'on éprouve, oui; s'il

dépend de celui qu'on inspire, je n'ai pas le droit encore de me dire

heureux: mais l'espérance étant déjà une joie, je suis heureux.

--Selon vous, on n'est heureux que par l'amour?

--Le véritable bonheur me semble difficilement réalisable autrement.

Certaines personnes pensent que la quiétude du coeur est le bien

suprême; elles craignent les émotions et ne sont pas loin de prendre

pour de la folie les plus nobles passions humaines. Mais observez-les:

les plus sages ne sont pas réellement heureuses, elles ne sont que

calmes.

--N'est-ce point, en effet, une folie que d'abandonner le calme que

l'on a péniblement conquis pour s'aventurer sur cette mer orageuse

des passions, si fertile en naufrages?

--Ah! Madame, mieux vaut être malheureux par l'amour que vivre sans

amour. Aimer est le salut des âmes. Pour quelques-unes, c'est le

calvaire; mais même pour celles-là, les pures joies du sacrifice

compensent encore les douleurs du supplice. Qu'avons-nous à faire sur

la terre, sinon de faire passer notre âme par ces divines flammes qui

l'épurent et la rendent apte aux plus hautes fonctions? Sommes-nous

des animaux pour borner notre activité à paître, boire et dormir?

Sommes-nous des machines pour exécuter quotidiennement le travail

nécessaire et rester inertes une fois cet infime labeur accompli? Non,

nous sommes des créatures morales, destinées à acquérir par le moyen

de la vie une conscience toujours plus complète de nous-mêmes; nous

avons une individualité psychique à dégager des tourbes de la matière

par l'emploi des puissances spirituelles et sensibles de notre être;

nous devons nous créer, comme pour un avenir incommensurable, une

vitalité supérieure et féconde, source éternelle de possibilités

merveilleuses. Que toutes nos facultés soient mises en oeuvre pour

cela, la pensée, la volonté, notre sens du beau et du bien, mais

surtout l'amour, qui les confond dans une sphère souveraine. Car

aimer, c'est à la fois penser, vouloir, comprendre ce qui est beau et

ce qui est bien: c'est vibrer à l'unisson de l'univers, c'est tendre à

Dieu.

--Considéré de si haut, l'amour devient une vertu.

--C'est plus qu'une vertu, c'est une loi. Que dis-je? c'est la loi. Et

la vertu ne consiste-t-elle pas justement à découvrir la loi et à s'y

conformer?

--A s'y conformer librement.

--Ou, si la liberté absolue n'existe pas, avec toute l'indépendance

possible vis-à-vis des lois inférieures, et en particulier de ces

absurdes lois humaines qui sont bien moins des lois qu'une étiquette.

Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes, a dit Jésus: à Dieu,

c'est-à-dire à tout ce que nous reconnaissons dans la nature comme la

véritable et essentielle destinée de notre être. Ne sentez-vous pas

qu'aimer librement vous rendrait meilleure?

--C'est mon sentiment intime; et je crois que tout ce qui contrarie le

libre épanchement de nos désirs est la vraie cause de nos mauvaises

pensées et de nos bassesses.

--Et le christianisme, cette religion que l'on invoque si souvent

contre les principes éternels du coeur humain, n'a-t-il pas mis, en

réalité, l'amour si haut, que le mot qui revient le plus souvent dans

ses enseignements est: Aimez! Aimez! Aimez!

--Sans doute, mais l'on se plaît à faire une distinction entre l'amour

dont parle l'Évangile et l'amour tel que nous l'entendons, pauvres

créatures de chair.

--Eh! Madame, cette distinction est bien superficielle. Il n'y a pas

plusieurs espèces d'amours: il n'y a que l'amour. N'est-ce pas

toujours une seule cause qui agit, quel que soit celui qui aime et

quel que soit l'objet de l'amour? Cette cause, que les savants ont

définie par l'hypothèse de l'attraction universelle, est la même qui

fait graviter les uns vers les autres les astres dans les cieux et les

coeurs sur la terre. Que ce phénomène, chez les êtres vivants, se

complique d'une infinité de sensations d'ordre d'autant plus élevé que

leur constitution est plus complexe, cela ne change rien à sa nature.

Et pour ce qui concerne nos amours humaines, où voit-on qu'il y ait

une différence d'origine entre l'amour d'un père pour ses enfants,

celui du citoyen pour sa patrie, celui du chrétien pour le fondateur

de sa religion, celui du poète pour l'idéal? Partout, c'est cette

puissante et mystérieuse attraction qui sollicite les êtres et les

pousse irrésistiblement, sans qu'ils puissent, le plus souvent, donner

à leur enthousiasme d'autre raison, sinon qu'ils aiment. Et si nous

voulons faire des différences de degré, ne mettrons-nous pas le plus

haut l'amour de l'homme pour la femme et celui de la femme pour

l'homme, amour qui met en jeu l'ensemble complet de nos sensibilités?

La femme que j'aime est à la fois pour moi ma famille, ma patrie, ma

divinité, mon idéal; elle me fait éprouver toutes les sensations

réunies de toutes les amours possibles; je ne saurais plus rien faire,

plus rien penser, plus rien désirer qu'elle n'illumine de sa présence;

elle est ma vie; elle est la vie. Et voyez comme cet amour est vaste:

le corps lui-même y participe. Car loin de vouloir honnir les élans de

la chair, je les considère comme le complément des ardeurs de l'âme;

j'admire que notre misérable guenille physique se trouve embrasée

elle aussi de la même brûlante passion; j'y vois l'ennoblissement du

monde physique qui se monte, là seulement, à la hauteur du monde

psychique. D'ailleurs, le corps et l'âme sont-ils si distincts l'un de

l'autre? Pour ceux qui, comme moi, sont épris de la belle doctrine de

l'incarnation, le corps n'est autre chose que la figure matérielle de

l'âme; c'est l'âme qui a en quelque sorte cristallisé autour d'elle

les éléments nécessaires à sa vie terrestre et leur a donné sa forme.

De telle sorte qu'en aimant le corps, c'est encore l'âme que nous

aimons, ou plutôt que nous ne pouvons aimer l'un sans l'autre, et

qu'aimer spirituellement implique nécessairement aimer charnellement.

Je ne sais, Madame, si je vais trop loin, mais je crois avoir deviné

en vous une femme bien différente des poupées hypocrites et perverses

que nous voyons frétiller autour de nous; il me semble que vous devez

mépriser les conversations ridicules en usage dans notre société, et

qu'on ne peut que vous plaire à se montrer à vous le coeur à

découvert.

Odon se tut et regarda Pauline dans les yeux.

A ce moment-là, Pauline venait de comprendre qu'Odon l'aimait.

Toute tremblante, elle ne put que murmurer:

--Oh! vous me faites du bien! Revenez, je vous en prie.

Une joie insensée gonfla la poitrine de Rocrange.

--Oui, je reviendrai, dit-il. Mais que ne donnerais-je pour que vous

m'épargniez la gêne de ne vous voir qu'en société! Je souffre d'avoir

à me composer une physionomie et de ne devoir échanger que des

banalités, alors que je voudrais m'échapper dans un pays de rêve et de

confiance.

Pauline réfléchit un instant, très pâle. Sa réponse allait être un

engagement.

--Après-demain, dit-elle.

Elle savait qu'elle serait seule ce jour-là.

«Comme Julienne!»

Cette idée lui traversa rapidement la tête. Mais aussitôt elle sourit

intérieurement: quel abîme la séparait de Julienne!

Odon et la vicomtesse partirent.

--Trouvez-vous toujours M. de Rocrange indifférent? demanda

malignement Julienne, qui, de l'autre bout du salon, n'avait pas été

sans remarquer cette conversation, dont elle n'avait cependant pas

entendu une phrase.

Facial et Chandivier sortaient enfin du fumoir.

--Quoi, plus personne? s'écria Chandivier.

--Et moi, pour qui me prenez-vous? dit Julienne.

--C'est juste. Que faites-vous maintenant?

--Mais, nous rentrons ensemble.

--Je veux bien. Est-il tard?

--Oui, et nous avons du monde à dîner.

--Qui ça?

--Réderic.

--Et Sénéchal? On ne le voit plus.

--Il faut croire qu'il est absorbé par ses travaux.

--Avez-vous votre coupé?

--Oui.

--Alors, vous m'emmenez.

Lorsqu'ils furent sur l'escalier, Facial dit à sa femme, restée

pensive sur le seuil du salon:

--Comme ils cultivent avec savoir-vivre les convenances! Mais l'amour

de deux époux assortis, il n'y a encore que ça!

Pauline, ou la liberté de l'amour · 第 9 / 35 题